CHAPITRE II
Doetrine du transport et du dépôt pur et simple du pus.
Le piisi puisé dans la plaie ou sécrété par la veine est simplement transporté et déposé dans les viscères. C'est, on le voit, une théorie exclusivement inspirée par Thumorisme et où les solides ne jouent aucun rôle dans les phénomènes qui président à la formation des abcès. C'est, d'ailleurs aussi, la première explication raisonnable qui ait été donnée pour les abcès du foie consécutifs aux plaies de tête.
En effet A. Paré (1561), après avoir attribué à une congestion du foie les aposthèmes de cet organe, avait invoqué aussi le transport de la matière purulente ; mais ce n'était évidemment pas chez Paré une conviction bien solide (1).
Boerhaave (2) 1720 attribua aussi au dépôt du pus dans les viscères les collections purulentes consécutives à la résorption du pus: <?:... et (pus), dit-il, collectum in vîsceris, pessimis collectionibus ea corrumpit, horum fonctiones turbat, ita infinitos, eosque gravissimos morbos efficit y>.
(1) « Dont le foye ayant reçu plus de sang^ et d'esprits lesquels ne peuvent estre ducment euentilés pour Texiguité et l'angustie ; alors se fait fieure et apostèmc phle^moneuse en sa propre substance, dont la mort s'ensuit. Ou M tu aimes mieux dire auec M. de la Corde, que Nature succombant sous le faix du mal vient à renuoyer vne partie de cette matière purulente auec le moins d'incommodité qu'il peut au foye par les veines et qu'ainsi soit, tout ceux un apostème se fait au foye, le cerueau blessé, meurent. » A. Paré, Opéra, 1561, t. II, liv. VIII : des Plaies de tête, p. 32.
(2) Boerhaave, Aphorismi, etc.; 1720, aph. 400.
JEÂNNEL. 18
Le Dran, en 1731 (l), supposa que cr la matière purulente, pompée par les vaisseaux sanguins, est portée dans le torrent de la circulation et s'arrête d'ordinaire au poumon et au foye ».
Cependant Quesnay, en 1749 (2), n'admit le simple dépôt du pus que comme exception.
En 1 757, Foubert (3) se rangea à l'opinion de Boerhaave, que Morgagni (4) n'accepta, en 1761, qu'avec de grandes réserves.
En 1 766, Cheston (5) dit que a: le transport du pus d'un lieu à un autre est loin d'être rare et que cela s'observe fréquemment à la suite des grandes opérations, lorsque la force vitale est altérée et ne peut pas supporter le rejet du pus, qui est si nécessaire à la nature pour mener h bonne fin la cicatrisation d'une large plaie; que dans ces circonstances il y a peu ou pas d'apparence d'inflammation, et que le pus est plutôt disséminé, dans le viscère où il se trouve, qu'il n'est réuni en une ou plusieurs grandes collections i>.
En 1771, Van Swielen (6) accepta sans longs commentaires le dépôt du pus dans les viscères.
Hunter, en 1783 (7), se borna à constater le mélange du pus et du sang, sans rechercher la destinée du pus.
J.-L. Petit, en 1790 (8), dit que ^ le pus qui reflue dans le sang, va se déposer dans le foie et les poumons y>. Il ne reconnut d'ailleurs aux suppurations viscérales, consé-
(1) Le Dran, Plaies d'armes à feu, 1731, p. 64.
(2) Quesnay, Traité de la suppuration, 17i9, p. 344.
(3) Foubert, Mém. cité in Mémoire de l'Acad. Roy. de méd., 1757, t. II, p. 365.
(4) Morgagni, de Sedibus, etc., 1761, 51* lettre.
(5) Cheston, Pathological Obsenrations and Inquiries m Siirg«ry, 1766, p. 38.
(6) Van Swieten, Commentarii in Aphorismî Boerhsaw, 1771, aph. 40(, t. I, p. 706.
(7) flanter, Observations on the Inflammation of fhe interaal Goats, ete., 1784. Paris, Œuvres de Hanter, 1840, t. ni,p. 643.
(8) J.-L. Petit, Traité des maladies chirurgicales, 1790, fi. 314.
cntives au reflux des matières purulentes, aucune origine inflammatoire : « Les abcès, dit-il, se forment en très peu de temps et avant qu'on ait eu aucun indice de suppuration, ce qui vient peut-être de ce que le pus qui est dans le sang est déjà tout formé et qu'il ne change presque point de nature. » J.-L. Petit fut le premier qui essaya de fournir un semblant de preuve à son opinion.
