PLUTARQUE
Plutarque est foncièrement grec par la naissance et le caractère. Mais la lecture et les voyages l'ont mis en contact avec l'Orient. Le Dieu de Plutarque sera donc fini, mais conçu de façon très haute. Les autres doctrines sont dans le même rapport d'opposition ou dans un rapport plus opposé encore avec l'Infinité. Nous allons l'établir en étudiant successivement la vie, le caractère et les idées maîtresses de Plutarque, ses opinions sur Dieu, les Principes intermédiaires — Ame du monde, Ame mauvaise. Matière — et l'activité Morale.
Vie, caractère, idées maîtresses. — Plutarque naît à Chéronée vers 48 après J.-C. (i). Il appartenait à une
(i) Ed. Zeller. m 2. 177, 2.
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ancienne famille « de pure race hellénique (i) » et qui possédait là d'importantes propriétés « Vieille famille et vieux domaine, écrit M. Croiset, foyer tout peuplé de traditions, maison de forte et intelligente bourgeoisie, de mœurs simples et antiques, pleine de religion et de patriotisme. » L'enfance de Plutarque s'y écoula auprès de son grand-père Lamprias, « vieillard spirituel et conteur », de son père Nicarque « homme droit et sensé », et à côté de ses frères Lamprias et Timon. Puis Plutarque voyagea. Mais il rentra de bonne heure à Chéronée, que la gloire ne lui fit pas abandonner. « Il lui parut, comme il l'a dit lui-même, qu'étant né dans une petite ville, il la rendrait plus petite encore s'il la quittait. » Plutarque vieillit ainsi paisiblement au milieu de sa famille, de ses livres et des nombreux amis qui venaient l'y voir. « 11 se rendait quelquefois à Athènes, souvent à Delphes où l'appelaient ses fonctions sacerdotales, de temps en temps aussi aux eaux chaudes des Thermopyles ou d'Aedepsos en Eubée. » — Cette vie reflétait le caractère du philosophe. Personne plus que Plutarque n'aimait la société. « Tout le temps qu'il ne passait pas à lire ou à écrire, il le donnait, autant que possible, à la conversation. Ses Propos de table sont des notes de causerie quotidienne, qu'il a prises toute sa vie. » L'amour de la paix le tient, il est vrai, à l'écart de la vie publique. Pourtant « il accepta de l'estime de ses concitoyens... les modestes fonctions d'agoranome et d'archonte éponyme. » — La morale de Plutarque vise au
(i) A. et M. Croiset. Manuel d'hist. de la litt. grecq. ch. x.icvin, p. ySo et seqq., d'où les détails et les citations qui suivent sont tirés.
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développement de la sociabilité. « Ses Préceptes surle mariage, ses écrits sur l'Affectioji fraternelle, sur le Grand Nombre des amis... forment ensemble une sorte de cours pratique de morale domestique et sociale, dans lequel domine la même modération active. » — Le philosophe enfin est grec par ses attaches profondes. Son maître fut le platonicien Ammonios (i). Il relit, il étudie, il commente Platon (2); il y retrouve ses propres opinions et celles d'autrui (3) ; l'éloge de Platon se rencontre à chaque instant sous sa plume. « Quand on attribue à Apollon la naissance de Platon, personne, à mon sens, ne peut y trouver rien qui soit indigne du dieu (4) » ; il multiplie, au contraire, les attaques contre les Epicuriens et les Stoïciens, dont les doctrines morales ou les théories physiques lui paraissent en opposition directe avec l'idéalisme platonicien (5).
Cependant Plutarque partage aussi les préférences de son temps pour les choses et les idées judéo-orientales. — D'abord il voyage. Alexandrie en particulier reçoit sa visite (6). De plus, Ammonios était égyptien (7), et paraît en outre avoir cultivé la philosophie néopythagoricienne. Son disciple reconnaît en tous cas que le maître « unissait avec prédilection la philosophie et les mathématiques (8) » et place volontiers dans sa bouche l'exposé de ses propres
(1) De E., 2.
(2) Cf. Quaest. platon.. De anim. procréât.
(3) De an. procr., 23 et Tint., "ij A.
(4) Quaest. conviv., VIII, i, 2 (Bernad. IV". Wyttenbach. 717 D).
(5) Adv. Colot.: Non poss. suav. viv.; Rep. stoïc; Notit. comm.
(6) Quaest. conviv., V, 5, i.
(7) EuNAP. Vit. Sophist.
(8) De E., 17 (B., IIIi'?. W., Sgi E).
opinions néopythagoriciennes (i). Plutarque connaît aussi, cite, et interprète les Egyptiens (2), les Perses (3), les Chaldéens (4), les Juifs et les Syriens (5) ; il compose un traité entier sur le mythe égyptien d'Isis et d'Osiris. — Sa méthode et quelques-unes de ses idées maîtresses sont aussi celles de son temps. Sa méthode est un large éclectisme vis-à-vis de tous les philosophes qui l'ont précédé, de Platon, comme nous l'avons dit, d'Aristote, qu'il passe sous silence, mais dont les termes et les doctrines reviennent constamment sous sa plume, des Stoïciens qu'il combat, mais dont la « tension » de la volonté et le cosmopolitisme inspirent sa morale, de Pythagore surtout et de son école, auxquels il se réfère à chaque instant (6). — Plutarque, en outre, subordonne comme Philon la dialectique et la physique à la morale. « Quand le jugement est devenu sain, on s'attache à ce qui peut régler les mœurs (toTç tjÔoç tix-noiouai) (7). » Comme Philon encore, Plutarque croit la spéculation impuissante. Le traité Sur le Froid primitif finit ainsi : « Rapprochez, Favorinus, ces explications de celles qui ont été produites par les autres philosophes, et, s'il n'y a des deux côtés ni grande infériorité ni grande supériorité, envoyez promener toutes ces opinions {-/j^ipti^ sa riç oô^aç). Suspendre son jugement en matières douteuses est plus philosophique que suivre
(i) Ibid.
