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CHAPITRE

De la seplleémle emboliqne.

L'empoisonnement septique pour rendre compte des symptômes généraux, l'obstruction vasculaire pour expliquer les abcès, tels sont les deux éléments de la doctrine que je vais examiner dans le présent chapitre.

Lorsque parut en 184*2 la thèse de d'Arcet (1), Quesflay,enl749(2), avait, comme je l'ai montré, cliniquement deviné et signalé les différences existant entre les résorptions purulentes donnant lieu à des abcès viscéraux, et les résorptions sanieuses où la mort survient sans abcès; Gaspard (3) (1822-1824), confondant dans le même groupe la septicémie et la pyohémie, avait expérimentalement démontré l'origine putride des symptôines typho-adynamiques dans ces deux maladies; A. Boyer (4) (1834) avait prouvé que dans le pus putride la partie soluble était seule capable d'engendrer les accidents généraux toxiques, et que la partie solide ne causait la mort que par obstruction vasculaire, mais il n'avait tiré de ce fait aucune conclusion précise quant à la pyohémie ; Velpeau (5) (1839- 1841) avait cliniquement admis une infection purulente sans abcès viscéraux. Quesnay, Gaspard, A. Boyer,

(1) D'Arcet, Recherches sur les abcès multiples et sur les accidents qu'amène la présence du pus dans le système circulatoire; thèse de Paris, 1W2, 11 mai.

(2) Quesnay, Traité de la suppuration, 1749, p. 327.

(3) Gaspard, Mémoire physiologique sur les maladies purulentes et putrides (Journal de Magendie, 1822, p. 1).

(i) A. Boyer, Mém. cité in Gazette médicale, 1834, 29 mars. (5) Velpeau, Leçons orales, 1839-41, t. 111, p. 14-63

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Velpeau avaient posé les assises sur lesquelles devait s'élever la doctrine de d'Arcet.

Tout en se déclarant partisan de la diathèse purulente de Tessier pour expliquer la présence du pus dans le sang, d'Arcet se désintéressa cependant de toute discussion relative aux théories de la pénétration du pus ; il se borna à enregistrer le résultat ultime prouvé par les auteurs, à savoir (1), « la présence du pus dans le système circulatoire, quelle que soit la cause et le mécanisme qui l'y ait amené i>.

Considérant ensuite que les abcès et les collections purulentes splanchniques et synoviales ne sont pas les seules lésions de la pyohémie, mais que le sang est aussi le siège d'une altération profonde, il canclot à une double action pathologique du pus en circulation.

Pour rendre compte de celte double actîon,^îl étudia les altérations diverses du pus. Du pus recueilli dans un vase rempli d'acide carbonique, filtré et soumis à l'action de l'oxygène, soit directement, soit à travers une membrane quelconque, absorbe de l'oxygène (2). Sous l'influence de cet oxygène, la matière purulente se transforme en : a: l*un corps insoluble, inerte, granulé, dont la ténuité n'est plus assez grande pour circuler avec le sang, et qui a perdu son volume capillaire pour en revêtir un autre qui l'exclut des dernières ramifications vasculaires ; » 2* un liquide putride ; et Ton con-

(1) D'Arcet, thèse citée, p. 15.

(2) c Mais ce qui est bien plus remarquable, dit d'Arcet, c'est que dam cet acte de rexpositran do pu» au contact de l'air les giobnies se réairissent plusieurs ensemble et s'agglomèrent. De plus» non seulement, sous l'influenee de rofxygène, ks globules da j^ua s'unissent en petU nenbre, mm e&tor» ils se forment en membrane couenneuse, pUatique, tout à lait acmblaU» à la couenne inflammatoire du sang; puis bientôt cette couche amorphe sami^ la liqueur sous-jaccnte ne s'éelatrcit pas, et» en eontÛMianl l*ackioii de Toiygèae, la décomposition putride si'empare du tant, sans cependant foire rentrer en dissolution l'espèce de fausse membrane qui s'en était séparée; le pns est alors devenu tantôt légèremeai, tantèt fortement alcaUn. • B^Areet, ibié., 1842, p. U.

SEPTICÉMIE EMSOLIQUfi. 179

çoit facilement que c la pénétration de l'organisme par ce liquide et son mélange au sang amèneront des accidents analogues à ceux que Gaspard et MM. Trousseau et Dupuy déterminaient si facilement en injectant dans le système veineux des liquides produits par la décomposition putride des matières animales >. Ce qui se passe dans im vase à expérience se passe dans les vaisseaux sanguins. Le pus mélangé au sang se trouve soit dans les poumons, soit partout ailleurs dans le système artériel, en contact avec des hématies chargées d'oxygène, le^foei opère la décomposition et la transformalion du pus sus-indiquées.

lyArcet avait adopté la diathèse ft^irulente de Tessier ; c'était donc bien dans le sang lui-même et aux dépens deFoïygène des globules sanguins, que s'opérait le dédoublement poftride du pus. Le sang se trouvai I donc nsmij ipso faeto^j injecté de corps étrangers granuleux et de liquide putride.

A l'appui de sa théorie d' Areet invoquait des preuves «périmentales et des preuves cliniques.

Une première série d'expériences consista à injecter dans les veines jugulaires, à des chiens où à des lapins, le fNToduit solide d^ la décomposition du p«is soigneusement lavé à l'eau pure ou légèrement chlorée (1). Sui- ▼sut les doses,!' animal fut tué ou se rétablit; deux fois seulement, sur uaa nombre indéterminé d'injections, des ecchymoses et même des abcès pulmonaires furent constatés à Tantopsie. Dans tous les cas tes symptèmes tarent ceux d'une phlegmasie franche. L'injection de eorpspulvérulenès, inertes, métalliques ou autres prodinsti les mêmes effets.

< iUnsi, conclut d'Arcet (2), et c'est, je crois, un fait

(i) D*Arcet, thèse citée, p. 25. (2) Id., ibid., p. 28.

180 DOCTRINES TOXÉMIQUËSu

acquis à la science, les corps pulvérulents, inertes, métalliques ou autres, introduits dans la circulation, dès que leur volume n'est plus en rapport avec les capillaires sanguins, produisent des engorgements locaux, inflammatoires, sans autres symptômes généraux plus graves que ceux des phlegmasies franches; c'est-à-dire qu'on ne remarque pas alors ces accidents terribles qui amènent un trouble profond, fondamental, de l'organisme ; il y a maladie mais il n'y a pas diathèse. »

Dans une seconde série d'expériences, d'Arcet injecta au contraire, après l'avoir filtrée, la sérosité putride résultant de la décomposition du pus. Il constata (1) les propriétés éminemment toxiques de ce liquide, et conclut qu'injecté dans les veines jugulaires d un chien il entraîne des désordres généraux avec frissons analogues à ceux qu'avait obtenus Gaspard et en tout comparables aux phénomènes de l'infection purulente : il n'occasionne aucune lésion analomique simulant, même de loin, les abcès multiples, mais il produit au contraire une profonde altération du sang. « Anatomie pathologique, dit-il (2), symptômes, tout nous révèle ici une ma,ïadie générale, une maladie enfin qui, par un ensemble d'altérations appréciables, a détruit pour ainsi dire isolément la vie dans tous les organes à la fois, au lieu d'amener la mort par arrêt d'une seule fonction. Ce n'est plus ici une maladie, c'est une diathèse. j)

Enfin, dans une troisième série d'expériences, d'Arcet entreprit de reproduire les phénomènes entiers de l'infection purulente, en introduisant dans lacirculation du pus en nature scrupuleusement débarrassé des corps floconneux (3). Ce pus devait se comporter comme le pu

(1) D'Arcet, thèse citée, p. 29.

(2) Id., ibid., p. 31.

(3) Itl., ibid., p. 32.

SEPTICÉMIE EMBÔLIQUE. 181

spontanément formé dans les vaisseaux et était supposé soumis au seul contact de l'oxygène du sang dans les artères et dans les poumons. Or les effets putrides se développèrent seuls dans la majorité des cas, et il ne se produisit que deux fois des petits abcès isolés dans les poumons. D'Afcet chercha à expliquer cet insuccès relatif par les conditions différentes, dans lesquelles se trouvaient d'une part le pus formé dans le sang et d'autre pari le pus artificiellement injecté dans les vaisseaux.

Toutes réserves gardées sur les propriétés du pus, Castelnau et Ducrest (1 846) incriminèrent les doses massives brusquement injectées par d'Arcet. Je crois plutôt que les résultats négatifs obtenus démontrent simplement la Ëiusseté de la théorie qui fait opérer la décomposition et le dédoublement du pus au contact de l'oxygène du sang lui-même. Le pus injecté par d'Arcet était sans doute déjà putride, et comme ce physiologiste avait pris grand soin de le débarrasser, avant l'injection, des corps floconneux capables de s'arrêter dans les capillaires, les seuls symptômes qu'il obtint furent les accidents généraux ou l'infection putride : et si dans un cas il s'est formé des abcès viscéraux, c'est probablement que la filtration avait été incomplète. D'ailleurs cette décomposition au contact et aux dépens de l'oxygène des hématies n'aurait-elle pas évidemment pour résultat de priver ces dernières de leur oxygène et par conséquent de faire naître des accidents asphyxiques immédiats. Je ne cherche donc pas à expliquer l'insuccès de la troisième série d'expériences de d'Arcet; j'en tire une conclusion dont je vois au reste la justification dans les expériences d'injection de pus sans filtration préalable faites par d'autres auteurs.

Au surplus d'Arcet entreprit de reproduire le tableau complet de la pyohémie à l'aide d'injections consécutives d*un corps pulvérulent (10 grammes d'un liquide aurifère

Ii82 DOCTRIMS XOXÊMIQUË&.

composé de 30 grammes d'eau tenant en suspensioâ 0^,5 de poudre d'or) et d'eau putride (10 grammes). Les accidents généraux d'origine putride se développant et tuant beaucoup plus vite que les accidents locaux, le corps pulvérulent fut introduit quarante heures avant l'eaM putride. Dans ces conditions, on trouva à l'autopsie des lésions viscérales multiples simulant des abcès.

Comparant alors les résultats expérimentaux ^ les phénomènes cliniques, d'Arcet en montra l'identité ettn des conclusions qui sont de trop grande importance powr ne pas être citées m ea^enso malgré leur étendue (1) :

(L Dans l'infection purulente : abcès viscéraux, occih pant les organes les plus vasculaires^ ceux où s'aecooi* plissent les plus grandes fondrions, ratourés d'une auréole inflammatoire, circonscrits, d'un petit volume^ ne gênant que médiocrement les fonctions des organes, ne tuant pas par leur propre gravité.

» Dans les expériences qui ont pour résultat l'introduction de matières pulvérulentes dans le système vei* neux, que voit-on? Des abcès viscéraux multiples occupant les organes les plus vasculaires et qui sont le siège des plus importantes fonctions ; abcès entourés d'une auréole inflammatoire, circonscrits, contenant un pus absolument semblable aux autres, d'un petit volume, gênant peu les fonctions des organes, n'occasionnant pas la mort par leur gravité propre.

:» Dans l'infection purulente : accidents généraux àm plus graves, vomissements, hoquets, frissons, adynamîe, stupeur, déjections al vin es, pâleur de la muqueuse hno» cale, sécheresse dé la langue, collections dans les plèvres^ le péritoine, les synoviales, hémorragies passives, etc.; puis, indépendamment des altérations anatomiques d^ citées, sang noirâtre^ violet, granulé, incoagulable, pois-

(1) D'Arcet, ihèM citée, p. 3i, 05, 16.

SEPTIC&MIE £MfiOLIQUfi. t^

seux; ecchymoses rouges de la membrane muqueuse gastro-iniesttnale, etc.

i> Après rintroduction de liqueurs putrides dans les veines : troubles généraux des plus graves et des plus identiques, à savoir, hoquets, vomissements, hoiTÎpilatiens, diarrhée, déjections alvines et urinaires, épanchements dans les séreuses, pâleur de la muqueuse buccokd)iale, sécheresse de la langue, hémorragies passives, adynamie profonde, prostration. A l'autopsie, le sang est liquide, défibriné, noirâtre, violet, poisseux; des ecchymoses et des pétéchies se montrent sur le foie, sur la rate, sur l'estomac, sur les intestins.

}i La conclusion à tirer de tout cela, c'est que la maladie appelée tour à tour résorption purulente, phlébite, infection purulente, diathèse purulente, est une maladie complexe où Ton peut saisir deux ordres de phénomènes bien tranchés, mais qui se présentent tellement réunis, tellement liés l'un à l'autre, qu'ils ont toujours été confondus jusqu'ici. Ces phénomènes sont :

» 4° Un obstacle mécanique local apporté à la circulation capillaire et dû à l'introduction dans les vaisseaux de corps qui ne sont plus avec eux en harmonie de volume ou d'usage ;

y^ 2"* Un état général des plus graves, présentant tous les caractères de Fadynamie, et causé parle développement dans l'organisme de matières putrides sui generis agissant peut-être à la manière d'un ferment, c'est-àdire pouvant amener dans le sang des modifications telles que l'action délétèi^e initiale persistera et continuera son influence. »

Telle est l'œuvre de d'Arce t. Or, si Ton peut y critiquer certains détails, on ne peut nier le bien fondé de la conclusion : conclusion capitale, base de la doctrine septicémique de la pyohémie et que les recherches ultérieures n'ont fait que reproduire avec quelques variantes.

184 DOCTRINES TOXÉMIQUËS.

Quelque importante qu'elle fût, la thèse de d'Arcet resta pourtant absolument méconnue, non seulement en Allemagne, mais en France, pendant de longues années. L'analyse détaillée que je viens d'en faire montrera, je l'espère, combien cet oubli était injuste et regrettable. D'ailleurs les idées précises et originales soutenues par d'Arcet brisaient trop avec les théories qui régnaient en 1842 pour s'emparer de la faveur des contemporains. Personne n'osa franchement les accepter; mais, comme nous Talions voir, la vérité s'imposa peu à peu d'ellemême.

