‹ L'inflammation [electronic resource]Chapitre 15 sur 101 · I. — L'HYPERDIAPÉDÈSE INFLAMMATOIRE · texte numérisé non relu

I. — L'HYPERDIAPÉDÈSE INFLAMMATOIRE

Peu de questions ont subi une aussi longue série de remaniements contradictoires que celle du rôle des leucocytes dans les lésions inflammatoires. Les fluctuations incessantes, variant selon les acquisitions nouvelles de la Science, ne sont pas encore définitivement terminées.

Aujourd'hui cependant, un grand nombre de points semblent bien établis et permettent de décrire une série de lésions diapédétiques inflammatoires qui sont comme la base intangible des doctrines pathogéniques modernes, encore justiciables de l'épreuve du temps.

Indications anatomo-physiologiques

Pour éviter autant que possible les causes d'erreur et les fausses interprétations, l'étude des leucocytes dans l'inflammation doit, avant tout, tenir grand compte de quelques

conditions anatomiques et physiologiques normales. Il faut partir de ce principe, en effet, que la diapédèse des leucocytes est, comme nous l'avons vu, un acte normal qui s'accomplit ncessamment dans l'intimité de tous les tissus. Depuis le jour où Waller l'eut démontré le premier, les anatomistes et les physiologistes se sont efforcés, à l'envi, de préciser les détails de cette grande loi physiologique. Ainsi, pour n'en citer que quelques-uns, Hering s'ingénia à établir le fonctionnement régulier de la diapédèse dans la nutrition des tissus; Ranvier, puis Renaut l'utilisèrent pour expliquer les modifications de structure des membranes séreuses et du tissu réticulé ; Sthôr montra la diapédèse accomplissant un incessant travail d'émonctoire au niveau de l'amygdale, grâce à l'émigration régulière des leucocytes à la surface de cette glande vasculaire.

Conception de la cellule blanche normale. — Bref, comme l'a si merveilleusement établi Ranvier, la cellule blanche est, avant tout, un élément contractile et migrateur qui, né au niveau de son follicule réticulé, s'en va, chargé de fonctions importantes, vivre à travers les tissus normaux, suivant la variété infinie des espaces lymphatiques. La plus évidente, sinon la plus capitale de ces fonctions, sera d'assurer l'élimination hors de l'organisme des matériaux inutiles ou nuisibles à la vie des colonies cellulaires.

Nécessite physiologique de la diapédèse. Ainsi comprise, la diapédèse est donc une des grandes attributions physiologiques de la cellule blanche. Dire qu'on devra rencontrer ces éléments amiboïdes partout où quelque travail dépurateur sera nécessaire, et toutes les fois qu'une substance nocive quelconque devra être' éliminée, c'est annoncer que leur présence est inévitable, normalement, à

— IOI —

n'importe quel moment de la vie des tissus, et dans n'importe quelle région de l'organisme L'expérience démontre, en effet, qu'il en est ainsi ; toutefois, selon les points observés et selon les nécessités de la vie cellulaire, la diapédèse y apparaît plus ou moins accentuée ('2).

Notions anatomiques incomplètes causes d'erreur. — A ces notions rapides de physiologie générale, il est bon également d'ajouter les indications anatomiques fournies par la connaissance, mieux approfondie chaque jour, de la distribution topographique du tissu réticulé dans les différents organes de l'homme. Pour ne citer qu'un exemple bien démonstratif à cet égard, qu'on parcoure les travaux d'il y a quinze ans concernant l'anatomie pathologique de la muqueuse gastrique, et Ton verra décrits, avec force détails, sous les noms d'abcès miliaires interstitiels, de gastrite infectieuse aiguë, de gastrite nodulaire interstitielle, etc., etc., la série des follicules lymphatiques normalement inclus dans la profondeur de la muqueuse de l'estomac. En France, les travaux de Chauffard (3) et de Marfan (4) eurent enfin raison de cette erreur histologique.

V hyper diapédèse peut n'être pas inflammatoire . — Lvmphadénie. Parce que, lors d'un examen microscopique, on aura constaté l'accumulation d'un nombre considérable de cellules blanches dans les mailles du tissu conjonctif, il ne faudra pas en conclure à l'existence d'une inflammation aiguë ou subaiguë du tissu ou de l'organe en question. Nous aurons

(!) L'humeur aqueuse et le liquide céphalo-rachidien en sont peut-être les deux milieux les plus dépourvus.

(2) Hofmeister a décrit les variations de la richesse en cellules blanches du tissu réticulé de l'intestin, à l'état de repos et pendant les phases de la digestion.

(3) Chauffard. — « Déterminations gastriques de la fièvre typhoïde », Thèse, Paris, 1882.

(4) Marfan. — « Troubles et lésions gastriques dans la phtisie pulmonaire », Thèse, Paris, 18S7.

