CHAPITRE
Théorie des sermeA.
La théorie des germes attribue à des ferments orga* nisés, à des prolorganismes ou à leurs germes tous les méfaits des maladies infectieuses.
On sait que l'infection purulente, considérée par les uns comme une forme de septicémie, par les autres comme une enlité morbide résultant de rempoisonnement par le pus, est classée par tous dans le cadre des maladies infectieuses. Était-il possible de détacher de l'histoire de la théorie des germes un chapitre bien défini où il n'aurait été exclusivement traité que de la pyohémie? Je ne l'ai pas pensé; le chapitre dont il s'agit eùl été absolument incompréhensible. Tout en élaguant autant que possible les questions incidentes, j'ai cru devoir accorder une place à quelques importants travaux dont les conclusions concernent indirectement la pyohéniie. Ici d'ailleurs ce n'est pas la pyohémie qui a été l'occasion de la doctrine, c'est la doctrine qui a été généralisée jusqu'à englober la pyohémie.
L'histoire de la théorie des germes se divise en deux périodes distinctes :
1° La période préparatoire, antérieure aux travaux de M. Pasteur sur la putréfaction;
2" La période postérieure aux travaux de M. Pasteur sur laputréfaclion.
g 1. — Période préparatoire, antérieure aux travaux de M. Pasteur
sur la putréfaction.
Il ne m'appartient pas de traiter ici du travail intime de la putréfaction et de la fermentation en général : je ne m'occupe que de chirurgie. Je ne parlerai donc pas des înfusoires et des différentes classifications qui en ont été données, ni des études de M. Pasteur sur les fermentations alcoolique, butyrique, etc., bien que ces études aient préparé la théorie actuelle de la fermentation putride. Je me bornerai à relater les travaux où un rôle chirurgical a été accordé aux organismes et aux ferments, principalement au sujet de la pyohémie.
Après Kircher et quelques autres, qui imaginèrent l'hypothèse que les maladies infectieuses étaient produites par des petits vers ^ Braconnot émit, en 1834 (1), l'idée très lumineuse que « les principes virulents ne sont que des ferments ^. H se fondait sur ce que <i les agents qui empêchent la fermentation annihilent aussi les propriétés vhrulentes des liquides morbides y>. C'était presque toute la vérité.
Bientôt après Donné, en 1836 (2), signala la présence des organismes microscopiques dans le pus; encore était-ce dans le pus chancreux. Ces animalcules, du genre vibrio lineola de Muller, il ne put d'ailleurs les retrouver dans le pus ordinaire ; aussi Donné fut-il tenté de leur attribuer la virulence vénérienne.
En 1837,Beauperthuiset Adet deRoseville (3) constatèrent aussi des microrganismes dans le pus chancreux.
(1) Braconnot, de la Fermentation comparée à la contagion (Journal de chimie médicale et de toxicologie, 1831, p. 705).
(2) Donné, Animalcules observés dans les matières purulentes et les produits de sécrétion des organes génitaux de l'homme et de la femme (G. R. de TAcadémie des sciences, 1836, t. IV, p. 385).
(3) Beauperthuis et Adet de Roseville, C. R. de TAcadémie des sciences, 1837, 2« série, t. V, p. 209.
En 1838, les mômes auteurs (4) soutinrent que ces animalcules étaient causes de la putréfaction.
En 1841, Raciborski (2) vit une ressemblance entre le développement des pustules de variole et des foyers morveux et les phénomènes de la fermentation. « Dans Fun comme dans l'autre cas, dit-il, une parcelle d'un corps placé dans des conditions données, mêlée à une masse de liquide qui en contient les éléments, produit un mouvement de décomposition dont le résultat est la reproduction d'un corps de la nature de celui qui a été la première cause du mouvement. y> Comparant d'ailleurs les abcès multiples chirurgicaux aux pustules de variole et aux foyers morveux, il ajouta : « L'analogie peut nous faire présumer qu'il doit en être de même pour les abcès viscéraux. Les qualités du liquide qu'ils contiennent témoignent en quelque sorte de leur origine et font supposer que c'est à l'action particulière du pus sur le sang qu'ils doivent leur existence. Cependant pour que le pus puisse produire une modification aussi remarquable dans la masse du sang, il faut qu'il soit en étal de décomposition : le pus louable ne produira rien de semblable. y> Raciborski considérait donc l'action du pus putride sur le sang comme absolument comparable à une fermentation; là était a ses yeux le secret de l'infection purulente. Il ne rechercha d'ailleurs pas, parmi les éléments du pus, celui qui joue plus spécialement le rôle de ferment.
En 1842, d'Arcet (3) prétendit que le liquide provenant de la décomposition putride, qui dans rinfeclion purulente engendre les symptômes généraux infectieux, doit ses propriétés à un corps e: probablement analogue
(1) Beauperthuis et Adet de RoseviUe, C. R. de l'Académie des science*, 1838, i'« série, t. VI, p. 357.
(2) Raciborski, Histoire des découvertes relatives au système veineux, etc. (Mémoires de l'Acad. Royale de médecine, 1841,' p. 598j.
(3) D'Arcet, thèse citée, 1842, p. 29.
THÉORJE DES GERMES. 391
à un ferment^ azoté comme lui, comme lui presque organisé et jouissant de la propriété de continuer sur le sang l'action initiale engagée par son mélange avec lui. » C'était du reste pour d'Arcet une simple impression, plutôt qu'une conviction solidement assise.
Bérard (aîné) lui-même (1) (1842) sembla aussi deviner un ferment dans le principe actif du pus mêlé au sang : « Il n est peut-être pas nécessaire, dit-il, qu'une grande quantité de pus en nature soit introduite dans le sang pour causer ces altérations, et alors on pourrait supposer que le principe nuisible qui a été produit se multiplie à la manière du virus et des ferments. y>
En i848, Fuchs (2), parla de la présence des bactéries dans certaines maladies septiques chez les animaux.
En 1850, M. Davaine (3) dit avoir découvert des vibrions immobiles dans le sang d'un mouton auquel il avait inoculé le sang d'un autre mouton atteint de sang de rate.
Puis Pollender (4) (1850) découvrit une infinité de bâtonnets dans le sang et les suffusions sanguines de bœufs morts du charbon. Un peu plus tard, en 1856, Brauel (5) relata l'histoire d'un chauffeur d'amphithéâtre mort après avoir aidé à l'autopsie d'animaux charbonneux, et dont le sang contenait une immense quantité de bâtonnets qui s'animèrent le troisième jour après la mort. Ce sang fut inoculé à des animaux qui moururent du charbon et dont le sani^ fourmilla de bâtonnets.
Mais d'autre part Panum, en 1855 (6), soutint que des matières putrides quil avait traitées par l'ébuUition à + lOO'' pendant des heures entières, puis par l'alcool
(1) liérard ^aîné), art. Pus du Dict. en 30 vol., 1842, p. 489.
(2) Fuchs, in Sabatier, thèse de Strasbourg, 1865.
(3) Davaine, Société de biologie, 1850.
(4) Pollender, Casper's Viorteljahrsschrift, 1850, B. 1, lleft. I.
(5) Brauel, Deutsche Klinik, 1856, n" 24.
(6) Panum, Bdragdil laeren, etc. (Biblothek for Laeger, april,1855, S 232.)
absolu, pour y détruire les organismes inférieurs, n'avaient rien perdu de leur toxicité.
En revanche Thiersch('l) (1856) conclut de ses observations que l'action des poisons putrides est, comme l'action des ferments, indépendante de la dose; que ces poisons, qu'il nomma métaboliques, n'agissent qu'en présence des matières albuminoïdes et par conséquent dans des conditions déterminées, de même encore que les ferments.
En 1857, Lebert (2), à propos de l'action pathologique des infusoires, déclara que dans les ulcères putrides, et surtout dans la pourriture d'hôpital, il lui avait semblé que « leur quantité était ordinairement très considérable; j'ai vu, dit-il, dans mes expériences sur des grenouilles, qu'un certain nombre d'entre elles périssaient n'offrant d'autre altération qu'un mauvais état des plaies pratiquées pour les expériences, qui étaient couvertes d'une innombrable quantité d'infusoires, soit de très grands vibrions, soit d'amibes y>.
En 1861, Polli (3) attribua à un ferment organisé el animé pénétrant dans le sang avec la matière purulente ou putride dans laquelle ils ont pris naissance, l'altération du liquide circulatoire et les symptômes typhiques de la pyohémie et de la septicémie. Des injections préventives d'hyposulfitede soude dans les veines de chiens auraient, entre ses mains, rendu inoffensive l'introduction consécutive de substances putrides.
Enfin Tigri (4) (1863) publia onze observations d'où il crut pouvoir conclure que :
(1) Tliicrscli, Infections Vcrsucho, etc., 1856, Munchcn.
(2) Lebert, Traité d'anatomie pathologique générale et spéciale. Paris, 1857, t. 1, p. 396.
(3) Polli, délie Malattic da fermento morbifico, Milano, 1861.
(i) Tigri, sur la Présence d'infusoires du genre Bacterium dans le sang humain; Sienne, 1803 (note présenté à rAcadémic des sciences par Vcl|»eaui le 12 octobre 1863, C R., t. LVH, 2o série).
THÉORIE DES GËUNES. 393
l^'Dans le sang de l'homme, et dans des conditions spéciales de maladie, il peut se développer pendant la vie des infusoires du genre bacter'mm;
2° Dans le sang des cadavres, il se développe des infusoires du genre monas et vibrio qui peuvent être considérés comme les agents de la putréfaction.
Ici s'arrête la période préparatoire de la théorie des germes. Voici venir en eifet les grands travaux de M. Pasteur sur la putréfaction, qui vont désormais servir de bases à des recherches plus précises. Jusqu'ici, en résumé, rien de net et d'assuré ne s'est encore dégagé; les auteurs signalent, mais avec hésitation, la présence des infusoires dans le pus ou dans le sang charbonneux, ils se bornent à comparer le travail pyohémique au travail d'une fermentation; mais aucun n'édifie de doctrine, aucun n'affirme que le poison septique générateur de la pyohémie ait quelque rapport avec les micror-
gamsmes.
Jj 2. — Période postérieuic aux travaux de M. Pasteur
sur la putréfaction.
La véritable théorie des germes, la doctrine de la pathologie animée date des travaux de M. Pasteur sur la putréfaction.
I. Théorie de M, Pasteur sur la putréfaction. — En 1861, M. Pasteur (1) démontrait que la fermentation butyrique a pour agent un organisme ou vibrion anaérobie^ c'est-à-dire vivant sans consommation d'oxygène libre.
En 1862 (2), il prouvaH que dans l'air atmosphérique
(1) Pasteur, Animalcules infusoires vivant sans ^az oxygène libre et déterminant des fermentations (0. R. de l'Acad. des sciences, 1801, t. LU, l'^*série, p. 3:U, 25 février).
(2) Id., Mémoire sur les corpuscules organisés qui existent dans l'almosplicrc. Paris, 1862.
il existe une foule innombrable de corpuscules organisés qui sont des germes de fermentation.
En 1863 (1), il relatait de nouveaux exemples de fermentations déterminées par des vibrions anaérobies, à savoir : la fermentation du tartrate de chaux et celle qui aboutit à la destruction des matières animales et végétales mortes.
Enfin, également en 1863,1e 29 juin (2), il exposait devant l'Académie des sciences de Paris ses recherches sur la putréfaction, dont l'extrait suivant donne une idée suffisante : « La conséquence la plus générale de mes expériences, dit-il, est fort simple : c'est que la putréfaction est déterminée par des ferments organisés du genre vibrion, » Les vibrions ferments de la putréfaction sont tous anaérobies; voici à peu près les phénomènes qu'ils provoquent. Dans un vase clos la putréfaction ne cornmence à se manifester par des signes extérieurs qu'après un certain laps de temps, 24 heures au moins. Pendant cette première période, il se fait un travail qui aboutit à la disparition du gaz oxygène dans la matière putréfiable et à son remplacement par de l'acide carbonique. Lorsque le milieu est neutre ou alcalin, ce travail s'effectue sous l'influence de petits infusoires aérobies, c'est-à-dire vivant avec consommation d'oxygène libre, notamment le monas crepusculwm et le bacterium termo. Lorsque l'oxygène a disparu, ces animalcules périssent et se précipitent au fond du vase.
Si le liquide est exempt de germes de ferment putride, tout reste indéfiniment dans cet état. Mais le plus souvent ces germes existent et se développent dès la disparition complète de l'oxygène. La putréfaction se déclare
(1) Pasleur, Nouvel exemple de fermentations déterminées par des animalcules infusoires pouvant vivre sans gaz oxygène libre, etc. (C. R. de rAcad. des sciences, 18G3, t. LVI, i" série, p. 4l(î, 9 mars — 20 avril).
