‹ L'infinité divine depuis Philon le Juif jusqu'à PlotinChapitre 14 sur 33 · VI, I · texte numérisé non relu

VI, I

(4) VI, I, 26 (II, 293 2î).

(5) Vî, I, 28 (II, 2967).

premières. On demandera si le Principe premier n'est pas un et tout. Mais comment? Sera-ce en étant chaque chose en particulier ? Tout alors devient semblable à tout et indiscernable. Sera-ce en étant tout à la fois ? Soit encore. Il est alors coexistant ou postérieur au tout, et il n'est plus principe. Que s'il est antérieur au tout, il est nécessairement autre que le tout(i). — Le Principe premier, enfin, n'est pas VA?ne universelle. Celle-ci, il est vrai, possède l'unité à un plus haut degré que les choses et elle donne l'unité aux choses. Cependant elle est multiple aussi bien qu'elle est une : ses facultés, en effet, sont diverses. « L'âme donc donne l'unité, mais elle la reçoit elle-même d'un autre principe (2). L'âme est, en outre, imparfaite. D'un côté, elle est profondément engagée dans les choses et subit de ce chef mille vicissitudes. Or il faut bien qu'il y ait quelque chose de tout à tait impassible : sinon tout s'en irait avec le temps (3). D'un autre côté, l'Ame ne se suffit point. On pense communément que, parvenue à sa plénitude, elle a engendré l'Intelligence. C'est l'Intelligence, au contraire, qui engendre l'Ame. L'une, en effet, est forme par rapport à l'autre, meilleure qu'elle et donc antérieure à elle (4).

Le Principe premier est au-dessus de l'Intelligence [n^h voO, £7t£X£iva voù). D'abord, comme nous l'avons déjà remarqué (5) , l'Intelligence enferme la dualité au moins idéale du sujet et de l'objet. Aux textes déjà cités on peut

(2) VI, 9, I (II, 5o8îO).

(5) Cf. supra, p. i63.

ajouter les suivants. « L'Intelligence est supérieure à l'Ame. Cependant elle n'est pas première, parce qu'elle n'est ni une ni simple. Or la simplicité est le propre de l'Un et du Principe universel (i). — 11 y a Intelligence, parce qu'il y a. multitude. Dès lors le Principe absolument simple, premier, universel sera au-dessus de l'Intelligence (ÈTOxetva V0Î3) : autrement il sera multitude (aùro 7rÂY,6oç li-zx'.) (2). — L'Intelligence existe parce qu'elle pense l'Etre et celui-ci étant pensé donne à l'Intelligence la Pensée et l'Existence. L'Intelligence a donc pour cause autre chose, qui est aussi la cause de l'Etre. Les deux choses ont un principe commun et différent d'elles (3). » La conclusion sera identique si l'on considère l'Intelligence non plus en elle-même mais dans son rapport avec la créature. Le Bien est notre fin souveraine ; or l'Intelligence ne paraît pas être aussi universellement désirée : « Tous n'aspirent pas à l'Intelligence, mais tous aspirent au Bien. Ceux qui ne possèdent pas l'Intelligence ne cherchent pas tous à l'acquérir; ceux qui la possèdent ne s'y arrêtent pas, mais cherchent encore le Bien. L'Intelligence est désirée à la suite d'un raisonnement ; le Bien l'est avant même que la raison s'exerce. Si la vie, l'existence, l'activité sont désirées, ce n'est pas en tant qu'elles participent de l'Intelligence, mais en tant qu'elles enferment le Bien, en viennent et y retournent (4). » L'Intelligence n'est donc que 1' « antichambre (iv Trp&Oûpoiç) (5) » d'un Principe supérieur.

(i) VI, 9, 5 (II, 51423).

(4) VI, 7, 20 (II, 45i2t).