(2) De fs.. 49.
(3) Ibid., 46-47.
(4) Ibid., 48.
(5) Rep. stoïc, 38.
(6) De Is., 25, 3o, 48, yS. De an. procr., 12, 2 ; 14, i ; 17, i.
(7) De prof, in virt., 7 (B., I, 190 *5. W., 79 A).
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telle ou telle opinion (xh èité^^eiv iv toÏç à8r,Xotç... cptXoaocpioxepov...) (i). » Le doute de Plutarque paraît même s'étendre aux questions théologiques. « Comme il est plus difficile de parler musique pour ceux qui ne sont pas musiciens, et guerre pour ceux qui n'entendent rien à la stratégie, ainsi les choses qui concernent les dieux et les démons nous échappent parce que nous sommes hommes (to tx ÔEÏa xal TOC Satadvta Trpâyaara 8ta(TX07r£"tv, àvOpwTtouç ovraç) (2). » Mais pour Plutarque comme pour Philon la croyance est la source de la vérité; le doute n'est destiné qu'à préparer la croyance. Un passage curieux relie d'abord celle-ci à l'évidence : « Qui donc ébranle les croyances et combat l'évidence? (xt'ç oùv... aà/Etai toTç £vapY£(Ttv ;) Ce sont ceux qui suppriment l'art divinatoire et qui prétendent que la Providence des dieux n'existe pas (3). — La philosophie, écrit ailleurs Plutarque, a pour but la théologie (4). » La théologie, en effet, nous donne Dieu et la paix avec Dieu. « Quelle félicité est le partage des hommes chéris des Dieux, grâce aux idées qu'ils ont de la Divinité ! Dieu, pour eux, est le guide des bons, le père des choses belles. Il ne peut ni faire ni éprouver rien de mal (5), etc. »
(i) De prim. frigid., 23 (B., V, 499 ". W. gSS B).
(2) De sera num., vind., 4 (B., III, 421 '5. W. 549 F).
(3) Adv. Colot., 27 (B., VI, 4659. W., ii23 A).
(4) Déf. orac, 2 (B., III, 708. W., 410 B.).
5) Non posse suav. viv., 22. (B., VI, 407 s. W., 1102 D).
Dieu. — Nous trouvons d'abord chez Plutarque ainsi que chez quelques Néopythagoriciens une conception très haute de Dieu. « Qu'est donc l'être véritable (o\»twç ov; ? C'est l'être éternel, inengendré et incorruptible, à qui le temps et ses changements sont étrangers (i). — Dieu est, voilà ce qu'il faut dire ; il n'est pas soumis au temps, mais il est l'éternité qui ne connaît ni mouvement, ni temps, ni révolution, ni avant, ni après, ni passé, ni futur, ni vieillesse. Unique, il remplit d'un unique maintenant l'éternité (elç «"ov àvl tS> vîiv rh àel ■KZTzX-qpcoy.z) (2). » Dieu est saint : « Phébus. c'est-à-dire pur et saint (xaOapov xal àyvôv), tel est le nom que les anciens lui ont donné ; aujourd'hui encore chez les Thessaliens, les prêtres qui, dans les jours néfastes, vivent isolés, sont dits phébonomiser (!po'.povo|jieï(79at) (3). » Dieu se suffit et n'a « besoin de rien » (à7roo(jo£Y|Ç). Il est le bien parfait (àyaôoç... wv xeAÉtoç) ; il a toutes les vertus (oùoEy-iaç àpsTTiç èvôeVïç èttiv) (4). C'est de lui que tout bien dérive : « Les gens de bien et amis de Dieu... proclament qu'il est leur guide et le père de
tout ce qui est beau (ttxvtwv akv Vjysawv àyaGtov, tîîxvtwv oà
-ar/jp xaÀôiv). Il ne peut ni faire ni éprouver le mal. Il est bon en effet (àyaOo; yip Ènx'.v) ; or l'Etre bon ne subit
îi) De E.. 19 (B., III, 22». W., 393 E).
(2) Ibid., 20 (B., III, 23 ". \V., 393 A).
(3) De E.. 20 (B., III, 23". W., 393 C).