(2) Id., Recherches sur la putréfaction (C. R. de l'Acad. des scieaces, 1863, t. LVI, Ire série, p. 1189, 29 juin).
aussitôt et s'accélère à mesure que les vibrions se développent. La fétidité devient intense, mais elle esten proportion de la quantité de soufre qui entre dans la composition de la matière en putréfaction.
Le contact de l'air, loin d'être nécessaire à la putréfaction, lui est donc nuisible, l'oxygène faisant périr les vibrions putrides. La putréfaction au contact de l'air se produit cependant d'une façon plus complète, et voici pourquoi : Dans un liquide exposé à l'air, la soustraction du gaz oxygène dissous a lieu comme dans le premier cas. Mais les bactériums ne périssent que dans la masse du liquide; ils subsistent.à la surface et forment une couche protectrice qui se multiplie, s'épaissit et se renouvelle sans cesse, et qui protège d'autant mieux le reste du liquide contre l'accès de l'oxygène. Cette couche ou pellicule, à laquelle s'associent divers mucors et des mucédinées, permet par conséquent d'autant mieux le développement des vibrions ferments.
Alors, « d'une part, les vibrions (1) vivant sans la coopération du contact de l'air déterminent dans l'intérieur du liquide des actes de fermentation, c'est-à-dire qu'ils transforment les matières azotées en produits plus simples, mais encore complexes; d'autre part, les bactériums, ou les mucors comburent ces mêmes produits et les ramènent à l'état des plus simples combinaisons binaires : l'eau, l'ammoniaque et l'acide carbonique ».
Mais lorsque la matière fermentescible est en couche très mince, avec accès facile de l'air atmosphérique, « la fermentation et la putréfaction peuvent être absolument empêchées et la matière organique peut céder uniquement à des phénomènes de combustion ». Alors, en effet, les vibrions anaérobies se trouvent forcément dans un liquide chargé d'oxygène, qui les tue.
(1) Pasteur, Recherches sur la putréfaction (G. R. de rAcad. des sciences, 1863, 29 juin, p. 119-2}.
396 THÉORIE DES GEKMËS.
Au contraire « dans le cas de putréfaction à l'abri du contact de Tair, lorsque la pellicule de bactériums et de inucors n'existe pas, les produits de dédoublement de la matière putrescible restent inaltérables y> et la putréfaction reste incomplète.
En résumé, la putréfaction est une fermentation aboutissant à la réduction des matières putrescibles. Il faut y reconnaître deux phases ou périodes : dans une première période, sous l'influence de ferments anaérobies du genre vibrion, on constate la transformation des matières azotées en produits plus simples, mais encore complexes ; dans une deuxième période, ces derniers produits sont à leur tour réduits en composés binaires les plus simples par l'activité d'infusoires aérobies (bactériums, mucors, etc).
M. Pasteur avait soin, en outre, de différencier la gangrène, qui est la cessation de la vie, et la putréfaction, qui est la décomposition des tissus et des liquides organiques. Il démontrait encore que dans l'état de santé le corps des animaux est fermé à toute introduction de germes extérieurs. Il avait réussi k extraire de l'intérieur du corps, à l'abri du contact de l'air, du sang et de l'urine, et ces liquides s'étaient conservés, sans manifester la moindre putréfaction au contact de l'air pur filtré à travers de l'ouate. Il déduisait de là qu'un organe ou un tissu gangrené, conservé rigoureusement à l'abri du contact de l'air, ou dans un air absolument privé de germes, pouvait échapper indéfiniment à la putréfaction.
La théorie de M. Pasteur ne fut pas acceptée sans conteste. Lemaire (1) (1863-64) chercha à prouver expérimentalement que les vibrions anaérobies étaient pure fiction; il s'efforça d'en montrer l'identité morphologique avec les vibrions ou bactériums aérobies, concluant que
(I) Lemaire, C. K. de rAcadémie des sciences, I8l>:{, 2« série, t. LVII, et 1864, 1" série, t. LVHI.
THÉOUIK DES GERMES. 397
deux êtres identiques ne pouvaient reconnaître des conditions d'existence si différentes, que du reste la putréfaction en vase clos commence, mais ne continue pas.
De l'avis de la majorité, la doctrine de M. Pasteur resta victorieuse.
IL Premières applications de la théorie des germes au charbon et à la septicémie. — La théorie des germes appliquée à la pathologie, ou la pathologie animée, n'est en somme que l'application au travail morbide de la doctrine éditée par M. Pasteur pour le travail de la putréfaction. Elle fut d'abord appliquée et discutée à propos du charbon ou sang de rate. L'origine bactérienne de cette maladie, soupçonnée par M. Davaine (4850), puis par Pollender (1850) et Brauel (1856-57), fut démontrée, en 1863 et 1864, par M. Davaine (1), qui constata que, lorsque l'on inocule du sang charbonneux porteur de bactéries, l'animal inoculé est infecté, et les bactéries se reproduisent et se multiplient dans son sang.
L'idée de la généralisation possible de cette origine aux autres maladies infectieuses ne tarda pas a se répandre; Signol (2) (1863) avait déjà signalé des bactéries dans le sang des chevaux atteints de typhus. Mais quant à la septicémie et àlapyohémie les recherches semblèrent au contraire démontrer d'abord que la toxicité n'appartenait pas à des microrganismes.
Panum avait en 1855, comme je l'ai dit, prétendu que l'énergie du poison putride résistait k l'ébullition prolongée et à l'alcool absolu.
En 1864, MM. Leplat et Jaillard (3) soumirent à l'Académie des sciences une série d'expériences d'où ils concluaient à l'innocuité propre des infusoires.
i) Davaine, G. R. de rAcadéinie des sciences, 18(53, 2° série, t. LVIF, et IKG4, 2^' série, t. LIX.
(2) Si^rnol, Bulletin de la Société vétérinaire, 1863.
(3) Leplat et Jaillard, do l'Action der. bactéries sur l'économie animale C. R. de l'Académie des sciences, 1801, t. F.IX, 2" série, l^' août).
MM. Leplat et Jaillard avaient plus particulièrement en vue la pathogénie du charbon et les expériences de M. Davaine, mais on ne peut méconnaître à leurs travaux et à la discussion qu'ils soulevèrent un caractère plus général. Ils déclarèrent donc qu'ils trouvaient au moins prématurées les assertions émises sur le rôle à accorder aux microzoaires dans la production et la propagation des maladies contagieuses, telles que le charbon, la fièvre typhoïde, etc.. M. Davaine, dirent-ils, en inoculant du sangbactérifère, avait inoculé un liquide complexe ; il eût fallu n'opérer qu'avec des bactéries.
Pour juger la question, ces auteurs entreprirent une série de douze expériences où ils inoculèrent des liquides putrides et des liquides non putrides, chargés de bactéries dont ils avaient au préalable constaté l'identité et la vitaUté. Ils conclurent :
« V Que les vibrioniens (bactéries et vibrions) provenant d'un milieu quelconque ne produisent aucun accident chez les animaux dans le sang desquels on les introduit, à moins toutefois qu'ils ne soient accompagnés d'agents virulents, qui eux seuls sont responsables des effets fâcheux qui peuvent survenir ;
» 2° Que si le véhicule injecté qui les contient est putride et en trop grande quantité, il y a empoisonnement septicémique; mais qu'il ne se développe pas de maladies virulentes, puisque les mêmes phénomènes ne se reproduisent pas par l'injection du sang contanimé ! »
Ainsi MM. Leplat et Jaillard n'accordaient aucune efficacité aux microrganismes contenus dans les liquides septiques; ils ne disaient même pas que les infusoires fussent les véhicules ordinaires du poison putride.
M. Davaine, dont les recherches étaient |spécialemenl visées par MM Leplat el Jaillard, répondit (!) (1864)
(l) Davaine» C R. de T Académie des sciences,1864 t. LIX,2« série, 17 août.
que, la putréfaction détruisant les bactéridies charbonneuses, les conclusions de ses contradicteurs, qui avaient employé du sang putride, ne pouvaient s'appliquer au charbon.
Peu après il s'attacha, lui-même (1), à montrer qu'il existe une différence entre la nature de l'agent toxique de la septicémie et la nature de l'agent toxique du charbon : « L'agent toxique des matières putrides, dit-il, ne se régénère pas comme celui du sang charbonneux; en un mot la putréfaction agit sur l'économie comme un poison, le charbon agit comme un virus. s> M. Davaine ne semblait donc pas croire alors à la constitution organisée du poison septique.
Cependant Tigri chercha à concilier ou à expliquer les résultats contradictoires de MM. Leplat et Jaillard et de M. Davaine. Il fit remarquer (2) (1864) qu'il n'y avait rien qui ne fût connu dans les faits énoncés par MM. Leplat et Jaillard; que. ces deux expérimentateurs avaient introduit dans l'organisme d'un animal vivant des bactéries prises sur des substances animales mortes et en putréfaction, et que dans ces conditions les bactéries ne pouvaient vivre dans un milieu où elles ne trouvaient pas les conditions de leur mode particulier d'existence. 11 ajouta qu'il fallait distinguer avec soin parmi les infusoires « ceux qui se manifestent dans une des phases de la décomposition, et dont l'existence est nécessairement bornée à la durée de cette phase, et ceux qui, s'alimentant aux dépens des sucs préparés physiologiquement dans l'organisme animal, peuvent y vivre et s'y reproduire indéfiniment y> . MM. Leplat et Jaillard
(1) Davaine, Nouvelles recherches sur la nature de la maladie charbonneuse connue sous le nom de sang de raie (C. R. de l'Acad. des sciences, iSGi, t. LIX, 2e série, 22 août).
(2) Tigri, Considérations sur les infusoires du genre bactéries, présentées à roccasion des observations de MM. Leplat et Jaillard (C. R. de l'Acad. des sciences, 186i, t. LIX, 2« série, 19 septembre)
employaient les premiers et n'obtenaient rien ; M. Davaine, Signol et Tigri employaient les seconds et obtenaient des résultats aussi positifs que frappants.
Tigri exigeait donc, pour constituer une puissance
active aux bactéries, des conditions particulières d'exis-
tence aboutissant en réalité à une sorte de spécificité.
Cependant Pouchet (1) (1864), qui n'admettait d'ailleurs pas la théorie de M. Pasteur sur la putréfaction, refusa d'accorder aucun rôle étiologique aux bactéries et aux vibrions qu'il constata dans les produits de sécrétion des bronches, des fosses nasales et du conduit auditif externe. Il les considéra simplement comme des produits ou des résultats de la putréfaction de ces produits.
Mais en revanche Sabatier, en 1865 (2), relata l'observation d'un artilleur mort d'infection putride, dans le cœur duquel on trouva un énorme caillot contenant des globules déformés et un grand nombre de bactéries.
La discussion continua d'ailleurs entre MM. Leplatet Jaillard, d'une part, MM, Davaine et Pasteur de l'autre, sur le rôle de la bactéridie charbonneuse, que les premiers persistaient à contester et que les seconds affirmaient au contraire en invoquant des arguments laissés sans ré phque.
En même temps Billroth (3) (1865) s'occupait aussi passagèrement de la théorie des germes à propos de ses recherches sur la fièvre traumatique et penchait vers l'hypothèse de la nature moléculaire de certains miasmes. Cependant il considérait que, puisqu' o. on n'a pu prouver jusqu'à présent que chaque ferment fut nécessairement composé de corps vivants )), on n'est pas « forcé de re-
(1) Pouchet, Production des bactéries et des vibrions dans les phlegmasies des bronclifis des fosses nasales et du conduit auditif externe (C. 11. dcrAcad. des sciences, ISOi, t. LIX, là" série, 7 novembre).
(2) Sabatier, llièse de Strasbourg, 1865.
(o) Dillrotli, Méin. cité in Arcli. fiir klinische Chirurgie, 18(»r>, B. VI. Sehlussbemerkungen zu Kap. \VI und XVII, S. 187.
garder toutes les substances infectieuses comme composées d'organismes animés. » D'ailleurs, ajoutait-il, ce au point de vue chimique la question de savoir si les agents, morbifiques, dans les maladies infectieuses, sont représentés par des organismes vivants ne me semble pas d'une importance capitale; car, comme on ne croit plus cependant auxeflfets du simple contact, il s'agit encore ici d'un changement de composition qui s'opère entre le corps étranger d'une part et le sérum sanguin, le mucus ou le sang lui-même de l'autre, selon que le corps infectant est mis en rapport avec les muqueuses, le tissu cellulaire sous-cutané, ou directement avec le sang : et, si les petits êtres animés auxquels il est permis de songer en ces circonstances provoquent le plus énergiquement et le plus rapidement le changement de composition dont il est question, ils ne le font cependant que parce qu'ils sont formés d'une matière chimique déteiiuinée déjà entraînée dans un mouvement rapide ; la matière qui constitue leur corps et qui dans ces conditions est le principe actif, peut aussi exister sans ces corps et si on la connaissait on pourrait fort bien la faire agir en dehors de l'influence d'un être vivant. » Billroth, on le voit, ne raisonnait que sur des hypothèses et concluait à une hypothèse.
