CONCLUSION
Telle est l'histoire de l'Infinité divine depuis Philon le Juif jusqu'à Plotin. L'importance du moment et la difficulté de traiter avec l'ampleur nécessaire l'histoire entière de la notion nous ont fait nous tenir presque exclusivement à cette période des origines. Mais le développement et la valeur de l'Infinité elle-même en devenaient moins faciles à saisir. Ainsi une Partie qui eût été autre chose qu'une Introduction n'eût pas simplement établi l'hésitation, puis l'opposition de l'esprit grec vis-à-vis de l'Infinité divine. Nous eussions pénétré au sein de cette opposition et nous y eussions rencontré l'Infinité, non seulement dans tel et tel passage de la République et de la Métaphysique, mais chez Platon et chez Aristote mêmes dans cette « mère des choses » et cette Matière première au regard desquelles Dieu semble devenir inutile, puis dans
la « déclinaison » d'Epicure, enfin dans la vertu et dans tout le système des Stoïciens L'Infinité d'autre part eût apparu demeurant après Plotin dans la spéculation avec une fortune grandissante, mais non encore exclusive de notions contraires. — On peut d'ailleurs, ces remarques faites, mesurer cette fortune. Partout un premier Principe est donné aux choses, l'eau, l'Indéterminé, le Germe, les atomes, l'Idée du Bien, la Pensée chez les Grecs; Jahvé chez les Juifs. Mais Grecs et Juifs connaissant mieux les choses soulèvent progressivement au-dessus d'elles un Principe qui devait rester premier et donc autre qu'elles. Ainsi ce Principe tendait à devenir infini. Mais la personnalité primitive et puissante de Jahvé résiste dans Israël. Le débat chez les Grecs est encore plus complexe. L'Eau est nettement déterminée. La nature de Y Indéterminé reste incertaine. Le Germe est infini, mais l'Intelligence paraît en même temps. L'Infini est le théâtre sur lequel les Atomes se jouent ; mais Démocrite et Epicure ne paraissent voir de ce théâtre que les acteurs. Le raisonnement jette Platon et Aristote en face de l'Infinité; l'un se dérobe, l'autre ferme les yeux. Bien plus. Les Germes, où il y avait de tout, la chiquenaude donnée, se suflfisaient ; Anaxagore passe. La « mère des choses » une fois fécondée n'avait plus besoin que d'elle-même pour les nourrir; Platon ne s'en soucie pas. La Pensée ne fait en somme que mettre en branle une Matière qui tire tout d'elle-même ; Aristote l'aperçoit, s'en émeut un instant (i), et conclut négativement. Epicure affirme dogmatiquement la « déclinaison »
(i) Dans Met., vi, i-6 où Aristote se demande si la Matière n'est pas la substance. '
et cette affirmation lui paraît son meilleur titre contre les savants. L'Absolu et par suite l'Indéterminé était partout dans le stoïcisme; mais les Stoïciens ne le voient pas. Enfin l'Infinité qui perce ainsi de tous côtés devient de plus en plus identique au Mal physique et moral. Comme d'ailleurs cet Infini est inintelligible, les Stoïciens avancent qu'il n'existe pas. Platon déjà ne s'était-il pas laissé entraîner à donner des qualités à la mère des choses et Aristote n'avait-il pas affirmé que Forme et Matière étaient partout unies? — Cependant il fallait aboutir. L'aboutissement se produisit quand un Juif spécula. L'esprit grec était trop positif pour qu'un Grec pur consentît à prendre l'Infinité pour le comble de la Perfection. Peutêtre aussi le terrain physique sur lequel Thaïes avait placé la spéculation empécha-t-il celle-ci de prendre de Dieu une idée suffisamment haute. Philon au contraire tenait de sa race une croyance en Dieu la plus fiévreuse qui eût jamais été et une imagination plus vive que claire. Un Dieu parfait, indéterminé, et l'un parce que l'autre, n'avait que pour satisfaire cette croyance et cette imagination. Plotin, esprit tourmenté, lecteur de Philon et de l'exégète Numénius, dialecticien bien plus audacieux que Platon, fit le reste. Le Dieu sans qualités du Juif alexandrin devint un Dieu infini. Cependant le Dieu de Philon est Jahvé en même temps que sans qualités. Plutarque réintroduit dans la théologie le déterminisme grec. Ce déterminisme teinte quelquefois encore l'Un et le Bien chez Plotin. Surtout Dieu demeure pour tous le Parfait. — Le mélange a subsisté. Si Dieu est devenu presque uniquement infini chez Plotin et, après lui, chez un Pseudo-Denys, un
Bruno, un Maïmonide et un Spinoza (i), saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, Bossuet, Malebranche, Kant, nousmêmes enfin ne le concevons guère autrement que Philon. Dieu pour ceux-là comme pour nous demeure quelque chose de plus ou moins inconnaissable, et quelque chose aussi de Parfait ou même de plus ou moins semblable à l'homme. La dogmatique chrétienne en effet a marqué irrésistiblement la pensée moderne. Or c'est Philon bien plus que Plotin qui alimenta cette dogmatique (2). —
(i) V. les textes cités par M.-N. Bouillet. Les Ennéades de Plotin, passira; Fr. Picavet. Esquisse d'une hist. gén. des philos, médié^ vales : II, 8; III, i, 2, 4, 10; IV, 5-8; V, 9-10; S. Karppe. Essais de critique. Monothéisme et Monisme; Id. Les origines du Zohar.