(4) Def. orac, 24 (B., III, io3 2i. W., 423 D).
ni envie, ni crainte, ni colère, ni haine. Comme la chaleur ne peut refroidir, mais seulement échauffer, de même ce qui est bon ne peut nuire (ours yàp eep[xou to «fu^^tv, oJXx tô Oepjjia^vetv, &rne.p oû5 ' àyaôoù to ôXaTrre'.v) (l). » Dieu est la Providence qui a tout fait pour le mieux : « Il existe une Providence suprême et première (ectiv o5v Trpôvota, vj (xlv àvcùTâTu) xal TrpcoTïj), c'est l'Intelligence ou la Volonté divine, bienfaitrice universelle (stJspyÉTtç xTrâvTwv"), par qui chacune des choses divines a été d'abord disposée avec une perfection et une beautés merveilleuses (apiari te xal xx^Xtara x£x<J(T[jLTf)Tai) (2). » Les statues et les mythes ne peuvent donner l'idée exacte de ce Dieu : « Les superstitieux... sur la foi de ceux qui fabriquent les statues en bronze, en pierre et en cire, pensent que les dieux ont des corps semblables aux nôtres, et c'est comme tels qu'ils les façonnent, les ornent et les adorent (3). » La superstition est une impiété aussi grande que l'athéisme. « Je m'étonne, écrit Plutarque, qu'on traite l'athéisme d'impiété et qu'on n'en dise pas autant de la superstition (4). — Tout ce que l'on dit et chante dans les fables (u,ù6otç) et dans les hymnes (uavo-.?), les rapts commis par les Dieux,, leur vie errante, leurs retraites, leurs fuites, leurs servitudes, tout doit être attribué, non aux Dieux, mais aux Démons (où Oewv e'taiv... 7:a6YjaaTa) (5). » Les Stoïciens, il est vrai, interprétaient ces mythes. Les dieux pour eux n'étaient rien que les éléments naturels. Mais cette assimi-
(i) Non posse suav. viv., etc.. 22 (B., VI, 407 9. \V., 1102 D).
(2) De fato, 9 (B., III, 478 ^9. \V., 572 F).
(3) De superst., 6 (B., I, 410'». W., 167 D).
(4) De superst., 10 (B., I, 416'*. W., 170 E).
(5) De def. orac, i5 (B., III, 89". W., 417 E).
lation et cette interprétation rabaissent encore la Divinité. « Chr}'sippe et Cléanthe ayant rempli en quelque sorte d'une foule de divinités le ciel, la terre, l'air, la mer^ n'ont regardé comme incorruptible et éternel que le seul Jupiter : en lui tous les autres se résorbent. De cette façon, Jupiter a pour rôle de détruire, ce qui n'est pas plus convenable (y-v] iTrtstxéTTepov) que d'être détruit (i). » En résumé. Dieu est un, simple et éternel, intelligent, bon et pur.
Cette haute notion ne conduit pourtant pas une seule fois jusqu'à l'Infinité. — Nous lisons il est vrai dans le traité Su?- Isis et Osiris que « le premier Dieu voit et n'est pas vu (Jîxszt [riXéueiv ix-q ^XeTTOiJ-svov, o tco TrpioTco ôsw cufApépTjxev) (2). » Mais ceci veut dire que les choses sensibles ne peuvent donner l'image exacte de la Divinité, et non que Dieu est ineffable en soi. — Plutarque écrit aussi que « Dieu fait le bien comme la chaleur réchauffe. » La comparaison paraît en elle-même émanatiste et infînitiste. •Philon et Plotin qui professent l'Infinité divine et quelquefois l'émanatisme, la reprennent (3;. Mais d'abord la comparaison est originairement stoïcienne (4) et c'est aux Stoïciens que Plotin, Plutarque et Philon l'empruntent. Ensuite la signification que Philon et Plotin lui donnent est différente de celle qu'elle a chez Plutarque. En disant que Dieu produit comme le feu réchauffe et comme la
(1) Comm. nota., 3i (B., VI, 33i 3. W., 1075 A).
(2) De Is.. 75 (B., II, 549 '6. W., 38i B).
(3) Leg. alleg. I, 3 (I, 62 'û) et Enn. V, 1, 6 (II, 168-6); IV, 3, lo-
(4) DiOG. VII, lOi : w; 7«? ï^itv ôépjxoû TÔ ûepptaîvêiv, où to 'J'ùy.s'.v, ci/To x«t à.yafia'i To wcpeXsïv, où to ji/.otiTTeiv,
neige refroidit, les uns entendent exprimer la puissance et la perfection de l'activité divine ; Plutarque, au contraire, v€ut dire simplement que Dieu ne peut pas plus faire le mal que le feu ne peut refroidir. La comparaison était là philosophique et profonde ; elle est ici banale. — Une multitude de textes attestent enfin le caractère personnel de la Divinité chez Plutarque. On peut déjà rappeler la plupart de ceux que nous avons déjà cités. La comparaison, à laquelle nous venons de refuser tout caractère infinitiste, est précédée des deux expressions « guide des bons » et « père des choses belles. » Ailleurs « la grandeur et la suffisance doivent marquer l'ouvrage (epyou) des dieux (i). » Dieu est « le premier chef (àp/ovra upcorov). le guide, l'Intelligence, la Raison de l'univers, ce que les hommes appellent maître souverain et père (xupioç àitàvTwv xx\ Trax/ip) (2). » La félicité de Dieu réside dans « la science et la sagesse (£7r'.i7T-/'j;jL-/| xal cppovr,i7et) (3). — Ce n'est pas par la durée de son existence que Dieu est heureux, mais par la vertu qui est en lui (àXXà ty,ç àperriç tw àp/ovTt) (4). » En un mot, Dieu possède les attributs les plus élevés, mais ces attributs sont moraux et lui composent une personnalité distincte.
(i) De def. orac, 8 (B., III, 79 '3. W., 413 F).
(2) Ibid., 29 (B., III, 109 2\ W., 425 F),
(3) De Is., I (B., II, 470 11. W., 35 1 D).
(4) Ad princip. inerudit., 3 (B., V, iS», W., 781 A).
