INFLAMMATIONS VÉGÉTANTES DU TISSU CONNECTIF. TISSU DE GRANULATION
Les développements dans lesquels nous venons d'entrer démontrent une loi de pathologie générale acceptée par tous les auteurs et par toutes les doctrines ayant trait à la genèse des lésions inflammatoires et qui est la suivante :
Tout tissu conjonctivo-vasculaire , soumis aux causes inflammatoires, réagit toujours de la même manière en s'hypertrophiant. Il donne ainsi naissance à une végétation cellulaire qui a pour tut la réparation des désordres produits.
Il faut ajouter aussitôt que, dans leur ensemble, les processus réparateurs évoluent avec une énergie d'autant plus grande que la cause phlogogène aura, quels que soient ses moyens d'action, frappé plus fort.
Ceci nous amène à étudier cequ'onpeut appeler avec nombre d'auteurs les évolutions progressives du tissu conjonctif enflammé. Nous devons entendre sous ce terme, la série des modifications réactionnelles propres au tissu conjonctivovasculaire survenant secondairement aux phases initiales que nous venons d'esquisser. La karyokinèse représente déjà le début de ces manifestation secondaires.
Le tissu de granulation
Le tissu de granulation, que nous allons étudier maintenant, caractérise l'ensemble du processus en question. C'est
ce qu'on peut appeler V inflammation végétante du tissu conjonctif.
Laissons de côté, pour le moment, les causes qui déterminent le plus habituellement cette réaction inflammatoire du tissu conjonctif. Qu'il nous suffise de rappeler que la suppuration est la cause la plus habituelle de ce processus. Toutefois, et il est bon de le noter ici afin d'éviter toute confusion et pour ne pas identifier le tissu de granulation avec les plaies suppurantes, on sait que nombre d'autres causes phlogogènes, infectieuses, toxiques ou autres, sont capables de déterminer la formation d'un tissu de granulation, non seulement à la surface, mais même dans l'intimité des organes et des tissus. En somme, on peut rencontrer cette végétation du tissu conjonctif partout où ces éléments ont été appelés à manifester une vitalité exubérante.
La masse constitutive de ce tissu végétant ou bourgeonnant est composée, outre les cellules blanches exsudées dont nous faisons abstraction actuellement, d'un amas innombrable de cellules jeunes et de vaisseaux embryonnaires ou pour mieux dire néo-formés : cellules interstitielles et cellules vasculaires, tout est de formation nouvelle dans la masse proliférante en question. Le tout représente, selon l'heureuse expression de Ziegler(l), un tissu germinatif remarquable par sa richesse en éléments cellulaires interstitiels, en vaisseaux capillaires largement perméables au sang, et remarquable encore par l'abondance des sucs interstitiels dont la composition chimique a une importance capitale.
C'est donc bien ici le lieu d'étudier ce tissu jeune, tissu
(!) Ziegler. — Lehrhuch der AU gemeinen u. Speciellen Pathologische Anatoniie.
embryonnaire essentiellement élaboré par des cellules connectées de nouvelle formation.
Eléments constituant le tissu de granulation
Eléments cellulaires. — Commençons par les cellules. Lorsque le tissu conjonctif s'enflamme, nous avons vu qu'il prolifère ; ses cellules entrent en karyokinèse, et forment ainsi des éléments jeunes, nés d'elles-mêmes, susceptibles de produire, à l'exemple de leurs cellules-mères, des matériaux interstitiels et des cellules-filles. Bientôt, c'est-à-dire lorsque cette multiplication cellulaire devient exubérante, le tissu conjonctif de la région se remplit d'éléments qui comblent les espaces interstitiels, se tassent les uns contre les autres et se confondent avec les cellules blanches qui ont, de leur côté, diapédésé à l'excès. Si bien, qu'une heure arrive où le tissu conjonctif est profondément méconnaissable, transformé en un amas de cellules jeunes paraissant toutes à peu près sphériques on vaguement anguleuses, de volume sensiblement égal et munies d'un ou de plusieurs noyaux. Le protoplasma qui entoure le noyau et forme le corps de la cellule est mince, parfois peu appréciable sur les coupes où les éléments apparaissent comme tassés, laissant à peine quelques interstices dans les intervalles compris entre les anses vasculaires. En somme, on dirait, à première vue, une infiltration énorme de cellules blanches dans un tissu hyperémié.
