VII, 8, 12 (I
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est ceci ou cela. Nous n'en affirmons rien et nous ne lui donnons aucun nom (oùSà ovoaa)... Nous ne voulons nullement le comprendre : il serait risible, en effet, de chercher à comprendre cette nature incompréhensible (yeXotov yàp ^TjTecv £y.£t'v-/]v rrjv ocTiXerov cpùçtv ireptXafji.pâvEiv)... Mais nous autres hommes, dans nos doutes semblables aux douleurs de l'enfantement, nous ne savons comment l'appeler et nous essayons de nommer l'ineffable (Xéyoh-sv TOpl où pviTou) (i). — Pour connaître le Principe premier, il faut dépasser la science (ûttIc i-K<.<jx-f^ixr^v... Spaixetv).,. car il est ineffable et indescriptible (oùSà p-/|Tov oùot ypauTÔv) (2). — Il faut avoir de l'indulgence pour notre langage ; quand on parle de Dieu, la démonstration nécessite l'emploi de termes qu'une exactitude rigoureuse ne permettrait pas. Avec chacun d'eux on devra donc sous-entendre en quelque sorte (olov) (3). » — Cependant nous parlons et nous écrivons sur lui, sur sa nature et son origine. Nous disons, par exemple, qu'il est l'Un et le Bien. Mais « le nom même d'Un n'exprime que la négation de la pluralité (àpstv... Trpbç Tx TToAXâ). Aussi A-pollon était-il le nom par lequel les Pythagoriciens désignaient entre eux le Principe premier, or ce nom est la négation même de la pluralité. Mais si l'on attache un sens positif (Oéotç) au terme Un, ce nom et l'objet qu'il désigne deviennent alors plus obscurs que si on ne nommait rien du tout (4)... » Quant au Bien, le Principe premier ne l'est que d'une manière « transcendante (ÛTcspâyaôov) » « non pour lui-même, mais
(1) V, 5, 6 (II, 2l3i). Cf. V, 3, l3 (II, 196') : i/./iTîrî. t?, -Hrfida-.
(2) VI, 9, 4(11, 5i2 30).
(3; VI, 8, i3(II, 49622).
(4) V, 5, 6 (II, 2i3 2')-
pour les autres êtres qui peuvent participer de lui (i). » Nous imaginons aussi une sorte de chaos, nous y introduisons un principe organisateur, puis nous nous demandons d'où celui-ci vient et ce qu'il est. Mais ce sont questions absurdes. « Il faut retrancher de la notion ■divine toute idée de lieu,... ne le concevoir ni comme édifié en lui-même (èv aÙTw... [opuii-Évov), ni comme venu de quelque part,... mais penser que le lieu et tout le reste est postérieur à Dieu (2). » Qu'est-ce donc que Dieu ? « 11 faut abandonner le problème, se taire, et cesser toute recherche. Que chercher, en effet, quand on ne peut s'avancer au delà (sic oùSèv ex», 'é/oiv TrpoeXOe'îv) (3)? — N'imitons donc pas ces panégyristes ignorants qui rabaissent la gloire de ceux qu'ils louent en leur attribuant des qualités inférieures.... : n'attribuons à Dieu rien de ce qui est après lui et au-des30us de lui (4). » Si nous voulons parler de Dieu ou le concevoir, « écartons tout (Tpàvra àc&eç). » Quand ce sera fait, ne lui ajoutons rien, mais examinons plutôt « s'il n'y aurait pas encore quelque chose à écarter (xt ttw... à^fipYixaç). » C'est ainsi qu'on peut toucher le Principe premier (5).
(i) VI, 9, 6 (II, 5173).
(4) V, 5, i3 (II, 221 ").
<5) VI, 8, 21 (II, SoyS).