Principes intermédiaires. — La représentation semble d'abord infinitiste. Le monde ne serait pas séparé de Dieu et la raison divine serait entrée elle-même dans le devenir. La mythologie égyptienne raconte que Jupiter étant né les deux jambes collées l'une à l'autre, il lui était impossible de marcher. La honte l'obligeait à vivre dans la solitude. Mais Isis fendit et sépara ces parties, et la marche lui devint facile. Plutarque ajoute alors : « Cette fable nous donne à entendre que l'Intelligence et la Raison divine (ô Tou ôeou vouç xal Xdyoç) étaient reléguées dans (un endroit) invisible et impénétrable, mais furent déterminées à produire par le mouvement (èv tw àopâTw xal àoavs^ Be3t,xo)ç, elç yéveçtv Otto x-.vr^TCtoç 7rpof,X6£) (l). » — L'Ame du monde serait aussi une partie de Dieu : « Le principe, la puissance (Sûvatxiç) de celui qui a engendré demeure infuse (èyxÉxpaTat) dans celui qui est engendré ; elle en constitue la nature (ffuvé/ei T/jv cpufftv) ; celle-ci devient lambeau et portion de ce qui l'a produite (à7:ô(î7ra(Taa xal aôp'.ov xoiï TsxvwsavTOç) (2). » Un peu plus loin Plutarque ajoute expressément : « L'âme, qui participe de l'Intelligence, de la Raison et de l'Harmonie, n'est pas seulement l'ouvrage de Dieu, elle en est une partie (oùx êpyov... aôvov, àXXà xal i^époç) ; elle n'a pas seulement été faite par lui, mais elle sort de lui et vient
(i) De is., 62 (B., II, 5376. \\\, 376 C).
(2) Plat, quaest., II, i (B., VI, i23««, W., looi A),
de lui (oùo ' ûx ' auTou, àXX ' ài: ' aùroù xx\ è^ aÛToG yéyovsv) (l). » — Enfin les Idées, les Nombres, les Raisons séminales perdent quelquefois chez Plutarque comme chez certains Néopythagoriciens la réalité objective que Platon et les Stoïciens leur avaient laissée. « (La matière) désire naturellement le Bien premier et souverain ;... elle s'offre à lui pour qu'il y engendre et qu'il y sème ses émanations et ses images [izoLpiyouGX ysvvav âxe^vco xal xaTXCTTSt'pe'.v elç éaoTVjv aTtoppoàç xal ôuot(5T-/]T5cç) (2). — De l'Etre intelligible la substance sensible et corporelle exprime et reçoit les images, les Raisons, les Idées, les ressemblances (à7r' aÙToù, se. Toù ayaOoO, 10 alffOrjTov xal (joj[/.aTtxov e'txôva; £X[ji.àTT£Tat , xal lô'fouç, xal e'i^Sy, xal ôao'.OTrjxa; àvaXaajBâvet) : telles dans une cire les empreintes (3)... » — Dieu absorberait donc plus ou moins le monde et la conception de Plutarque serait infinitiste.
L'on sait pourtant qu'il n'en est rien. — Les Raisons d'abord, les Idées, etc., sont par ailleurs des démons distincts de Dieu et entre eux. « 11 est mieux d'attribuer ce qui se raconte sur Typhon, Isis et Osiris... aux démons puissants (Batixovwv [X£yà>Lcov), que Platon, Pythagore, etc., déclarent avoir été plus puissants (èppwjjLevesTÉpo'jç) que les hommes... Ils participent de l'âme et du corps... De même que chez les hommes, il y a chez les démons différentes vertus et différents vices (àpeTY,? Stacpopal xal xax^a;) (4). — Dans l'air qui nous entoure, il y a des
(i) Ibid., II, 2 (B., VI, 1249. W., looi C).
(2) De Is., 53 (B., II, 52724. w., 872 F).
(3) Ibid., 54 (B., II, 528 >o. W., 373 A).
(4) De Is., 25 ; passim.
natures puissantes et fortes, moroses et sombres (Suffxpdirouç ùl xai ffxuOpwTraç) ; elles ne font pas de mal aux hommes lorsqu'on leur offre certains sacrifices. Mais il existe aussi, suivant Hésiode, des démons utiles et bons (/pTjUToùç... xx\ àyaôoûç). Ils protègent les hommes... Intermédiaires entre ceux-ci et les Dieux, ils portent aux Dieux les vœux et les supplications des humains, et rapportent à ces derniers les oracles, les dons et les biens (i). » — L'Ame du monde ensuite est créée chez Plutarque comme dans le Timée (2). — Le dualisme si net et si particulier auquel Plutarque s'arrête tranche enfin la question. Dieu, en effet, est l'Etre parfait et le mal ne peut en procéder. Cependant le mal existe et Plutarque moins que personne ne songe à le nier. Le philosophe s'en tire alors en opposant à. l'Etre parfait : i^une Ame mauvaise, 2^ une Matière positive. Nous devons insister sur les deux points.