III. — Découverte de la double forme du vibrion septique. — C'est alors que dans une série de travaux M. Pasteur, de 4866 à 4869 (1), annonça avoir reconnu que la maladie des vers à soie tenait a la fermentation des feuilles de mûrier dans le canal intestinal de ces animaux, fermentation putride sous l'influence des vibrions septiques ou de leurs germes. Il avait constaté, disait-il, chez les vibrioniens une sorte de parthénogenèse. Après qu'ils se sont reproduits pendant un certain temps
(1) Pasteur, C. R., Académie des sciences, 18GG, t. LXHI, p. 135-002, 1868, t. LXVI, p. 1289, t. LWIII, p. J232 Étude sur la maladie des vers à soie. Paris, 1870.
par division spontanée, on voit naître dans leur substance jusque là translucide et homogène en apparence, un ou plusieurs corpuscules plus réfringents qpe le reste du corps. Celui-ci se résorbe peu à peu autour des noyaux Ces corpuscules peuvent subir une dessiccation
prolongée sans périr, et la poussière infectieuse qui en résulte répandue sur une feuille de mûrier provoque la flacherie de vers à soie qui en font leur pâture. Cette découverte fut, deFaveu de M. Pasteur lui-même, le point de départ des applications qu'il fit de la théorie des germes aux maladies infectieuses et contagieuses. C'est en découvrant que la maladie des vers à soie, affection éminemment infectieuse et contagieuse, était due à des protoorganismes, c'est après avoir été confirmé dans cette idée par le succès des mesures prophylactiques qu'elle inspire, que M. Pasteur crut à la généralisation possible de cette étiologie aux maladies infectieuses qui sévissent sur l'homme.
Mais il n'est rien de plus difficile, surtout dans les questions scientifiques, que d'obtenir des chercheurs un certain respect, une déférence mesurée par la critique pour les travaux de leurs devanciers. Cette sorte de parthénogenèse des vibrions, affirmée par un savant de la valeur de M. Pasteur et sur laquelle l'éminent chimiste fit reposer tout son système, personne n'en mesura les conséquences, personne n'en tint compte et nous verrons bientôt, qu'une des principales objections élevée, en Allemagne surtout, contre la théorie des germes sera l'efûcacité de liquides putrides traité d'après le procédé de Panum, par l'ébullition prolongée et l'alcool absolu. Or M. Pasteur montra que si l'ébullition et l'alcool tuent les bactéries ils restent sans effet sur le vibrion septique îi l'état de corpuscule germe et provoquent même sa métamorphose en corpuscule germe; nous aurons k revenir plusieurs fois sur ce phénomène.
Je ne citerai que pour mémoire les travaux de Raison (1866) (1) qui crut constater que la filtration des liquides putrides à travers du charbon, procédé par lequel il se figurait les débarrasser des bactéries, donnait un produit plus toxique que les liquides eux-mêmes; de Frese (1866) (2) qui nia la nature moléculaire du poison putride en se fondant sur la toxicité du sérum purulent filtré; c'étaient là en eiFet de pauvres arguments, les meilleurs filtres étant de faibles obstacles pour les vibrions, dont les germes fourmillent d'ailleurs dans Tair atmosphérique.
IV. — Expériences de MM. Coze et Feltz. — En 1866, MM. Coze et Feltz (3) commençaient la publication de leurs importantes recherches sur la présence des infusoires et l'état du sang dans les maladies infectieuses. Après avoir, les premiers, constaté que le sang d'un lapin, septicémie par l'injection de substances putrides, possède une virulence, c'est-à-dire une puissance d'infection, beaucoup plus considérable que les substances putrides primitivement employées, MM. Coze et Feltz signalèrent l'apparition de la fièvre consécutivement aux injections septiques, et constatèrent que « cette fièvre infectieuse, traduite par une élévation de température, coïncide avec la présence dans le sang d'éléments organisés vivants, qui comme le dit M. Pasteur, ont la propriété de transporter l'oxygène sur toutes les matières organiques, les brûlant complètement avec un grand dégagement de chaleur ou les arrêtant à des termes de combustion variables. C'est au sang même que ces élé-
(1) Raison, Experiiiientelle BeïtragezurKenntniss der putriden Intoxikation und des putriden Giftes, Diss. inaug. Dorpat, l«()0.
(2) Frese, Experiinenlclle Beïtragc zur Aetiologie des Fiebers. Diss. inaug. Dorpat, 1800.
(3j Coz'î et Feltz, Recherciies expérimentales sur la présence des infusoires et rétat du sang dans les maladies infectieuses, Strasbourg, 1866-67-69 p. 21.
meiits doivent soustraire Toxygène et ainsi déterminer dans le liquide nutritif une profonde altération. ï)
De leurs expériences MM. Coze et Feltz conclurent d'ailleurs : 1° La toxicité des matières putrides appartient aux éléments solides ou moléculaires;
2" L'on rencontre dans le sang, infecté par une injection putride, des bactéries, (bacterium punctum et baclerium catenula de Dujardin), d'un aspect et d'une grandeur déterminée qui paraissent se détruire dans l'arbre pulmonaire de la circulation ;
3° Le sang est profondément altéré, surtout les globules qui sont déformés, crénelés, étoiles et sont pénétrés d'infusoires ;
4** L'on constate une diminution dans l'oxydation des éléments protéiques et une légère diminution dans les combustions intra-organiques. : le sang renferme moins d'oxygène et plus d'acide carbonique.
Passant ensuite des constatations expérimentales aux déductions théoriques, MM. Coze et Feltz formulèrent la doctrine suivante (1). a: Nous sommes tentés d'admettre de par tous ces faits, dirent-ils, qu'il y a un rapport direct entre les accidents de l'infection et les petits organismes étrangers qui viennent jouer dans le sang le rôle de ferments et s'y reproduire. Le sang d'ailleurs est un milieu parfaitement préparé pour un acte fermentatif ; réaction alcaline, température, matières (ermentescibles.
» La fermentation toutefois ne nous parait pas complète, l'absence d'odeur putride très prononcée, la nature des ferments, bactéries qui ont pour mission de récolter l'oxygène, la rapidité de la mort et la facilité avec laquelle le sang préparé ainsi à la putréfection se putréfie après la mort, sont autant de faits qui nous font
(i) Coze et Feltz, ïbidcni, p. 48.
penser qu'il ne se produit dans l'organisme que le travail tout initial de la fermentation dévolu aux bactéries, et que l'organisme brusquement envahi succombe rapidement à ces désordres avant d'arriver à la fermentation putride complèlc s>. Ainsi pour MM. Coze et Feltz, la solution du problème était claire et nette; la bactérie constituait le poison septique ; elle agissait en développant dans le sang un travail de putréfaction dont la mort était une étape, mais non pas la terminaison. Ces auteurs n'étaient d'ailleurs pas éloignés de penser qu'à chaque maladie répond un infusoire spécial et par conséquent une fermentation également spéciale.
Après les matières putrides proprement dites et le sang septicémique, ils expérimentèrent en effet le sang typhoïde et le sang varioleux non putréfiés, et comparant ensuite entre elles les trois espèces d'infections qu'ils avaient séparément étudiées, ils conclurent :
l"" Les infections ont des caractères communs qui permettent de les reconnaître ;
S"" Chaque infection possède des caractères particuliers qui établissent sa spécificité.
Les caractères communs sont : l'état réfractaire de Tépithélium pulmonaire à l'absorption de la matière septique;
La septicité des éléments moléculaires solides ;
L'élévation de température comme symptôme constant de rinlection;
L'altération et la déformation des globules rouges du sang ;
La leucocytose ;
La présence d'infusoires dans le sang.
Parmi les caractères différentiels on doit noter :
L'élévation brusque et unique (variole) ou progressive (septicémie, fièvre typhoïde) de la température;
L'espèce différente d'infusoires que l'on trouve dans
le sang : les bactéries de la septicémie et de la fièvre typhoïde sont analogues, mais de dimensions différentes (bacleriumpunctum etbacteriumcatenula de Dujardin) ; les bactéries variolenses se rapprochent des espèces bacterium termo de^Muller et bacteriumbacillusde Pasteur.
On ne pouvait donc pousser plus loin l'application de la pathologie animée ou parasitaire. C'est en effet un véritable rôle de parasites que MM. Coze et Feltz accordaient aux microorganismes. La maladie n'était plus d'après eux que l'expression d'une lutte pour l'existence entre l'organisme et les infusoires qui l'envahissaient et vivaient à ses dépens; lutte contre des ennemis multiples et différemment armés dont l'invasion créait dans l'économie une dyscrasie spéciale engendrant une réaction proportionnelle.
MM. Coze et Feltz ne purent d'ailleurs généraliser leur système. Ils échouèrent dans la découverte des infu* soires de la scarlatine et de la fièvre puerpérale. Mais cet échec n'infirmait pas les conclusions de leurs premières recherches et trouvait une explication probable dans l'insuffisance des procédés d'investigation.
Il existait cependant une regrettable lacune dans les expériences des deux ingénieux physiologistes; ils avaient par l'analyse du sang septicémique, typhique ou varioleux découvert des bactéries auxquelles ils attribuaient la maladie; ils n'avaient pas reproduit ou synthétisé cette même maladie à l'aide de ces mômes bactéries isolées de tout autre élément capable de toxicité.
V. — Opinions de Huilier^ Lister, Béchump, Davaim^ (1868-69). — En 1867, Ilallier (1) édita au sujet des germes et des bactéries une théorie qui mérite d'être citée en raison du crédit qu'elle a trouvé en Allemagne. Ce n'était en réalité qu'une variante de la théorie de
(i) Hallier, C.ahrungserscheinungcn, Untersuchungen iiher Galirung, Faulniss und Vcrwcsung, Leipzig, 1867
THÉORIE DES OEHMES. 407
M. Pasteur. M. Pasteur considérait les microrganismes comme appartenant au règne animal; Hallier les considéra comme des végétaux, des champignons; les vibrions étaient pour lui des leptothrix, les bactcriums des peniciliums. Le rôle respectif de ces végétaux et Tinfluence de Toxygène sur leur vitalité restait d'ailleurs le même. Hallier affirma en effet que le contact de l'air empêchait la putréfaction complète. D'ailleurs au point de vue qui nous occupe, qu'il s'agisse de végétaux ou d'animaux, peu nous importe.
C'est en 1867 que parut le premier travail important de M. Lister (1) sur le traitement des plaies parla méthode antiseptique. Les travaux de ce chirurgien furent tous inspirés par les recherches de M. Pasteur, qu'il contrôla, adopta et appliqua à la pratique de la chirurgie.
M. Lister considéra la suppuration des plaies et la putréfaction du pus sécrété comme les deux conditions pathogéniques primordiales des accidents septicémiques et pyohémiques. Il rechercha donc la cause de ces deux phénomènes et arriva à la conviction que l'un et l'autre sont des maladies de la plaie causées par le contact des germes de microrganismes flottant dans l'atmosphère. C'était là chez lui une conviction théorique, dont il s'inspira pour inaugurer la méthode de pansement antiseptique qui porte son nom. Mais les succès thérapeutiques de cette méthode furent bientôt le contrôle et la démonstration de la théorie (2).
Bientôt après Mialhe, en 1868 (3), renouvela l'idée que chaque virus avait son ferment particulier.
( ) Lister A new Méthode of trcating compound Fractures, Âbsess, etc., -with Observations on the Conditions of Suppuration'; (Lancet, 1867, vol. H, uillot, p. 95).
(2) Lister, On the antiscptic Principlc in the Practice of Treatment in Sur gery; (Lancet, 1867, vol. li, septembre p. 353), Illustrations of the antiseptic System of Treatment in Surgery; (Lancet, 1867, vol. II, novembre p. 668).
(3) Mialhe, C, R. de l'Académie des sciences, 1868, t. LXVI, 1" série, p . 270.
Presque en même temps MM. A. Béchamp et Estor (1868) (l) formulèrent devant l'Académie des sciences des idées originales sur le développement des bactéries qu'il faisait provenir des microzymas. D'après eux les microzymas sont des germes de ferments existant dans la plupart des tissus animaux vivants. Ce sont les granulations moléculaires que tous les histologistes ont observées. Ces microzymas existeraient dans toutes les cellules animales et conserveraient la forme apparente d'une sphère. En dehors de l'économie et sans l'intervention d'aucun germe étranger, les microzymas perdent leur forme normale ; ils commencent par s'associer en chapelets, (torula) puis ils s'allongent de manière à représenter des bactéries, isolés ou associés.