Le Dieu de Plotin ne serait-il donc, comme on l'a écrit, qu' « un néant d'existence (i)? » Le contraire est la pensée même de Plotin. Plus encore chez le philosophe des Ennéades que chez Philon le Juif et que chez les Néopythagoriciens où nous avons rencontré des traces de l'Infinité divine, celle-ci a sa raison dans la perfection surabondante de Dieu. — Beaucoup des textes déjà cités le laissent pressentir. D'autres textes les confirment. En voici deux, qui sont essentiels. « (Le Principe premier) est la puissance de toutes choses (Sûvaa-.ç ttxvtwv)... non dans le sens où la matière (yj jÀr,) est dite en puissance parce qu'elle reçoit et pâtit, mais dans le sens opposé parce que le Principe premier produit (tw ttouIv) (2). — C'est vers lui (se. Dieu) que les cités se tournent ainsi que la terre et le ciel entiers; c'est par lui et en lui qu'ils demeurent ; c'est de lui qu'ils tiennent l'existence ; les êtres véritables, l'Ame même et la Vie sont suspendus à lui et aboutissent à cette unité infinie parce qu'elle n'a pas de grandeur (3). » Ailleurs encore : « (Dieu; est une puissance inépuisable (à[XT^/avoç
oûvauLtç) (4). » Il est le plus COmpréhensif ((xavcorarov) (5),
(i) Ravaisson. Ess. sur la Métaphys. d'Aristote, II, 463.
(2) V, 3, i5 (II, 199').
(4) V, 3, i6 (II, 199").
(5) Cf. Ravaisson. Essai, etc. II, 466 : « Le Dieu des Ennéades... est... l'unité... nulle en compréhension. »
le plus absolu (^aÙTapxÉffraTov), le plus complet (àvevBeÉcTaxov ) des êtres (i), — L'Etre premier est parfait et la perfection suprême (téXs'.ov... xai TrâvTwv TsXeKiTaTov) (2). »
Bien plus. Nous avons relevé tout à l'heure les déterminations négatives à l'aide desquelles Plotin exprime sous ses aspects particuliers l'idée de l'Infinité. Or une recherche attentive permet de retrouver autant de déterminations positives et opposées qui expriment dans la pensée de Plotin les perfections particulières de la Perfection infinie. — Dieu, disait-on, est inconnaissable et inefl^able. 11 est cependant « le Roi des rois... et le Père des dieux (3) », « la cause de la cause (^4) », « la cause suprême (5) », « le convenable et l'opportun (6) », « l'acte premier (7) », « l'absolu (8) », « le principe de l'essence et de l'existence absolue (9) », « la racine de la raison (10) », etc. — Dieu n'est pas dans l'espace : mais « il est le dehors (to 'éçto), parce qu'il comprend toutes choses...; et il est aussi le dedans Ç-r\ zi<ioi}, parce qu'il est au fond de tout (11). » Dieu est au-dessus du temps : mais « le temps est l'image de son éternité (12). » Dieu est sans forme : mais il est « le principe de la forme (i3). » Il n'est pas le nombre : mais
(i) VI, 9, 6 (II, 5i6').
(3) V, 5, 3 (II, aïo-?).
(4) VI, 8, 18 (II, 5o3'9).
(5) Ibid. (Ibid. *o).
(6) Ibid. (Ibid. 28).
(7) Ibid. (II, 5043).
(9) Ibid. (II, 201 '9).
(10) VI, 8, i5 (11, 499").
(11) VI, 8, 18 (11, 5o2").
(i3) VI, 7, 32 (II, 464*).
« il produit le nombre (i). » — Il n'a besoin de rien et n'aime rien. Mais il est « l'aimable et l'amour même (2). » Il est au-dessus de la Beauté : mais il est aussi « la Beauté essentielle (to ovtojç) (3) » et « l'Idée sans forme (aaop'^ov elSoç) (4). » Dieu est au-dessus de l'Intelligence et ne pense pas. Cependant « il n'est pas en quelque sorte privé de sentiment (oùx... olov àvaiTOriTov) : toutes choses sont de lui, en lui, avec lui ; il a un discernement absolu de lui-même (TrâvTT, ûtaxp'.Ttxôv)... ; il a de lui-même une conception (y, xaTavÔT]?!; aùroù) qui implique conscience (cuvaicôVîffEt) et qui consiste dans un repos éternel, dans une pensée (vorjcet), mais différente de la pensée propre à l'Intelligence (5). « Si donc Dieu n'est pas devenu, s'il est éternel, si son action est pour ainsi dire une action vigilante (olov ÈypTjYopî'.;)..., si de plus cette action est une supraintellection éternelle (uTrepvo-rj'j'.ç àsl olin), Dieu est ce qu'il se fait par son action (6)... » — Dieu enfin ne veut pas et n'est pas libre. Cependant « Celui qui a fait libre l'Essence,.., et qu'on pourrait appeler l'auteur de la liberté (èXeuôepoTroiôv), de quoi pourrait-il être l'esclave (tcv. av ooiïXov v.-t\) ? Il est libre par son essence (to 8e t/j aûrou oùffi'a), ou plutôt l'Essence est libre par lui l'y). — Il est donc tout à fait maître de lui (xup-.oç... Tràvr-r, éauxoii), puisque son être ne dépend que de lui (8). — Quand vous aurez vu Celui
(i) V, I, 5 (II, 1672).