Le traité Sur Isis et Osi'j'is contient un premier aperçu sur la doctrine de l'Ame mauvaise. « Ce n'est pas dans des corps inanimés que les principes de l'univers doivent être placés, comme Démocrite et Epicure (l'ont voulu) ; il ne faut pas non plus supposer un démiurge d'une matière sans qualités (où't' aTtotou 8-ri;j.'.oupyov uXt)?), une raison unique et une seule providence (sva Xoyov xal a^av Trpovo'.av), ainsi que les Stoïciens le supposent, qui envelopperait et dominerait toutes choses. Il est impossible en effet que rien soit mauvais, si Dieu est l'auteur de tout, et que quelque chose soit bon, si Dieu n'est l'auteur de
(i) De Is., 26. Cf. De gen. Socr., 22, où « le nom véritable de l'âme est démon. »
(2) Cf. tout le traité De animae procreatione in Timaeo.
rien (àouvaTOV yàp Tj cpXaupov ÔTtoùv, ottou xàvTcov, Yj yp'qrsTov, otcou a-/iû£voç 6 Geoç atT'.oç)--- Aussi l'univers ne flotte-t-il pas au hasard, dans le vide, sans raison, sans intelligence, sans gouvernail ; ce n'est pas non plus un maître unique qui le dirige;... la plus grande partie en est faite de bien et de mal (■koUx y.7.1 a£;j.iY;x£va xaxot; xal àyaO©"?;)... Ce n'est pas un sommelier unique qui puisant les choses comme des boissons dans deux récipients, les combinerait et nous les verserait à la manière d'un marchand. Non. Il existe deux principes contraires {x-ko oueiv ÈvavTicov àp/wv), deux puissances opposées (oudv àvrtTrâXojv Suvà^uisoiv), dont l'une va à droite et en ligne directe, tandis que. l'autre tire en sens contraire et en ligne brisée. De là ce mélange, qui caractérise la vie et l'univers (D... » — On pourrait croire il est vrai que ce principe mauvais est simplement la matière. Le dualisme de Plutarque pour être aussi réel ne serait ni plus accentué ni plus original que celui de Platon. Mais il n'en est rien. L'Ame mauvaise est un principe positif comme le Mal même et distinct de la matière. Platon, remarque d'abord Plutarque, a posé aussi pour cause du mal, non la matière « dépourvue de toute qualité et de
{i) De Is., 45 (B., II, 51726. \V., 369 A). Cf. De def. orac, 35 (B., III, 117*. W., 428 F), où Plutarque rapproche l'Ame mauvaise et la Dyade et où l'on croirait d'ailleurs que cette Ame est la matière, quoiqu'il n'en soit rien (Cf. la suite de notre travail). « Des deux principes supérieurs, c'est-à-dire l'Unité et la Dyade indéterminée, celle-ci est l'élément de tout désordre et de toute confusion : l'infinité est son nom (tsv évàj zat tâî àypiarou o^ui.û'sj, r, //.sv oi/jtop^ioiï Tcà.rr.i 7rot- -/iio'j ouax x'A <xTu'^ixi, xrzîipix xsx/r/Taj). Mais l'unité qui termine et borne l'infinité... lui donne une forme et la rend ensuite apte à recevoir et à garder les dénominations des choses sensibles (/j <Ss roû îJOi fi/oii bpiÇoua'x /.«\ xaT«).a,t/.^àvouija rrji irtcipioeç..., é\'jfj.op'j>ov ■nxpiyi'zui^ /.xi T/j'v ino/j-é-iTii-j n:p\ t« KtîÇrjrà C-i^SL y.xTy.yiptU'H-j... brio^iévov /.où iiyàp.VJO'^). »
toute puissance (i) », mais « le principe moteur de la matière (r/jv xiv-/iTt>c7)v zr^ç uXtiç)..., sans ordre et sans raison, mais 7ion sans âme (oùx à']/u/ov)... âme contraire et réfractaire à l'Ame bonne (•|'u/;/iv àvavTt'av xal àvTtTrxXov r/, àyaOoupYw) (2). » De plus, « il est impossible qu'un principe sans qualité, inactif et indéterminé soit la cause du mal (3). — Des (deux principes) qui existent, ni le principe bon, ni celui qui est sans qualité n'a fourni l'essence du mal (twv y ' ovtwv où'ts to àyaôov oÙ't£ to (ZTTb'.ov £'.x(^ç Ittiv oÛTt'av xxxoù... 7rxpa5/£"tv), mais un principe intermédiaire entre la matière et Dieu (ttiv [j.£Ta|ù 7% uAy,ç xocl toO Oîoù TptTïiv àp/vjv) (4). — Le mage Zoroastre appelle l'un (sc, le principe bon) Oromase, et l'autre (se, le principe mauvais) Ahriman (5). — Le maître de tout bien est Osiris;... Typhon est la partie de l'Ame passionnée, titanesque, déraisonnable (6). — Les Pythagoriciens appellent le principe du bien l'Unité. Le principe du mal est la Dyade (tvjv ouàoa) (7). — Platon... pose... au moins deux Ames dont l'une fait le bien : l'autre est opposée à celle-ci et à ses bons effets (8). » — En troisième lieu, cette Ame mauvaise est celle qui deviendra l'Ame bonne ou Ame du monde, quand Dieu lui aura communiqué quelque chose de sa bonté. « Quand le Timée parle d'une nature mêlée à la nature indivisible et qui se partage dans les corps,...
(i) De an. procr., 6 (B., VI, 161 '^. W., 1014 F,.
(2) Ibid., 7 (B., VI, i63 '2. \v., ioi5 E).
(3) Ibid., 6 (B., VI, 161 '8. W., ioi5 A).
(4) /bid., 6 (B., VI, 1625. W., ioi5 B).
(5) De Is., 46 (B., II, 519 '2. W., 369 E).
(6) fbid., 40 (B., II, 523 '2. W., 371 A).
(7) fbid., 48 iB.. II, 522 5. W., 370 E).
(8) [bid., 48 (B., II, 522 13. W., 370 F).