à rechercher bientôt les caractères plus ou moins spécifiques de la diapédèse inflammatoire. Pour 4émontrer ici que le nombre excessif de cellules blanches en un point donné ne suffit pas à caractériser un processus inflammatoire, rappelons que dans la lymphadénie , cette maladie bizarre, constituée par une hyperplasie plus ou moins généralisée du tissu réticulé, les organes envahis s'infiltrent largement de cellules blanches. Ces éléments s'accumulent dans les tissus, en masses parfois si considérables que les cellules parenchymateuses (foie, rein, cœur, etc.) apparaissent dissociées, séparées de leurs congénères par des coulées énormes d'éléments lymphatiques diapédésés. Là, rien d'inflammatoire, au sens absolu du mot ; tout le processus est hyperplasique et souvent même, pour employer un néologisme expressif, tumoral. Lorsque, ce qui se voit plus fréquemment peut-être que ne semblent le dire les auteurs classiques, l'inflammation envahit les masses lymphadéniques (*), d'autres lésions viennent se surajouter aux précédentes et apporter un nouveau cachet, inflammatoire cette fois, et non moins pathognomonique.

Hyperdiapédèse par stase. Il en est de même si, à l'occasion de certaines lésions matérielles apportant au débit de tel ou tel vaisseau sanguin ou lymphatique un obstacle mécanique plus ou moins insurmontable, la stase intra-vasculaire vient à produire, en amont, une diapédèse exagérée, surtout remarquableautour des canauxlymphatiques : le sang ou la lymphe, stagnant, (2) accumule ses éléments blancs, leucocytes, cellules lymphatiques ou cellules migratrices, autour des vaisseaux.

(1) Letulle. —

(2) Rf.naut. —

« Lymphadénomes fibreux ». Arch. de Physiol. norm. et f athol. Taris Archives de Physiol. norm. et path. 1872.

— io3 —

De telles lésions, au début du moins, alors que la passivité du liquide est encore seule en cause, ne sont pas à proprement parler inflammatoires

Plus tard, la cyanose anoxhémique, l'engorgement lymphatique, (suivant qu'il s'agit de l'un ou de Tautre sang) éveilleront lentement dans leur entourage une série d'actes phlogogènes, chroniques d'emblée, sinon subaigus. La réplétion du tissu interstitiel par la sérosité (de provenance lymphatique ou sanguine) immobilisée dans ses mailles réalise, sur place, une série encore mal connue d'intoxications locales toutes éminemment pathogènes.

Aux substances toxiques, déchets de la vie élémentaire, qui stagnent dans les parties mal irriguées, viennent s'ajouter d'autres poisons : tels sont les résidus ultimes de la désintégration des leucocytes diapédésés et n'ayant pu s'échapper à temps hors du foyer ; tels encore les produits peu résorbables ou mal résorbés des lésions dégénératives subies par les cellules constitutives de l'organe.

Si donc la diapédèse exagérée ne suffit pas, à elle seule, pour constituer un processus inflammatoire, on voit, par ce qui vient d'être dit, qu'elle peut, dans telle circonstance déterminée, en devenir un des éléments pathogénétiques. Dans ces cas, les globules blancs désorganisés, accumulés à l'excès dans les espaces lymphatiques, acquièrent et conservent à leur tour le rôle de véritables corps étrangers nuisibles au bon fonctionnement du tissu.

Hvpcrdiapédèse et suppuration. A la suite des mémorables travaux de Cohnheim, la pathologie expérimentale s'ingénia à

(!) Odriozola. — « Le cœur sénile ». Stase lymphatique, p. 27, Pl. II fig. 5, Pl. III fig. 7. Thèse, Paris, 1888.

reproduire et à varier les conditions de l'hyperdiapédèse inflammatoire. Une longue série de recherches permit de reconnaître et d'isoler des substances phlogogènes et des matériaux pvogènes, soit inanimés c'est-à-dire chimiques, soit vivants, autrement ditmicrobes pathogènes doués d'une virulence détérminée, fixe ou variable. Certaines matières, comme la cantharidine, ou encore comme diverses substances métalliques (les sels d'argent, le mercure, etc.) éminemment phlogogènes, produisirent dans la totalité ou sur certains points seulement de l'organisme une diapédèse extraordinaire, sans nécessairement déterminer une véritable suppuration. Le pus constitua une lésion distincte, dont nous étudierons plus tard les caractères spécifiques.

Nous verrons que l'hyperdiapédèse inflammatoire peut atteindre les limites les plus extrêmes, sans se confondre avec la suppuration ; les leucocytes auront beau s'accumuler en quantité considérable autour des canaux vasculaires, comme cela se voit dans Vérysipèle, par exemple, les mailles du tissu conjonctif périvasculaire en pourront être gorgées, sans que la suppuration se produise (*), sans même que de telles lésions soient inévitablement très durables.

Le derme d'une peau atteinte par l'érysipèle le plus aigu se détergera, en éliminant vivement ses globules blancs et ses streptocoques, dans les quelques heures qui suivront l'affaissement de la plaque érythémateuse ; tous les exsudats inflammatoires seront aussitôt résorbés. Phlogogénie et pyogénie sont donc deux termes absolument distincts.

(i) Les réflexions qui précèdent permettent de comprendre et d'expliquer les abus innombrables commis en nosographie, à la suite des premières constatations nistologiques démontrant l'accumulation des leucocytes autour des vaisseaux, aux cours des différents processus inflammatoires. Une foule d'observations de périphlébite, périartérite, périlymphangite, périadénite, etc., demandent, à ce point de vue, une révision sévère.

Page 1