Marchai (de Calvi) en 1842 (1), opposa à la doctrine naissante les cas où Ton ne rencontre d'abcès que dans le foie. Or, si la dissociation du pus se fait dans les poumons, disait-il, pourquoi ces viscères ne sont-ils pas toujours abcédés. D'ailleurs, si la dissociation du pus se faisait réellement, les poumons ne retiendraient-ils pas dans leurs capillaires tous les éléments globulaires, et ne devraient-ils pas être seuls à contenir les abcès? D'autre part, jamais les abcès pulmonaires ne devraient contenir du pus entier, non dissocié, puisque ce pus se trouverait inévitablement en contact indirect avec l'air inspiré qui le décomposerait.

Mais quelque spécieuses que fussent ces objections, elles s'adressaient uniquement aux détails et à la partie hypothétique de la doctrine.

En la même année M. Sédillot (2) (1842), après avoir fait ressortir que l'absorption endosmotique pas plus que la phlébite a: ne saurait expliquer l'absence complète des phénomènes de l'infection dans une foule de cas où le pus est manifestement résorbé... », pensa qu'il y avait là « quelque chose d'obscur, d'incomplet et qui

(1) Marchai (de Calvi), de Tlnfection purulente (Annales de chirurgie /rançaise et étrangère, 1842, juin).

(t) SédiUot, Mém. cité in Gazette médicale, 1842, p. 567.

SEPTICÉMIE EMBOIIQUE. 185

exige nécessairement de nouvelles investigations » . Ce quelque chose d'incomplet, d'absent, qui, enté sur la fièvre hectique observée seulement dans les cas de résorption dont il s'agit, aurait produit la pyohémie, M. Sédillot crut d'abord que c'était une différence dans la nature du pus, et se demanda si le pus des plaies et celui des veines ne jouirait pasde qualités toxiques spéciales ? Mais, comprenant l'insuffisance de cette hypothèse, il en vint à formuler une théorie qu'il développa en 1843 (1), théorie éphémère et sans solidité, mais qui montre à quel point les idées septicémiques se généralisaient à cette époque. « Le pus, dit-il, en lui-même et dans son état de pureté consécutive, ne déterminerait pas l'infection purulente; ce seraient les parcelles organiques provenant du détritus de nos tissus qui, entraînées par lui dans la circulation, huaient se déposer dans les parenchymes et dans les cavités séreuses et y occasionneraient ces abcès et ces épanchements multiples si promptement funestes... Que l'on passe en revue les causes ordinaires de l'infection purulente, et l'on verra la forme ulcéreuse y apparaître presque constamment. Ce sont des plaies couvertes d'une couche de putrilage, baignées d'une sanie grisâtre formée de pus mêlé à des détritus organiques, ce sont des infiltrations de pus dans des muscles ramollis et devenus friables comme chez notre blessé; des os contus envahis par le pus, devenus mous et jaunâtres ; des ulcérations phagédéniques des téguments. y>

L'absence des phénomènes de l'infection purulente dans la gangrène des membres est la condamnation évidente de la théorie de M. Sédillot; mais cette théorie n'en a pas moins son intérêt, en ce qu'on y retrouve nettement indiquées les idées d'intoxication par les détritus ulcéreux et putrides, et d'obstacle mécanique par

(l) SédUlot, de rinfection purulente (Annales de chirurgie française et étrangère, 1843, t. VU, p. 129).

186 DOCTRINES T!03^£MIQjU£S.

ces mêmes détritus dont M. Sédillot présumait la ré sorptioïi.

Bérard aîné^l) (4842) protesta contre la doctrine de d'Arcet. A ses yeux l'infection purulente et l'infection putride étaient deux maladies distinctes. Le pus qui, mélangé au sang, produit l'infection purulente, était toujours pur. L'infection putride, causée par la résorption du pus altéré, ne s'accompagnait pas d'abcès viscéraux. Mais chose étrange! après avoir nié la putridité du pus mélangé au sang dans la pyohémie, il conclut : c En somme, le pus introduit directement et en nature dans le sang par le fait de la phlébite nuit peut-être mécaniquement par ses parties insolubles; mais il cause incontesr tablement une forme d'intoxication ^ qui se révèle par la fétidité des humeurs de toutes les parties du corps, par la formation des ecchymoses, par la coagulabilité du sang, son aspect noirâtre, violet, granulé, poisseux, et par l'ensemble des symptômes qui constituent pour nous l'infection purulente. » Or, en bonne logique pathogénique, peut-on admettre que des symptômes putrides soient engendrés par des causes non putrides? Sous la plume de Bérard et malgré lui on retrouve donc encore les deux éléments signalés par d'Arcet : l'action mécanique et l'action toxique du pus résorbé.

D'autre part, Andral (2) (1843) conclut de ses recherches hématologiques que, chez l'homme, « l'in-^ fluence que le pus exerce sur le sang est loin d'être la même, suivant que ce pus est frais ou qu'il est sorti depuis assez longtemps du corps vivant pour s'être putréfié. Le pus frais n'a pas sur le sang d'action appréciable; le pus qui s'est putrifié agit sur le sang comme agirait l'ammoniaque, il détruit les globules et la fibrine. ))

(1) Bérard, art. Pus du Dictionnaire en 30 voL, 1842, p. 478-489.

(2) Andral, Essai d'hématologie, 1843, 119.

S£PT(0£Mi£ £MBOLiaU£. iê7

C'est alors que M. Sédillot (1) (1843) développa sa doctrine de la résorption des détritus ulcéreux et putrides ; mais, par une étrange inconséquence, il nia en même temps, et sans preuves, la nécessité de l'altération et de la fétidité du pus résorbé pour déterminer les abcès viscéraux, radynamie et la mort.

L'année suivante Rokitansky (2) (1 844) attribua un rôle étiolc^ique capital à la décomposition putride des caillots sanguins qui obstruent les veines.

En 4847 Piorry (3) créa le mot septicémie et décrivit la septicémie ou infection putride chirurgicale.

Ce fut seulement en 1848 que Virchow (4), reprenant les travaux de Gaspard, s'efforça de démontrer à son tour que dans le groupe des maladies causées par les bles-

sures la septicémie devait être distinguée de la pyohémie. Les travaux de VirchoM^ sur la pyohémie datent de 1845, maïs c'est seulement en 1848 qu'il s'occupa spécialement des rapports existant entre la septicémie et la pyohémie. La thèse de d'Arcet (1842), les travaux de Lebert (1845) et de Castelnau et Ducrest (1846) avaient donc déjà été publiés. Virchow n'en tint compte, et les auteurs allemands, Hueter en particulier (5) (1869), n'en persistent pas moins à soutenir que l'histoire moderne de la pyohémie date de Yirchov^. Regrettable lacune sans doute dans les Inbliothèques et les bibliographies d'outre-Rhin, qui ne possèdent ou du moins ne mentionnent pas la thèse de d'Arcs, ni le mémoire de Castelnau et Ducrest, ni le livre de Lebert; ou plutôt impardonnable oubli d'oeuvres pourtant méritoires !

(1) Sédillot, Mém. cité in Annales de chir. française et étrangère, 1843,

t. VU, p. 129.

(2) Rokitansky, Handbuch der patliol. AnaL, 1844, t. II, p. 6i2.

(3) Piorry, Médecine pratique, 1847, p. 499.

(4) Virchow, ueber Injection putrider Stoffe (Medic. Refonn, 1848, octolfre,

(5) Hueter, Handbuch der allgemeincn und speciellen Chirurgie, 1869, B. I :

die Pyâoiischen Fieber, p. S8.

188 DOCTRINES TOXÉMIQUES.

D'ailleurs, que fit Virchow que n'avait fait d'Arcet?!! nia catégoriquement l'origine purulente de la pyohémie, comme je l'ai déjà exposé, ce qui au surplus fut démontré faux ultérieurement.

D'autre part, il injecta dans la jugulaire, à des ianimaux, des particules de fibrine plus ou moins putréfiées en suspension dans un liquide putride : il obtint une infection générale septicémique compliquée d'embolies viscérales avec infarctus suppures ; j'insisterai plus loin sur ce point

Il injecta, en second lieu, de la sérosité putride provenant d'un kyste de l'ovaire et privée de toute particule solide : il obtint des accidents généraux septicémiques, tels que ceux que Gaspard avait décrits en 4822, sans embolies ni infarctus.

Virchow conclut de ces deux séries d'expériences que l'embolie était constitutive de la pyohémie, dans laquelle il reconnut une dyscrasie ichoreuse avec métastases solides ou embolies provenant d'un thrombus veineux; tandis qu'il ne vit dans la septicémie qu'une dyscrasie ichoreuse sans métastases solides.

Que l'on compare les expériences et les conclusions de Virchow avec les expériences et les conclusions de d'Arcet, et l'on ne pourra hésiter à accorder à d'Arcet la priorité de la doctrine de la septicémie embolique ; tout en reconnaissant du reste que Virchow a donné à l'étude de l'obstruction mécanique des capillaires ou embolie et à l'étude de la trombose veineuse une extension absolument nouvelle et originale. Que si l'on est tenté de reprocher à d'Arcet le rôle qu'il faisait jouer à la prétendue diathèse purulente comme source du pus dans le sang, il faudra avouer qu'en revanche Virchow a commis une non moins grosse erreur en niant l'infection purulente proprement dite.

En 1849 M. Sédillot (1) différencia plus positivement

(1) Sédillot, de Tlnfection purulente ou Pyohémie, 1849, p. 182.

SEPTICÉMIE EMBOLIQUE. 189

encore que Virchow la septicémie et. la pyohémie. Il tenta de démontrer par de nombreuses expériences l'existence d'une pyohémie nonseptiqueet d'une septicopyohémie qui serait un intermédiaire entre la pyohémie vraie et la septicémie; mais il réussit surtout à démontrer la vertu phlogogène des globules purulents, ou la capacité qu'ils possèdent d'allumer l'inflammation au sein des tissus qu'ils pénètrent. (Voy. Pyohémie vraie, ch. m.)

En même temps Tigri (4) (1849) conclut de ses recherches et de ses expériences que l'action exercée sur le sang par le pus liquide formé dans l'organisme est tout à fait comparable à l'action d'un poison.

C*est alors que Chassaignac (2) (1850) soutint pour la première fois sa théorie de l'empoisonnement traumatique. « L'emphysème traumatique, dit-il, n'est pour moi que l'expression d'un fait beaucoup plus général et que je désigne sous le nom. d'empoisonnement ou intoxication traumatique. J'ai en effet cette opinion, qu'il est au pouvoir d'une grande violence mécanique de déterminer, en quelque sorte instantanément, un état d'empoisonnement putride comparable à celui que la pénétration directe d'une matière putride dans le système sanguin pourrait déterminer. C'est d'un fait purement cadavérique, celui de la décomposition prodigieusement rapide des cadavres à la suite de certaines grandes lésions traumatiques, que j'ai déduit l'existence d'un empoisonnement déterminé pendant la vie par une cause de ce genre. :» Chassaignac citait alors six observations toutes de fractures compliquées, suivies ou non d'amputation, où les malades moururent avec des phé-

(i) Tigri, des Effets du pus et de la sanie gangreneuse sur le sang circulant dans les vaisseaux, 1849, Mémoire présenté par Flourens à TAcad. des sciences le 16 mars 1863.

(2) Chassaignac, des Opérations applicables aux fractures compliquées; thèse de concours, Paris, 1850, p. 81.

iM DiOCTRINES TOXftMlQUES.

Domfenes typhoïdes et tes éignes attribués par Gaspard à ta se{>ticémie. Rien de plus juste d'ailleurs que cette action des grandes violences, qui engendrent non pas une sorte d'intoxication, mais une intoxication véritable. Les tissus désorganisés par le traumatisme sont en effet, pour la putréfaction, un terrain essentiellement fertile, ob le poison putride naît avec une rajndité telle que la méthode antiseptique reste en général insuffisante et désarmée .

Cbassaignac ne reconnaissait pas, comme nous le ve^ rons plus loin, de liaison entre l'infection pnrulente et rinfection putride. Je ne cherche donc pas à le. ranger an nombre des partisans de la doctrine de d'Arcet ; je prétends cependant quele passage de la thèse que je viens de citer est un argument à l'appui de celte doctrine. Se pr(Hive4-il pas, en effet, qu'il se passe dans les grandes plaies des phéncMnènes capables d'engendrer cette ifltoxication générale qui, d'après d'Arcet, est le premier acte de l'infection purulente?

Peu après, Bonnet (de Lyon), en 1855 (I), considéra trois éléments ou fetctenrs pathogénîques dans la pjohémie:

V La pénétration dans le sang des globales purulents, allant se déposer dans les viscères et les enflammer;

2" L'absorption des produits putrides, infectant Féconomie tout entière;

S"" L'abaissement de la calorification locale 6t générale.

Les deux premiers facteurs se retrouvent dans ta pyiH hernie de d'Arcet.

Cependant Bonnet (de Lyon), à rencontre de d'Aitet, pensait que les globules de pus et les produits putrides devaient être pris dans la plaie. Il fit même ressortir que

(1) Bonnet (de Lyon), (Mémoire sur la nature et le traîtenieiit dé rinfioctHm purulente, lu à fa Société de médecine de Lyon, (Gazette médicale de Lyon» 1855, no 1, p. 2).

ftlPTfC&MIE EMBOUQUE. 49i

ks phénomènes putrides n'étaient pas un élément accessoire de la résorption purulente, mais qu'au contraire ils favorisaient prodigieusement la pénétration des globules purulents dans les vaisseaux.