11 s'agit de ce principe désordonné et indéterminé, mais tirant de soi son mouvement et mouvant à son tour (àX)à r/jv àraxTov xat àôpKTTOv, auTox^vTiTov 8k y-'A y.ivT,T'.x7)v kçiyr^'i). Platon l'appelle souvent nécessité (àvâyxYiv) ; mais les Lois le nomment ouvertement âme déréglée et malfaisante {^u/r(i araxTov.. .xa\ xxxoTro-.ov). Telle en effet était l'Ame naturellement (xxO' £3tuT-/jv). Mais l'intelligence, la raison, l'harmonie et la réflexion lui furent données en partage, afin qu'elle devînt l'Ame du monde (vou os... aerÉT/ev, Vva x6(jiAou ']/u/-^ •^h-r{z'-j.i) { 0. » — Jamais, enfin, le Principe bon ne triomphera entièrement du Principe mauvais. Celui-ci est éternel au même titre que l'autre : « (La Matière) se porte toujours vers le Principe meilleur ; elle le désire et elle le poursuit... Mais que l'élément mauvais (se, l'Ame mauvaise) disparaisse entièrement est chose impossible (àTToXÉdôai o£ T/jV c&7.'jXy,v TîavTaTtafftv àSùvarov). Une foule de points l'attache au Corps, une foule à l'iVme de l'univers. Le Principe bon est en lutte constante (àïl) avec lui (2). » — On voit comment Plutarque interprète Platon et le tire dans le sens dualiste et finiiiste. Sa théorie de la Matière le montre mieux encore.
L'auteur du Timée n'avait pas ôté toute réalité à la Matière. Cependant « la mère des choses » tendait à devenir aussi indéterminée que possible. Plutarque rompt entièrement avec cette manière de voir. Dieu est si bon et le monde si mauvais que cette malice a pour cause non seulement l'Ame mauvaise mais aussi la résistance effective de la Matière. « Ce n'est pas du néant que le monde
(i) De an. procr., 6 (B., VI, 160». W., 10 14 D). (2) De Is., 48-49 (B., II, 523 «. W., Syi A).
est sorti (où yxp èx tou y.v) ovtoç v] yévs.a'.i;), mais de ce qui n'était ni beau ni parfait... : tout n'était en effet que confusion (à/co7;jn'a) avant la naissance du monde. Or la confusion n'est l'absence ni de corps, ni de mouvement, ni d'âme (ày.oiai'a oà où/. aTcouy-xoç, oùo' àxtvY|TOç. où8 ' (i.<h<j-/oç) (l). Dieu n'a pas fait corps ce qui était incorporel, ni âme ce qui était inanimé. Comme le maître de musique et d'harmonie n'a pas à créer la voix et le mouvement, mais doit seulement assouplir l'une et régler l'autre ; ainsi Dieu n'a pas donné aux corps la propriété d'être tangibles et résistants, ni à l'âme celle d'imaginer et de mouvoir. Mais il a pris d'abord les deux principes, l'un quand il était obscur et ténébreux, l'autre quand il était plein de trouble et ne pensait pas. L'essentiel manquait donc à tous deux puisqu'ils étaient indéterminés. Dieu les ordonna, les embellit et les organisa... (21. — (Platon) laisse encore une troisième nature intermédiaire (entre l'Ame bonne et l'Ame mauvaise), qui n'est pas sans âme et sans raison, comme quelques-uns le croient (3). — Les éléments , suivant Platon, secouaient la Matière et celle-ci les secouait à son tour; les semblables se rapprochaient des semblables, et ils occupaient tantôt une place tantôt l'autre, avant que le monde soit formé par leur union. La Matière (uXy,ç) était donc alors dans l'état où se trouvent raisonnablement les choses dont Dieu est absent (4). » Ainsi l'on pouvait distinguer dans le Timée une matière première et une matière seconde et penser que Platon considérait la première seule
(\) De an. proc, 5 (B., VI, 159'". W., 1014 B).
(2) De an. procr., 5 (B., VI, iSg ^». W., 1014 B).
(3) De Is.. 48 (B., Il, 522 22. W., Syo F).
(4) De de/, orac, 'ij (B., VI, 121 3. W., 480 C).
comme éternelle. Or celle-ci était plutôt infinie. Plutarque, au contraire, entend le Timée non seulement à la lettre, mais en lui donnant le plus possible un sens dualiste et finitiste.
Dieu et l'activité Morale. — Les doctrines ascétiques de Plutarque donnent lieu à des conclusions plutôt opposées. Sans doute nous disons que la source du bonheur est en Dieu et dans la piété qui fait connaître Dieu. C?tte connaissance même est l'objet moins du raisonnement que de la divination. La divination à son tour suppose l'intervention d'agents surnaturels comme les démons ou naturels comme les exhalaisons de certaines cavernes, etc. Rien donc jusqu'ici ne distinguerait l'ascétisme de Plutarque et l'ascétisme néopythagoricien que nous avons tenu pour si peu important dans l'histoire de l'Infinité divine. Mais à côté de ces traits, d'autres reproduisent les plus remarquables que nous avons trouvés ou trouverons chez Philon et chez Plotin à propos de l'extase. La connaissance de Dieu est le don de Dieu. C'est une illumination soudaine, une extase, un contact de l'âme avec Dieu. L'extase se produit au milieu de l'agitation et de l'enthousiasme. L'âme est alors au comble de la félicité. Mais cette félicité est nécessairement passagère. Nous allons le mettre en lumière à l'aide de quelques textes.