Cependant, en examinant d'une façon plus attentive, et grâce à une technique colorante capable (x) de déceler, outre
(!) Nikiforoff. — « Untcrsuch. ùb. den Bau U. die Entwickelungsgesch. des Granulations-gewebes. » Beitrœge {. pathol. Anat. u. \. aUgem. Pathol., Bd. VIII, 1890, p. 400.
les différentes variétés de cellules blanches, les éléments en karyokinèse et les minces protoplasmas endothéliaux, on parvient à observer mieux ce chaos apparent. On arrive de la sorte à reconnaître au milieu d'une quantité considérable de cellules blanches munies de noyaux de forme et de nombre variables, d'autres éléments plus volumineux, plus protoplasmiques et affectant différentes formes. Les uns, gros, plus ou moins arrondis, contiennent dans leur masse protoplasmique, outre leur noyau (vivement coloré par l'hématoxyline) un ou plusieurs autres éléments corpusculaires qu'il est facile de reconnaître pour des leucocytes incorporés : il s'agit de grosses cellules macrophages, phagocytes qui peuvent avoir englobé en outre d'autres corps étrangers (fragments de globules rouges, débris protoplasmiques, poussières, microbes pathogènes etc. ) On ne trouvera pour ainsi dire jamais en karyokinèse le novau de ces gros phagocytes mono-nucléaires.
Deux sortes d'autres gros éléments attirent encore l'attention : les uns sont facilement reconnaissables à leur forme anguleuse, à leur protoplasma plus ou moins abondant colorable par l'éosine, et surtout à leur noyau unique, bien vivant, souvent en voie de mitose. Il s'agit de cellules connectées jeunes et déjà souvent elles-mêmes en phase néo-formative.
L'autre groupe cellulaire est composé de grandes cellules fusiformes, anguleuses, parfois même ramifiées et qui sont : tantôt des cellules fixes, nouvelles et déjà différenciées, ou anciennes et seulement hypertrophiées sans avoir subi la karyokinèse; tantôt des cellules vasculaires, endothéliums néoformés ou même cellules vaso-formatives nouvelles, qui envoient sur les vaisseaux capillaires adjacents leurs prolonge-
ments protoplasmiques (l). Ces cellules avec leurs prolongements sont assez aisément reconnaissables dans les exsudats inflammatoires formés cà la surface des membranes séreuses.
Telle est la masse des éléments cellulaires logés dans les interstices péri-vasculaires. Leur origine est loin d'être bien précisée pour tous les éléments (2).
Vaisseaux. — Les vaisseaux du tissu de granulation dessinent des figures très remarquables. Leur description est classique. Au milieu d'innombrables éléments cellulaires que nous venons d'essayer de classer, on aperçoit de larges coulées de globules rouges mêlés à des leucocytes ; ce sont des vaisseaux capillaires distendus, beaucoup plus larges que normalement et bordés par une couche unique de cellules endothéliales tuméfiées d'aspect embryonnaire, dont le noyau est souvent en karyokinèse évidente (Voy. Planche IV. fig. i). Dans certains points, particulièrement dans les bourgeons charnus des surfaces enflammées en voie de cicatrisation (plaies bourgeonnantes, surfaces séreuses ou muqueuses en travail de réparation, etc.), la direction générale des vaisseaux néo-formés est manifestement perpendiculaire à la surface. Cette disposition s'explique, selon Rindfleisch, par les ramifications normales des plus petites terminaisons artérielles nutritives de la région Ajoutons que la distri-
(L) Israël. — Traité prat. cTHistol. pathol., Trad. française, p. 126, décrit des cellules fusiformes, disposées en séries linéaires, dont le corps protoplasmique, très étiré, délicat et finement granuleux pousse ses prolongements en pointes sur les parois des endothéliums vasculaires voisins.