Palletta, en 1820 (4), expliqua les abcès pulmonaires consécutifs à la phlébite par le transport et le dépôt du pus sécrété par la veine. (Voy. p. 85.)
J. Rodriguès, cité par Mazet (2) (1821), invoqua aussi le dépôt pur et simple du pus, mais il ne fut guère plus sévère. Il pensa que le sang était le véhicule du pus, et « cette hypothèse lui servit à expliquer la rapidité avec laquelle de vastes foyers purulents se forment dans diverses parties, sans que ces parties aient été le siège d'une inflammation préalable y>. C'était sous une autre forme l'opinion de J.-L. Petit.
En 1822, Gaspard (3) montra cependant que le pus. d^osé sur les membranes séreuses ou bien dans le tissu cellulaire y détermine une phlegmasie suppurative. Çamment pouvait-on persister dès lors dans l'hypothèse de fe formation des abcès viscéraux par accumulation et emmagasinement successif du pus dans les organes, si la première parcelle qui se dépose est un germe d'abcès inflammatoire ? Mais personne ne comprit, en 1822, la portée des expériences de Gaspard.
En 1 823 parut la thèse de Velpeau (4), qui soutint aussi, pour expliquer les métastases de l'infection purulente, le transport et le dépôt dans les viscères du pus puisé
(1) Palletta» Exercitationes pathologie», 1820, ch. m, p. 20>21.
(2) Rodriguès, cité par Mazet, Journal complémentaire du Dict. des sciences médicales, 1821, t. X, p. 150.
(3) Gaspard, Mémoire physiologique, etc. (Journal de Magendie, 1822, p. 1). (4> Velpeau, thèse citée, 1823, p. 22, g 21.
par endosmose dans la plaie qui le sécrète, et ne voulut admettre aucune intervention de la part des solides. « Le pus, dit-il, peut être pris tout formé dans les foyers où il se trouve rassemblé en grande quantité et parcourir ainsi tous les canaux vasculaires pour être déposé par eux dans les tissus des différents organes. y> Pour le prouver, il cita une observation de fracture comminutive du tibia compliquée de plaie, terminée par la mort à la suite d'une ostéomyélite et de Tinfection purulente. L'autopsie révéla des abcès multiples du volume d'une noix dans les poumons, le foie, la rate, le cerveau, le cœur. Velpeau s'efforça de montrer par les détails anatomiques que l'inflammation n'avait joué aucun rôle dans la production de ces abcès. « Le pus qui les formait, dit-il, était bJanc, épais, bien conditionné. Il semblait qu'on avait fait artificiellement les petites poches qui le renfermaient, en écartant les fibres des organes dans le tissu propre desquels tous ces petits abcès étaient placés. Ils étaient tous parfaitement circonscrits, et le tissu de l'organe, dans leur intervalle, n'était pas autrement altéré, si ce n'est que la couleur en était plus prononcée que dans l'état naturel- Quelque entêté qu'on soit du solidisme, ajouta Yelpeau, je doute qu'on puisse se refuser à croire que dans ce cas le pus ait été déposé à peu près tout formé dans ces différents foyers. y>
En 18214, Blandin (1) soutint cependant dans sa thèse que les abcès multiples des poumons étaient le produit d'une inflammation locale : (( Ce sont de véritables pneumonies lobulaires suppurées. »
Mais en revanche Ribes, en 1825 (2), cita deux exemples d'abcès coïncidant avec une phlébite et ajouta que « ces deux abcès ne présentaient rien qui permît de les
(1) Blandin, thèse citée, 1824, n° tiù, p. 14.
(2) Hibcs, Méin. cité in Hevuc médicale, 18-5, t. UI, p. 5.
attribuer à rinflammation, le pus semblait avoir été déposé là » .