Plutarque estime d'abord avec tout son temps que la
source du bonheur est en Dieu et dans la piété. « Quand l'âme estime et présume que Dieu est présent, les chagrins, les craintes, les soucis se dissipent. Son plaisir va jusqu'à l'ivresse ([/.é/pt aéô-riç). Ce ne sont plus que divertissements et que ris. Dans les débats amoureux, dit le poète,
Et la vieille et le vieux, que de sa verge d'or Vénus a réveillés, savent aimer encor (i);
mais dans les pompes religieuses et les sacrifices, ce n'est pas seulement le vieux et la vieille, le pauvre et l'isolé,
mais
La fille de moulin, à jambes de poteaux.
Faisant tourner la meule...,
les esclaves de la maison, les mercenaires qui tressaillent aussi de joie et d'allégresse (ùnh yr,ôouç xal ■/jxpit.oaÙYriç) (2). — Une troisième espèce d'hommes comprend ceux qui sont amis de Dieu. Quelle félicité est leur partage grâce à l'idée pure qu'ils ont de la Divinité (3) !» — La piété véritable se tient à égale distance de l'athéisme et de la superstition. Les doctrines de l'un sont « farouches (e-zipitoSet;) (4). » L'autre ne vaut pas mieux (oùSàv 'éXaTTov.. xaxdv) (5); elle est même pire, car elle jette celui qui en esi atteint dans des écarts déraisonnables (6). La piété véritable consiste dans une connaissance exacte de la Divinité et dans la pureté des mœurs : « C'est aspirer à la condition divine que
(i) Nous empruntons la traduction de ces vers à V. Bétolaud. Œuvres morales de Plutarque. IV, 577. Paris, 1870.
(2) Non posse siiav. riv., 21 (B., VI, 4056. W., iiai E).
(3) Ibid^., 22 (B., VI, 4079. W., 1102 D).
(4) De Is., 71. (B., Il, 545". W., 379 E).
(5) Ibid., II (B., II, 481 «2. W., 355 D). <6) De superst., 2.
d'aspirer à la vérité (fiv.ôzr^xoç oçtt^îç Ictiv tj ttjç vlrfizhi;), surtout à la vérité dont les Dieux sont l'objet..., initiation plus sainte que les mystères et que les sacerdoces (i). Isis^ c'est-à-dire la science iz■K^(rT■r^[x■r{) « par la modération constante du régime, l'abstinence de beaucoup de mets et des plaisirs amoureux, amortit en eux la fougue des passions et la sensualité. Ils sont exempts de mollesse et ils persistent dans une sainte adoration. Leur but est de connaître le Dieu premier, souverain, intelligent... (2). » — La connaissance de Dieu a d'abord des conditions intérieures, le silence des passions, le recueillement, etc^ « Les paroles des démons parviennent à tous ; mais seuls les entendent ceux dont l'âme est sans trouble et dans le calme (àOôpufîov.. xoct v/jv£[j(.ov), ceux que nous appelons hommes sacrés et divins (3). » Tel était précisément Socrate, avec qui le Dieu communiquait sans cesse (4). A ces conditions intérieures s'ajoutent des conditions extérieures, certaines exhalaisons et l'intervention de démons. « Des ministres existent auxquels Dieu confie ce soin. Ces. serviteurs et ces scribes sont les démons (Bat'txovaç) (5). — N'enlevons pas son caractère divin et raisonnable à la divination (tvjv 'j.xMZ'.y.-r^v). Donnons-lui pour matière (ûXtivj l'âme humaine ; mais le souffle de l'enthousiasme et l'exhalaison en sont l'instrument et l'archet (to 0' ÉvOouG'.asx'.xov- 7tv£U[j.x xal TTjv àva9ui/.tai7'.v, o'io-^ cipyavov Yj TrXvjxTpov). D'abord, en effet, la terre qui engendre ces exhalaisons, celui qui
(i) De Is., 2(B., II 472». W., 35 1 E).
(2) De Is., 2 (B., II, 472 >*. W., 35 1 F). •
(3) De gen. Socr:. 20 (B., III, 524 1». W., 589 D).
(4) Ibid.
(5) De def. orac, i3 (B., III, 872'. W., 417 A).
-donne à la terre ces mélanges et cette diversité, le soleil, sont pour nous comme pour nos pères des divinités. Viennent ensuite les démons (oat'jxovaç), sortes d'inspecteurs, d'intendants et de gardiens (i). » D'autres traits plus infinitistes complètent cette doctrine. La connaissance de Dieu est le don gratuit de Dieu. « L'homme ne peut rien recevoir de plus grand, la Divinité ne peut rien lui accorder de plus précieux que la vérité. Tout le reste, Dieu le donne aux hommes parce que ceux-ci en ont besoin ; mais la raison et la prudence lui appartiennent en propre et il veut bien les partager avec nous (2). » La vérité est communiquée d'une manière soudaine et immédiate. « L'âme ne
-délibère pas, mais Dieu lui parle directement La
faculté divinatoire est un courant, un souffle essentiellement divin et céleste (to Sa jxavTtxov psuaa xal irveùtjLa OeiôraTÔv €5X1 xa\ ôçicoxaTov). Elle se communique directement par l'air ou par quelque élément humide, et elle met l'âme dans un état insolite et étrange {^rfiy\ xa\ aTOTiov). Ce qu'elle est d'ailleurs essentiellement, il est difficile de le dire clairement (tiç r/jv tS'.ÔTYiTa /GcXeTtov e'tTreïv «îxopwç) (3). » Plutarque précise cependant quelquefois. La divination est un changement de tout l'être, une extase et un contact de l'âme avec Dieu. « La faculté de divination est comme ■une table rase (wTTrep yp7.ix<j.<xxzîQ^ stypacpov) ; elle est sans raison et indéterminée d'elle-même (àXoyov xa- àôptsTov i; aOroù). Ses affections et ses pressentiments se rattachent à l'imagination. C'est sans raisonnement (àduXXoyi'ffra);) qu'elle
(i) De def. orac, 48 (B., III, i38'. \V., 486 F).