Ces faits, toujours d'après MM. A. Béchamp et Estor auraient une importance considérable en pathologie; ils devraient faire admettre que dans les cas où les bactéries ont été notées dans le sang, il ne s'agit pas d'un fait de parasitisme oi'dinaire, mais bien du développement d'oi^anismes constants et normaux. Les bactéries loin d'être la cause de la maladie en seraient au contraire les effets. Mais les microzvmas auraient en revanche un rôle actif •dans la production des états morbides. Les microzymas feraient les zymases (ferments solubles, poison putride) soit directement, soit en transformant quelque matière albuminoïde dans les cellules dont elles font partie intégrante.
Sous quelle influence et dans quel but s'opère cette transformation des microzymas en bactéries? Quelle cause provoque cette fabrication de la zymase ou poison putride, et en fixe la qualité ? C'est ce que M. A. Béchamp négligea d'indiquer. Or il faut bien qu'elle existe cette influence et cette cause spéciale, sans quoi on ne com-
(1) A. Béchamp et Estor,C. R. de rAcadémic des sciences; 1668, t, LXVI l'J série p. -121 et 859.
TIIÉOUIE DES GERMES. 4(>9
prendrait pas la persistance de la vie sans cesse menacée par les innombrables microzymas qui fourmillent dans chaque cellule. La théorie des microzymas trouva d'ailleurs peu de fciveur.
Peu après Jules Lemaiie (1868) (1) considéra toutes les maladies dites infectieuses comme produites par une invasion de l'organisme par les microzoaires ou leurs spores. Il pensa que, dans l'être vivant et sain, les infusoires n'existaient pas, parce qu'ils étaient détruits par les forces même de la vie résidant dans le sang; qu'il y avait toujours lutte entre eux et l'organisme ; que la maladie provenait de la défaite de l'organisme et de la victoire des infusoires. Lemaire ne s'était d'ailleurs pas placé au point de vue chirurgical.
En la même année Christot et Kiener (1868) (2), après -avoir insisté sur l'analogie existant entre la morve aiguë chez l'homme et la pyohémie, relatèrent 7 observations de morve, dont 1 chez l'homme, où ils avaient constaté sans exception des bactéries dans les humeurs et les organes.
En même temps Lortet (1868) (8) démontrait que toutes les granulations moléculaires virulentes ou autres peuvent à l'aide de leurs mouvements browniens, comme les leucocytes à l'aide de leurs mouvements amiboïdes, traverser les surfaces organisées intactes; ce qui avait pour conséquence la possibilité de la pénétration dans le sang des bactéries constatés à la surface des plaies.
il; Lemaire, Le typhus, le cholôra, la peste, la lièvre jaune, la dyssonterie, la fièvre intermittcntn et la pourriture d'hôpital sont-ils dus aux infusoires qui jouent le rôle de ferments? (G. R. Acad. des sciences, 18(58, t. LXVll, t' série, 28 septembre p. 6.")3j. — Recherches sur le rôle des infusoires pour .<crvir à rhistoire do la pathologie animée; (Ibidem iSfi'^, 12 octobre j». 7311).
{t) Christot et Kiener, De la présence dos bactéries et de la leucocytose concomitante dans les affections farcino-morveuses; (G. R. de l'Acad. des sciences, 18G8, t. LXVII, 2« série, 23 novembre p. iO")i.)
{:]) Lortot, Société de biologie, 18 avril 1808 et Dictionnaire annuel des sciences et institutions médicales de Garnier 1868, art. Pus p. 396.
Toujours en 1868, M. Davaine (1) posa en principe qu on ne peut douter que les phénomènes, provoqués par les vibrioniens dans les substances organiques inertes, se produisent partout où ces infusoires se développent. m La question (de la pathologie animée) se réduit donc à savoir si des vibrioniens peuvent se développer dans les liquides ou les solides de l'économie vivante. y>
M. Davaine après avoir établi que les conditions de l'existence de l'organisme humain rendent possible son envahissement par les vibrioniens, s'attacha à montrer la différence qui existe entre les infusoires contenus dans les humeurs sécrétées et les matières normales telles que les matières intestinales, et les infusoires contenus dans des sécrétions morbides telles que le pus, au point de vue des conséquences morbides. « Les matières intestinales, dit-il, contiennent normalement, chez beaucoup d'animaux et chez l'homme même, des vibrioniens de diverses espèces; mais on conçoit que les changements produits dans la constitution de ces matières puissent n'avoir sur l'économie aucune action, au moins dans les conditions ordinaires. 11 n'en saurait être tout à fait de même des changements qui surviennent dans les liquides qui, sortis déjà de l'organisme, ont encore cependant un contact immédiat avec des surfaces où l'absorption est très active, tels sont les cas où les vibrioniens se développent dans le pus... Toutefois si l'induction fait présumer que ces petits êtres n'y sont point complètement inoffensifs, la science n'a rien déterminé de positif à leur égard. Quant à l'action des vibrioniens trouvés dans le sang, M. Davaine maintenait ses conclusions de 1864; il signalait cependant la contradiction existant entre les résultats de ses expériences, d'après lesquels le virus de la septi-
(1) Davaine, Art. Bactérie du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Paris, 1868, p. 30.
THÉORIE DKS GERMES. 411
cémie ne se régénérerait pas, et les résultats des expériences de MM. Coze et Feltz qui avaient au contraire conclu à Texistence d'un forment septicémique.
Pendant ce temps M. Lister (4868-69-70) (1) poursuivait sans relâche ses études prophylactiques inspirées par la théorie des germes et publiait une série d'obser^ vations confirmatives.
Mais d'autre partWeidenbaum, en 1869 (2), reprenant contre la théorie des germes un argument cher aux Allemands, affirnia de nouveau que Tébullition prolongée et répétée n'avait aucune influence sur l'énergie toxique des hquides putrides, pas plus que le traitement par certains agents chimiques incompatibles, d'après lui, avec l'existence des organismes microscopiques.
YI. — Bactéries dans^le sang des érésipélateux. — Cependant l'examen du sang des blessés érésipélateux sembla confirmer la théorie des germes.
Volkmann, en 1869 (3), avait soupçonné dans l'érésipèle l'influence pathogénique des microphytes, mais il avait posé la question sans la résoudre (( Ist es auch ein Gitt? ein Ferment? :d
En 1870, iVI. Nepveu (4) constata le premier dans le sang de malades atteints d'érésipèle traumatique des bactéries (bacterium punctumd'Ehrenberg). Sur 10 ob-
(1) Lister, Antiseptic Treatment in Surgery; (Britisli médical Journal, 1868, t. il, p. 53, 101,161). — An Address on thc antiseptic System of Treatment in Surgcry; (Brilisli médical Journal, 1868. 14- novembre). — Observations of ligatures of Artcries on the antiseptic "System; (Lanect, 1869, 3 avril). — On the Kffects of tlie antiseptic System upon tlie Salubrity of a surgical llospital. Edinburg, 1870. — Remarks on a Case of a compound Dislocation of the Ankle with othfT Injuries; illnstrating the antiseptic System of Treatment. Edinburg, 1870.
(2) Weidenbaum, Experimcntelle Studien zur Isolirung des putrides Giftes, Dorpat, 1869.
(3) Volkmann, llandbuch der allgcmeincn und speciellen Chirurgie, 1869, B. I. Ablh.lI,Erésipelas, S. 158.
(4i Nepveu, Note sur la présence des bactéries dans le sang des érésipélateux; (Société de biologie, 1870, 22 octobre.)
4!-2 THÉORIK DES GKllMKS.
servations il en trouva neuf fois. La 10*^ observation négative avait trait à un erésipele sur son déclin.
Vil. — Théorie de Brale. — Quelque temps après Beale (] 870) (!) soutint une théorie où il refusait toute influence aux bactéries. Le$ germes morbides ne seraient pas des corps minéraux, mais ce ne serait pas non plus des organismes végétaux ou animaux. Un poison subtil se formerait au scindes humeurs vivantes (bioplasma). Les germes organisés existeraient cependant dans chaque corps vivant : a Les plus hautes formes de la vie seraient saturées ou inter-pénétrées (interpenetrated) des formes de la vie inférieure. J'ai trouvé des bactéries, dit-il, chez des animaux dans l'intérieur de cellules dont les parois étaient tellement fortes qu'il semble impossible que ces organismes aient pu y pénétrer de l'extérieur. y> Et il ajoutait : « 11 n'y a probablement pas un tissu dans lequel les germes de bactéries n'existent pas, le sang luimême n'en est pas exempt. » Il ne niait d'ailleurs pas le développement et la multiplication des organismes inférieurs sous riniluence des processus morbides ; mais il se refusait à voir aucune relation étiologique entre les deux phénomènes. Puisque, disait-il, ils se multiplient dans différentes maladies non spécifiques, c'est qu'ils n'ont rien à faire avec la forme morbide, d'ailleurs la putréfaction, où l'on voit une telle prolifération de bactéries, aboutit cependant à la destruction du poison septique.
Beale n'admettait comme maladies véritablement imputables à des organismes (jueles affections parasitaires proprement dites qui créent des lésions purement locales et n'entraînent aucune dyscrasie. Encore pensait-il que la germination du parasite exigeait une altération préalable du tissu sur lequel il devait s'implanter.
Quant aux véritables germes morbides, c'étaient, sui-
(l) Bcalc, Disease Germs, thcir Naturo and Origin willi Plates. Lon- «Ion, 1870.
THÉORIE DES GEUMES. * 113
vant lui, les produits d'un proloplasma dégénéré, qui, incapable de former un tissu normal, engendredes éléments tels que le pus. Les germes seraient les parcelles de globules de pus détachées et desséchées. Plus intense serait l'altération du protoplasma, plus rapide serait la génération du produit et telle serait la raison de la virulence différente de corpuscules de môme espèce.
En particulier dans la pyohémie, il ne pourrait être question debactéries attendu quelaputriditépeut exister sans engendrer la pyohémie et que cette dernière peut naître sans putridité; le protoplasma dégénéré serait au contraire l'agent véritable de l'inlection, soit qu'il se produise dans la plaie (pyohémie autochtone) soit qu'il provienne d'une plaie voisine (pyohémie hétérochtone).
La théorie de Bèale n'était qu'une ingénieuse hypothèse et manquait de toute consécration expérimentale ou clinique. Je me bornerai à signaler, le vague extrême de cette expression de ce protoplasma dégénéré y> sur lequel repose tout l'édifice. Quant à la saturation des tissus et la pénétration des cellules par des bactéries, il est évident que ce sont là des phénomènes cadavériques ou des erreurs d'observation.
A l'Académie de médecine, en 1869 et en 1871, lors de la discussion sur la pyohémie, il fut question de miasmes et de putridité, mais personne ne parla encore ni de vibrions ni de bactéries ni de la théorie des germes.
Mais de 1868 à 4870 M. de Ranse (4) dans une série de remarquables articles, écrits surtout au point de vue médical, admit que l'existence et le rôle des microzymas était irrévocablement prouvé et n'accorda aux bactéries qu'une importance fort secondaire.
VllI. — Etat de la théorie des germes en 1874. — En résumé en 4871, lors de la discussion de l'Aca-
(1) De Kaiise, Du rôle des luicrozoaires et des microphytc.} dans la genèse et la propagation des maladies; (Gazette médicale de Paris, 1868-6l)-70).
iU THÉORIE DES GERMES.
demie de médecine sur la pyohémie, la théorie des germes avait surtout été appliquée aux maladies internes et quelquefois à Tinfection putride. La théorie de M. Pasteur sur la fermentation putride ou putréfaction était sortie victorieuse, au moins aux yeux de la majorité, des contestations auxquelles elle avait donné lieu. Il restait acquis que la putréfaction est l'œuvre de deux espèces d'infusoires, les uns anaérobies, les autres aérobies, ayant chacuns des fonctions tranchées et différentes; que les vibrions anérobies, qui sont les agents principaux de la putréfaction, peuvent revêtir deux formes, celle de vibrion et celle de corpuscules germes, forme sous laquelle ils résistent soit à rébulHtion, soit aux traitements par les acides et l'alcool. Si l'on avait ultérieurement tenu plus de compte de ces vérités, on eût évité bien des faux pas, bien des erreurs et bien des controverses inutiles; l'histoire va nous le prouver.
En second lieu la spécificité de la bactéridie charbonneuse avait été découverte, sinon irréfutablement démontrée par M. Davaine et malgré MM. Leplat et Jaillard. Cette spécificité qui devait, plus tard il est vrai, être mise hors de doute, est encore un fait que les expérimentateurs ont, surtout en Allemagne, un peu trop négligé au grand dommage de la simplicité et de la clarté de la théorie bactérienne.
En troisième lieu MM. Goze et Feltz avaient relaté les premiers des expériences qui démontraient la virnlence progressive du sang septicémique et par conséquent la régénération du poison putride dans le sang de l'animal infecté.