La thèse de Velpeau n'était d'ailleurs qu'un prélude. Bientôt, en 1826, l'ardent champion de l'humorisme reprit les armes et défendit de nouveau sa doctrine dans la série des trois importants mémoires dont j'ai déjà parlé (1). « 11 est aujourd'hui bien reconnu, dit-il, que, malgré les lois de la vitalité, tous nos tissus s'imprègnent, avec une plus ou moins grande facilité, des matières morbides et pulvérulentes avec lesquelles on les met en contact immédiat... Mais ce que l'on ne veut pas admettre, c'est que ces matériaux introduits dans le sang agissent autrement qu'en irritant les vaisseaux ou les autres éléments solides (c'était l'époque où Cruveilhier publiait son mémoire sur le siège immédiat de l'inflammation). Ce que- Ton ne veut pas surtout, c'est que les matières absorbées puissent circuler sans changer de nature d'un organe dans un autre. Cependant, si des matériaux composés, tels que Turée, l'alcool, le bleu de Prusse, etc., peuvent être charriés dans tous nos vaisseaux avec le sang sans se décomposer, pourquoi le pus n'en pourrait-il faire autant? y>... « En rattachant toutes les collections purulentes au travail inflammatoire de chaque organe, ajoutait Velpeau (2), l'explication serait plus en rapport avec les théories médicales actuelles. Mais remarquons d'abord que la rate suppure très rarement, qu'il en est de même du cœur, des reins etmêmfe du cerveau; ensuite que la suppuration, résultat d'une phlegmasie dans le premier de ces organes, diffère considérablement de celle du second, celle-ci de celle du troisième, etc. ; que le poumon seul suppure à peu près comme le tissu cellulaire; que cependant, dans les abcès métastatiques, le pus offre partout les mêmes
(1) Velpeau, Mém. cité in Revue médicale, 1826, t. II, p. 448.
(2) Id., ibid., 1826, t. III, p. 24.
^78 PÀTHOGÊNIË DES ABCÈS SEGONDAIRES.
caractères, et que les foyers sont tous au même degré, malgré la marche différente que suit rinflammation dans ces divers organes; qu'à moins d'admettre la préexistence des plilegmasies, il faudrait qu'elles fussent bien aiguës pour que le pus se formât aussi rapidement et en aussi grande quantité. y> D'ailleurs, dit-il encore (1), « comment se refuser à l'évidence, quand une foule d'organes sont comme imbibés de pus sans offrir la moindre trace d'inflammation i> !
Quant aux suppurations des membranes séreuses ou synoviales, pas plus que les abcès viscéraux elles n'avaient, d'après Velpeau, une origine phlegmasique. Les conclusions qui terminaient les deux derniers mémoires étaient à cet égard aussi catégoriques que possible, c fin •résumé (2), disait-il, nous avons observé dans ces deux mémoires :
1° Que les sujets qui meurent de maladies aiguës à la suite des grandes opérations ou d'une suppuration abondante succombent le plus souvent à la pleurésie et à la formation d'abcès plus ou moins nombreux dans les viscères;
2"" Que cette pleurésie, non décrite, forme une espèce particulière qu'on pourrait appeler pleurésie purulente des opérés ;
3° Que cette pleurésie diffère de la pleurésie simple par sa marche latente et parce qu'elle est fatale ;
4° Que les abcès sont toujours petits;
S"" Que leur siège spécial est le foie et les poumons;
6"* Qu'ils sont latents ;
T Que ces deux genres d'altération se manifestent sous l'influence de l'absorption du pus et de son transport dans la circulation générale. ^
(1) Velpeau, Mém. cité in Revue médicale, 1826, t. 1V« p. 380.
(2) Id., ibid., 1826, t. IV, p. 392.
A Texemple de Velpeau, Maréchal, en 4828 (1), considéra que les abcès sont toujours très exactement limités, et que a: si le tissu qui les entoure et les enveloppe immédiatement n'offre pas une intégrité parfaite, on n'y rencontre pas cependant les caractères anatomiques de Tinflammation, et surtout d'une inflammation assez intense pour être suivie de suppuration » .