Il pensa d'ailleurs que l'expérimentation et l'observation clinique et microscopique avaient démontré la réalité de la pénétration des globules de pus dans la pyohémie^ d que lorsque les accidents étaient passagers c'était que le pus avait été digéré par le sang. D'autre part il regarda le sang et le pus de la plaie comme livrés à la décomposition, et soutint avec raison que, dès qu'il existe des produits décomposés à la surface d'une plaie, ils sont absorbés. D en vit la preuve dans ce fait, que, dès qu'un blessé est porteur d'une plaie qui baigne dans un liquide fétide, les selles prennent une odeur infecte; qu'en outre on retrouve dans les urines du sulfhydrate d'ammoniaque, qu'il prétaidait être le sel caractéristique du pus décomposé.

Quant au troisième élément, le refroidissement local et général, -Bonnet lui faisait jouer un rôle déterminant pour l'explosion des accidents. Sa théorie à ce sujet est curieuse et mérite une exposition complète.

Si la résorption du pus putride est considérable, les effets consécutifs sont certains; l'infection purulente se manifeste sans <iu'il y ait d'autre influence à invoquer. € Si, au contraire, la résorption du pus est peu considérable, des causes extérieures, telles que des refroidissements, des indigestions, des émotions morales, sont nécessaires à la [HtMluction de ces effets. Voici comment, dît Bonnet (4), il me semble naturel de comprendre f influence de ces causes. L'économie tend à se débarrasser des principes nuisibles qui l'infectent, une fièvre supplémentaire des forces naturelles s'allume. C'est ce

(1) Bofinei de Lyon, Mémoire sur la natare, etc., p. tO.

192 DOCTRINES TOXÉMIQUE».

caractère utile que je reconnais à la fièvre continue qui s'empare de tous les blessés dont l'état devient grave. Dans son cours, les effets des résorptions purulentes et putrides sont neutralisés par une élimination proportionnelle; mais que celte élimination soit troublée, que le poison septique produise sans obstacle son effet sur l'économie, le frissonva se manifester avec le claquement des dents, le tremblement des membres, le froid de la peau, la pâleur de la face, en un mot, avec le cortège de symptômes qui chez les opérés est un signe certain de mort. Ce frisson, dans la conception que j'expose, démontre tout à la fois que l'élimination ne peut plus se faire et que la calorification succombe... Gomme on le voit, la résorption du pus et des matières putrides peut avoir lieu sans que la pyohémie en soit la conséquence. La cause déterminante de cet ordre d'accidents, c'est l'impuissance de l'organisme à se débarrasser du pus et des matières putrides qui l'infectent; impuissance qui peut dépendre soit de la grande abondance de ces éléments nuisibles, soit du trouble apporté dans les fonctions éliminatrices. C'est ainsi que l'on écarte une des difficultés les plus puissantes qui s'élevaient contre la théorie de l'absorption... Tout me paraît clair dans cet ordre d'idées, et je le regarderais comme démontré, si Ton pouvait produire à volonté des abcès intérieurs chez les animaux en les soumettant à des injections de pus et en les refroidissant lorsque les symptômes de la fièvre éliminatrice deviendraient manifestes. Probablement si tant, d'injections de pus n'ont pas produit d'abcès métastatiques, c'est qu'on a laissé les phénomènes de l'élimination s'accomplir en liberté. Si ces phénomènes eussent été troublés, la pyohémie aurait dû en être la conséquence. y>

Ingénieuse et séduisante, la théorie de Bonnet prête cependant le flanc à la critique. Comment concevoir

SEPTICÉMIE EMBOLIQUE. 193

en eiFet qu'il suffise d'un refroidissement ou d'une émotion morale pour déterminer les phénomènes de dépôt du pus dans les viscères, qui sont la conséquence de la pénétration de ce liquide? Quelle preuve existe-t-il, en outre, de ce caractère utile de la fièvre qui s'empare des blessés dont l'état devient grave? N'est-ce pas une hérésie pathologique et physiologique que d'attribuer à l'élimination du poison cette fièvre qui s'allume, et qui redouble lorsque cette élimination est troublée? Depuis quand la fièvre est-elle un bien et un procédé thérapeutique de la nature, qu'il faut respecter sous peine de mort? La fièvre est le symptôme de l'intoxication et ne saurait avoir aucun caractère curatif.

Sauf ces erreurs, je me hâte de rendre pleine justice au rôle capital des influences extérieures venant troubler l'harmonie des fonctions éliminatrices du poison putride. Bonnet a compris que l'absorption des liquides altérés à la surface de la plaie devait être constante ou ne pas être; obligé d'en admettre la constance, il a répondu à ceux qui,, comme M. Sédillotet Bérard, demandaient aux septicémistes d'expliquer l'absence des phénomènes d'intoxication chez les sujets porteurs de foyers purulents anciens, que cette intoxication naissait soit par excès de toxicité, soit par rétention ou défaut d'élimination des poisons putrides absorbés. Telle est l'œuvre de Bonnet, telle est la vérité qu'il a mise en lumière et l'important complément qu'il a ajouté à la doctrine de d'Arcet.

C'est en la même année 1855 que M. Gosselin (1) énonça devant la Société de chirurgie des idées neuves et originales où l'on retrouve en entier la théorie septicémique moderne. M. Gosselin admit que le pus pouvait

(1) Gosselin, Remarques sur les fractures en V ou cunécnnes et sur les infections auxquelles elles donnent lieu : Mémoire lu à la Société de chirurgie en 1855 (Mémoires de la Société de chirurgie, t. V, p. 147, publié en 1863).

194 DOCTRINES TOXÉMIQUËS.

être le poison de la pyohémie, mais il crut que le piu seul ne suffisait pas et qu'il devait posséder une qualité spéciale due évidemment à la putridité. Pour arriver à cette conclusion, il chercha quelle est la cause de la mort quand elle survient rapidement et de bonne heure, dans les quatre premiers jours, et quelle est cette cause quand la mort a lieu un peu plus tard et plus lentement.

Pour la mort des premiers jours, après avoir rapporté toutes les solutions proposées et en avoir montré l'insuffisance ou l'impossibilité, il compara les accideants fébriles consécutifs auxtraumatismes aux accidents consécutifs aux plaies évidemment empoisonnées et même à la fièvre intermittente et à la fièvre typhoïde accidents et maladies où l'intoxication ne fait doute pour personne (1). Puis il ajouta : « En rapprochant ces maladies les unes des autres, en voyant combien elles se ressemblent par leurs expressions symptomatiques, je suis amené à penser qu'elles se ressemblent aussi par leur origine et que dans toutes il y a une intoxication ; et ainsi, au lieu des explications vagues et exceptionnelles que j'indiquais tout à l'heure, j'attribue la mort à un empoisonnement, sorte de typhus traumatique ou empoisonnement

(1) « Que voyons-nous par exemple, dit-il, chez les sujets qui succombent à la suite des blessures évidemment empoisonnées, comme celles qui sont faitOB par les animaux venimeux, les instruments ou les objets chargés de matières orj^aniques contagieuses, comme pour la porve et le charbon, ou seulement de matières organiques en putréfaction, comme pour les piqûres anatpmiques? Une inflammation locale parfois modérée et une fièvre grave souvent suivie de mort, sans que, à l'autopsie, on trouve aucune lésion appréciable. Dans ces cas nous admettons sans hésiter qu'un empoisonnement a en lieu, que bt matière toxique est entrée par ht plaie et que son introduction dans Técenomic a été la cause de la fièvre et de la mort. Personne ne conteste h même explication, quoique le poison soit plus difficile à spécifier, dans le cas de fièvre intermittente, et bien des médecins voient aujourd'hui un empoisonnement par des matières organiques dans la fièvre typhoïde, dont les symptômes, quand la maladie est grave, ressemblent à ceux de nos blessés.» Gosselin, Mémoires de la Société dechirurgie, 1855, publié en 1863, t. V,p. iSO.

SEPTIClaiIE £liBOUQUE. 195

tnumatique, pour me servir d'une expression employée par M. Chassaignac. Quel est le poison? d'où vient-il? par où passe-t*il? Autres questions très ardues que nous devons cependant examiner. Mais avant^ recherchons quelle est la cause de la mort quand elle arrive du dixième au vingtième jour ?

» Ici je trouve un nombre imposant de chirurgiens qui, depuis les temps les plu sreculés jusqu'à nos jours, n'ont pas hésité à reconnaître une intoxication, et même à nous dire que le poison est le pus passé dans le torrent circulatoire. Je me rallie pleinement à cette opinion, en invoquant encore l'analogie dans les symptômes ; je vois dans cet empoisonnement consécutif à peine contesté un argument de plus en faveur de l'empoisonnement pour la oKNrt des premiers jours. Mais faut^il admettre avec tous DOS contemporains que c'est toujours le pus qui constitue le poison ? Je ne saurais être de cet avis, par la raison toute simple que j'ai vu plusieurs fois, et notamment à l'hôpital Cochin, où c'est fréquent, les symptômes de l'infection purulente sans pus dans les veines et sans abcès métastatiques, et que d'autres fois j'ai vu, particulièrement à l'hôpital Saint-Louis après les journées de Juin, des infections purulentes avec abcès métastatiques sans qu'il y eût de pus dans les veines... Si le pus sert de poison dans certains cas d'infection purulente, la matière toxique est différente darfs certains autres, et en particulier dans ceux où on ne trouve pas de phlébite suppurée. >

, M. Gosselin résumait en somme l'état de la science en 4855, et insistait sur tous les arguments cliniques qui militent en faveur de l'identité de nature et d'origine toxique de la septicémie, cause de la mort des premiers jours, et de la pyohémie, cause de la mort tardive : pour lui, dès cette époque, les deux maladies n'étaient donc que deux formes ou variétés d'un même empoisonnement.

196 DOCTRINES TOXÉMIQUES.

Cependant Panum, en la même année 1855 (1), après avoir reproduit les expériences de Gaspard et avoir décrit comme lui l'infection putride, rechercha le principe actif des substances putrides et en particulier du pus et du sang putréfié.

En 1856 et en 1859, Virchow (2) résuma ses travaux antécédents et formula sa théorie définitive de la pyohémie. « Les états morbides que nous venons d'étudier, dit-il (3), peuvent se rencontrer dans le cours de la même maladie. Les globules blancs peuvent augmenter de nombre au point que nous croyons avoir affaire à une pyohémie morphologique (leucocytose), et cela se présentera toutes les fois que l'affection s'accompagnera d'une irritation des ganglions lymphatiques. On peut ensuite rencontrer des thromboses et des embolies avec foyers métastatiques. Enfin des substances putrides et ichoreuses peuvent être absorbées (ichorrhémie, septicémie). Ces trois états morbides peuvent se compliquer l'un l'autre, mais ne se présentent pas nécessairement ensemble. Si vous voulez conserver le nom de pyohémie pour de semblables complications, vous pouvez le faire; mais ne cherchez pas un moyen terme dans l'infection purulente du sang, et souvenez-vous que le nom de pyohémie n'est qu'un nom collectif indiquant des altérations pathologiques diverses. »

En 1857, M. Dumontpallier (4) distingua rinfection purulente et l'infection putride des accouchées, mais il reconnut aux deux maladies une origine toxique com-

(1) Panum, Bdragdil Laeeren om den saakalette putride eller septiske infection. (Bibliotlieck forLaeger, April, 1855, p. 253-285. — Schmidts Jahrbûcber 1859, liv. II, p. 213.)

(2) Virchow, Gesammelte ÂbhandJungen, 1856.

(3) Id., Gellularpathologie, 1850, p. 179.

(4) Dumontpallier, de rinfection purulente et de rinfection putride ; thèse de Paris, 1857.

SEPTICÉMIE EMBOLIQUË. 197

mune. Pour l'infection purulente il invoqua la phlébite utérine accompagnée de putridité des lochies.

D'ailleurs la doctrine septicémique de la pyohémie fait désormais des progrès incessants et récolte chaque jour de nouveaux adeptes. Richardson (1) 1858, Wood (2) (4858), J.-Y. Simpson (3) (1860) la défendent chacun de leur côté et la déclarent seule rationnelle.

Callander (4) (1860) développe une théorie qui n'est autre que celle de d'Arcet. « On doit comprendre, ditil, deux conditions ou états différents sous le nom de pyohémie ou infection générale : premièrement, des phénomènes engendrés directement par un poison dans lequel l'élément liquide est sans doute dominant; deuxièmement, une série|[d'affections secondaires greffées sur la maladie première et dépendant de causes distinctes. ]> Le poison est inconnu, il peut être absorbé par les voies aériennes ou alimentaires, mais il pénètre le plus souvent par ia plaie.

En 4863,Forster (5) adopta sans restriction les opinions de Virchow, attribuant l'infection « à la décomposition putride d'un caillot ; à l'ouverture d'un foyer sanieux développé dans les parois d'une veine et qui perfore sa tunique interne; à la résorption directe de la sanie purulente par les veines béantes ; à l'absorption par la muqueuse respiratoire des matériaux en voie de décomposition :».

Vinrent alors les importantes recherches de Batailhé

(1) Richardson, Epidemiological Society, 1858.

(2) Wood, a Treatise on the Practice of Medicine; Philadelphie, 1858, t. Il, p. !254.

(3) Sir J.-Y. Simpson, Obstelric Works, edited by Priestley and Slôrer; London, 1860, t. II, p. 1.

(i) Callander, in Holme's a System of Surgery (General Pathologie, art. Ptoe- MIA), 1860-1869, t. I, p. 266.

(5) Forster, Manuel d*anatomie pathologique, traduit par Kaula, 1863, p. 223.

]98 DOCTRINES TOXËHIQCES.

(1863) (1) et d'Alexopoulo (2) (1863), recherches coufirmatives des notions acquises et qui démontrèrent une fois de plus que le pus putride se conduit comme tous les autres liquides sep tiques.