En quatrième lieu, les partisans de la théorie des germes se partageaient en deux opinions : 4° les uns avec MM. Pasteur, Lemaire, Coze et Feltz et Mialhe croyaient à la présence des bactéries dans le sang des malades et considéraient la maladie comme une fermen-
THÉORIE DES GERMES. il5
talion dont les caractères et les allures dépendaient de Fespèce de bactéries qui les provoquaient.
2° Les autres avec MM. A. Béchamp, Estor et de Ranse considéraient les bactéries comme un produit morbide, et croyaient à la formation d'une zymase ou poison putride spécial sous l'influence de mycrozymas ou granulations moléculaires, qui devenaient plus tard des bactéries.
Enfin les adversaires de la théorie des germes invoquaient avec Panum, Raison, Frese, etc., etc., la conservation de la toxicité dans les liquides putrides filtrés ou soumis à divers traitements chimiques prétendus incompatibles avec la vie des microrganismes; ou bien, avec MM. Leplat et Jaillard, soutenaient que les vibrioniens n'avaient d'efficacité que lorsqu'ils l'empruntaient aux liquides virulents au sein desquels ils vivaient.
Tel était à peu près en 1871 l'état de la science au sujet de la théorie des germes; les bases en étaient jetées, mais l'édifice s'élevait encore bien peu.
Une ère nouvelle s'ouvrit alors, au moins pour la théorie des germes appliquée a la chirurgie, ère féconde, où les travaux cliniques et expérimentaux se multiplièrent à l'envi, ère de révolution pour les doctrines et la pratique chirurgicales.
Il importe de remarquer au préalable que, si, ce qui ne me semble plus contestable aujourd'hui, il est démontré que les fermentations diverses acétique, alcoolique, etc., nécessitent des ferments spécifiques, tels que le mycoderma aceti ou la levure de bière et ne peuvent exclusivement se produire que par leur intervention, il est logique, en raison de l'unité de moyens employés par la nature pour arriver à des fins identiques ou semblables, il est logique, dis-je, d'admettre que toutes les fermentations ont leur ferment propre et indispensable : que dès lors, s'il est démontré que les maladies infectieuses telles que la septicémie et la pyohémie ont une parenté avec les
416 THÉOUIK DES GERMES.
fermentations putrides, dont elles ne seraient qu'un mode, il est rationnel d'admettre comme raison éliologique de ces maladies un ferment ou un vibrion véritablement spécifique. Les questions à résoudre étaient donc : 4 Me degré de parenté de la septicémie et de la pyohémie avec la fermentation putride; 2° la découverte du vibrion spécifique pathogéniquement responsable de ces maladies.
Cela étant posé examinons s'il est possible de trouver dans l'histoire des travaux relatifs à la théorie des germes appliquée à la chirurgie une réponse à ces deux questions
IX. — Opinions de Bcmvier^ Becklinghaxiscn^ Chauveau, Bimlon.Sanihr son, Popoff, (1871-72). — En 1871, M. Ranvier (i) avait constaté chez les malades atteints d'ostéomyélite et morts de pyohémie, « dans le pus du canal médullaire : des globules de pus, des cellules adipeuses et des cellules de la moelle, des bactéries, des vibrions et des micrococci, dénommés par Rallier protococci; ces derniers avaient deux formes, granulations libres ou réunies les unes aux autres par cinq ou six. Je recherchai alors, ajoutait M. Ranvier, les mêmes organismes dans les abcès du foie, de la rate et du poumon; dans tous je trouvai des granulations isolées,* mais ni chaînes de protococcus, ni vibrions, ni bactéries, i M. Ranvier se déclarait porté à accorder à ces organismes une influence pathogénique. Après avoir montré que le globule de pus n'a pas qualité en tant que globule de pus pour produire l'infection purulente puisque la leucémie où ces globules sont nombreux n'a jamais produit les lésions de la pyohémie, « il s'y produit des ruptures vasculaires et des accumulations de globules blancs, mais rien qui ressemble aux lésions de l'infection purulente. » Il terminait en disant : (t On regarde aujourd'hui les fermentations comme produites par
(1) Ranvier, Note sur rinfectioii purulente, lue en mars t87l devant la Société des sciences médicales de Lyon; (Lyon médical, 1871, n» 11, p. 303-495'.
des microphytes et des animalcules, protococci, vibrions, bactéries. Or j'ai trouvé de ces organismes inférieurs dans le pus de l'ostéomyélite. Mais je ne voudrais pas néanmoins tirer encore de ce fait des conclusions. Il faut y revenir, et revoir s'il faut admettre que ces microphytes et ces animalcules pénètrent dans le globule blanc et avec lui dans le torrent circulatoire. »
En la même année Recklinghausen (1871) (1) expliqua les abcès de la pyohémie par une irritation locale déterminée par la présence de micrococci phlogogènes qu'il aurait rencontrés sous forme d'amas dans les organes abcédés.
Encore en 1871, M. Chauveau (2), sans parler spécialement de la pyohémie, déclara cependant se rallier entièrement à l'idée qu'il s'agit dans cette maladie d'une affection parasitaire. Il différencia d'ailleurs :
1** Une première catégorie de maladies contagieuses parasitaires proprement dites, dues à la présence de végétaux ou d'animaux qui se multiplient par génération directe ou à forme alternante; maladies dans lesquelles le végétal ou l'animal n'agit en général que par les irritations et les destructions qu'il détermine (trichine, gale) ;
2** Une seconde catégorie de maladies contagieuses de nature parasitaire qui a: compose la classe des affections septiquesou septicoïdes, qui, dans l'état actuel de la science,doivent être considérées comme étant produites par la multiplication rapide dans le sang de protoorganismes ferments, dont les fluides nourriciers déterminent une sorte d'empoisonnement plus ou moins grave, suivant les espèces et suivant les conditions individuelles des sujets atteints. y>
(I) Recklinghausen, Vcrhandlungen der Physikalisch, Mcdicinisclicn Gesellschaft zur Wnrtzburg, 1871.
(2; Chauveau, l>hysiuloj;ic des maladies virulentes; (Revue scicntifiiiuc, 1871, no 10).
En même temps Burdon Sanderson (1871) (1) relatait les résultats d'une étude comparative qu'il avait faite du pus phlegmoneux et du pus pyohémique, relativement à l'existence des bactéries. De cette étude il concluait que le pus phlegmoneux est toujours exempt de bactéries et peut être conservé, à l'abri de l'air, sans qu'il s'y en développe. Qu'au contraire le pus pyohémique en contient et qu'il s'en peuple, lorsqu'il est conservé k l'abri du contact de l'air. Qu'une goutte de pus pyohémique portée dans un autre liquide y détermine la puUulatio» de ces organismes. Qu'il fallait donc reconnaître que les bactéries sont en puissance (potentially) dans le pus pyohémique.
Peu après MM. Ollier et Chauveau, en 1872 (2), rapportèrent qu'ils avaient constaté dans le pus d'abcès métatastiques des corps bactériformes en petite quantité, mais indubitables.
C'est alors que Burdon Sanderson (1872) (3) vint soutenir devant la Société pathologique de Londres l'idée de l'existence d'un poison pyohémique spécial et non identique au poison septique. Ce poison produit de l'inflammation et capable de faire naître la pyohémie, quand il pénètre dans le sang de sujets bien portants, serait contenu dans le pus de toute inflammation pyohémique secondaire. Quant à la nature de ce poison, l'éminent physiologiste anglais se bornait à noter que tous les pus pyohémiques contiennent des bactéries d'un caractère particulier, dont le nombre semble proportionnel à l'activité toxique de l'humeur. Il n'affirmait nullement d'ailleurs que ces bactéries fussent « the efficient Cause of Pyœmia » la cause efficiente de la pyohémie, il
(1) Burdon-Sandersen, Report of thc médical Officcr of the privy Council,
(2) Ollier et Chauveau, Revue scientifique, 12 janvier 1872, t. HI, p. 111.
(3) Burdon Sanderson, Médical Times and Gazette, 18 mai, 1872. The Doctor, mai, 1872.
les considérait seulement comme « characteristic Inhabitants of infective Liquids and therefore very probably Carriers of Infection » des habitants caractéristiques des liquides infectieux et par conséquent très vraisemblablement les véhicules de Tinfection.
Burdon Sanderson pensait démontrer le poison pyohémique par une expérience d' « Intensification » ou de culture, soi-disant imaginée par le D' Klein. Il introduisait un liquide pyohémique dans la cavité péritonéale d'un cobaye et l'y laissait deux jours. L'animal ne paraissait pas affecté; cependant le liquide retiré du péritoine et injecté dans la cavité péritonéale d'un autre cobaye montrait une très énergique toxicité.
M. Chauveau (1872) (1) fit avec raison remarquer que ce n'était là qu'une expérience renouvelée de Gaspard (1808), bien que dans, l'expérience de Gaspard la péritonite et les accidents mortels fussent moins rapides, ce qui pouvait provenir de ce que le pus employé par ce physiologiste n'avait pas subi 1' « Intensification y> dont le seul résultat est de permettre la multiplication des bactéries. M. Chauveau déclara d'ailleurs avoir obtenu le même résultat en injectant du pus provenant d'un séton et chargé de microzoaires. L' « Intensification » s'était faite dans le canal du séton. Le pus pyohémique « intensifié » de Burdon Sanderson et Klein se conduisait donc absolument comme le pus putride expérimenté par M. Chauveau ; c'était simplement du pus putride et phlogogène qui ne possédait aucune propriété qui pût y faire admettre un poison spécifique.
M. Davaine expliqua plus tard (1872) (2) d'une autre façon l'expérience de Burdon Sanderson ; mais il n'admit pas non plus la réahté du poison pyohémique. Il
(1) Chauveau, Le poison pyohémique devant la Société pathologique de Londres; (Revue scientifique, 1872, n*2, 13 juillet).
(2) Davaine, Bulletin de rAcadémie de médecine, 1872, septembre.
prétendit que V « Intensification » était le résultat de rinfeclion putride. Le sang de l'animal inoculé le premier devenait septicémique, c'est-à-dire virulent sous l'influence de cette infection; les bactéries s'y multipliaient et le sang virulent transmettait ensuite par échange endosmotique ses propriétés au liquide pyohémique du péritoine.
En môme temps M. Chauveau (1872) (d) démontrait que les microrganismes du pus putride, isolés des éléments propres du pus et de toutes les autres particules organiques qui peuvent être en suspension dans les liquides putrides, manifestaient des propriétés phlogogènes. Il ne désignait d'ailleurs pas autrement que sous le nom général de bactéries, les organismes qu'il avait expérimentés.
D'autre part Popofl* (1872) (2) fit des injections intraveineuses de levure de bière (0 ^% 2 à 4 ^'). Les animaux moururent avec des phénomènes septiques. Les doses plus faibles que 0^%2, amenèrent simplement un état typhoïde. Pour démontrer que les produits de la fermentation ne jouent aucun rôle dans la production de ces accidents septiques ou typhoïdes, il injecta *un mélange de sucre, d'acide succinique, d'alcool, de glycérine et d'eau. Aucun accident n'en résulta.
Pour prouver qu'il ne s'agissait pas seulement de migrations embohques, il injecta des poussières inertes qui n'amenèrent que des troubles passagers purement mécaniques.
Popofl* fit aussi des injections sous-cutanées de levure et obtint des inflammations locales.
^ Il répéta les mêmes séries d'expériences avec des orça-
(1) Chauveau, Physiologie des virus ; (Revue scientifique 13 et 27 juillet 18Î2 t. ni.)
(2) Popoff, Untersuchungen liber die Wirkungen der Bierhefe und derinder Pasteurschen Flussigkeit enthaltenem Organismen auf der thierischea Korper; (Berliaer mcd. Wochenschraft., 1872, no 43.)
nismes cultivés dans un liquide de Pasteur, les résultats furent les mêmes.
X. — Microsporon septicum deKlebs.— En même temps se produisaient en Allemagne des travaux spécialement consacrés à Tanatomie pathologique de la pyohémie.
Klebs (4872), après avoir affirmé l'identité de la seplicémie et de la pyohémie, considéra que le pus injecté dans le sang s'était montré tantôt pyrogène, tantôt phlogogène, tantôt inoffensif ; il en conclut qu'il est dès lors manifeste que la cause de l'infection septique n'est pas dans le pus lui-même, mais dépend d'une altération de ce liquide laquelle a pour agent le microsporon septicum. Klebs ne parlait donc pas de bactéries en général, ni seulement de bactéries de caractères particuliers, il spécifiait et qualifiait d'un nom l'organisme qu'il accusait des troubles de la septicémie et de la pyohémie.