Cependant Cruveilhier, en 1826 (2), et surtout Dance, en 1828-29 (3), protestèrent contre les errements de Velpeau et de Maréchal, et démontrèrent l'intervention d'un état inflammatoire local dans l'évolution des abcès viscéraux. « La manière dont ces noyaux de suppuration se développent, dit Dance, mérite une attention particulière. Du sang extra vase ou du pus contenu dans des veines capillaires paraissent être le premier élément de leur formation; bientôt succède une petite ecchymose d'un noir foncé, qui sert de base à un engorgement dur, arrondi et noirâtre, lequel s'infiltre de pus, se convertit dans très peu de temps en un véritable abcès qui se ramollit du centre à la circonférence, étant ordinairement environné par du tissu pulmonaire entièrement sain. Ainsi on peut admettre trois degrés dans leur développement : le premier consiste en une sorte d'infiltration sanguine au milieu de laquelle on rencontre quelquefois une ou plusieurs veinules pleines de pus ; le second, dans la formation d'un noyau noirâtre, puis bleuâtre; ie troisième enfin, dans un ramollissement et la conversion en un foyer purulent d'abord du centre, puis de la totalité de l'engorgement... Les trois degrés de cette altération sont assez souvent réunis dans le même poumon. y> A cette description macroscopique, qui déjà était une réfutation
(1) Maréchal, thèse citée, 1828, n° 43, p. 1 i.
(2) Cruveilhier, Mém. cité in Nouvelle Bibliothèque médicale, 1820.
(3) Dance, Mém. cité in Arch. gén. de médecine, 1828-29, février 1829, p. 468 et 180.
de la doctrine de Velpeau, Dance ajouta : « Le mot métastase purulente est insuffisant pour exprimer ce qui se passe dans les lésions consécutives de la phlébite... 1** Les premiers degrés des abcès des poumons, dans ces circonstances, ne sont point des infiltmtions purulentes, encore moins des abcès tout formés, mais, comme nous Tavons dit, une petite ecchymose, un point noir, puis un engorgement compact dans lequel se développe promptement la suppuration. 2° On ne conçoit pas comment ces engorgements seraient capables de se convertir en foyere purulents sans un travail inflammatoire préalable; 3^ ni comment une si grande quantité de matière purulente, en supposant qu'elle fût uniquement le produit de la métastase purulente, pourrait provenir de la suppuration d'une seule veine qui, dans ces circonstances, n'est enflammée que dans l'étendue de huit à dix pouces. y> Ce dernier argument n'avait, il est vrai, aucune portée pour Velpeau, qui niait absolument l'origine phlébi tiqué des accidents ; mais les deux premiers gardaient toute leur valeur.
En 4829, Legallois (4) soutint cependant que les matières purulentes absorbées pouvaient être évacuées par les émonctoires et que, les poumons étant les organes principaux de ces évacuations, il n'y avait rien que de naturel à ce qu'ils fussent le siège de prédilection des dépôts purulents.
Peu après Nichet (2) (4834) déclara, au nom de son maître Velpeau, mais sans preuves nouvelles, qu* « admettre que le pus se sépare du sang et s'épanche dans les organes, c'est interpréter fidèlement le langage des faits, c'est donner une expUcation applicable à tous les cas et à toutes les circonstances » .
(1) Legallois, Mém. cité in Journal hebdomadaire. 1829, t. III, p. 16G.
(2) Nichet, thèse citée, 1831, no 36, p. 306.
Mais en revanche Cruveilhier(i) (4833) apporta à l'appui de la théorie de Dance le poids de ses observations cliniques et anatomiques : ce l"" La formation des abcès viscéraux, dit-il, est toujours accompagnée de symptômes généraux plus ou moins graves qui ne trouvent nullement leur explication dans l'état de la plaie;
y> 2° L'absence de symptômes locaux du côté des viscères ne témoigne pas de l'absence de l'inflammation de ces viscères ; car, d'une part il existe un très grand nombre de phlegmasies sans douleur, d'une autre part il n'est pas rare de voir ces abcès viscéraux précédés ou accompagnés de douleurs assez vives...;
y> 3** Sans doute il existe un certain nombre d'abcès qui ne présentent en dehors du kyste purulent aucune trace d'inflammation, en sorte que, dans ce cas, il semblerait que le pus a été déposé purement et simplement dans les mailles du tissu de l'organe ; mais cette absence d'inflammation, on ne l'observe que dans les abcès complets, si je puis m'exprimer ainsi ; car si les malades succombent à une période moins avancée de la maladie, on rencontre toutes les périodes de l'inflammation circonscrite des poumons et du foie : d'abord l'induration rouge, puis du pus infiltré, plus tard quelques gouttelettes de pus ramassées au centre d'une induration grise, enfin un véritable abcès parfaitement circonscrit... Les abcès viséraux sont donc idiopathiques, c'est-à-dire formés au sein même des viscères par un travail inflammatoire. Ce sont de gros tubercules, suite de pneumonies ou d'hépatites lobulaires. »
De 1833 à 1840, aucun travail ne traita de la question, qui resta indécise.