{2) De Is., I (B., II, 471 s. W., 35i C).
<3) De def. orac, 40 (B., II, 126". W., 482 D).
saisit l'avenir, surtout quand elle se détache du présent. Une extase se produit (^idTXTai) qui demande un tempérament, des dispositions spéciales, un changement (de l'être). C'est ce que nous appelons enthousiasme (8v £v6ou(iia<ïaov xaXou[X£v) (i). — On imagine aisément que le principe supérieur conduise un esprit et une âme excellente en la touchant du dehors {ùm voO tou xpst'ffaovo; vouv xal «j/uy'?,; Oe'.OTÉpaç av àYxy=ij6ai OûoaOsv ècparToasvY^ç ) ; il la tOUChe alors naturellement à l'endroit par où une raison agit sur une autre raison, comme une lumière se réfléchit (fj •jtécpuxsv £TroLcp-/jV b X(iyo;, x. t. X.) (2). » — La divination s'accomplit aussi au milieu d'un mouvement violent. « Le Dieu agite l'âme. Celle-ci ne peut donc demeurer immobile et assise ([j-fi^l àxtVrjTov xx- xxôssTwuav). A l'instar d'une mer agitée, ses mouvements et ses passions la frappent (•J/oci-ouGav), l'enveloppent, la troublent (sTctTapiTTouaiv). Tels les corps qui tournent en tombant. Leur rotation n'est pas uniforme. La violence qu'ils subissent détermine un mouvement circulaire, tandis que leur pesanteur naturelle les porte en bas. De ces deux forces combinées résulte un tournoiement confus et irrégulier. Ainsi l'enthousiasme (£v6ou(ïia(ju.(5ç) paraît être le mélange de deux mouvements (a'/^tç.. x'.vY,5£ojv Suoïv), dont l'âme subit l'un, et dont l'autre lui est naturel... (3). » Cette agitation n'est pas douloureuse; au contraire l'âme est pleine d'allégresse pendant la divination. « Timarque (qui était descendu dans l'antre de Trophonius) reparut le matin tout joyeux (ixâXa (paiSp^ç).
(1) Ibid.
(2) De gen. Socrat., 20. (B.. III, 523 ». W., 589 B).
(3) De pyth. orac, 21 (B., III, 54*2. W., 404 E).
Voici ce qu'il nous raconta : Quand je fus descendu dans l'antre,., il me sembla que je recevais un coup sur la tête et que les jointures de mon crâne se séparant laissaient passer mon âme. Celle-ci joyeuse (àiaâvYi) s'élançait et se confondait avec un air transparent et pur. Il lui semblait respirer pour la première fois après une longue et pénible oppression. Elle s'étendait, elle devenait plus ample, comme la voile d'un navire qui se déploie. Au-dessus de ma tête... se fit entendre une voi.x charmante (Tjôsïav) (i). » L'extase enfin est un état passager. « La perception (yj.. vô-riTiç) de l'Etre intelligible, lumineux et saint brille comme un éclair (wuTrep àsTpaTrv]) ; elle ne touche l'âme et celle-ci ne peut la voir qu'une fois (xf, -fu/vi àira^ tzotï ôiyeTv xa\
TrpoTiSeïv 7:ap£(j/£) On franchit à l'aide de la raison toutes
les opinions confuses, on s'élance jusqu'à l'Etre premier, simple, et immatériel ; on touche directement (àTrXwç) à la vérité pure qui circule autour de lui ; on est en quelque sorte initié; l'on atteint le terme de la philosophie (2). »
Concluons. — Plutarque est foncièrement grec par la naissance et le caractère, mais la lecture et les vovages l'ont mis en contact avec son temps. — Le Dieu de Plutarque est conçu d'une manière très haute : il est un, simple, éternel, intelligent,puret bon. Mais ce Dieu n'est pas infini; il est au contraire personnel, ainsi que ses derniers attributs le prouvent. — Parfois aussi Dieu paraît entrer dans le devenir : l'Ame du monde, les Idées et les Nombres, l'âme humaine, les choses en général ne seraient plus qu'une partie de Dieu.
(1) De gen. Socr., 22 (B., III, 526». W., 590 B).
(2) De Js., 77 (B., II, 5533. \V., 382 D).
Mais en réalité les choses sont distinctes de Dieu, l'Ame a sa vie particulière, les Idées et les Nombres sont les Démons, surtout le devenir représenté par la Matière et l'Ame mauvaise constituent avec Dieu un dualisme irréductible. — Les traits principaux de l'ascétisme rappellent il est vrai Philon et annoncent Numénius ou Plotin ; mais •cet ascétisme ne suffit pas à marquer la doctrine de Plutarque au coin de l'Infinité. Plutarque dans l'histoire de cette notion représente surtout l'opposition mourante de l'esprit grec.