Mais il ne suffisait pas d'affirmer, il s'agissait de prouver. Or Klebs soutint que l'examen microscopique des liquides de la plaie, des produits de sécrétion et des lésions qu'il avait relevées dans ses autopsies, lui avait toujours révélé la présence d'un fusoire spécial, celui qu'il nomme microsporon septicum et qu'il décrit comme représentant des productions généralement filiformes résultant de la juxtaposition en séries linéaires de corpuscules que l'on trouve souvent isolés qui atteignent à peine 1/2 '""' de diamètre et qui se réunissent rarement en agglomérations considérables.
Klebs a trouvé le microsporon seplicum non seulement dans le pus de mauvaise nature, mais aussi, bien que très rarement, dans le pus de bonne nature. Il prétendit que ce qui caractérise la plaie septique, c'est moins la présence que le mode de fixation de ces organismes dans les tissus eux-mêmes.
(1) Klebs, Beïtrage zur pathologisclien Anatomie der Schusswiinden. Leipzig..
Le lïiicrosporon seplicum aurait une puissance de pénétration et de destruction particulière. Il cheminerait avec facilité dans les tissus et provoquerait autour de lui un travail de nécrose moléculaire. Il ulcéreraitles vaisseaux et provoquerait ainsi les hémorragies secondaires dites septiques. Il entrerait dans les lymphatiques soit par les fentes lymphatiques du tissu conjônclif, soit puisé dans la plaie en même temps que des globules de pus.
Arrivées dans les veines, les spores s'accumuleraient derrière les valvules, y détermineraient Tinflamniatioû de la membrane interne et une thrombose consécutive qui deviendrait la source d'embolies; de même dans l'artère pulmonaire. Le microsporon septicum engendrerait ainsi les abcès métastaliques, soit par sa propre efficacité locale, soit en déterminant des thromboses. Quant aux abcès du foie et des viscères de la grande circulation, les spores traverseraient en partie les poumons sans difficulté et aboutiraient ainsi dans le foie, la rate, les reins etc., où ils provoqueraient des suppurations.
11 y avait évidemment dans le travail de Klebs une partie hypothétique à laquelle il ne faut accorder qu'une valeur modérée. Klebs, je ne le crois pas au moins, n'a pas vu son microsporon ulcérant les vaisseaux et provoquant ainsi les hémorragies septiques; c'est aussi par pure induction qu'il lui accordait le pouvoir de déterminer des thromboses. Tout ce qu'il a constaté de positif c'est la présence du microsporon sur des cartilages ulcérés, sous la membrane pyogénique dans des points ulcérés et saignants de la plaie, au centre dé caillots veineux et d'abcès métastatiques.
Les cas d'ostéomyélite spontanée suivie d'infection purulente seraient également dus au microsporon septicum; Klebs a trouvé en effet des spores dans la moelle
osseuse suppurée. Il étendit sa théorie à plusieurs affections inflammatoires internes ; les germes de bactéries, -de monades et de microsporon, qui circulent en très petit nombre dans le sang à Tétat normal, se développeraient et se multiplieraient sous Finfluence de conditions pathologiques indéterminées.
XI. — Opinions de Vogt, Greveler et Hueter(iS7^). — Peu après P. Vogt(1872) (1) affirma après MM. Ollier et Chauveau que le pus pyohémique contient des bactéries pendant la vie. Un ouvrier amputé de la cuisse fut atteint de lymphangite ; le sang pris dans les traînées rouges montra de nombreux organismes. Une pyohémie se déclara avec gonflement du poignet gauche. Une ponction fut faite dans l'articulation malade et donna un liquide purulent (suppuration métastatique) où le microscope découvrit encore de nombreuses bactéries. Ce même liquide injecté à un lapin causa la mort avec un abcès dont le pus était également chargé de bactéries. Une ponction semblable pratiquée dans le poignet droit donna un liquide exempt d'organismes et qui, injecté à un lapin, resta inefficace.
Toujours en 1872, Greveler et Hueter (2) injectèrent, dans la cuisse ou dans les sacs lymphatiques du dos d'une grenouille, i centimètre cube de pus putréfié chargé de monades; ils curarisèrent l'animal au bout de quatie à vingt-quatre heures, et examinèrent la circulation dans le mésentère, la langue et la membrane interdigitale. Ils constatèrent des troubles circulatoires rappelant le processus de l'inflammation, des dilatations et des obstructions de capillaires. Ils virent même quelques-uns des
(1) p. Vogt,Nachweis von Monaden in metastatischen Eiterheed am Lebenden; •(Centralblatt fiir med. Wissensch., 1872, octobre, s. 690).
(2) Greveler et Hueter, Uber dio AUgemeinen Kreislaufstœrangen nach Infection des Frosches durch monade nhaltige Flussigkeiten; (Centralblatt fiir aie medlcinischen Wissenscbaften, 1872, novembre, n' 49, S. 769).
vaisseaux bouchés, tantôt par un ou deux leucocytes collés aux parois, tantôt par un amas de monades. Ils soupçonnèrent dès lors que les leucocytes infiltrés de monades devenaient plus adhérents aux parois vasculaires et moins circulables. En traitant des leucocytes par la potasse et l'ammoniaque ils réussirent d'ailleurs à dissoudre leur protoplasma et à mettre en liberté les monades qu'ils contenaient. Il s'agit de savoir si les lésions constatées par Hueter et Greveler n'étaient pas purement et simplement causées par la putréfaction des membres inférieurs de la grenouille curarisée, sous l'influence de la dose considérable (4*^^); de pus putréfié qu'ils injectèrent.
XII. — La virulence progressive du sang septicémiqne devant r Académie de médecine. — Mais déjà s'était ouverte à l'Académie de médecine la discussion sur la septicémie par la fameuse communication de M. Davaine (1872) (1) au sujet de la virulence progressive du sang septicémiqne. Grande et justifiée, tout le monde se le rappelle, fut la stupéfaction de l'Académie, lorsqu'elle entendit M. Davaine annoncer à la tribune les fantasti-* ques résultats de ses expériences et soutenir qu'un millionième et même un quatrillionième de goutte de sang septicémiqne possédait une virulence telle qu'un lapin inoculé succombait à bref délai.
Il y avait à la vérité de quoi surprendre et de quoi éveiller la méfiance des esprits les moins prévenus. Cependant rien n'était plus vrai; et cette incompréhensible toxicité de ces inimaginables dilutions était même la preuve la plus éclatante de la nature organisée et vivante du poison septique; c'était la démonstration la plus irréfutable de la théorie des germes qui seule, pouvait l'expliquer. Le fait d'ailleurs n'était pas absolument nouveau:
(I) Davaine, Communication sur la septicémie; (Bulletin de l'Académio de médecine, 1872, 17 septembre.)
MM. Coze et Feltz en 1866 (4) avaient en effet signalé cette progression de la virulence, mais ils n'avaient pas poussé leurs recherches aussi loin que M. Davaine.
Je n'entrerai pas dans le récit des expériences de ce dernier physiologiste, ce serait ici hors de propos; je me bornerai à en enregistrer les résultats et à relater l'explication qui en fut donnée. Les résultats c'était la constatation : 4° d'une virulence telle qu'une dilution au trillionième était encore toxique pour le lapin ; 2Me l'existence dans les liquides inoculés de corpuscules figurés et animés. Quant à l'explication, M. Davaine soutint que la virulence progressive dépendait uniquement de la reproduction et de la multiplication du virus septicémique, d'ailleurs identique au ferment de la putréfaction. Il admettait du reste intégralement la théorie de M. Pasteur au sujet de la putréfaction.
Il trouvait la preuve de l'identité du virus et du ferment dans une série d'expériences, faites par lui, dont les conclusions forcées et évidentes étaient que : « dans des conditions identiques, l'un et l'autre se produisent dans le même espace de temps; l'un et l'autre perdent leur virulence par une conservation plus ou moins longue; l'un n'est engendré dans l'organisme que par la pénétration de l'autre dans cet organisme; l'un et l'autre tuent également le lapin à des doses infiniment petites; enfin l'un et l'autre produisent chez l'animal inoculé des phénomènes identiques dans leurs manifestations et leur durée. y>
Passant de ces données expérimentales aux déductions doctrinales, M. Davaine prétendit que la septicémie est une putréfaction, qui s'accompht dans le sang d'un animal vivant par les mêmes procédés et par les mêmes agents que la putréfaction qui s'accomplit à l'air libre, c'est-àdire par l'activité de vibrions. L'odeur cadavéreuse des
(I) Cozc et Feltz, Recherches expérimentales, etc., 1866 (expériences).
426 THËORIE DES GERMES.
septicémiques moribonds, la décomposition hâtive de leurs cadavres en étaient les preuves et ne pouvaient s'expliquer autrement. C'était la thèse déjà soutenue par MM. Coze et Fellz, rajeunie par des arguments nouveaux.
Les recherches et les expériences de M. Davaine étaient d'un intérêt capital pour les accidents chirurgicaux septicémiques ou pyohémiques. M. Verneuil (1872) (1) ne manqua pas de le faire ressortir : il y voyait une confirmation de sa théoric/Septicémique, car il n'y avait évidemment aucune différence à établir, « comme cause d'infection, entre le sang putréfié à la surface d'une plaie et le sang putréfié qu'on prend à l'abattoir pour l'injecter à un animal » comme l'avait fait M. Davaine.
En vain Chassaignac (1872) (2) essaya-t-il de frapper de nuUilé, au nom du bon sens et de la raison, les expériences de M. Davaine : ses raisonnements et sa logique ne purent pas plus que ses négations et ses railleries contre la brutalité des faits. En vain exposa-t-il encore que la (( septiciculture y> fournissait des armes à la doctinne homœopathique, dont elle employait, en vérité, les procédés de dilution. M. Bouley, d'abord incrédule puis converti par l'évidence, opposa (1873) (3) à toute cette argumentation théorique de nouvelles expériences faites en collaboration avec M. Davaine, et prit thème de lobjection tirée de l'homœopathie pour éclaircir aux yeux de tous la raison de la virulence progressive. « Est-ce qu*il y a rapport, dit-il, entre les substances inertes, minérales ou végétales administrées à des doses infinitésimales et l'inoculation des cellules ou, si l'on aime mieux, des spores vivantes des matières contagieuses qui trouvent au lieu où on les place toutes les conditions de leur développement rapide et infini? i> M. Pasteur avait dit à l'Académie des
(t) Verneuil, Bulletin de l'Académie de médecine, 1872, 8 octobre.
(2) Chassaignac, Bulletin de l'Académie de médecine, 1873, 14 janvier.
(3) Bouley, Bulletin de l'Académie de médecine, 1873, 21 janvier.
sciences qu'une nappe de liquides fermentescibles de l'étendue de la salle de l'Institut ensemencée avec quelques mycodernies se recouvrirait en vingt-quatre heures d'innombrables mycodermes. « Voilà comment se comportent, ajouta M. Bouley, les ferments de la contagion. En très peu de temps l'unité devient myriade. Mais jetez un grain de sel dans la nappe d'eau de M. Pasteur et le grain y restera à l'état d'unité. y>
x\insi d'une part l'on constate (MM. Coze et Feltzet Davaine) dans les liquides septicémiques des corpuscules figuréSjdes bactéries, et le virus septicémique a toutes les allures du ferment putride ; d'autre part la virulence persistante malgré des dilutions poussées pour ainsi dire à l'infini n'a d'explication possible que dans la reproduction et la multiplication à chaque dilution des germes apportés par la goutte de liquide septique, de telle sorte que la dernière dilution devient aussi riche que la première en éléments toxiques. Quoi de plus clair et de plus convaincant; comment nier alors la nature organisée du poison septique? Peut-on soutenir qu'un corps chimique aurait de telles allures? Sur quel exemple, sur quelle analogie appuierait-on une telle hypothèse?
Mais les faits avancés par M. Davaine et avant lui par MM. Coze et Feltz étaient-ils vraiment bien observés et bien véritables? Ces physiologistes n'avaient-ils pas été victimes de quelque illusion? ku moins pour les admettre définitivement, fallait-il qu'ils fussent sérieusement contrôlés. Ils le furent en effet.
Nous venons devoir déjà M. Bouley (1873) (I), qui, d'abord incrédule, avait été converti par la répétition des expériences de M. Davaine.
Peu après Béhier (1873) {% soumit à l'Académie plusieurs séries d'expériences faites en collaboration avec
(1) Bouley, Bulletin de l'Académie de médecine, 1873, 21 janvier. (2j Béhier, Bulletin de rAcadémie de médecine, 1873, 4 février.
M. Lioiiville. Les animaux inoculés (des lapins) moururent entre ses mains moins rapidement cependant que ceux de M. Davaine. Tous offrirent des lésions du poumon, du foie, de la rate et du péritoine; chez quelquesuns ce furent même des infarctus et de vrais abcès métastatiques. Le sang contenait toujours « des corps arrondis doués ou non d'un appendice caudal, mais animés de mouvements très vifs, des bâtonnets plus ou moins animés; y> il y avait de la leucocytose.