En 1840, Bérard et Denonvilliers (2), tout en avouant
(1) Cruveiltiicr, Anat. path. avec planches, 1833, livraison XI, p. 3.
(2) Bérard et Denonvilliers, Compcndium de chirurgie, 1840, t. I, p. 380.
ne voir autour des abcès aucune trace d'inflammation, mais seulement « un léger changement de couleur sans altération dans la consistance, la vascularité et la cohésion » des viscères, ne se déclarèrent ni pour ni contre la théorie de Dance, ni franchement partisans de celle deVelpeau.
Cependant Velpeau, dans ses leçons orales (1839-41) (1), se montra moins exclusif qu'en 1826 dans ses conceptions pathogéniques. « Il me paraît démontré, dit-il, que les fluides altérés jouent ici le rôle principfil ; que la matière arrive dans ces foyers par une véritable métastase, après avoir été absorbée dans les points primitivement en suppuration; que l'inflammation, quand il s'y en développe réellement, n'est que secondaire, qu'elle est déterminée par une parcelle épanchée de ce fluide hétéro^ gène introduit dans la circulation et qui forme épine au milieu des parties ; qu'au moins c'est une phlegmaae toute particulière, sui generis^ différant essentiellement des inflammations franches et par sa marche et par ses caractères. » Il y avait loin de là, on le voit, à l'ancienne pathogénie de \ 826, selon laquelle tout le pus de l'abcès était entièrement déposé au lieu et place où il se trouvait, sans qu'aucune phlegmasie, aucune altération du solide intervînt dans sa production. D'ailleurs, Velpeau n'abandonnait pas complètement sa première manière de voir; il cherchait même à découvrir le processus particulier et intime du dépôt purulent. Ce qu'il niait en somme en 1839, c'était l'inflammation spontanée ou primitive des parenchymes viscéraux; ce qu'il prétendait, c'était la possibiHté de leur inflammation secondaire, mais non la nécessité de cette inflammation ^consécutivement à un dépôt de pus lequel constituait toute la lésion dans la majorité des cas. a: Oui, sans doute, disait-il, le
(1) Velpeau, Leçons orales, etc., 1839-1 S41, t. III, p. U et 74.
TRAÎfSFORT ET DÉPÔT PUR ET SIMPLR DU PUS. 283
pus peut irriter par sa présence divers points des viscères et former ainsi autant de foyers phlegmasiques ou purulents; mais j'admets que, dans la majorité des cas, le pus traversant nos tissus peut s'y déposer en nature. On peut admettre, je crois, sans difficulté que le pus, qui est un corps étranger mêlé au sang, a une tendance continuelle à s'en séparer et à se porter au dehors par une voie quelconque. Tant qu'il est dans les gros vaisseaux et que la circulation n'a rien perdu de son activité, il ne peut s'épancher nulle part ; mais dans le système capillaire, où le mouvement des liquides n'est plus qu'une sorte d'oscillation, où s'opèrent les nutritions, les diverses sécrétions, mille combinaisons nouvelles, tant de compositions et de décompositions, ses éléments ne doivent-ils pas faire effort pour s'agglomérer, se réunir et cesser de marcher avec les autres fluides? Cette agrégation toute chimique une fois commencée ne va-t-elle pas constituer un centre d'attraction pour des molécules analogues? En faut-il davantage pour amener le noyau d'un abcès ? Il en est de cette sécrétion pathologique comme de la formation de l'urine, de la salive, de la bile dans l'état physiologique. Il me semble que cette sécrétion ou exhalation n'est pas plus difficile à concevoir dans un cas que dans l'autre. y>
Pourtant la vérité établie par Dance et Cruveilhier trouva de nouveaux défenseurs en d' Arcet (4 ) (i 842) et en Bérardaîné (2) (1842), qui déclarèrent avoir toujours constaté à l'autopsie les signes de l'inflammation autour des abcès; en Lebert (3) (1845) et en Castelnau et Ducrest (4) (1846) qui, sur les animaux en expérience,
(1) D*Arcet, thèse citée, 1842, p. 17, 18.
(2; Berard aîné, art. Pus du Dictionnaire en 30 vol., 1842, p. 486.
(3) Lebert, Physiologie pathologique, 1845, t. I, p. 313.