Partant de cette donnée que les liquides putrides avaient une puissance toxique énorme et que de plus cette puissance varie selon leur degré de putréfaction et suivant d'autres conditions inconnues, Batailhé entreprit, pour juger cette manière de voir quant à l'infection purulente, cinq expériences d'injection de pus putride. Les^ symptômes furent ceux que Gaspard avait signalés. Quant aux lésions : les expériences 4 et 5 prouvèrent l'influencedes injections successives, même à petites doses^ de pus putréfié, lorsque les animaux vivent un nombre de jours suffisant pour permettre aux abcès de se former. « Or chez l'homme, à la surface des plaies récentes, il y a des liquides putréfiés, comme l'atteste l'odeur qu'elles exhalent les premiers jours, du moins sous les pansements dits simples. Ces liquides putréfiés passent dans les veines, d'où l'infection purulente, d'où les abcès métastatiques. Dans les expériences 1,2 et 3, il n'y a pas eu d'abcès métastaticpies. Les animaux n'en sont pas moins morts, seulement ils sont morts au bout de trois jours, trente-SK heures et vingt-quatre heures. Ils sont morts aussi rapidement, probablement à cause de la quantité considérable de poison introduite en une seule injection (O'',50 à la fois). Dès lors les abcès métastatiques n'ont pas eu le temps de se former. Seulement, chose bien remarquable, le troisième chien présentait des noyaux apoplectiformes précurseurs des abcès métastatiques, quoiqu'il n'ait vécu que vingt-quatre heures après l'injection... Il est aussi

(i) Batailhé, Note sur Tinfcction purulente (G. R. Âcad. des sciences, 1863, 2e semestre, t. LVIII, p. 491).

(2) Alexopoulo, de l'Infection purulente ou de l'Infection putride aiguë (septicémie aiguë); thèse de Paris, 1863, n° 151.

SEPTICÉMIE ËMBOLIQUE. 199

des hommes qui succombent à l'infection purulente sans présenter d'abcès métastatiques: cesont ceuxqui meurent dans les premiers jours des plaies et des opérations. ï>

Batailhé s'appuyait sur les expériences et les considérations précédentes pour proposer la substitution, dans la nosologie, du terme e: infection putride des premiers jours > à celui d*infection purulente, montrant ainsi qu'il n'accordait de capacité pathogénique au pus putréfié qu'en raison de sa qualité de liquide seplique. D'après lui, l'infection putride des premiers jours débutait dès l'absorption de la première goutte de liquide septique, quel qu'il soit, engendrant la fièvre avec ses caraC' tères particuliers ; les abcès métastatiques n'étaient que des l&ions secondaires mais non nécessaires.

En 1864-65, Billroth (i) entreprit, d'autre part, d'importantes recherches expérimentales sur l'origine des fièvres chirurgicales et démontra que toutes avaient pour cause unique l'introduction dans le sang de principes toxiques. Il commença par établir, à l'aide d'une série d'explorations comparatives de la température générale et de la température locale des plaies, explorations pratiquées sur des chiens et sur l'homme, qo' € il est peu probable que dans une plaie ou dans une partie enflammée il se produise une quantité de chaleur ayant une influence appréciable au thermomètre sur la calorification de la masse totale du sang, et que, par conséquent, nous devons aller chei-cher d'autres causes pour expliquer la fièvre traumatique et l'inflammation ».

Il fit alors faire par E. Hufschmidt « des recherches expérimentales sur la fièvre produite par intoxication putride ».

(1) Billroth, Beobachtung^istudien iiber Wundfieber und aGcidcntelle Wundkranklieiten (Arch. fur Klin. Cliirur^'ie, B. Il, S. 3^25-511, B. VI, S. 372, B. VIII, S. o:2-l(>S), traduit en français par Culmann (Arch. gén. de méd., 1805, 6« série, t. VI, et 1866, 6^ série, t. VU).

200 DOCTRINES TOXÉMIQUES.

Une première série d'expériences consista à injecter en une fois sous la peau, à des chiens ou à des lapins, soit de l'eau putride, soit du pus pyohémique ou ichoreux : Hufschmidt constata une élévation de température qui monta jusqu'à 40° et 41° et dura à peu près 6 jours.

Une seconde série d'expériences consista à pratiquer des injections répétées à plusieurs reprises : la température se maintint élevée tant que l'on fit des injections.

Ces deux séries d'expériences permirent de poser les conclusions suivantes :

1° Élévation constante de la température rectale, à la suite de toute injection de liquide ichoreux ou de pus frais soit dans le tissu cellulaire, soit dans les veines;

2° Cette élévation de température est observée déjà deux heures après l'injection ;

3° La température la plus élevée était observée vingtdeux, vingt-cinq et vingt-huit heures après l'injection unique, et cette température n'a jamais dépassé 41% 5, même après des injections répétées. (Minimum de la différence : 1% 6 — maximum : 2% 2) ;

4° Lorsque, après une injection unique, les animaux devaient guérir, la température retombait en général rapidement et d'une manière continue de son point culminant au degré normal ;

5° Toujours les liquides ichoreux et purulents déterminaient une inflammation locale, le plus souvent des abcès, quelquefois la gangrène de la peau ;

6° Tous les animaux soumis à des injections répétées succombèrent, mais en général après avoir présenté à la suite de chaque opération une aggravation des symptômes suivie d'une rémission;

T Lorsque les injections se suivaient de très près, la température restait à peu près au même niveau jusqu'à la mort ;

8° La diarrhée et la sécrétion sanguinolente des di-

SEITIGËMIË ËMBOLIQUE. 201

verses muqueuses ne faisaient jamais défaut à la suite des injections dans les veines. Ces symptômes manquaient au contraire dans les inoculations sous la peau. Dans ce dernier cas, il n'y avait pour ainsi dire que des symptômes nerveux, tels que faiblesse, tremblements, irrégularité du pouls, etc. , ; absolument comme dans la septicémie chez l'homme, où la diarrhée est également rare. Peutêtre cette différence tient-elle à une modification éprouvée par les substances à leur passage à travers les lymphatiques ;

9** Jusqu'à présent, il a été impossible de déterminer les différences chimiques qui existaient entre les liquides injectés, et les effets physiologiques ont été les mêmes pour tous. Ces effets variaient plutôt selon la quantité des substances employées, qu'il fallait augmenter dans la proportion de la taille des animaux ;

W Les lésions constatées chez quatre chiens qui ont succombé à des injections sous la peau étaient septicémiques : hyperhémie des organes internes, état poisseux du sang, état marbré de la rate ; une fois, véritables infarctus hémorragiques de la rate et des poumons. Ces foyers n'étaient pas de nature embolique, et l'on ne pouvait découvrir aucune phlébite autour des abcès développés aux endroits où l'injection avait été faite.

Enfin, comme conclusion générale : a: La pénétration dans le sang, soit directement, soit par l'intermédiaire des lympathiques, des substances putrides, principalement du pus d'individus pyohémiques, peut provoquer la fièvre j>.

Au point de vue historique, cette conclusion finale de Billroth, très bien assise d'ailleurs, n'était pas neuve ; il suffit d'avoir lu les différentes citations que j'ai données des ti-avaux antérieurs, depuis Gaspard jusqu'à Batailhé, travaux expérimentaux ou cliniques, pour en être convaincu. Il y avait toutefois dans le travail de Billroth

202 DOCTRIHES toxemiques.

une partie tout à fait originale, c'est-à-dire les mensurations thermométrrques.

Du reste Billroth n'attachait pas une importance capitale à l'altération ou à la putridité du pus pour engendrer soit la fièvre, soit la pyohémie. Il expérimenta en effet avec du pus qu'il prétendit frais et non altéré; il obtint c exactement les mêmes phénomènes t> qu'U avait obtenus avec du pus putride. Il crut en conséquence pouvoir distinguer les accidents de la résorption du pus non putréfié des accidents de la résorption du pus putride : la première engendrant, d'après lui, la fièvre inflammatoire {nachfieber) ou la pyohémie, et la seconde la septicémie ou la septico-pyohémie, suivant que les accidents se compliquaient ou non de migrations emboliques. Or, si les phénomènes engendrés par l'injection du pus putride et par l'injection du pus non putride étaient « exactement semblables », on ne voit pas trop sur quelle base solide peut s'asseoir cette distinction entre la « nachfieber > et la septicémie 1

0. Weber, à la même époque (1) (4864-65), confirma les expériences de Billroth sur la fièvre septicémique ; mais il fit aussi une série d'expériences avec du pus frais, dont il sera question plus loin.

Peu après M. J. Guérin (2) (4866) publia ses savantes études sur l'absorption par les plaies des principes délétères fabriqués dans le pus et les liquides sécrétés soos l'influence de l'air. Il insista sur la valeur de la méthode sous-cutanée et sur l'efficacité du traitement des plaies exposées par l'occlusion pneumatique; procédés qui, eo mettant le pus à l'abri de la décomposition putride, préservent les blessés de l'infection putride et delà pyohémie.

(!) 0. Weber, Versuche iibcp Septikâmie (Berlin Klin. Wochenscfar,, 1854. s. 39). — Ëxperimentelle Stiidien uber P^amie, Septikâmie undFieber (Deoi* sche Klinik, 1864, Seite: 461,473, 485-, 493; 1865,S : 13,21,33,41,53,61,69).

(2) J. Guérin, Bulletin de rAcadémic de médecine, 1865-66, t XXXI, p. 39&.

SEPTHXMfE ËMBOLIQUK. ^OS

En même temps Frese (1) (1866) démontra, par des injections réitérées de pus filtré, que le principe pyrogène de ce liquide, c'est-à-dire le principe dont Tefïet toxique est d'allumer la fièvre, réside dans le sérum.

Encore en 1866, Màisonneuve (2) fit ressortir que, sur cent malades qui succombent à la suite des opérations chirurgicales, quatre-vingt-quinze au moins meurent empoisonnés, atteints d'intoxications véritables sous les noms de pbléWte, angiôleucite, érésipèle, phlegmon diffus, gangrène, fièvi'e traumatique, hectique, uréthrale, périlonitique, puerpérale; puis il partit de là pour for* muler la théorie des intoxications chirurgicales. Cette théorie < consiste, dit-il, à considérer tous les accidents fébriles consécutifs aux lésions traumatiques comme le résultat d'un empoisonnaient dû à l'introduction dans le torrent circulatoire de substances toxiques produites par l'organisme lui-même » (3).

(1) Frese, Experimentelle Beïtrâge zur Àetiolo^ie des Fiebers; Dissert, iuuig., Dorpat, 1866.

(2) Maisonneuve, des Intoxications chirurgicales (C. R. de l'Académie des sciences, 1866, 2" semestre, t. LXIII, p. 985).

(3) Maisonneuve fondait cette théorie sur les faits suivants :

a 1* Le sang, la lymphe et autres liquides vivants, exposés à l'air libre, ou en contact avec des corps délétères, perdent bientôt leur vitalité.

» 2* Une fois morts, ces liquides se putréfient comme le font toutes les substances organiques soumises aux Conditions générales de la putréfaction : air, chaleur, humidité.

» df* Les produits de cette décomposition ont des qualités éminemment septiques.

» 4*" il en est dcT même de certains liquides excrémentitiels, tels que rurine, la bile, les liquides et les gaz intestinaux.

• 5° En s'infiitrant dans les parties perméables avec lesquelles ils se trouvent en contact, telles surtout que le tissu cellulaire, les orifices des VMSseaux lymphatiques et veineux, ces substances toxiques produisent des inflammations locales désignées sous le nom de phlegmons simples, diffus ou gangreneux, d'érésipèle, d'angioleucites, de phlébites.

» G" Ces mêmes poisons putrides, seuls ou mélangés aux produits de Tinilammation spéciale qu'ils ont provoquée, peuvent, en pénétrant dans le torrent circulatoire, altérer le sang lui-môme, troubler ses fonctions importantes, puis, circulant dans 'tout l'organisme, porter leur action délétère sur les éléments les plus intimes de l'économie.

a04 DOCTRINES TOXÉMIQUES.

La pyohémie^ cet accident traumatique par excellence, n'était pas, il est vrai, spécialement nommée par Maisonneuve, qui la comprenait dans le groupe des fièvres chirurgicales dont elle n'était qu'une forme, la plus terrible, empruntant son caractère propre à la spécialité de son poison, le pus putride.

Toujours en 1866, MM. Coze et Feltz (1), dans un important travail, notèrent, à l'égal de Billrothet d'O. Weber, une élévation de température de 2** en moyenne à la suite des injections intraveineuses de substances septiques, et rapportèrent cette fièvre, comme on le verra plus loin, à la continuation dans le sang de la fermentation putride commencée à l'air libre à la surface de la plaie. -MM. Coze et Feltz n'obtinrent d'ailleurs pas de fièvre par l'injection des mêmes substances non putréfiées.

D'autre part, Savory (2) (1866-67) soutint que s'il n'y a pas infection toutes les fois qu'une collection putride se trouve en contact avec des tissus vivants, c'est que non seulement l'absorption est modifiée selon la nature de

» 7° Après leur expulsion par les voies respiratoires, ils peuvent encore, en séjournant dans les réseaux capillaires, les parenchymes, les cavités séreuses, cellulaires, etc., devenir la cause d'une infinité de désordres secon* daires souvent aussi redoutables que les primitifs (accidents métastatiques, érésipèles, anthrax, parotides, abcès, etc.).

» 8** l/enscmble de ces perturbations produites par la présence d'agents délétères dans le torrent circulatoire constitue ce qu'on appelle les fièvres chirurgicales.

