II. — INFLAMMATIONS SPÉCIFIQUES
Nous ne pouvons terminer ces études consacrées aux inflammations chroniques sans dire quelques mots des lésions inflammatoires spécifiques.
Que doit-on entendre par inflammation spécifique ? quels sont les caractères anatomo-pathologiques nécessaires et suffisants pour constituer une telle altération ?
Il serait facile de prendre, détails par détails, éléments par éléments, toute altération dite spécifique et de démontrer victorieusement qu'elle ne possède pas un seul caractère anatomo-pathologique pathognomonique.
La spécificité d'une maladie, et par conséquent de ses lé-
sions, réside, en effet, uniquement dans son étiologie. Il faut une cause unique spéciale, ne ressemblant qu'à ellemême et incapable de reproduire d'autre maladie qu'ellemême. Pour bien expliquer les données du problème, prenons la lèpre, par exemple, ou Y actinomycose. Toutes les fois que les bacilles lépreux ou que les champignons actinomycosiques se seront greffés dans un point quelconque de f organisme, quelle que doive en être la formule anatomique, la maladie spécifique est créée. Est-ce à dire pour cela que les lésions inflammatoires produites par les parasites en question seront pathognomoniques par elles-mêmes, indépendamment des germes qu'elles possèdent dans leur intimité ? En d'autres termes, le léprome cutané et la tumeur inflammatoire actinomycosique du maxillaire inférieur auront-ils des caractères histologiques tellement différenciés, qu'il suffira d'un coup d'oeil pour les reconnaître et pour les classer ? En aucune façon. Sans doute les nodules lépreux embryonnaires, d'abord péri-vasculaires, ne tarderont pas soit à oblitérer les artérioles enflammées, soit à scléroser, en les atrophiant au maximum, les tubes nerveux sous-cutanés (névrites atrophiques, lèpre anesthésique, mutilations lépreuses); en outre, les grandes cellules claires dites lépreuses se trouveront bientôt en masses plus ou moins abondantes, accumulées dans les îlots de tissu nodulaire ; mais, seule, la présence histologiquement démontrée des amas de bacilles farcissant ces cellules si curieuses, permettra un diagnostic.
Le groupement des éléments, les dégénérescences hyalines et autres des cellules connectives, les artérites et artériolites oblitérantes, les scéroses atrophiques les plus mutilantes, rien de tout cela qui ne puisse se retrouver dans tel ou tel processus banal inflammatoire.
Il est bon de reconnaître cependant que certains groupements histologiques, et que la prédilection manifeste de telle ou telle altération pour une maladie déterminée ont,, en pratique, une véritable importance, une valeur presque pathognomonique pour qui sait regarder. Un large placard fibreux logé en pleine glande hépatique saine, dans laquelle il enfonce ses prolongements irradiés, avec, à son centre, un tissu conjonctif lâche, vasculaire, mucoïde, apparaît tellement caractéristique que le diagnostic de syphilis scléro-gommeuse du foie s'impose à l'œil de l'anatomo-pathologiste ; aucune autre lésion chronique du foie ne ressemble à celle-là. La spécificité n'a cependant ici rien à prétendre, le germe faisant défaut, faute peut-être d'une méthode de coloration suffisante.
En principe donc, c'est la cause spécifique qui, reconnue, crée la spécificité d'une lésion. Les suppurations produites par les fleurons et les mycéliums actinomycosiques, leurs élaborations fibro-ostéogéniques au niveau des maxillaires, n'ont, en elles-mêmes, aucun caractère déterminé ; il faut y trouver les organismes parasites pour établir la nature spécifique du mal et éliminer, par exemple, l'hypothèse d'une tumeur, d'un ostéo-sarcome.
Ce qui précède s'adresse à toute maladie infectieuse, microbiquement bien ou mal déterminée. La tuberculose, mieux que toute autre, rentre dans le cadre que nous esquissons ici.
Depuis le moment précis, expérimentalement fixé, où le bacille de Koch pénètre en un point, à travers un élément épithélial, il y produit un désordre spécifique. S'il passe outre, c'est dans le tissu conjonctivo-vasculaire qu'il opérera ses délabrements. Alors, commence l'ensemble des lésions inflammatoires, dégénératives et réactionnelles, qui seront précisé-
ment la caractéristique des évolutions tuberculeuses. V. Végétations conjonctives, sclérogénèse intensive, circonvallations
.4- KARMANSKi:
Fig. XIX. — Pharyngite tuberculeuse hypertrophique. Coupe pratiquée au voisinage d'une amygdalite bacillaire ulcéreuse. Gross' m, couche épithéliale conservée.
f, derme sous-épithélial contenant deux cellules géantes très superflcielles.
g, cellules géantes disséminées dans l'épaisseur des masses fibroïdes épaisses sous-muqueuses. t, travées fibroïdes cloisonnant les masses tuberculeuses qui infiltrent la muqueuse.
i, tissu conjonctif végétant, péri-tuberculeux (à un fort grossissement on reconnaît qu'il s'agit d'ilots réticulés enflammés).
fibroïdes péri-tuberculeuses hypertrophiantes, caséifications progressives, calcifications terminales, toute la série des pro-
cessus inflammatoires chroniques et subaigus entre en scène. Elle durera tant que les cultures bacillaires ne seront pas éteintes.
Les cellules géantes bacillaires, dans l'intérieur desquelles les techniques microbiques précédemment indiquées ne permettront pas toujours de reconnaître les germes pathogènes, ne seront cependant spécifiques qu'à ce prix.