(4) Castelnau et Ducrest,'Mém. cité in Mém. de TAcad. Roy. de méd., 1816. Expériences passim.
ont toujours trouvé les mêmes lésions inflammatoires. Monneret et Fleury (1) (1847) furent cependant moins affirmatifs. Ils donnèrent une description analomique des abcès et déclarèrent qu'il s'agissait toujours d'un dépôt de pus primitif et d'une inflammation secondaire. «: Les observations nécroscopiques faites sur l'homme, direntils, et surtout les expériences tentées sur les animaux, ont permis de suivre la marche anatomique des abcès mélastatiques et de constater dans leur évolution les phases suivantes : Une injection circonscrite très fine, formant un point rouge dont le volume égale à peine quelquefois celui d'une tête d'épingle, est la première lésion par laquelle se traduisent les abcès métastatiques : bientôt le sang sort de ses vaisseaux et s'infiltre dans le tissu de l'organe, qui conserve d'ailleurs sa texture normale ; mais l'épanchement devenant de plus en plus considérable, un caillot ne tarde pas à se produire. Ces épanchements, lorsqu'ils sont superficiellement placés dans un viscère tel que le poumon, le foie, etc., se présentent sous forme d'ecchymoses assez régulièrement circulaires, brunâtres ou noires. Si l'on pratique une coupe verticale sur les points altérés, on découvre un caillot plus ou moins considérable dont le centre est occupé par un point jaunâtre, lequel n'est autre chose qu'une gouttelette de pus; quelquefois cependant plusieurs gouttelettes semblables sont disséminées dans l'épaisseur du caillot. Soit par l'extension de la gouttelette centrale, soit par la réunion des gouttelettes disséminées, une collection purulente finit par se former, collection dans laquelle on ne rencontre plus aucune trace de tissu organique ; celui-ci est refoulé et constitue les parois de l'abcès. i> Et plus loin : « L'état des parois peut également fournir une donnée affirmative d'une grande valeur, mais non pas une donnée négative.
(1) Monneret et Fleury, Compenclium de Médecine, art. Pyohémie, i8i7, p. 261.
Lorsque les parois d'un abcès viscéral ne présentent aucune trace d'inflammation, il devient évident que le pus ne s'est point formé dans le lieu qu'il occupe et qu'il y a été amené et déposé par le sang ; mais quand les parois sont constituées par un tissu enflammé il n'en résulte pas nécessairement que le pus n'a pas été déposé dans le lieu où siège l'abcès; car c'est la présence d'une gouttelette de pus apportée par le sang et arrêtée dans le système capillaire qui a pu déterminer autour d'elle le développement d'une phlegmasie circonscrite. y> D'accord; mais dans le premier cas les signes de l'inflammation ont pu disparaître post mortem, et dans le second c'est, comme on le verra plus loin, la théorie de la propriété phlogogène du pus : une goutte de pus est déposée et devient cause de la suppuration qui forme l'abcès.
M. Sédillot et ses élèves se rangèrent catégoriquement, en 1847 et 1849, du côté des partisans de la phlegmasie primitive. Glœsel, entre autres (4) (1847) fit ressortir qu'on ne peut expliquer autrement « ces vastes collections de pus dans les viscères quand l'infection purulente a son point de départ dans un petit foyer, source d'une quantité de pus infiniment moindre. Comment et par quelle force ce pus venu de loin aurait-il écarté les fibres d'un tissu sain pour s'y creuser une cavité, si l'on ne veut admettre l'action désorganisante d'une inflammation préalable? d
Désormais, d'ailleurs, la doctrine du simple dépôt du pus, de la métastase purulente pure et simple ne figure plus dans l'histoire de la pyohémie qu'à titre de souvenir. Les partisans les plus convaincus de cette théorie sont obligés de suivre Velpeau dans sa retraite et de céder devant l'évidence des faits. La question débattue n'est plus celle de la réalité de la phlegmasie viscérale. Les
(1) Clœsel, thèse citée, 18i7, p. 23.
uns pensent qu'il s'agit d'une phlegmasie primitive ou spontanée sous l'influence de l'infection ou de Taltération purulente du sang. Les autres soutiennent au contraire qu'il s'agit d'une phlegmasie secondaire sous l'influence soit d'une obstruction vasculaire mécanique par un embole, soit de l'apport et du dépôt d'un agent dil phlogogène qui par sa seule présence provoquerait l'inflammation.