— lôg —

L'Intelligence est par ailleurs identique à VEtre et à VEssence. « L'Intelligence est donc véritablement les êtres (ô vouç àpa xà ovxa ovtco;), de telle sorte que ceux-ci ne sont pas hors d'elle (où/... àXXoOt) quand elle les pense... L'Intelligence est la loi même de l'Etre (voy-oç.. tovî slvat). On a donc eu raison de dire : c'est une même chose que la Pensée et que l'Etre (tû yàp aùro voeTv èartv te xx\ slva-.) (l).. — Dans (les Idées), en effet, l'Essence n'est pas autre chose que l'Intelligence (r^ owl-j. oùx àXÀo x-. r, vo^ç) et l'Etre n'y est pas plus adventice que l'Intelligence (2). » Or le Principe premier est supérieur à l'Etre et à l'Essence : « L'Essence engendrée étant une forme (xtjç 8a Yevo;ji.£V7iç oùcrt'ocç e'iBouç oùVri;,..) il est nécessaire que l'Un n'ait pas de forme (àve^Seov). Mais s'il n"a pas de forme, // nest pas essence (oùx o'j'j(%). L'Essence, en effet, doit être quelque chose (d'individuel) et par suite de déterminé (xi ùv. xyjv oùdt'av elvai xoîixo 8s wpKîaévov). Or on ne peut concevoir l'Un de cette façon. Autrement il ne serait plus principe, mais seulement cette chose (particulière) qu'on dirait qu'il est (3). » Voilà pour l'Essence. Le même passage continue touchant l'Etre : « Si toutes choses sont dans ce qui est engendré, que peut-on dire qui sera dans le Principe premier? Comme il n'est aucune d'elles, il est au-dessus d'elles. Or celles-ci sont les êtres et l'Etre : il est donc au-dessus de l'Etre (ÈTTÉxetva àpx ovxoç) (4). — Il faut peut-être interpréter ainsi ce que les anciens ont dit de façon énigmatique,

(i) V, 9, 5 (II, 252-3). L'idée ne nous intéresse pas immédiatement ici. Mais on peut voir encore fbid., V, 9, 6 et VI, 2, 21 tout entiers.

(4) Ibid. (II, 212 «).

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savoir que Dieu est au-dessus de l'Essence {z-rzixz'.^x oùç^a;) : il l'est non seulement parce qu'il engendre l'Essence, mais parce qu'il n'obéit ni à l'Essence ni à lui-même. Son principe n'est pas l'Essence : c'est lui qui est le principe de l'Essence. Or il ne l'a pas faite pour lui-même, mais l'ayant faite il l'a laissée aller hors de lui : en effet, il n'a pas besoin de l'Etre , lui qui a fait l'être (oiSàv -cou slvai oeôixevoç) ( i). » Les anciens, dont Plotin parle ici, est le Platon de la République. Or nous avons déjà dit quelle portée il faut donner aux paroles de Platon, du moins à notre sens. Mais nous reviendrons bientôt sur ce point.

L'Intelligence est sous un troisième et dernier aspect identique à la Beauté. Or le Principe premier est « antérieur et supérieur au Beau (àp/aiÔT£pov..x3Ù Tayaôbv stvat xal TrpoTspov TO'jTou, se, Tou y.aXou) (2). » Toutes choses d'abord tendent au Bien par une nécessité naturelle « cpu<î£oj; àvày^vi (3) » : la notion du Beau n'est donnée qu'aux âmes déjà éveillées. Le Bien est doux, calme, plein de délices ; sa vue ne nous frappe jamais de stupeur, parce qu'il est toujours avec nous : le Beau, au contraire, agite l'âme, l'aiguillonne et mêle la peine au plaisir. Quand les hommes possèdent le Bien, ils ont atteint leur fin et se sentent satisfaits : tous ne croient pas que le Beau leur suffise; « ils pensent, en effet, que celui-ci existe pour lui et non pour eux (4). » Beaucoup sont contents sous la seule condition de paraître beaux et même s'ils ne le sont pas réellement : or il ne suffit pas de posséder l'apparence du Bien, on veut le

(i) VI, 8, 19 (II, 504 20).

(3) V, 5, 12 (II, 2i9«).

(4) Ibid. (II, 220 5).

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posséder réellement. Parfois enfin le Beau est opposé au Bien : l'un nous sépare de l'autre comme la femme aimée sépare (le fils) du père(i). Dieu est donc « au-dessus du Beau (ÈTréxeiva toutou) (2). »

Ineffabilité. — Dieu est donc supérieur à tout » ou

« l'Absolu » (TO auTapxeç èx iravTwv 'éçw idTtv) (3). « Il est le

Bien même (TâyaOdv) et non seulement bon (xal [/.vj àyaOôv) ; il ne peut donc rien avoir en lui, pas même la qualité d'être bon... Si donc il ne peut ni être bon ni n'être pas bon, il n'a rien (oùoàv l/st). Mais s'il n'a rien, il est seul et isolé de tout le reste ([j.6^0^ y.x\ Ipr^ixow twv aXXcov). Or si tout le reste est ou bon sans être le Bien ou n'est pas bon, le Bien ne possède rien de ce reste, et c'est par là même qu'il est le Bien (oùSàv 's/wv xw a-rjSev 'é/s'-v luT'. tô àyaOov). Si donc on lui attribue quoi que ce soit, l'essence, l'intelligence, la beauté, cette attribution lui ôte son caractère de Bien. Enlevons-lui donc toutes choses (TrâvTa... àcpeXojv), n'affirmons rien de lui, ne mentons pas en disant qu'il y a quelque chose en lui et laissons-le être simplement (eia^s To 'ésTtv)..., car la cause est supérieure à l'effet (4). »

(i) V, 5, 12 tout entier.