M. Vulpianqui, en 4872 (1) sceptique et railleur, demandait à M. Davaine si une goutte de liquide virulent diluée dans la masse d'eau du bassin du Luxembourg, ce qui représentait à peu près une dilution au trillionième, suffirait à communiquer la virulence à la totalité de l'eau du bassin, M. Vulpian entreprit cependant le contrôle expérimental. Ses expériences communiquées d'abord en partie à la Société de biologie (1872) (2), puis en entier à l'Académie de médecine (1873) (3), furent toutes confirmatives de celles de M. Davaine, au moins jusqu'aux dilutions au millionième.
Également en 1872 (4) M. Hayem avait déclaré devant la Société de biologie avoir déterminé une septicémie mortelle par Tinoculation de liquide péritonéal provenant d'un fœtus mort aussitôt après l'accouchement et qui contenait d'ailleurs des sphères et -des bâtonnets. Il avait en outre relaté que sur des lapins, morts trois jours après une injection putride sous-cutanée, il avait trouvé dans les poumons et le foie des infarctus métastatiques semblables à ceux de la pyohémie.
Cependant quelques expériences furent aussi produites qui semblaient démontrer au contraire l'impuissance sep-
(1) Vulpian, BuUetin de rAcadémie de médecine, 1872, 17 septembre.
(2) Vulpian, Société de biologie, 1872, 21 décembre.
(3) Vulpian, Bulletin de l'Académie de médecine, 1873, 1" avril.
(4) Hayem, Société de biologie, 1872,21 décembre.
THÉORIE DES GEIÎMES. 4.i9
tique des bactéries. M. Onimus adressa à TAcadémie de médecine (1873 (1) une note manuscrite résumant un travail bientôt publié intégralement par la presse. Après avoir fait ses réserves et en avoir appelé à l'avenir pour la connaissance plus complète de l'histoire des bactéries, M. Onimus concluait cependant que les bactéries sont un produit de décomposition putride et qu'elles ne sont nullement des agents virulents ou toxiques. Il contestait que le degré de virulence du sang putride fût proportionnel à la quantité de bactéries qu'il contient; le sang qui se putréfie hors du corps étant souvent peu virulent bien que très chargé de bactéries, tandis qu'au contraire, du sang septicémique récemment tiré de la veine est fréquemment si pauvre en infusoires que robservalioa microscopique la plus attentive peut à peine, en découvrir un seul. — Cette objection n'avait d'ailleurs guère de valeur; le sang putréfié hors du corps, très riche en bactéries, pouvait en effet être trop putréfié et par conséquent avoir perdu de sa virulence, et d'autre part, le sang récemment tiré de la veine peu putride et pauvre en infusoires devenait virulent par la multiplication de ces infusoires et le développement de la putréfaction. M. Onimus déclarait néanmoins adopter la théorie de MM. Leplat et Jaillard et considérer les bactéries comme privées de toute toxicité et n'ayant rien à faire avec elle. Pour le prouver, il invoquait des expériences originales. 11 disait avoir placé une poche de papier à dialyse, remplie de sang de bœuf, dans un bain d'eau distillée et avoir chauffé le tout. Au bout de quatorze heures l'eau était devenue lactescente et fourmillait de bactéries identiques à celles que contenait le sang. L'injection de quelques gouttes de cette eau sous la peau d'un lapin resta cepen-
(I) Onimus, Bulletin de l'Académie de médecine, 1873, il m»rs. —Contribution à l'étude de la septicémie ; (Gazette Hebdomadaire, 1873, 2c série, t. X, (). 26.)
dant inoffensive ; tandis que l'injection du sang contenu dans la poche se montra éminemment toxique.
Ces expériences plusieurs fois répétées, quelquefois même avec du sang de lapins septicémies eurent chaque fois les mêmes résultats. M. Onimus crut pouvoir en tirer les conclusions suivantes :
« i° Le viinis de l'infection putride n'est point un ferment organisé appartenant à la famille des vibrioniens;
2° Les organismes inférieurs n'ont par eux-mêmes aucune action toxique; ils semblent être le résultat et non la cause des altérations putrides ;
3° Le virus de l'infection putride n'est point une substance dialysable, ce qui permet de le rapprocher des substances albuminoïdes. y>
M. Onimus ne niait pas d'ailleurs les résultats des expériences de M. Davaine, il en contestait simplement l'explication et substituait aux ferments organisés invoqués par M. Davaine, des ferments albuminoïdes dont il admettait l'existence.
Pourtant M. Vulpian (1) convaincu par ses propres expériences de la réalité de la virulence progressive déclara qu'il fallait positivement accorder aux bactéries un rôle capital. « Quelle que soit l'idée qu'on se forme sur la nature de la substance active, dit-il, on ne peut pas refuser un rôle extrêmement important aux bactéries, aux vibrions et aux corpuscules immobiles ou mouvants (micrococci, microsphères, germes de bactéries et de vibrions) qu'on y trouve. Il paraît très vraisemblable que si ces corpuscules ne sont pas le contage même du sang infectieux, il est tout au moins nécessaire qu'ils s'y trouvent ou qu'ils naissent pour provoquer ou produire les altérations spéciales que subit soit ce liquide soit l'humeur qui imbibe tous les tissus animaux. » Puis il ajou-
(1) Vulpian, Bulletin de l'Académie de médecine, 1873, 1" avril, p. iOI.
tait à Tadresse des faits contradictoires opposés par M. Onimus : « Or ces corpuscules naissent et se multiplient plus ou moins facilement suivant les conditions qui leur sont offertes, et tels de ces corpuscules qui vivent et se multiplient dans un liquide organique deviendront inactifs et périront même dans un autre liquide. y>
M. Vulpian signala aussi la virulence du sang putréfié de chien et du sang de lapin mort de septicémie expérimentale; ce dernier étant beaucoup plus actif que le premier. Il soutint d'ailleurs que l'identité des caractères morphologiques des bactéries et des vibrions n'entraînait pas l'identité des propriétés physiologiques : d 11 est probable, dit-il (1), que ces différences, entre l'énergie irritative et infectieuse du sang altéré chez les lapins par septicémie expérimentale, et celle des liquides animaux putréfiés dans certaines autres conditions, expliquent en partie au moins les insuccès des expériences tentées en injectant divers liquides plus ou moins remplis de bactéries et de vibrions dans le tissu cellulaire des lapins et des cobayes... Quelle que soit la ressemblance apparente entre les vibrions, bactéries et autres corpuscules organisés d'un liquide putride, et ceux que l'on trouve 'dans le sang des lapins morts de septicémie expérimentale, ils peuvent être très différents en réalité, et rinsuccès des injections, faites sur des lapins avec un liquide chargé de ces corpuscules nés dans d'autres circonstances que celles où prennent naissance les corpuscules organisés des liquides infectieux, ne saurait prouver que les propriétés toxiques du sang seplicémique de ces lapins ne sont pas dues à la présence d'organismes inférieurs de cette sorte. » M. Vulpian ne considérait d'ailleurs pas la question comme définitivement résolue, mais il n'en proposait pas moins pour la
(1; Vulpian, Ibidem, p. 403.
septicémie exprimenlale du lapin le nom de bactériémie ou mycétémie (1).
Continuant la série de ses recherches M. Onimus adressait, toujours en 1873 (2), une seconde note à l'Académie. r4elle-ci contenait les conclusions d'une nouvelle série d'expériences, dans lesquelles M. Onimus avait cherché à détruire directement dans le sang les bactéries et les vibrions qui s'y trouvent, et à voir quelle en était la virulence. Il constata que :
1° La congélation du sang a pour effet d'y faire disparaître les bactéries et les vibrions, or l'injection de quelques gouttes de sang congelé détermine néanmoins, en vingt-quatre heures au plus la mort des lapins; ^
2° La coagulation par l'alcool ne détruit pas les vibrions, et cependant sur sept lapins inoculés, un seul a succombé ;
3° La coagulation par la chaleur semble établir une différence très marquée entre le sang septicémique provenant d'animaux morts de septicémie expérimentale et le sang putréfié ordinaire. Le sang putréfié ordinaire, chauffé à + 40% détermine la mort en vingt ou trente secondes ; le sang septicémique chauffé à + 40% qui, dans les conditions ordinaires, a une virulence extrême, ne produit aucun accident.
M. Onimus concluait que « un sang virulent conserve sa virulence malgré la disparition des organismes vivants, et que d'un autre côté un sang peut n'avoir aucune influence toxique malgré la présence de ces organismes. y>
Or la découverte faite par M. Pasteur de la double forme que peut revêtir le vibrion septique était là pour répondre à M. Onimus et expliquer toutes ses expériences. Il est clair en effet qu'aucun des traitements
(1) Vulpian, Ibidem, p. 420.
(2) Onimus, Bulletin de l'Académie de médecine, 1873, 15 avril.
THÉOIIIE DES GERMES. 433
auxquels M. Onimus avait soumis le sang septique n'avait pu détruire les corpuscules germes ou en empêcher Taccès. Mais les applications et les conséquences de cette découverte ne furent alors comprises par personne.
L'Académie avait renvoyé la première note de M. Onimus à une commission dont M. Davaine fut le rapporteur. Dans son rapport M. Davaine (1873) (1) se borna à soutenir que M. Onimus n'aurait été en droit de tirer de ses expériences les conclusions qu'il affirmait, que s'il avait préalablement prouvé que les vibrioniens contenus dans le papier à dialyse étaient les mômes que ceux qui se trouvaient dans l'eau extérieure au papier. Or l'identité morphologique n'a pas pour conséquence l'identité d'espèce. « Quant aux vibrioniens en particulier, l'expérimentation a prouvé que des espèces différentes ont les mêmes caractères morphologiques y>. M. Davaine avait vu en effet « des vibrioniens semblables en tous points et développés dans des liquides dénature différente périr en très peu de temps par leur transposition de l'un de ces liquides dans l'autre. » M. Davaine ne répondit pas d'ailleurs à la seconde note de M. Onimus.
M. Pasteur (2), invité par M. Bouillaud à prendre la parole, se rangea à l'opinion de M. Davaine. Il prit pour exemple le ferment lactique et le ferment butyrique, qui ressemblent à s'y méprendre, le premier au mycoderma aceti, le second aux vibrions des infusions exposées à l'air; cependant les premiers sont aérobies et les seconds sont anaérobies : c'est-à-dire que les uns et les autres malgré leur identité de forme ont des conditions d'existence et des fonctions absolument distinctes.
XIII. — Expérience du bistournage. — Au surplus, les preuves s'accumulaient à l'appui de la doctrine des germes. Dans le but de transporter dans la pathologie
(1) Davaine, Bulletin de rAcadémie de médecine, 1873, 22 avril, p. 466-iG9.
(2) Pasteur, Bulletin de l'Académie de médecine, 1873, 22 avril, p. 475.
43i THÉORIE DES GERMES.
comparée les expériences de M. Pasteur sur la putréfaction, M. Chauveau pratiquait sa célèbre expérience du bistournage.
M. Pasteur, en 1863, avait eu grand soin de distinguer la gangrène et la putréfaction. La gangrène était, avait-il dit, la mort des tissus, les produits n'en étaient toxiques que s'ils se putréfiaient, mais cette putréfaction n'était nullement forcée.
Déjà M. Davaine avait pratiqué (1873) (1) quatre expériences confirmatives de cette théorie. Trois fois il avait inoculé à des lapins du sang exempt de bactéries provenant de malades atteints de gangrènes variées mais non putréfiées, trois fois il n'avait obtenu aucun effet. Une fois il avait inoculé du sang bactérifère provenant d'un malade atteint de gangrène pulmonaire et par conséquent putréfiée et la mort avait été foudroyante. Il était donc prouvé par là que seuls les produits gangreneux putréfiés septicémient le sang et cela en le peuplant des bactéries qu'ils renferment.
Les expériences de M. Chauveau, portées devant l'Académie par la voix de M. Bouley (1873) (2) furent inverses.
On sait que le bistournage consiste à rompre par torsion sous-cutanée le cordon spermatique; le testicule se trouve ainsi séparé de ses vaisseaux nourriciers et libre dans ses enveloppes qui le protègent contre l'action de l'air. Il se greffe sur la tunique vaginale ; mais la circulation supplémentaire qui s'établit à travers les adhérences est insuffisante, le testicule s'atrophie, se nécrobiose et disparaît. Tout est simple, les accidents sont nuls, parce que l'air ne peut intervenir et apporter sur l'organe condamné à mort ses germes de putréfaction.
(i) Davaine, Bulletin de rAcadémie de médecine, 1873, 28 janv. p. 130. (2) Bouley, Expériences de M. Chauveau ; (Bulletin de rAcadémie de médecine, 1873, 29 avril, p. 508 et 6 mai, p. 520.)