(2) VI, 8, i5 (II, 4982').
^6i VI, 8, 16 (II, 5oi »).
(8) VI, 8, i3(II, 495 "\
qui est infini (àoi-.cTTov)... regardez-le comme la Puissance universelle, vraiment maîtresse d'elle-même (aÛT-?|Ç ovtwç xupi'av) et qui est ce qu'elle veut (o OsXet) (i). »
(i) VI, 8, 9 (II, 490 20). Il est vrai que Piotin ajoute aussitôt : «jr/,v o\- iiûÇo-JU. tiarnoi toû BHîvj. — On peut voir maintenant jusqu'à quel point certains historiens se sont trompés sur la nature du Dieu de Piotin. L'infinité était, aux yeux du philosophe, le signe même de la perfection. Ceu.x-là, au contraire, l'ont prise pour l'imperfection même. Ainsi V. Cousin qui ne parait pas avoir lu les textes : « Dieu n'est plus une pensée que la pensée conçoive et adore; c'est une unité qui s'ignore et qui nous est incompréhensible, une abstraction indéfinissable, innommable, un pur néant.» (Hist. gén. de la philos., p. 169.) — Ainsi Ravaisson, qui s'était pénétré trop profondément d'Aristote et du génie grec, pour avoir pu comprendre entièrement Piotin. Le Dieu des Ennéades est « le commencement informe, d'où l'être s'est élevé graduellement à ce qu'il est;... l'unité vague, indéfinie en étendue, par cela même qu'elle est nulle en compréhension ;... chaos où tout se fond, néant où tout vient cesser d'être » (Ess. sur la Met. d'Arist. II, p. 466, Paris, 1846) ; « rien mystique, néant d'existence » (ibid., p. 463); Piotin a résolu « l'Un dans l'indétermination absolue de la matière » (ibid., p. 467). — Vacherot est plus curieux. Son exposé de la philosophie de Piotin, intelligent et méthodique, est le meilleur que nous possédions en langue française et peut être lu encore avec profit, même après celui d'Ed. Zeller. Mais l'auteur est hégélien. (L'idéal n'a pas d'existence objective. Hist. de l'Ecole d'Alex. II, p. 272-3, 1846; la nature va du pire au meilleur. II, p. 328.) Pris, dès lors, entre l'évidence des textes et ses propres doctrines, il s'avance et se dérobe tour à tour dans la partie critique de l'ouvrage. Il écrit d'un côté : « Son Principe (de Piotin) est une abstraction vide » {ibid., t. III, p. 280). Mais il reconnaît, d'autre part, que si les Néoplatoniciens ont eu le tort de « réaliser l'universel », ils n'ont fait, du moins, qu'incliner à l'absurde » et ont négligé la lettre pour l'esprit. {Ibid., II, p. 277.) Plus haut, l'auteur avait déjà confessé qu'on ne saurait tenir pour « métaphorique », chez Piotin, l'existence du monde intelligible. — J. Simon, dont l'ouvrage est si défectueux par ailleurs, a bien vu,- au contraire, quelle réalité profonde Piotin essayait de définir négativement. « Cette théodicée étrange, pleine de contradictions, est encore la meilleure école où l'on puisse apprendre à connaître Dieu. » {Hist. de l'Ecole d'Alex. Il, p. 292, 1845.) M. Fouillée aussi, plus récemment, a réagi avec vivacité contre l'erreur de Cousin et de ses successeurs {La philosophie de Platon, t. II, pp. 339-41). — Les Allemands, servis par leur nature religieuse et la rigueur de leur méthode, ont généralement mieux compris le Dieu de Piotin que les Eclectiques français. Dès i836, RiTTER écrivait : « ... Il (Piotin) affirme de l'idée de l'infini, que