Autant donc de causes formatives d'une cellule géante, autant de variétés de giganti-cellules spécifiques. La syphilis, l'aspergillose du lapin, la strongylose du chien (Laulanié), les corps étrangers inertes (H. Martin), pour ne citer que quelques exemples, les productions tumorales elles-mêmes (sarcome, épitheliome) peuvent occasionner la formation de différentes cellules géantes, toutes également spécifiques quant à la cause connue ou inconnue, appréciable ou latente, qui leur a donné naissance.
Toutefois, pour la tuberculose bacillaire, qui peut, comme on sait, ne s'accompagner d'aucune cellule géante, la distribution de ces corps bizarres, leur groupement plus ou moins concentrique aux blocs caséeux, leur persistance parfois indéfinie, enfin et par dessus tout leur mode d'englobement des bacilles si caractéristique, constituent une série de preuves importantes. On peut affirmer alors l'existence de la maladie, dont les lésions macroscopiques, ostensiblement spécifiques quand elles apparaissent au milieu du parenchyme pulmonaire, ont été décrites, avec un art merveilleux et discret que l'on ne se lasse pas d'admirer, dans l'Œuvre immortelle de Laënnec.
La caractéristique des lésions bacillaires tuberculeuses, c'est la tendance à peu près invincible de tout foyer nodulaire à la destruction de son centre et, si possible, à son
élimination hors de l'organisme. Tout nodule tuberculeux, si microscopique qu'il soit, est marqué parla mort vitrifiante ou caséeuse d'au moins un de ses éléments cellulaires. Le centre d'une cellule géante est composé d'une substance inerte, dégénérée, englobant les bacilles encore reconnaissables ou déjà détruits. Il est vrai que le bloc mortifié du centre de la plus petite des cellules géantes peut, avec certains auteurs, être considéré comme ne représentant pas nécessairement un corps élémentaire : une partie quelconque du plasma sanguin ou lymphatique, détruite, fibrinifiée par les toxines ou les ferments easéogènes émanant du bacille de Koch fixé en ce point (et encore vivant ou même déjà mort), peut avoir été le foyer d'attraction des cellules blanches qui s'y accolent en formant de véritables plasmodes (Metchnikoft).
Le problème de l'origine des cellules géantes ne nous importe pas pour le moment. Ce qui nous intéresse c'est de savoir que les bacilles de la tuberculose peuvent former des cellules géantes aux dépens des différents éléments cellulaires de l'organisme; cellules connectives et cellules épithéliales (l) sont également susceptibles d'englober les bacilles et de subir le double processus prolifératif et dégénératif que ces ennemis imposent à toute partie vivante qu'ils attaquent. A vrai dire, on ne connaît guère que le bacille de Koch qui soit capable de modifier ainsi la vitalité des épithéliums. La cellule géante bacillaire épithéliale ne diffère pas, quant à son aspect, de la cellule géante formée par les endothéliums
(!) La formation de cellules géantes aux dépens des épithéliums est un point important dans l'histoire de la tuberculose. Les recherches de Cornil et Ranvier sur l'épithélium de la glande thyroïde, celles de Thaon sur l'épithélium alvéolaire du poumon, celles de Malassez sur l'épithélium séminifère, ont ouvert la voie aux travaux modernes (Baumgarten, cellule hépatique bacillaire ; Cornil, karyokinèse des épithéliums alvéolaires envahis par le bacille, etc., etc.).
vasculaires ou par les cellules connectives du tissu interstitiel. Seule peut-être la cellule géante oblitérant la lumière totale d'un petit vaisseau artériel ou veineux, et créée à ses dépens, se reconnaîtra à la forme régulièrement concentrique de sa couronne nucléaire. D'ailleurs, la forme et le volume si variables des cellules géantes tuberculeuses, leur nombre, les différentes dégénérescences qu'elles peuvent présenter (état vacuolaire, anthracose, caséification, etc.) démontrent encore leur nature. Il s'agit d'organismes pathologiques, im-
Fig. XX. — Cellule géante énorme trouvée dans un foie tuberculeux. Grosst hl. La coloration des bacilles a été impossible.
mobilisés à la fin d'un processus architectonique déterminé d'avance. Une fois formée, la cellule géante ne se modifiera plus ; incapable de proliférer, elle n'a plus qu'à attendre les contre-coups des évolutions dégénératives ou régénératrices des tissus environnants. Aussi, dans certaines conditions, sa survie sera peut-être indéfinie. Les tuberculoses chroniques fibreuses, les tubercules de guérison en fournissent journellement la démonstration péremptoire.
En principe, l'existence d'un certain nombre de cellules géantes, distribuées à la périphérie d'îlots inflammatoires en voie de dégénérescence, ne doit faire penser qu'à deux ordres de lésions : à la tuberculose d'abord, puis à la syphilis (Voy. Pl. VII, fig. 2).
Si le processus de nécrose centrale est caséeux, si les vaisseaux y apparaissent eux-mêmes détruits par la même nécrose coagulante, avec ou sans oblitération de leur lumière, si la topographie des cellules géantes dessine une couronne plus ou moins complète, concentriquemerit aux blocs caséifîés, la recherche du bacille de Koch est presque superflue (Voy. Pl. XII, fig. 1); la tuberculose est, pour ainsi dire, la seule maladie infectieuse capable de procéder par poussées centrifuges d'une manière aussi méthodique. D'autant mieux, que les cellules géantes péri-gommeuses sont rares dans la syphilis viscérale, et que les toxines de cette infection, chronique par excellence, sont beaucoup moins caséifiantes que celles de la bacillose.
Les procédés destructifs employés par les différentes infections chroniques de l'homme conservent donc, pour chacune d'elles étudiée dans ses grandes lignes, un cachet assez particulier, qui apporte, comme nous allons le voir, son appoint, au déterminisme objectif de leur spécificité.