» 9^ Ces fièvres présentent dans leurs symptômes et leur marche des caractères spéciaux qui varient suivant la nature de la substance toxique qui les produit, et permettent au praticien d'en reconnaître l'origine. » Maisonneuve, Ibid., p. 986.

(ly Coze et Feltz, Recherches expérimentales sur la présence des infusoiret et l'état du sang dans les maladies infectieuses ; Strasbourg, 1866, p. 20, l'« série, (Mélanges de pathol. méd., t. I de la Bibliothèque de la Faculté de méd. de Paris).

(2) Savory, on Pyœmia with Statistics, St-Bartholomew's Hospital Report, 1866, t. II, p. 46, et 1867, t. III, p. 19-72 (Biennal Retrospect of Medicine and Surgery by the new Sydenham Society, 1867 ; — Braithwaite's Retrospect of Medicine, janvier et juin 1867).

SEPTICÉMIE EMBOLIQUE. 205

la surface absorbante, mais aussi selon l'espèce et la composition du liquide. Que d'ailleui'S l'absorption est souvent assez lente pour être compensée par l'élimination. Savory confondit du reste et attribua à une seule et même intoxication l'ichorrémie, la septicémie et ta pyohémie : cette dernière n'était à ses yeux qu'une septicémie compliquée de migrations emboliques. C'était l'opinion de d'Arcet; mais Savory ignorait les travaux de cet auteur et rapportait cette doctrine à Virchow.

Peu après Bergmann et Schmiedeberg (1 ) (1 868) prétendirent avoir isolé le principe pyrogène du pus putréfié et lui donnèrent le nom de sepsine.

Puis Braidwood (2) (1868), après avoir relaté les opinions des divers auteurs anglais et français, conclut que la fièvre suppurative (dénomination qu'il donne à la pyohémie), « par ses symptômes, son pronostic, ses lésions et sa mortalité terrible, est analogue à certaines fièvres contagieuses, le typhus, la diphtérie, etc., et d'un autre côté à certaines maladies dues aux inoculations de poisons animaux ». Braidwood contesta d'ailleurs la valeur généralement accordée à la méthode expérimentale, la pyohémie des animaux n'étant pas, croyait-il, comparable k celle de l'homme. Il adopta le nom de fièvre suppurative comme se rattachant à l'anatomie pathologique, qui est connue, de préférence à celui de pyohémie, qui exprime une idée pathogénique douteuse, c'est-à-dire l'infection purulente du sang !

Hue ter (3) (1§69) insista, pour justifier la nécessité d'une séparation catégorique entre la pyohémie et la septicémie, sur l'absence des foyers métastaliques, in-

(1) Bergmann et Schmiedeberg, ueber das Schwefelsâure Scpsin (Centralblatt furdiemed. Wissenschaften, 1868, no 32).

(2) Braidwood, on Pyœmia or suppurativ Fever, 1868, trad. E. Aliing., 1870, p. 270.

(3) HueterHandbuch, etc., 1869, B. 1: die Septikâmischen Fieber, S. 22-23.

306 DOCTRINES TOXÉMIQUES.

farclus ou abcès, dans la septicémie simple. Cependant Billroth, en 1865 (4), aurait observé une fois, après nm injection de liquide putride bien filti'é, des infaixtus du poumon et de la rate qui ne tenaient évidemment pas à des embolies; Hemmer, en 1866 (2), aurait aussi eon* staté de papilles lésions dans les poumons; mais il n'bô* sita pas à les attribuei* à des embolies produites par les liquides putrides plus ou moins sirupeux et consistants. Hueter considéra ces faits comme tout à fait exceptionnels et crut pouvoir affirmer que « les liquides putrides qui ne contiennent pas de particules en suspen^on ne produisent par leur passage à travers les poumons aucun changement dans le parenchyme de cet organe, ni dans la plèvi-e ».

C'était d'ailleurs là, pour Hueter, une question capitale au sujet de la distinction doctrinale à établir entre la septicémie et la pyohémie. « Trouve-t-on des infarctus, des abcès et des métastases putrides dans les poumons des animaux atteints de septicémie? dit-il (3). Cette question est des plus importantes. Si elle était résolue affirmativement, toute distinction fondamentale entre la septicémie et la pyohémie serait sans raison* i Donc l'embohe, l'obstruction vasculaire est le seul phénomène qui distingue et caractérise la pyohémie; par conséquent une septicémie avec embolies devient une pyohémie, puisque les symptômes généraux n'ont aucun caractère différentiel et pathognomonique.

Cette conclusion, qui semble logrque, ne fut pourtant pas tirée par Hueter, qui, ne considérant que les expériences dans lesquelles 0. Weber et Billroth avaient iiF

(i) Billroth, Mém. cilc in Arch. fur klin. Chirurgie, 1864, t. IV et 1865. Conclusion 10°.

(2) Hemmer, Expcrimcntellc Studien ueber dio WirkuBg f&iUender SUAk auf den thierischcn Organi&mus, 1866. (Mémoire couronné par la faculté d«* médecine de Munich.)

(3) Hueter, Handbuch, etc., 1869,B. I.: die Septikaemiflciien Fieber, p. S2.

SEPTICÉMIE EMBOLIQUE. ^7

jecté du pus qu'ils assuraient être pur et liquide, confirma la doctrine de ces deux auteurs sur la pyohéraie et la septico-pyohémie.

Hueter donna d'ailleurs de la fièvre septicémique un résumé étiologique qui mérite d'être relaté, en raison de la lumière qu'il jette sur certains points deladoctrine de la septicémie embolique, en particulier sur les conditions et les procédés de l'infection.

La fièvre septicémique se déclare, dit-il (1 ) à peu près, lorsque le poison putride produit dans un foyer putride pénètre d'une manière ou d'une autre dans le sang. Il ne parait pas nécessaire pour la production de la septicémie que le foyer putride fasse partie du corps de l'individu malade; il peut en être séparé ou lui attenir. Dans le premier cas, c'est la septicémie hétérochtone ; dans le second, c'est la septicémie autochtone.

Pour la septicémie hétérochtone, les voies d'absorptienne peuvent être que les appareils respiratoires et digestifs... Mais d'ailleurs les muqueuses pulmonaire et digestive sont très peu aptes à l'absorption des produits putrides; de là la rareté de la septicémie hétérochtone dite spontanée ou sans plaie.

La septicémie autochtone est la vraie septicémie chirurgicale (c'est celle à laquelle d'Arcet attribuait les accidents généraux de la pyohémie).

Elle peut naître dans trois eonditions:

i** Lorsqu'il y a mort des tissus. L'oxygène empêche la putréfaction, les tissus morts sont jwivés soit par les sections, soit par les embolies vasculaires, de l'oxygène qu'apporte la circulation dans leur intimité ; de là la facilité de leur putréfaction;

2° Le contact des tissus morts privés d'oxygène avec des tissus putrescibles ;

(1) Hueter, Handbacli, ek;,186^, B. I : die Septikaemischen Freber, p.28 et suiv.

208 DOCTRINES TOXÉMIQUES.

3° La présence de l'eau.

Les voies d'absorption du poison putride sont les vaisseaux sanguins et lymphatiques.

Que Ton suppose le poison putride dissous ou bien à l'état moléculaire, il peut aussi bien pénétrer dans les vaisseaux sanguins. S'il est dissous, il peut pénétrer par endosmose. S'il est à l'état moléculaire, comme les ferments organisés, il pénètre, à la façon des globules blancs du sang, par les pores des vaisseaux, suivant la théorie de Cohnheim.

Le poison putride peut encore pénétrer et imbiber les thrombus vasculaires. Alors, ou bien il les traverse comme une éponge, ou bien les thrombus se détachent et vont le porter dans l'organisme.

La pression favorise considérablement l'absorption.

C'est en 1869 que s'ouvrit à l'Académie de médecine de Paris la grande discussion sur l'infection purulente, où la doctrine septicémique dBvait trouver en M. le professeur Verneuil un si puissant avocat.

En résumé, lorsque s'ouvrit cette discussion, Orfila (1815), Barthélémy (1815-23), Gaspard (1822), Hamont (1827) et Boyer (1834) avaient prouvé les qualités toxiques des liquides et du pus putrides. Quesnay (1749), Breschet (1819),Bouillaud (1825), Trousseau et Dupuy (1 826) , Dance (1 828), A. Boyer (1 834), M. Gosselin (1 855), Maisonneuve (1866) avaient insisté sur les caractères infectieux ou typhiques de l'infection purulente. Quesnay (1749) et A. Boyer (1834), puis surtout d'Arcet (1842), Virchow (1848-56-59), Bonnet (de Lyon) (1855) avaient distingué dans la pyohémie deux processus morbides évoluant côte à côte : l'un dépendant de l'infection putride et constituant la maladie générale, l'autre reconnaissant des causes mécaniques et engendrant des lésions locales. Gaspard (1822), d'Arcet (1842), Virchow (1848), Bonnet (de Lyon) (1855), Batailhé (1863), puis, avec plus de dé-

SEPTICÉMIE EMBOLIQUE. ±09

lails, Biliroth et 0. Weber (1864-65) et Hueter (1869), avaient signalé et étudié l'action pyrogène des matières putrides injectées dans le sang.

Résumant et condensant en un seul faisceau les connaissances acquises, M. Verneuil (1) (1869) formula alors, devant l'Académie de médecine, la théorie de la pyohémie, à laquelle il donna le nom de septicémie emboliqv£y et qui n'est en somme que la doctrine de d'Àrcet, avec la métamorphose intravasculaire du pus en moins et l'unité des fièvres chirurgicales en plus.

Cette théorie, la voici :

« 1"* A la suite des plaies quelconques, récentes ou anciennes, sanglantes ou suppurantes, traumatiques ou spontanées, on peut voir surgir des symptômes généraux plus ou moins intenses, plus ou moins durables, rappelant par leur ensemble les fièvres continues ou rémittentes ;

> 2* L'apparition de ces symptômes précède de peu ou suit de près, d'une manière générale accompagne des modifications fâcheuses survenues du côté de la plaie elle-même ;

> 3"* Ultérieurement, au bout d'un temps variable,' souvent, mais non toujours, se développent des lésions secondaires sévissant sur des organes éloignés sains jusque-là; ces lésions affectent la forme d'infarctus et de collections purulentes ;

> 4* La cause de ces symptômes généraux réside dans la pénétration dans le torrent circulatoire d'une substance toxique septique, engendrée spontanément à la surface de la plaie et à laquelle je donne le nom de virus traumatique;

» 5** J'appelle septicémie traumatique la maladie générale provoquée accidentellement par l'introduction du

(1) Verneuil, Bulletin de T Académie de médecine, 1869, 8 juin, p. 365, 335-369.

«10 DOCTRINES TOXÉMÎQUES.

virus en question, et je la range dans la classe des toxé^ mies, des maladies infectieuses, des empoisonnement» par matière organique ;

y> 6** Comme tous les empoisonnements, la septicémie peut être foudroyante bu seulement rapide, ou successive, ou lente. Dans le premier cas, eBc tue sans laisser de traces. Si le poison pénètre en très petite quantité il peut être expulsé, alors la guérison est possible. Si h dose est trop faible pour tuer d*un seul coup, mais trop forte pour être éliminée, la maladie se prolonge, îcs lésions secondaires surviennent, et Ton a affaire alors à Tin fection purulente classique;

y> T L'infection purulente n'est donc point une maladie spéciale, mais seulement une terminaison de h septicémie ; c'est Tempoisonnement, phis des lésions fortuites surajoutées, qui par leur nature et leur siège aggravent le pronostic jusqu'à le rendre presque inévitablement mortel j

. 1 8° La septicémie et l'infection purn lente doivent être conjointement étudiées, careBes sont inséparable». La seconde est à la première ce que la syphilis tertiaire est k la syphilis primaire et secondaire, ce que la cachexie cancérease est au cancer, ce que la phtisie est à la scrofule. »

Mais sous quelles conditions se produit Pempoisonn»ment? M. Verneuil l'indiquait en ces termes : « La condition essentielle de la septicémie chinii^ale réside non pas dans ta production du virus à la surface d'âne plaie, mais dans la pénétration de ce virus dans le torrent circulatoire. Le premier phénomeneest à peu près ©ons^ tant, le second est très accidentel au contraire... Les chances de cette pénétration sont grandes les premiers jours, quand la solution de continuité est récente; elfes diminuent ensuite, quand la membrane granuleuse s'organise; mais elles existent cependant à tous les nao-

SEPTIG&MIË ËMfiOLIQUl^ 211

ments jusqu'à l'époque de la cicatrisation pomplète.. :» Toute plaie est douée de la double propriété d'endosmose et d'exosmose^c Nul danger tant que le. mouvement se tait de dedans en dehors ; menace incessante si l'ab*sorption remplace l'exhalation ou si la moindre blessure iotéresse la: couelie bourgeonnante et ouvre ses vaisseaux. »'

Maiâ pour constituer la pyohémie il faut autre chose (^e la pénétration du virus et l'intoxication : il faut des lésions viscéirales. Elles se produisent^ ces lésions viscéraleS) en vertu d'une loi d'après laquelle toute adultéra tioa des humeurs engendre plus ou moins rapidement une altération des solides. « Pous expliquer ensuite la naiui:e de ces mêmes lésions^ secondaires, il ùmi reconnaître enâ&te que chaque empoiâonnement altère les organes à sa manière et en£gi^nte une cachexie spéciale : k phosphore détermine la stéatose, le miasme paludéen engorge la: rat^ le virus chai-bomaueùx engendre la gan- ^èn^ etc.» Le virus traumatique^ pour sa part, provoque^^de préférence ta sécrétion dRÉp»s..jei M. Yemeuil, en 1869, ne parlait donc pas de môgralicms emboliques ni d'obstructions vasculaires,^ et (broyait que les abcès viscèraus étaient simplement une des expressions anato* miques de FinAûxicâiti on .