(2) Sur l'opposition qui exista primitivement entre le Néoplatonisme et le Christianisme, nous citons volontiers les pages remarquables d'Ed. Zeller III*, 494 : « Nous considérons comme moins fondée encore l'opinion, que la religion chrétienne comme telle, abstraction faite des spéculations gnostiques, ait participé à la formation du Néoplatonisme. Non seulement sans doute le Christianisme est entré plus tard en relation par voie de conclusions avec le Néoplatonisme, mais tous deux sont proches parents par leurs origines. Tous deux sont sortis de l'état d'une époque où les peuples, aussi loin que s'étendait le peuple romain, avaient perdu ou commençaient à perdre leur indépendance, les religions populaires leur puissance, les formes d'organisation nationale leur empreinte particulière ; où les soutiens de la vie extérieure et intérieure tombaient en même temps ; où se faisaient jour chez les peuples civilisés, qui avaient jusqu'alors le plus marqué, la conscience de leur chute et le pressentiment d'une ère nouvelle; où la recherche d'une manière d'être nouvelle, satisfaisante, de la vie spirituelle, d'une communauté embrassant tous les peuples, d'une croyance dépassant toutes les misères du présent et apaisant tous les besoins de la sensibiliié, était générale. Conformément à cette origine première, tous deux procèdent d'un vif sentiment de misère ; tous deux sont pénétrés de l'insuffisance de l'existence terrestre, de la caducité et de l'insignifiance de toute chose extérieure, de la distance infinie qui existe entre le Monde et Dieu, la Nature et l'Esprit. Une solution de cette opposition est recherchée par tous deux et tous deux ne la savent trouver en dernière analyse que dans l'abandon à l'apput divin, dans la croyance en une révélation divine» Mais le Christia-
Pourtant un pas nouveau semble fait depuis Comte ou, si l'on veut, depuis Descartes et Kant. La Science d'un côté a commencé d'appliquer à la nature Morale la méthode qui lui a permis d'agir sur la nature Physique et tout, — si ce n'est une opposition deux fois antiscientifique puisque cette opposition serait a priori et contredite par les faits — permet d'espérer le succès final. D'autre part un Monde mouvant comme le fleuve du vieil Heraclite se révèle depuis un siècle à notre esprit stupéfait. Le jour donc où la Morale sera devenue une Physique des mœurs ; le jour surtout où le fleuve de la vie aura charrié jusqu'à notre rive, s'il ne l'a déjà fait en quelque autre endroit, des formes d'esprit aussi supérieures à notre propre mentalité que celle-ci l'emporte sur la mentalité de l'escargot, que nous restera-t-il à proférer sur Dieu ? que restera-t-il de ce que nous en aurons proféré ? Dieu alors sera vraiment
nisme reconnaît cette révélation dans des personnes et des faits historiques; pour le Néoplatonisme, elle coïncide en partie avec l'ordre naturel des choses, et elle est en partie le but inaccessible de la spéculation mystique... L'un enseignait l'abaissement de la Divinité jusqu'au dernier fond de la faiblesse humaine ; l'autre poursuivait l'élévation de l'homme jusqu'à une déification surhumaine. L'un apportait une religion nouvelle..., mais en tant qu'il se rattachait à quelque chose de donné, il se tenait tout voisin de la dogmatique juive; l'autre voulait remédier à la misère des temps par une spéculation qui réunirait en elle les fruits de la science et de la religion helléniques, mais qui précisément à cause de cela n'eut pas la force d'insuffler une vie nouvelle à la civilisation mourante de la Grèce. » — Fr. Picavet [Plotin et saint Paul. Séances et trav. de l'Acad. d. Se. mor., etc. Mai, 1904) a rapproché le discours de saint Paul à l'Aréopage [Act., xvii, 22 et seqq.) et certains passages des Ennéades. Plotin, suivant l'auteur, aurait « spiritualisé » l'Apôtre. Mais le parallélisme des textes ne nous paraît pas suffisamment rigoureux. Plotin par suite a pu reprendre aux Stoïciens ou à Philon le Juif et spiritualiser ensuite les idées que saint Paul avait développées devant l'Aréopage et qui sont en effet stoïciennes pour le fond.
l'Infini — non plus nécessairement le Parfait, car l'identification des deux n'a été que le détour le plus subtil et comme désespéré du dogmatisme — mais Perfection ou Imperfection radicale selon le sentiment de l'esprit qui le concevra. Si dès lors l'une et l'autre conception en ont fortifié, si elles en fortifieront encore tel ou tel, le savant qui aura observé exactement ne serait-ce qu'une seule cellule ou un seul état de conscience aura toujours plus fait pour le salut de tous.