(2) Nous ne parlons pas, bien entendu, des leucocytes exsudés. Les cellules interstitielles proviennent, pour la plupart des auteurs modernes, uniquement des cellules fixes préexistantes. Nous rappelons toutefois que Metchnikofl a démontré expérimentalement, chez les animaux inférieurs, la provenance directe des cellules fixes aux dépens des cellules migratrices.
(2; Rindfleisch. — Eléments de Pathol., p. 33.
bution capillaire du tissu permet d'y distinguer parfois des bourgeons charnus de premier, de second ordre, simples ou composés ('), etc.
L'ordination générale des néo-formations capillaires peut sVxpliquer, jusqu'à un certain point, au niveau des bourgeons charnus des plaies et des surfaces végétantes, par la moindre résistance des parties qui permet ainsi au tissu embryonnaire de produire aisément ses poussées végétantes. (Voy. fig. péricardite chronique)..
Ailleurs, c'est-à-dire, dans l'intimité des organes, le tissu de granulation dirige, sans doute pour la même raison mais alors moins appréciable, ses nouveaux vaisseaux dans tel ou tel sens. D'une manière générale, on peut dire que les vaisseaux capillaires néo-formés s'orientent du côté où les vides doivent être comblés.
Mode de formation des néo-vaisseaux capillaires. Leurs différents aspects dans les tissus inflammatoires. — Comment se forment les néo-vaisseaux capillaires ? Il s'agit, indiscutablement, d'un processus hyperplasique ; mais le mécanisme exact par lequel se créent ainsi d'innombrables voies sanguines nouvelles, aussi largement perméables d'ailleurs que peu résistantes, est un mécanisme encore obscur, en dépit des recherches multipliées sur ce sujet.
11 est difficile d'accepter sans amendement la formule proposée par Rindfleisch (2) qui admet que les cellules du tissu embryonnaire s'écartant un peu les unes des autres, « se dis- « posent parallèlement dans le sens du vaisseau qui doit se
(l) Cornu, et Ranvier. — Loc. cit., p. 126. (-') Rindfleisch* — Loc cit., p. 32.
« produire, en même temps que les cellules des parois vas- « culaires s'écartent légèrement aux points où doit se faire « l'abouchement du vaisseau nouveau avec l'ancien. » Il ne faut pourtant pas se dissimuler que l'on voit, bien souvent, au milieu des fausses membranes inflammatoires, par exemple, à la surface des séreuses, des dispositions de cellules fusiformes sur deux rangées parallèles et très proches, qui ressemblent d'une manière étonnante à un vaisseau capillaire bordé de cellules endothéliales jeunes soudées par leurs prolongements et qui serait encore vide de sang.
Plus souvent peut-être encore, on rencontre sur les coupes, ainsi que l'ont bien indiqué Ranvier et Cornil, des anses capillaires dont la convexité comme défoncée décrit une courbe plus parabolique, laissant ainsi un énorme lac sanguin compris entre les deux bords du vaisseau capillaire devenus divergents.
Parfois de ce bord déformé d'uu capillaire, on voit se détacher des prolongements protoplasmiques en pointes effilées qui se perdent dans la masse des éléments péri-vasculaires. Ces pointes protoplasmiques se creuseraient et, s'unissant à d'autres venues des anses voisines, créeraient ainsi des canaux collatéraux, comme cela se passe dans le développement normal des tissus vasculaires de l'embryon.
Dans certaines circonstances enfin, il serait peut-être possible de reconnaître, mélangées aux cellules embryonnaires, de véritables cellules vaso-formatives dont l'histogenèse demanderait à être bien établie. Nous aurons l'occasion de reprendre cette question des néo-cellules vaso-formatives, à propos des inflammations végétantes des membranes séreuses, la meilleure région où, à notre avis, leur étude puisse être aujourd'hui poursuivie avec quelque succès.