La théorie de M. Vernéuil n'eut pas immédiatemenl les Êbveurs de If Académie. M. Legouiest (1) (1i869) pro^testa que jusqu'à plus ample informé il ne a: saurait admettre que la fièvre ti^aumatiqoe^ que l'infection putride et l'in&ctiûQ purulente, que l'intoxication par les fluides gangreneux et putréfiés soient une seule et même chose >. £tl'£adémie tout entière manifesta de l'étonnenient à l'audition de ces ncmveaiuités.

La discussion, interrompue par des travaux incidents,

(1) Legouest, Bulletin de TAcadémie cleméclifiiBe^i869»15juia.

212 DOCTRINES TOXÉMIQUES.

puis par les douloureux événements de la guerre contre la Prusse, ne fut reprise qu'en 1 871 .

Cependant M. Blum,eni870 (1), dans une thèse dont je ne retiendrai que ce qui peut avoir rapport à la pyohémie, fît une étude complète de la septicémie chirurgicale, dont il vulgarisa la connaissance. Il rechercha en particulier quelles sont les conditions qui favorisent Tabsorption des liquides putrides, et conclut que « les veines sont les principaux organes de l'absorption et que les lymphatiques ne servent que d'une manière secondaire à faire pénétrer les substances septiques dans l'organisme » ; enfin que la membrane pyogénique, la couche dés bourgeons charnus, est une puissante protection contre l'absorption. Il déclara d'ailleurs que « nous sommes dans une ignorance absolue des conditions qui favorisent l'absorption par la plaie ou y mettent obstacle ». Cependant il accorda une grande influence à l'état de réplétion des vaisseaux, à la pression qui favorise l'endosmose, à l'état constitutionnel et aux maladies intercurrentes, au siège de la plaie, à l'idiosyncrasie, à la température qui favorise l'absorption. (Magendie, en 1852 (2), avait en effet constaté que, par un temps très chaud, la dose de liquide putride à injecter dans les veines d'un animal pour amener la mort devait être moins forte qu'en hiver, 1 à 2 grammes en été, 3 à 10 grammes en hiver.) Il constata que la peau est réfractaire, la muqueuse digestive peu favorable; que la muqueuse pulmonaire, déclarée réfractaire par l'expérimentation, est démontrée au contraire favorable par la clinique.

Le 21 mars 1871 la discussion sur la pyohémie recommença à l'Académie de médecine de Paris par une

*(1) Blum, de la Septicémie chirurgicale; thèse de Strasbourg, 1870, n*286, p. 20, 26, 27, 29.

(2) Magendie, Union médicale, 1852, p. 236.

SEPTICÉMIE £MBOUQU£. 213

communication de M. Bouley, qui, après avoir établi que la capacité à contracter la pyohéraie est chez les animaux en raison inverse delà plasticité de leurs humeurs, constata l'intervention nécessaire d'un travail de putridité locale et l'augmentation des chances de l'infection lorsque la région blessée possède une organisation veineuse riche et abondante (1).

M. Bouley répudiait d'ailleurs le terme « virus traumatique » adopté par M. Verneuil, qui lui semblait improprement appliqué à la toxicité des liquides putrides.

Cependant M. G. Richelot (2) publiait dans l'Union médicale un article évidemment inspiré par son savant maître M. Verneuil, où il s'efforçait de montrer que la septicémie et la pyohémie se confondent cliniquement et anatomiquement. « Dans un grand nombre de cas, disait-il, les symptômes qu'on attribue théoriquement à la pyohémie se trouvent confondus avec ceux de la septicémie proprement dite; il en est de même des lésions viscérales... D'autres fois la forme clinique pyohémie ne s'accompagne pas d'abcès métastatiques, ou inversement ceux-ci se présentent chez un malade qui n'a présenté ni frissons, ni rémittences. Le mot pyohémie perd ainsi beaucoup de sa valeur, car il désigne seulement une septicémie accompagnée de grands frissons et d'infarctus viscéraux. ï> D'ailleurs les observations et les expériences prouvent que le symptôme frisson est un signe

(1) « Pour que rinfection purulente se produise, dit M. Bouley, il faut toujours, ce me semble, Tintervention d'un travail de putridité locale, dont les produits, résorbés et transportés par la voie de la circulation veineuse ou lymphatique, vont infecter le sang et en déterminer la désorganisation ; de telle manière qu'en définitive, sans que je puisse en donner l'explication, le pus se forme avec une très grande rapidité et on quantité excessive, relativement au principe résorbé, dans de certains organes, tels que le poumon, le foie et la rate, par un privilège spécial dont la condition est à trouver. » Bouley, Bulletin de TÀcadémie de médecine; Paris, 1871, 21 mars.

(2) G. Kichelot, Élude clinique sur la septicémie (Union médicale, 1871, 28 mars).— Des Rapports quiunissent la septicémie et la pyohémie (lbid.,1871, i" ayril).

su MCT.R1WB TOXÉMiQUBS.

d'empoisonnemeot qui n'a ^[»c«n rapport:axiec lafpFodii&tion des emboUes. M. 0. iiichelcrtrrdatait, ii 4'^fmi de ropinionqu'il scmtenakjli'ois'SOTiesd'abseffwaliions. ©aiB la première série, il s'agissait d'im raiailade mort aprte avoir présenté les symptômes mélaoi^ de l'infection putride et de la pyohémie dassique et chez lequel l'aatopsie montra les lésions, également mélangées, des deux états. La seconde série renfermait des feitec^ les symptômes cliniques (grands frissons, *etc.) létaiemt ceux 4e la pyohémie classique et où l'autopsie ne montra aucun abcès dans les viscères. Enfin la troisième série ^contenait des faits invei^es, où l'autopsie montradesaboès dans ^ks viscères chez des malades où les symptômes diniçues (frissonnements iégers,'etc.) avaienlt été ceux de l'inffeotion putride.

M. G. Richelot ne îiiait d'ailleurs pas ;la 'coïncidence générale des frissons,dits de la pyohémie, avec la production des abcès viscéraux ; mais il prétendait les expliquer sans sortir de la septicémie et en maintenant leur indépendance. « Les matières septiques, disait-il (4), pénétrant en petites quantités et par portions successives dam la circulation ne produisent pas de frii^ons, ou n'en produisent que de légers : c'est ce qui arrive dans la fièîvre traumatique et dans beaucoup de septicémies; mais lorsqu'une grande quantité de sucs putrides fait irruption dans l'économie, de violents frissons traduisent au dehors cette subite intoxication ; c'est ce qui arrive lorsqu'un fragment de caillot ramolli ou un amas de leucocytes altérés, ou tout autre corps relativement volumineux emporte avec lui dans le torrent veineux les matières septiques dont il est chargé et produit une poussée fébrile absolument comparable à celles qu'on détermine chez les animaux par des injections successives. La sep-

(1) Richelot, Union médicale, 1" avril 1871.

S£PTiC£Mi£ EMBOUQU£. 2i5

ticémie est dooc responsable, et non l'embolie; le frisson iâst un symptôme d'infection putride, et non un signe de métastase. Un coips migrateur, s'il n'est pas imprégné de jsucs putrides, produit des infarctus b^ins et non des abcès. ^ M. Ricbelot ne faisait d'ailleurs que renouveler l'opinion émise par Gasteinau et Ducrest (1846), Sédillot ^1849), Bonnet (de Lyon) (1885), qui considéraient le frisson comme causé pai^ l'intoxication elle-même du ^ang par le pus ou par les liquides putrides.

Eniin M. Bichelot concluait à peu près en ces termes: La légère couche de sphacèle moléculaire qui, sur la plaie la plus simple, précède l'apparition des bourgeons charnus et l'établissement régulier de la suppuration, est formée de matière septique. Résorbée, elle produit la fièvre, elle est pyrogène. Si la plaie est gangreneuse, si elle se couvre d'une couche diphtéritique, si les granulations ne se forment pas et que la suppuration dewenne fétide, la résorption des matières septiques est pkis active, la fièvre est plus intense et devient adynamique. Suivant la quantité et le mode de la pénétration du poison, on observe des rémittences plus ou moins nettes, des accès fébriles et des frissons plus ou moins wiolents : c'est la septicémie simple- Si des débris de matière sphacélée, des amas de corpuscules organiques, des leucocytes dégénérés, des û^agments de caillots en régression pénètrent dans le torrent circulatoire, ils vont former des infarctus dans les viscères : il y a septicémie avec métastase (pyohémie).

M. G. Richelot ne croyait pas d'ailleurs que dans la œajorilé des cas il fût possible de diagnostiquer le moment où la septicémie devenait pyohémie.

Le 18 avril 1871, M. Verneuil (1) reprit la parole à J' Académie de médecine pour développer et soutenir sa

<1) Verneail, Balletin de rÂcadémie de médecine; Paris, 1871, 18 avril.

216 DOCTRINES TOXÉMIQUES.

doctrine. Après avoir tenté de défendre le terme « virus traumatique, y> attaqué par M. Bouley, M. Verneuil consentit à le sacrifier et admit la dénomination de sepsine donnée par Bergmann au poison putride. Il admit ensuite que la production de la sepsine, dans une plaie récente, varie d'un jour à l'autre ; qu'elle peut disparaître et reparaître sous l'influence d'un écart de régime, les changements d'aspect des surfaces exposées et de leurs sécrétions révélant ces oscillations ; que d'ailleurs la fièvre et le thermomètre mesurent l'activité de l'absorption.

Du reste, les produits des sécrétions normales et pathologiques (urine, bile, fèces, pus) peuvent se mêler et se combiner à la sepsine et imprimer à la septicémie des caractères particuliers (septicémie urineuse, bilieuse, stercorale, septico-pyohémie.)

M. Verneuil accordait donc au pus une action toxique quasi spécifique , en disant que le pus pouvait imprimer à la septicémie une physionomie particulière. Il y avait cependant là un point obscur. En effet, M. Verneuil avait dit, en 1869, que lapyohémie on infection purulente était simplement une septicémie ou infection putride avec lésions viscérales localisées, mais surajoutées ; il avait laissé entendre qua tout élément putréfîable, pus, sang ou lymphe, qui se trouve à la surface des plaies, pouvait donner naissance au virus traumatique. Il avait dit, et il répétera bientôt, que la pyohémie et la septicémie ne faisaient qu'une seule et même maladie; la première n'étant que la seconde, plus des lésions viscérales; M. G. Richelot, son élève, avait affirmé tout cela, après lui. Or voici que la septicémie engendrée par le pus, c'est-à-dire en réalité l'infection purulente ou pyohémie, revêt des caractères spéciaux! M. Verneuil n'était pas du nombre des partisans de l'infection par le pus pur; il s'agissait toujours pour lui dans la pyohémie d'un élément putride et par

SEPTICÉMIE EMBOLIQUE. 217

conséquent la septico-pyohémie se confondait avec la pyohémie. Mais alors, si la septico-pyohémie ou pyohémie possède des caractères spéciaux, comme la septicémie ufineuse ou stercorale en possèdent, caractères qui la différencient de la septicémie simple, c'est qu'il existe réellement un poison pyohémique fourni par le pus putride, poison qui n'est pas identique avec le poison septique fourni par le sang putride, mais qui lui est surajouté. Telle n'était cependant pas l'opinion de M. Verneuil, qui considérait la sepsine comme l'unique agent de l'intoxication septique ou pyohémique.

M. Verneuil soutenait d'ailleurs, comme l'avait fait Bonnet (de Lyon) en 1855, mais sans admettre en aucune façon que la fièvre eût un caractère utile, — il soutenait que l'économie a le pouvoir de se débarrasser du poison par les émonctoires naturels; mais que l'élimination, pour une cause ou pour une autre, n'est souvent pas en rapport avec l'absorption, et qu'alors les accidents éclatent.

Quant aux sources du poison, M. Verneuil admettait : Tauto-infection, lorsque le sujet est porteur d'une plaie où se passe le travail de putréfaction septique; puis Thétéro-infection, lorsque le sujet, porteur d'une plaie qui n'est nullement le siège d'un travail septique, est infecté par un miasme empoisonné émanant d'une plaie voisine. L'infection se fait alors le plus généralement par la plaie ; mais elle est cependant possible, quoique rare, par les voies respiratoires.

Alors M. Verneuil répétait que, suivant la dose de sepsine absorbée, on observe la fièvre traumatique ou la septicémie aiguë ou chronique, et que la pyohémie est simplement la septicémie aiguë à laquelle viennent s'ajouter des lésions viscérales déterminées par des migrations d'embolies septiques. Insistant même sur la fusion des deux maladies, il ajoutait : « La science moderne est arrivée à conclure que le pus pur et louable est dé-

218 DOCTRUlIfiS T0X£M1QUëS.

pourvu de propriétés toxiques, qu'il ne provoquée d'accidents que lorsqu'il est introduit en trop grande quantité, en amenant des obstructions; » qu'il ne p^t par conséquent être considéré comme le poison de la pyohémie.

€ Quant à la possibilité de faire naître la p^hémie .de toutes pièces par l'injection de pus altéré, ajoutait-il, elie est réelle ; mais le pus altéré n'est pas un pus altéré à la manière du pus syphilitique, morveux, ou vaiioleux, c'est un pus chargé de sepsine, c'est-à-dire ayant subi la putréfaction vulgaire et capable de produire la septicémie simple! y> Mais qu'est-ce donc alor5 que cette septico-pyohémie classée à côté de la septicémie urineuse ou stercorale par la spécialité de ses caractères et de son poison, qui est le pns altéré ?

Quoi (Ju'il en soit, et poui* justifier sa condusion^îL Verneuil résumait alors l'histoire expérimentaleiles injedioas de pus putride et constatait que :

cr lo Le pus putride, en quantité même restreiirfe introduit artificiellement et par une voie queleooque, provoque sûrement et rapidement uoe maladie générale, véiîtable intoxication.