Telle est la théorie; M. Chauveau. entreprit d'en donner la preuve. Si la bénignité de lopération dépend de la nou-inlervention des germes putrides de Tair, les accidents doivent éclater lorsque ces germes pénétrent dans le sang. M. Chauveau injecta en conséquence, dans le système vasculaire d'un bélier, de la sérosité contenant des germes de putréfaction. Il attendit que la fièvre infectieuse, quelquefois mortelle, provoquée par cette in-f jection, fut éteinte. Il pratiqua alors le bistournage. Dans ces conditions, cette opération provoqua la putréfaction de l'organe qui recelait en lui des germes putrides.
Mais plusieurs objections pouvaient être faites, M. Chauveau les prévint toutes :
r Rien ne prouve quedans la sérosité injectée ce soient les germes qui agissent? Mais l'expérience, répétée avec de la sérosité soigneusement filtrée à travers des filtres spéciaux, c'est-à-dire privée de germes ou de vibrions, reste sans effet.
2° Rien ne prouve que ce ne soit pas la fièvre infectieuse elle-même qui cause la putréfaction de l'organe? Mais de deux béliers injectés avec la même sérosité et à la même dose, celui-là seul qui est bistourné voit survenir la putréfaction. Bien plus sur un même bélier, injecté de sérosité putride, si l'on bistourné le testicule gauche avant l'injection et le testicule droit après l'injection, le testicule droit seul se putréfie : preuve évidente et très ingénieusement fournie que c'est bien la pénétration des germes putrides dans l'organe qui en détermine la putréfaction, puisque celui des deux testicules, qui est séparé de la circulation générale avant l'injection, reste indifférent et résiste malgré l'infection de l'économie tout entière.
Il était donc clairement démontré que dans l'organisme tous les phénomènes de putréfaction n'ont d'autres fauteurs que les germes ou les vibrions ; par con-
tôO THÉORIE DES GERMES.
séquentque, dans la pyohémie comme dans la septicémie et toutes les autres maladies infectieuses qui sévissent sur les blessés, ces mêmes organismes sont le véritable poison.
En même temps enfin M. Bochefontaine (1873) (1) déclarait avoir répété les expériences de M. Onimus et avoir constaté que la congélation et la réfrigération intense n'avait aucune action destructive sur les bactéries et les vibrions.
En résumé de toute cette longue discussion sur la septicémie, plusieurs points importants s'étaient dégagés, qui étaient applicables à la pyohémie.
Si MM. Davaine et Bouley d'un côté, Béhier, MM. Liouville, Hayem et Vulpian de l'autre côté différaient sur des points de détail, au sujet des lésions cadavériques en particulier, ces savants expérimentateurs étaient en réalité d'accord sur le fait de la progression de la virulence et de la présence des microrganismes dans le sang septicémique. Tous aussi attribuaient la virulence à ces organismes, et l'on peut dire que la majorité des académiciens penchait vers cette opinion.
Les expériences de M. Onimus avaient été en partie réfutées par MM. Davaine et Vulpian. Quant aux expériences de la seconde note restée sans réponse, lors même que les corpuscules germes de vibrion septique n'en auraient pas expliqué les résultats, rien n'était moins catégoriquement démontré que la réelle disparition de tous les microrganismes dans les échantillons de sang essayés par M. Onimus; l'examen microscopique étant en ces matières absolument insuffisant.
Enfin pour confirmer les résultats déjà acquis, étaient venues les expériences de M. Davaine sur les produits
(1) Bochefontaine, De l'action du mélangée réfrigérant de glace et de sel marin sur la /ilalité des bactéries et des vibrions; (Bulletin de rÂcudémie de médecine, 1873, 6 mai, p. 512.)
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gangreneux putréfiés et non putréfiés et celles de M. Chauveau sur le bistournage.
Ainsi la conclusion généralement admise semblait être que dans la septicémie le principe toxique et actif est de nature organisée, est une bactérie; que la septicémie a une parenté voisine avec la putréfaction et qu'il s'agit dans celte maladie d'un travail analogue à celui de la fermentation putride. Cette conclusion était basée sur l'expérimentation; elle était reconnue comme seule capable d'expliquer la virulence progressive.
Personne ne méconnaîtra l'importance de ces faits au sujet de la pyohémie et en particulier des accidents généraux de cette maladie, accidents dont la nature infectieuse et septicémique est indubitable.
Malheureusement les expérimentateurs qui suivirent eurent trop de tendance à ne tenir aucun compte des faits antérieurement acquis et des travaux de leurs devanciers. Particulièrement en Allemagne, on voulut bien citer les expériences de M. Davaine, mais on feignit de ne pas en comprendre la portée, et l'on se plut à remettre en question les conclusions qui en découlaient. De là un chaos d'expériences sans guide ni contrôle et de théories plus ou moins bien assises. 11 r.embla un peu trop facile à tout le monde d'entreprendre des expériences sur ces délicates questions, et plusieurs n'hésitèrent pas à formuler des conclusions contradictoires, alors qu'ils auraient mieux fait de se méfier d'abord de leur propre capacité expérimentale.
XIV. — Expériences de Clément ij Thin^ Stricker et Bergmann. — En 1873, démenti et G. Thin (1) puis Stricker (2) firent encore une fois des expériences de
(1) Clementi et G. Thin, Untersuchungen uber die putride Infection ; (Wien med. Jahrb., 1873, Heft., III, S. 292.)
(2) Stricker, Uber die Vergiftung des Blutes durch die Producte^er FauU niss; (Ges82ll8chaftder Acrzte zu Wien, 1873, 13 mai.)
fillration et d'ébullition de liquides putrides et constatérent que ces liquides ne perdaient rien de leur toxicité; ils soutinrent aussi que le poison putride est dialysable.
Clementi fit môme à part (1873) (1) des recherches sur la présence des bactéries dans le sangsepticémique. Il conclut en déclarant douteuse la nature des éléments décrits par M. Vulpian dans ses expériences. Il s'adressa au procédé des cultures imaginé par M. Pasteur et n'obtint pas de régénération bactérienne efficace. Il en déduisit que la toxicité du sang septicémique n'est pas due à des infusoires. Toutes conclusions fondées sur des expériences dont les garanties d'exactitude étaient au moins problématiques : nous savons en effet à quoi nous en tenir sur la valeur des expériences de filtration et de traitements chimiques des liquides putrides : quant aux cultures de bactéries putrides dans lé liquide de Pasteur (urine neutre) nous verrons plus tard, M. Pasteur luimême ne pas les réussir dans les conditions ordinaires.
En revanche Bergmann (4873) (2) modifia ses premières affirmations sur la nature purement chimique des poisons septiques. Il fit des expériences avec des matières putréfiées de cinq à huit jours de date. Tout en attribuant encore^ à la sepsine un rôle toxique considérable, il reconnut qu'un liquide putride privé de bactéries par la filtration à travers de l'argile perd de son efficacité.
Il fit en outre congeler du sang putride et le porta ensuite à + 1° ou + 2^ Les premières parties liquides et privées de bactéries qui se dégagèrent n'eureut qu'une action septique passagère.
(1) Clementi, Experimentelle Untersuchungen iiber das Vorkommen von Bakterien im Kannichenblul bei Septikamie ; (Med. Centralblatt, 1873, t. II, nî 45. S. 705.)
(fi) Bergmann, Zur Lehre der putriden Intoxikation ; (Déniche Zeitschrift. fttr Chirurgie, 1873. B. I, n' 4, S. 373.)
Bergmann conclut que si la sepsine est seule efficace, elle se fixe aux bactéries qui lui doivent leur toxicité. C'était une véritable retraite et comme un hommage renrlu à la théorie des germes par l'inventeur de la sepsine lui-même.
XV. — Expériences de Samuel. — Samuel (1873) (1) consacrait en môme temps un important mémoire au rôle des microzoaires et cherchait à démêler dans la série des accidents septiques trois phases, auxquelles il faisait correspondre des infusoires spéciaux.
Il commença par déclarer que si l'on sait que la putréfaction est positivement effectuée par des organismes inférieurs, on ignore quelle est l'espèce de ces organismes qui est réellement efficace ou toxique; qu'au moins les expérimentateurs n'ont pas encore pu s'entendre pour le déterminer et le qualifier.
Puis il classa en trois catégories les effets des produits putrides sur l'organisme :
1° L'effet phlogogène, d'où naissent les inflammations;
2« L'effet septogène, d'où naissent les phénomènes putrides ou infectieux observés sur Torganisme vivant;
3° L'effet pyrogène, d'où naît la fièvre et la suppuration.
Samuel fit à ce sujet les observations suivantes sur une infusion de chair musculaire, disposée par couches de façon à être progressivement envahie par la putréfaction. — Après deux jours le microscope dévoila une quantité de bactéries, particulièrement des bacteriums termo; mais en hiver, même au bout de 7 jours, le liquide ne possédait encore aucune puissance septique et ne développait qu'une inflammation locale passagère.
(1) Samuel, Uber die Wirkung des Faulnissprocesses auf den lebenden Organismus; (Archivfur. experiin. Pathol. und Pliarin.,1873. B. I. n'. XXXVI, S. 317.)
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Toutefois si les muscles provenaient d'animaux septicémiques, la septicité était plus précoce. Au bout de 8 jours la septicité commençait, on trouvait alors, au lieu de bactéries mobiles, des spores enchaînées en forme de chapelets qui disparaissaient au bout de quatre ou six semaines, pour être remplacées par des filaments plus ou moins ondulés et bouclés (bacillus et vibrions).
Plus tard et c'est ce qui indiquait la fin de l'effet septo* gène, il n'y avait plus qu'une masse de spores et de détritus de bactéries. C'était au milieu de la phase septogène qu'une goutte de liquide putride inoculé provoquait une septicémie foudroyante. L'effet pyrogène coïncidait avec l'apparition de nouvelles bactéries brillantes et mobiles, plus grosses, plus larges et plus brillantes que le bacterium termo.
D'après Samuel les matières septiques ne jouiraient d'ailleurs que d'une faible puissance de pénétration à travers les tissus, le moindre obstacle serait pour elles infranchissable ; de là la rareté de la septicémie dans les suppurations anciennes où la membrane granuleuse épaisse et organisée constitue un véritable rempart. Au contraire l'anémie artérielle créerait des conditions favorables, en raison du mouvement endosmotique qu'elle suscite.
Samuel ne put cependant constater dans le sang septicémique aucune prolifération de bactéries. Jamais non plus il ne vit chez les septicémiques de foyers métaslatiques; il pensa cependant que la pyohémie est une forme de septicémie, compliquée d'embolies phlogogènes. ' Samuel n'était d'ailleurs pas exclusif; il admettait d'après les allures de l'infection septique trois poisons :
1° Un poison volatil qui est une combinaison de soufre et d'ammoniaque;
T Des microrganismes;
3* tJne substance dont les effets sont passagers et qui
n'est détruite ou éliminée ni par l'ébullition ni par la filtration .
En résumé ce qu'il nous importe le plus de constater est que Samuel avait reconnu la présence d'infusoires de différentes formes dans les liquides septiques et avait essayé de déterminer la spécificité de ces diflérentes formes. D'après lui, le bacterium termo serait phlogogène; les spores réunies en chapelets (qui étaient des bactéries sphériques peut-être, ou encore et plus probablement de ^ corpuscules germes de vibrions), et les vibrions produiraient les effets septogènes; les bactéries innommées plus grosses et plus brillantes que le bacterium termo seraient plus spécialement pyrogènes.
XVI. — Expériences de Wolf et de Kussner. — Encore en 1873, Max Wolf, (1) fit des filtrations à l'aide de la machine pneumatique et essaya aussi la méthode de congélation de Bergmann, pour débarrasser de bactéries les liquides putrides. Il ne réussit jamais à obtenir un liquide entièrement pur.
Sur 6 lapins, il fit des injections sous-cutanées avec le résidu de la filtration d'un liquide de Pasteur; tous les 6 périrent, et tous avec des suppurations locales.
Sur 6 autres lapins injectés avec la partie filtrée du même liquide, 5 périrent, 4 avec un foyer de suppuration.
De plus 6 injections faites avec du sang or du pus putride furent suivies de mort rapide.
Max Wolf crut pouvoir conclure qu'il n'existe que des différences de degré entre l'activité toxique de la solution filtrée et celle de la solution non filtrée.
Sur les cochons d'Inde 46 expériences sur 37 animaux donnèrent pour résultats : 42 injectés avec du sang septique : 11 morts; 13 injectés avec le résidu concentré d'une solution de Pasteur, 3 morts; 6 injectés avec la
(I) Max Woir, Uljcr Pilzinjektioucn; (Alca. Centialblatt, i873. H. XI. no 8 S. iU'idO. — Pilzinjcctioncn; (Ibidem 1873 n^ 32. S. 497.)