Exubérance des néo-formations vasculaires. — Quelle que soit d'ailleurs l'origine des nouveaux vaisseaux capillaires, qu'ils se forment par bourgeonnements creux latéraux, par expansions protoplasmiques, d'abord pleines puis creuses, des endothéliums, ou par coaptation de jeunes cellules endothéliales ou même vaso-formatives (*), peu importe pour le moment. Ce qui est capital, c'est l'exubérance de la néogenèse vasculaire, laquelle accompagne nécessairement la végétation luxuriante du tissu de granulation, partout où ce dernier apparaît.
Cette vitalité excessive rentre dans la loi précédemment exposée, qui veut que tout processus réparateur soit exagéré et dépasse d'ordinaire les limites théoriquement nécessaires et suffisantes pour le rétablissement du statu quo.
Composition chimique; abondance de la mucine. — Nous venons d'esquisser le tissu de granulation en pleine activité. Avant de terminer l'étude de cette période de la vie des cellules connectives, il est bon de rappeler quelques détails concernant la composition chimique des sucs qui baignent ce tissu néo-formé. Ce point, comme on va le voir, offre une réelle importance.
(') L'étude attentive des néo-formations capillaires donne à penser que certaines cellules connectives, naissant par karyokinèse des cellules fixes, sont peut-être susceptibles d'acquérir la fonction vaso-formative.
Peut-être aussi, parmi les cellules blanches diapédésées, l'examen histologique parviendra-t-il à reconnaître l'existence de jeunes cellules vaso-formatives mobilisées par les processus inflammatoires ; resterait ensuite à localiser le berceau de ces cellules vasculaires.
Le champ des hypothèses est des plus vastes : ne pourrait-on pas aussi se demander si le tissu conjonctif interstitiel contient, à l'état normal, des nids de cellules vasoformatives arrêtées dans leurs stades embryonnaires, comme cela semble avoir lieu dans l'épiploon du lapin. Il serait alors loisible d'accepter la mise en activité et même X exaltation proliférative de tels éléments, sous le coup de fouet de l'inflammation Voy. à cet égard « Inflammations des membranes séreuses » .
Si l'on traite par l'acide acétique, par exemple, une coupe ou un fragment de tissu de granulation, on peut constater sans peine que la substance intermédiaire aux cellules se précipite en amas granuleux ; il s'agit donc d'une substance muqueuse. La mucine, contenue en abondance dans le tissu conjonctif en voie d'inflammation végétante, indique la jeunesse extrême des cellules connectives qui le composent ; et elles ne sont guère encore capables de former que de la mucine dans les espaces interstitiels. Il est bon de noter toutefois que ces cellules connectives jeunes ne contiennent pas dans leurs colonies, ou du moins ne paraissent guère contenir de cellules ramifiées, arborescentes, cellules muqueuses proprement dites au sens histologique du mot. Il se peut que, dès le début même de l'inflammation, les métamorphoses subies par le protoplasma des cellules fixes (hypertrophie, réticulation, anastomoses et soudures des expansions protoplasmiques) concordent avec une perturbation sécrétoire des éléments, laquelle aurait pour résultat le dépôt de mucine dans les mailles interstitielles.
Il n'en demeure pas moins établi que la néo-genèse inflammatoire du tissu conjonctif, parvenue à la phase germinative, au tissu de granulation, décèle un bouleversement profond dans la nutrition du tissu préexistant.
On peut résumer ce qui précède en disant que le tissu de granulation est essentiellement constitué par une multiplication exubérante de cellules connectives et de vaisseaux capillaires, donnant ainsi naissance à un tissu germinatif, lequel s'infiltre de cellules blanches diapédésées et se gorge de sucs nutritifs et particulièrement de mucine.