> â"" Cette maladie présente deux formes assez distinctes : dans l'une on reconnaît sans peine la septicéoiie ordinaire ; dans l'autre la marche est un peu différente, aussi bien que la symptomatologie : à l'autopsie on trouve des abcès viscéraux- Bref, on a affaire à la pyohéuûe classique.

y> 3" L'expérimentateur peut à volonté, et avec le mêmepus, reproduire l'une ou l'autre de ces deux forme& Pour la septicémie il se servira seulement de la sérosité filtrée, qu'il injectera en un point quelconque : tisai conjonctif, cavités séreuses ou vaisseaux. S'il emplok h pus tout entier, il aura soin de ne pas le porter directement dans les veines. C'est au contraore par ce procédé qu'il reproduira le plus sûrement la pyobémie, laquelle

peut être, d'après «oella, prcmseirement éé&me une maladie camsèe pst rintpodvobicm du fiQB p«ftiide dans les TaisseattK à sang noir.

]& Si le pos pulTÎde «st injecté dans les veines, son sérum i»fec*e le sang, et aussi ses globules, c[ui cèdent une partie (ta poîsoR qui les imprègne : d'où la septicémie préparatoire. Dne ï(MS parvenus dans le réseau capillaire, les fiièmes globules s'aiTêtent, font naître un infarctus, lequel suppure et devienat à son tour un foyer nouveau de septicité d'autant plus dangereux, qu'il est inacc^-

sible à la thérapeutique D'ailleurs toute particule

imbibée de principe septique, agira comme les globules purulents : poussière, mercure, corps gras, caillot sanguin. » M. Verneuil ne parlait donc plus des caractères • ^ciaux de la septico-pyohémie -ou septicémie par le pus.

Enfin, comme preuve de la fusion de la pyohémie avec la septicémie et comme justification de la dénomination, desepticémie embolique, il invoquait la difficulté et même fimpossibilité du diagnostic du début de la pyohémie. Le frisson, disait-il à peu près, annonce la fièvr»e et Tmfection septicémique, mais rien n'annonce la première embolie caractéristique de la pyohémie; la mort peut même emporter un blessé offrant tout le cortège symptomatique de la pyohémie sans qu'on puisse à l'autopsie «n découvrir les lésions pathognomoniques.

Après M. Verneuil, M. Colin (4) (1871) prit la parole, non pas pour réfuter la théorie septicémique, mais pour tâcher de 1 accorder avec le dogme ancien de l'infection purulente par le pus pur.

M. Cohn admit en effet la possibilité du mélange du pus pur et du sang consécutivement à des phlegmasies ou à des érosions ulcéreuses ou traumatiques des veinules > de la plaie; il attribua à ce phénomème les abcès dits

(1) Colin, Bulletin de l'Académie de médecine, 1871, 16 mai.

220 DOCTRINES TOXÉMIQUES.

métaslatiques. Mais il crut aussi à l'absorption des liquides putrides ou même des miasmes infectieux donnant naissance aux symptômes septicémiques. Le premier processus n'aurait aucun danger par lui-même, mais le second, constituerait au contraire toute la gravité de la maladie.

Puis M. Gosselin (1) (1871) déclara se rallier entièrement à la théorie septicémique, cherchant même à lui assimiler la doctrine miasmatique. Mais il admit la multiplicité des poisons sepliques et des septicémies, à l'égal de Maisonneuve (1866). « J'ai toujours pensé, dit-il, que le poison organique versé par de grandes plaies à leur début n'est pas identiquement le même que le poison versé plus tard, du dixième au vingtième jour, c'est-à-dire à l'époque où la suppuration est établie. J'admets en un mot pour chacune de ces époques une variété de septicémie comme j'en admets d'autres variétés pour .l'hecticité, la fièvre puerpérale, la fièvre urineuse, l'érésipèle. »

Quant à la pyohémie, M. Gosselin déclara qu'elle était surtout engendrée par la putréfaction des liquides, pus ou sang, mais surtout du sang séjournant dans les anfrac tuosités de la plaie. et en particulier dans le canal médullaire des os des membres amputés (2). Ce ne serait pas le passage du pus ou du sang putréfié dans la circulation qu'il faudrait accuser, mais ce serait l'absorption des produits ou des agents de la putréfaction, ces derniers continuant leur action sur le sang lui-même. Il fit remarquer que d'ailleurs, si la doctrine septicémique était condamnée à rester hypothétique tant que le poison septique ne serait pas isolé, elle était cependant la mieux partagée au point de vue de la démonstration

(1) Gosselin, Bulletin de rAcadémie de médecine, 1871, 28 mai. (â) Voy., pour plus de détails sur la théorie de M. Gosselin, 2* division, ch. VI : Ostéomyélite et Pyohémie.

SEPTICÉMIE EMBOLIQUE. 221

Tiiatérielle et conduisait aux applications thérapeutiques les plus fructueuses.

D'autre part M. A. Guérin (1) (1871) objecta que "M. Verneuil, en faisant dépendre la septicémie de la fièvre traumatique et l'infection purulente de Tune et de l'autre, affirmait, mais ne prouvait rien. Quand, ce qui est fréquent, dit-il, la fièvre traumatique a cessé et que l'infection purulente éclate, rien n'autorise à voir une relation entre les deux pyrexies. c: Dira-t-on que cette maladie que l'on compare à la syphilis peut parfois débuter par l'accident tertiaire? y>

M. A. Guérin avait absolument raison, mais il prêtait à M. Verneuil une opinion qui n'était pas la sienne. M. Verneuil n'avait pas dit en effet que l'infection purulente était toujours précédée d'une fièvre traumatique ; il avait prétendu seulement que la fièvre traumatique et la pyohémie étaient des fièvres infectieuses du genre toxémies et ayant pour origine l'intoxication par un même poison : la sepsine.

A son tour M. J. Guérin (2) (1871) sans répondre ni à M. Verneuil, ni à M. A. Guérin, vint professer à la tribune académique ses idées sur Y Intoxication purulente (Pyohémie) et sur les plaies exposées ou non exposées. Les sujets porteurs de plaies exposées, dit-il à peu près, sont seuls menacés d'intoxication purulente : l'air agit sur la plaie elle-même organiquement et mécaniquement en la prédisposant à l'absorption ; il agit sur les sécrétions de la plaie en les altérant chimiquement. L'absorption du pus normal, c'est-à-dire non putréfié, mais ayant subi le contact de l'air, est la cause de la fièvre traumatique ou intoxication purulente simple ; l'absorption du pus altéré, putréfié ou intoxiqué par un contact prolongé

(1) A. Guérin, Bulletin de l'Académie de médecine, 187i, 6 juin.

(2) J. Guérin, Ibid., 1871, 13, 20 et 27 juin.

DOCTRINES TOXÊMbQUES.

avec l'air, chargé de ferments, fait naître les intoxications purulentes composées ou pyohémies.

Pour M. J. Guérin, la fièvre traumatiqoe n'était donc pas une septicéflaie y mais la pyohémie en était une engendrée par l'action combinée des ferments atmosphériques et des ferments de l'organisme, c'est-à-^e c de& diflKrents états héréditaires ou acquis de dîathèse,. de^ cachexie, etc. »v

M* J. Gîiiérin insiMa sur ce pomt, qu'il n'adoietkak aucune intemi&ption dans- If absorption des liquides delà plaie et qu'il ne faisait dépendre les accidents variables que des altéirations également, variables de ces liquides et. de l'état pathatogique antérieur de rQrgafltsoie absorbant.. J'ai exposé plus haut les idées de M. JL Goérii sur l'absorption du pus> je n'y Feviendrai paa- i^&f, p>. 74) . L'Académie resta d'ailleucs ' asses kidâffiéceiite devant b longue expiosition de M. i. G:uérii3L

Chauffard^ au canbraire, eut le taten t de captiver son abtenlion, rachetant par le charme de sa pao^'olela longueur et le mal fondé de sa réfutation à la théorie édifaée par M. Yerneuiil. Cette rêfutatkm était basée sur les points SttivaQla : Q^msA à. la âèvre traufïHbtique^ Chauffard (i) (.1871) pcoteaftait que la. clinique ki affanb JMfifti-à et J0«ur refusé des caradttères infeetieux,. l'expérboentatiaB devait rester impiiuâsaate à luîi attribua ees^ cavactères. Que Fioîeetion bruitak; de sA^bsts^ee. potrid^ daoâ ks veines d^u» ciuien L'empoîsoime: et pro^oqiiie est même temps di© la fièvre, c'est possible; mais- on n'est nulle* ment pourcela autorisé à condure à l'origine toxémi(|Ne de. la fièvre: Iraumaiique. La fièvre tFaumatâque, eliai<ptô>ment et thecmoméllriquement^ n'a d'autre aoatogue qae la fièvre éphémère! Elle n'est pas* constante ;. or tMifes ks plaies sécrètent des liquides putréfiables et tous les

(1) Chauffard, Bulletin de rÂcadémle de médecine, 1871^ i juillet.

SBPTfCÉMÎE EMftOLîQCE. 223

chiens injectés sont atteints de fièvre. D^aâUeurs l'absorption pai'les plaies est constante et uniforme, et il répugne d'admettre ïa variabîKié dans la production du poison. On peut «Tailleurs aussi bien soutenir que les matières dites pyrogènes et la sepsine, loin d'être cause de la combustion fébrile, en sont le résultat et le témoignage, et proviennent de hi désassimilation des tissus.

Quant à la pyohémie, les mêmes objections s'opposent à ce qu'oo la considère comme d'origine toxémîque et comme une simple complication de la prétendue septicémie. Si Fabsorptîoo des liquides altérés ou putréfiés de la plaie est incapable d'engendrer la fièvre traumatique ou la septicémie aiguë, si par conséquent la septicémie a^oè n'existe pas, la pyohémie ne saurait être regardée comme une septicémie embolique. A rencontre de M. Vemeuil, Chauffard voyait dans la pyohémie une maladie à contours n^ets, à évolution et lésions précises, commençwttt par le frisson et se terminant p^ar la mort avec alwès viscéraux .

Noos avons vu plus haut quelle doctrkie Chauffitrd essaya de substituer à la théorie septicémique. Il est vrai dTailtetirs que cette dernière théorie se trouvait fort peu ébraoiée par ses attaques. Il n'est guère possible en effet de fiwre aossi bon marché de l'analogie, powr ne pas (fre deTidentité, existant entre les animaux injectés avec des liquides putrides et les blessés porteurs d'ui)e phàe absorbante et baignée de liquides putrides. Quant à fargument de l'inconstance de la fièvre traumatique et de la constance de Tabsorption par la plaie, il avait été absolument réfuté par Bonnet (de Lyon) dès 1855 et par M. Verneuil (4871), qui tous les deux avaient dit que l'intoxication était effectuée sous l'influence de toutes les causes qui pouvaient soit ralentir l'élimination compensatrice par les émonctoires, soit. augmenter raclivitc de l'absorption, soit augmenter l'énergie toxique des liquides

2fi DOCTRINES TOXfiMIQUES.

absorbés. D'autre part, s'il est juste de dire que toutes les plaies sécrètent des liquides putréfiables, c'est une pétition de principes que d'en induire que ces liquides se putréfient toujours. N'est-ce pas en effet en empêchant cette putréfaction que les procédés de la méthode antiseptique réussissent à prévenir ou à modérer la fièvre traumatique? Si quelques esprits furent d'ailleurs séduits par l'ai^umentation de Chauffard et hésitèrent à se convenir à la théorie nouvelle, M. Gosselin (1) (1871) vint dissiper leurs doutes en leur montrant les résultats thérapeutiques des pansements antiseptiques, et réduisit par là î'ai^umentation de Chauffard à la valeur d'une opposition sentimentale.

Cependant Chassaignac (2) (1871) réédita Yopinioa qu'il avait soutenue en 1859, se refusant à voir aucune possibilité de fusion entre l'infection putride et l'infection purulente dont le poison est le pus pur.

Puis Chauffard (3) (1871) prit de nouveau la parole ; mais il n'apporta rien de nouveau à l'actif de sa théorie. M. Verneuil (4) (1871) ne tenta même pas de se défendre et se borna à en appeler à l'avenir, conviant les chirurgiens à la vérification clinique et thérapeutique de sa doctrine. La discussion avait en effet donné tout ce qu'elle pouvait donner. En vain M. J. Guérin (5) (1871) essaya-t-il d'attirer à lui l'attention et les critiques; la cause était entendue, et c'est à peine si M. Bouillaud (6) (1871) réussit à faire écouter ses revendications, d'ailleurs un peu nébuleuses, en faveur des pyrétologistes anciens et de la pyrétologie médicale.

(1) Gosselin, Bulletin de l'Académie de médecine, 1871, 16 août.

(2) Chassaignac, Ibid.,1871, 46 août.

(3) Chauflfard, Ibid., 1871, 22 août.

(4) Verneuil, Ibid., 1871, 22 août.

(5) J. Guérin, Ibid., 1871, 5 septembre.

(6) Bouillaud, Ibid., 1871, 10 octobre

SEPTICÉMIE EMBOLIQUE. 225

Cependant M. Hayem (1) (1871), sans nier la nature infectieuse et septique de la pyohémie, combattit en partie la théorie de M. Vçrneuil. Il se refusa à voir dans les observations d'infection purulente sans abcès métastatiques à l'autopsie une preuve de la non-entité morbide de la pyohémie, affirmant que dans les cas où l'autopsie ne révélait pas d'abcès le microscope découvrait toujours des lésions caractéristiques (taches pâles, anémiques, et même abcès miliaires).