(4) V, 5, i3 (II, 221 7).

Le Principe premier n'a donc ni figure ni fornne (oûoà yyiV-^1 ^"^^^ M-°PT"'1 (0> ivétoEov) (2). Il n'est ni en mouvement ni en repos (où... xtveïxai oûo' eriT-rixev), car il n'a rien en quoi se mouvoir ou se reposer (3j . Il n'est pas un genre (oûoà yévoç) (4) : d'une part, on ne peut rien lui attribuer, ni âme, ni intelligence, ni quoi que ce soit; d'autre part, il ne peut être divisé en espèces, autrement on le détruirait (5). Le Principe premier n'est pas un Nombre, ni le nombre concret qui est une multiplicité, ni le nombre essentiel (oùB' 6 oùc.côoyjç àç-.Oaoç), où l'on peut distinguer encore l'Etre et la Pensée (6). Il est supérieur à la vertu •(àperfiç... ijieiÇova) : du moins sa vertu difFère-t-elle de ce que nous nommons ainsi, comme la maison intelligible diffère de la maison sensible (7) . — Non seulement le Principe premier est au-dessus de l'Intelligence : il n'a ni sentiment ni connaissance de lui-même (cpùctv oùx oudav èv alffOrjffs'. xat yvoJîet) (8). « Quelle connaissance, en effet, pourrait-il avoir de lui-même? Dira-t-il je suis? Mais il n'est pas. Dira-t-il je suis le Bien? Il s'attribuera encore l'Etre. Dira-t-il simplement le Bien ? Que s'ajoutera-t-il alors ? On ne peut, en effet, penser le Bien sans (dire qu') il est, sans l'affirmer de quelque chose... Si donc le fait de penser Je Bien est différent du Bien même, le Bien est antérieur -à ce fait ('É'jT'.v vjS-/) rb àyaOov Tzpo t^; voTjTeoj; aÙToG). Ou si le

(1) V, 5, II (II, 2l823).

(4) VI, 2, 9 (II, 3io«o).

(5) Ibid. (II, 3 10 20).

Bien est antérieur à la pensée et se suffit à lui-même pour être le Bien, il n'a pas besoin de la pensée qu'il est le Bien

( 'jcù'xapxEç ov aÛTw etç ayaOov oùSàv àv oiv-o Tr,ç voYjireoji; ttjç tteoI auTou). De toutes façons le Bien ne se pense ni en tant que Bien ni sous quelque rapport que ce soit(ij. — De même que le Principe premier est au-dessus de l'Intelligence, ainsi est-il au-dessus de la connaissance (jTiixetva yvco(j£ojç)(2). » D'un côté, en effet, toute pensée implique « ^identité et différence », c'est-à-dire multiplicité : or le Principe premier est simple (3). D'autre part, le Principe premier n'a besoin de rien : il n'a donc pas besoin de penser (Sedi^-evov^ oxsTztp oùBevôç, ouTtoç oùoà tou yivwcxs'.v) (4). « Il n'a pas le sentiment de lui-même, car il n'en a pas besoin (oùx alaOâv£Tat.,. où yàp 3ô"tTat) (5). » La pensée, en effet, n'est qu'un « secours (r;o7Î6s'.a) » accordé à des natures encore divines, mais inférieures. L'attribuer au Principe premier serait lerabaisser r6). Que devient alors la Providence? « Pour que la providence (irpôvo'.a) existe, il suffit que Dieu existe en luimême et que de lui viennent toutes choses (Trac ' où rà icâvraj. Mais ce qui se rapporte à lui, comment le connaîtrait-il, puisqu'il ne se connaît pas lui-même et qu'il demeure vénérable et immobile (-îev-vov ïsT-ql^ry.'.) ? Platon remarque au « sujet de l'Essence qu'elle pense mais qu'elle ne demeure pas vénérable et immobile. Par là, il veut dire sans doute que l'Essence pense, mais que ce qui ne pense

(i) VI, 7, 38 (II, 472'').

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