Peu après M. Chauveau (2) (1871) fournit une preuve expérimentale saisissante du rôle fatal que jouent les traumatismes même légers des plaies (explorations à l'aide d'un stylet, pansements arrachés, extractions de séquestres qui écorchent et font saigner les bourgeons charnus) , et du rôle protecteur que joue au contraire la membrane granuleuse, même dans les plaies d'une putridité intense. Il s'agissait d'un cheval portant au poitrail un séton exhalant une odeur infecté et sur le trajet duquel on sentait une crépitation gazeuse. La santé générale de l'animal était parfaite : le pouls à 32, la température rectale à 37°,6. L'état local était également bon. Une injection sous-cutanée de 1 centimètre cube du pus fourni par le séton, recueilli à l'instant même, tamisé et dilué à 1/3, fut pratiquée sur le côté du cou. Le lendemain, tuméfaction énorme, envahissante, phlegmon gangreneux, sptiptômes généraux septicémiques ; mort de l'animal quatre jours après l'injection. « Voilà certes, dit M. Chauveau , une expérience d'une bien remarquable signification! N'aurait-elle d'autre résultat que de montrer, avec les caractères les plus saisissants, cette différence d'action exercée par le pus, suivant qu'il séjourne à la sur-

(1) Hayem, des Embolies capillaires dans la pyohémie (Gazette hebdomadaire, 1871, 9 juin, n» 19, p. 291 et suiv.).

(2) Chauveau, Physiologie des virus (Revue scientifique, 1872, 27 juillet, p. K5; Expérience du 26 novembre 1871).

»S DOGTRlNfS TOXÉBfIQUES.

face des membranes pyogéniques ou qu'il est mis en rapport direct avec les tissus de l'organisme, il n'y a pas de fait qui puisse intéresser davantage le chirurgien. Aioâi voilà un animal qui porte impunément (fans un canal pyogénique étroit une masse relativement considéraUe de pus se renouvelant sans cesse; il n'en résulte ni irritation locale, ni troubles généraux bien seniâbles. Qudques gouttes de ce même pus sont injectées dans le tissu sous-cutané, et l'animal (un cheval) périt en quatre joursà peine. Ces quelques gouttes de pus provoquent une si violente inflammation, que la circulation s'arrête, des infarctus hémorragiques se forment, les tissus meurent, et le patient succombe à la résorption des produits putrides engendrés dans ce phlegmon gangréneaiJ Parmi les expériences et les observations propres à mettre en relief cette importance du rôle protecteur de la membrane pyogénique, est-il un fait plus remarquable? D

Chauffard (i) (1873) essaya d'opposer cette expérience à la doctrine septicémique ; c'était, disait-il, une preui^ frappante de la non-absorption des produits septiquesi la surface des plaies, et par conséquent une évidente réfutation de l'erreur consistant à attribuer la fièvre traumatique à une absorption par la plaie. Chauffard oubliait qu'aux premières heures et même pendant les d«ix premiers jours la membrane pyogénique protectrice n'est pas organisée, et que d'ailleurs les septicémisteseidgeaient, eux aussi, une blessure ou une excoriation des plaies anciennes pour ouvrir une porte à l'absorption des principes putrides.

Mais bientôt s'ouvrit à l'Académie de médecine, en 1872, la discussion sur la septicémie, qui par tant de

(1) Chauffard) la Fièvre traumatique et Tlnfection puralente, Paris, 1873; étude additionnelle, p. 137 (Mélanges de pathologie médicale de la Bibl. de laFac. méd. de Paris, t. XLHI).

SirnCÉMIE EMROLIQUE. 227

points devait ccmfirmer les théories septîcémiques de la pijohéinie. M. Davaine (1) (1872) montra la virulence istrème et progi^essive du sang putréfié. M. Verneuil (2) (4872) déclara impossible de faire une différence entre bsang putréfié à la surface d'une plaie et le sang putréfié piis àFabattoir; si donc Tun est \ârulent, l'autre Pest forcément aussi, et ainsi se trouve dénwnlrée la réafité duvirns traumatique.

Pourtant Chassaignac (3) (4878) protesta de nouveau eontre les hardiesses de l'école nouvelle avec une ardeur respectable, mais avec une perspicacité médiocre. Fautil admettre, dit-il, un virus dans les cas où, à la suite tfune violence mécanique excessive, il se produit un empcusonnement immédiat de l'économie, empoisonnement fjfoà se caractérise : 1° par l'apparition des gaz dans le tissu des membres ; S"* par la production d'une mort prompte au milieu de symptômes typhiques ; 3"* par une décomposition exceptionnellement rapide du cadavre. C'est l'excès du traumatisme qui cause les accidents; « c'est lui qui, par l'ébranlement et la stupeur organique qu'il occasionne, frappe la vie en plein exercice et n'obtient le complément de son action qu'en provoquant une putréfaction circulante et la fermentation putride, accrue et répartie dans tout l'organisme pendant vingt-quatre, trente et quarante heures après l'accident. »

Indépendamment de cet eriipoisonnement, Chassaignac reconnaissait, il est vrai : d° chez les sujets opérés depuis peu de temps et dans les blessures de date récente : l'infeetion purulente ; 2° chez les sujets atteints de suppurations chroniques mal canalisées : l'infection putride. Hais il soutint que la confusion des deux états sous le

(1) Davaine, Bulletin de TAcadémie de médecine, 1872, 17 septembre et ^ octobre.

(2) Verneuil, id., 187Î, 8 octobre.

(3) Chassaij^nac, kJ., 1873, 14 janvier, p. 6i, 63, 66, 69.

228 DOCTRINES TOXËMIQUES.

nom de septicémie était un pas en arrière pour la science et terminait en disant : « Rattacher tous les faits de putridité à un seul et même principe, à une cause qui serait toujours la même, me parsdt une prétention mal fondée. Il n'est nullement prouvé que tous les phénomènes quL attes tent dans l'économie animale, soit vivante , soit morte^ de la putridité, émanent d'une seule et même cause quî serait représentée par un seul et même virus; il n'est pas douteux au contraire qu'il y ait des origines multiples : la putridité qui succède au sphacèle, celle qui succède à l'empoisonnement charbonneux, celle qui s'observe Sur le cadavre des hommes frappés par une grande violence mécanique, ne sont pas la même chose que le virus septicémique. Vous supposez le contraire, vous l'a/firmez, mais vous ne le démontrez pas. y> Chassaignac ne s'élevait donc plus que. contre l'idée de l'unité du poison putride.

D'autre part. M, G. Richelot (i) (1873) publiait une observation de pyohémie autochtone ou spontanée chez une femme atteinte d'arthrite du coude et montrait que les allures typhoïdes de la maladie, telles que le diagnostic aurait hésité entre une dothiénentérie et une septicémie, ne permettaient pas de méconnaître le caractère infectieux et septique.

Peu après M. M. Reynaud (2) (1873) ayant eu l'occasion d'observer chez une femme une infection purulente spontanée, chercha par l'expérimentation à démontrer l'inoculabiHté du sang pris pendant la vie dans les cas de ce genre. Il fit des inoculations à des lapins avec du sang extrait au moment où les symptômes de la pyohémie étaient les plus accentués, et détermina une septicémie expérimentale transmissible elle-même à des doses extrê-

(1) G. Richelot, Contributions à l'étude de la septicémie chirurgicale (Union médicale, 1873, n° 32 et 33, p. 381 et 398).

(2) M. Reynaud, Études expérimentales sur l'inoculabilité du sang dans un cas de pyohémie spontanée (Gazette hebdomadaire, 1873, p. 210).

SEPTICÉMIE EMBOUQUB. â^

mement faibles et à des animaux de même espèce. M. Reynaud en conclut que, dans cette variété de pyohémie non traumatique, le sang est inoculable au même degré que le sang septicémique.

M. G. Richelot et M. M. Reynaud avaient en somme cherché à montrer que la pyohémie spontanée ou sans plaie rentre dans la loi commune et n'en est pas moins une septicémie; mais M. G. Richelot avait aussi cru démontrer que le poison se forme alors spontanément au sein de l'organisme .

En 1873, H, Heiberg (1) énonça au sujet de la pyohémie une doctrine très voisine de la théorie septicémique. Il insista sur la nécessité de distinguer, chez les accouchées comme chez les blessés, le simple traumatisme et la maladie consécutive dénommée pyohémie. Le traumatisme peut être le point de départ de Tendométrite, de la mètrite, de la périmétrite, de la péritonite, puis des thromboses veineuses et des embolies ; mais la pyohémie proprement dite n'a besoin d'aucune irritation mécanique : il suffit de la pénétration d'une materia peccans qui infecte l'organisme entier.

A la superficie des plaies, celte materia peccam donne lieu au sphacèle superficiel ou au sphacèle des restes de la membrane muqueuse utérine. Dans la profondeur des tissus, elle engendre les phlegmons ou la métrite. D'autres fois elle pénètre dans la circulation générale sans provoquer de phlegmasies locales, soit par les lymphatiques, soit parles veines; elle engendre alors toujours la pyohémie, à laquelle Heiberg reconnaissait quatre formes :

La première, constituée par une infection générale sans localisations viscérales, c'est la septicémie pure ;

Laseconde caractérisée par une tendance aux localisations sous-cutanées ou séreuses (péritonite, pleurésie

(1) H. Heiberg, die Puerperalen und pyâmifchen Processc; Leipzig, chez Vogel, 1873.

230 DOCTRINES TOXÊMIQUË&

purulente, endocardite ulcéreuse, abcès périsurticu» laires);

La troisième, oit la materia pecoam parait avoir une affinité pour les muqueuses, H en particulier la mih: queuse digestive;

La quatrième enfin est la pyœmia fmUtiplex. Qtielquefois une thrombose veineuse existe aux environs db la blessui^e, un thrombus imbibé de materia peccant s'en détache et va former des foyers métastatiques ; maîs^ souvent il ne se produit ni thromboses ni embolies, et: c'est la mater iapeccans elle-même qui, en ge disséminant dans l'organisme, engendre les abcès.

On verra plus loin ce que Heiberg entendait par cette. msteria peccans .

Toujours en 1 873, Bouyer.(4 ) essaya de prouver, à l'aide d'une observation dont il fut lui-même le sujet, qu'un^f inoculation septique suffît à engendrer l'infection punK lente. Il fut en effet atteint d'infection purulente à la suite d'une piqûre anatomique ; mais il resterait à savoir û c'est à la piqûre septique ou bien à l'inflammation et à U suppuration locales consécutives qu'il faut attribuer la maladie.

Hueter, en 1873 (2), ne croyait plus à l'infection par le pus pur comme cause de la pyohémie, mais il pensait que la septicémie résulte d'un poison chimique et que h pyohémie est une fièvre monadique. (Voy. Théorie des germes.)

Encore en 1873,Birch Hirschfeld (3), tout en consâdérant que la septicémie et la pyohémie sont des maladie$ du même genre, n'admit en aucune façon la possibilité

(1) Bonyer, Observation de septicémie (Union médicale, 1873, rfi 53).

(2) Hueter, Abschnitte uber Monadâmîe Pyâmie, ia «ener AUegeoMÉnB Chirurgie. Leipzig, 1873.

(3) Birch Hirsdifeld, Untersuckvaf en âber Pjfëniie (ÂrehiT éet HeiUcuode, 1873, B. XIV, n» 3 u. 4, p. 193).

SEPTICÉMIE £MBOU(èU£. fM

de leur fusion et soutint, comme on le verra plus loin (Voy. Théorie des germes), qu'elles reconnaissent deux poisons distincts. Blrch croyait d'ailleurs que les deux intoxications pouvaient coïncider sur le même individu. Il affirmait la nécessité de l'altération du pus pour engendrer la pyohémie, mais il niait la constance de l'origine emboliquQ des lésions viscérales.

D'aiUeurs l'histoire de la doctrine septicémique de la pyobèmie se confond à cette époque avec celle de la tfaéode desgenaes et avec celle de la méthode dos pansements antiseptiques, qui la consacrent. La question, malgré quelques dissidences de plus en plus rares, n'est plus l'intoxication putride elle-même, mais la nature du poison. Les uns soutiennent qu'il s'agit d'un poison chimique, soit minéral, soit organique; les autres imputent aux micro-organismes tous les méfaits de la septicémie. Tout le monde reste à peu près d'accord sur les rapports qui unissent la septicémie etlapyohémie, et convient qu'entre les deux maladies il existe au moins ce lien singulier, savoir: ce qu'à force de pourchasser la septicémie au moyen des pansements et des précautions infinies que prennent les chirurgiens sous l'influence des doctrines nouvelles, on a vu disparaître absolument l'infection purulente des salles des services de chirurgie (1). »

Sans rien préjuger sur la légitimité de la doctrine de M. Verneuil, c'est-à-dire de la fusion nosologique de la septicémie et de la pyohémie, il restait acquis que lapyohémie est une intoxication à laquelle viennent s'ajouter, ou laquelle a pour résultat des processus d'inflammations locales suppuratives, sous l'influence d'embolies ou d'un agent phlogogène. Mais les uns croyaient, avec MM. Verneuil, Gosselin, etc., qu'il suffisait que des produits de la

(1) D. Trélat, Société de chirurgie, 1879, 5 mars; Discussion sur les pansements antiseptiques.

232 DOCTRINES TOXÉMIQUES.

putréfaction du pus ou du sang à la surface de la plaie fussent absorbés, tandis que les autres exigeaient la pénétration dans le sang des liquides putrides eux-mêmes, pus ou sang (d'Arcet, Virchow, Bonnet de Lyon).

D'autres enfin ne pensaient pas que la putréfaction des liquides de la plaie, et en particulier du pus, dût entrer en ligne de compte dans la genèse de la pyohémie; ils affirmaient que la pyohémie était une intoxication par du pus pur, et que dès qu'un liquide putride intervenait il s'agissait de la septico-pyohémie. C'est la doctrine de ia pyohémie vraie.

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