CAVERNE DU CAP AU CORBEAU
Quels sont ces monts hardis, ces roches inconnues, Leur vied se perd sous l’onde et leur front dans les nues. Casimir DELAVIGNE.
Au milieu s’élevait un rocher d’où tombait, goutte à goutte, une eau noirâtre, et le bruit faible et sourd des gouttes qui tombaient était le seul bruit qu’on entendît.
LAMMENNAIS.
Le rusé Dousterswivel de Sir Walter Scott cher-
chait ses trésors dans les ruines des monastères ;
mais notre héros avait des idées toutes différentes : c'était sur les rives des lacs, dans les cavernes les plus sombres et au fond de la mer, où se portaient toutes ses espérances. Sans avoir lu les ouvrages de Mr. Galland et de Mr. Petit de Lacroix, son imagination transformait en palais de porphyre, à créneaux d’or, là demeure des reptiles les plus immondes. Un serpent était pour lui, le génie qui gardait un trésor à "4 Arrivé chez lui, tout
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fut bientôt préparé, et dès le lendemain il devait traverser le fleuve pour se rendre à la caverne du Cap au Corbeau. Celui qui l’eût vu la veille de son départ se promener, à grand pas, près de sa demeure, aurait pu s’écrier avec le poëte :
Ah qui peindra jamais cet ennui dévorant, Les extases d’espoir, les fureurs solitaires, D’un grand homme ignoré qui lui seul se comprend.
CasiMiR DELAVIGNE.
Il l’avait conçu, lui, cette idée, avant le poëte, et que de consolations ne lui donnait-elle pas auk milieu d’un monde railleur et méprisant. La néoessité, le malheur l'avaient rendu morose. I répondait un jour, avec une amère ironie, à un sarcasme qui lui était adressé : “ continuez, con-k tinuez, le mépris vaut mieux que la pitié au mal:} heur qu’on ne soulage pas.” Sheridan Knowles sentait-il, comme lui, la force de cette vérité lorsqu’il a fait dire à St. Pierre:
Nay cuff again, that they may fall the heaven Satisfied that he who does brain thee, Poverty ; Does thee a thousand times the good he does the ill.
Tue Wire,
Quelles pouvaient être les pensées qui l’occupaient dans ce moment ? Il songeait à son élévation future ; car il n’avait plus un doute. Tout dépendait de lui.seul maintenant ! Il y avait près d’une heure qu’il était enseveli dans ses rêveries,
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qui l’occuson élévate. Tout avait près s réveries,
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lorsqu'un homme sortit, tout-à-coup, du bois qui entourait sa chaumière et lui frappa sur l’épaule. Le nouvel arrivé était d’une taille médiocre, mais assez bien proportionnée ; sa figure ouverte annonçait une assurance ferme en ses propres forces, son visage n’avait rien de repoussant, mais sa bouche était loin de l’embellir. Le dix-neuvième siècle est convenu d’appeler monstre tout ce qui est extraordinaire, et les écrivains de ce siècle fécond se servent toujours du mot type ; or cette bouche était une bouche monstre : le type de toutes les bouches monstres. Ceux qui en doutent peuvent en voir la dimension au Presbytère de St. Jean Port-Joli ; car moyennant un minot de pois, il a consenti à la laisser mesurer, au compas, et le rayon en est encore marqué sur la porte. Passons à ses qualités intellectuelles : il savait à peine lire : ce qui ne l’empêchait pas d’avoir la modestie de se croire un homme des plus scientifiques et de trancher toutes les questions qu’on lui pré- Amand seul, avait su lui en imposer ; parcequ’il savait des mots plus longs et plus difficiles à prononcer que lui. Notre héros s’était trouvé dans la nécessité de lui confier son secret ; car ne pouvant conduire une chaloupe, il lui fallait quelqu’un pour le traverser à la côte nord-ouest du fleuve. Il lui avait donc expliqué le but de son voyage à la capitale, et lui avait fait promettre de l’accompagner à son retour.
—Eh bien Amand, dit-il, en l’abordant, as-tu tout ce qu’il te faut ?
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— Chut, Capistrau, parle plus bas ; je ne t’ai pas vu dans le bois; d’autres pourraient bien nous entendre à notre insu. Rentrons.
—Partons-nous, deniain ?
—Sans doute ; où est la chaloupe ?
—Je l’ai laissée dans l’anse, prête à faire voile quand tu voudras.
— Allons, c’est bien, demain, à la marée montante, si le vent est bon.
—Dans ce cas-là, dit le Capistrau, je vais me jeter sur ton lit, car je suis fatigué.
— Moi aussi, dit Amand ; j'ai fait sept lieues aujourd’hui.
Sans aucun autre préparatif, les amis se jetèrent sur le mauvais grabat, et le sommeil ne tarda pas à clore leurs paupières.
Le lendemain, vers les six heures du matin, deux hommes étaient occupés à mettre une embarcation à l’eau, dans l’anse aux Pierre Jean, et une demi-heure après, la chaloupe, couverte de toutes ses voiles, filait huit nœuds à l’heure vers la côte du nord. Vers une heure, nos deux aventuriers distinguèrent, près de la Baïe St. Paul, le Cap au Corbeau. Ce cap a quelque chose de majestueux et de lugubre. A quelque distance on le prendrait pour un de ces immenses tombeaux jetés au milieu des déserts de l'Egypte par la folle vanité de quelque chétif mortel. Une nuée d’oi-E Ji éta seaux, enfans des tempêtes, voltigent, continuelle- côté, ment, autour de son front couronné de sapins et pieds semblent, par leur croassement sinistre, entonner E
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le glas funêbre de quelque mourant. Le fleuve sengloutit avec fracas dans sa base en forme de caverne, où la voix de l’homme n’a jamais retenti. Or, c’était dans cette caverne qu'Amand voulait pénétrer. Il aurait bien voulu porter immédiatement vers cet endroit ; mais son compagnon, plus prudent, s’efforça de l’en dissuader, en lui persuadant qu’ils feraient mieux de mettre à terre le long de la côte, et de se rendre à pied, ,usqu’à l caverne pour la visiter avant la nuit. Il lui raconta, en outre, plusieurs vieilles légendes touchant certains vaisseaux qui, conduits par des pilotes imprudents, s'étaient engouffrés, à pleine voile, sous son immense voûte, et n’avaient jamais reparu. Amand était si confiant dans les précieux talismans qu’il portait sur lui qu’il ne voulait rien entendre ; mais il fut obligé de céder à son com-
|pagnon qui était pour le moins, aussi entêté que
lui et qui s’obstinait à faire route vers la côte voisine, Trois quarts d’heures après, ils abattaient leurs voiles et jetaient l’ancre à deux brasses sur un bon fond de sable. Aussitôt que notre héros impatient eut mis pied à terre, il s’achemina immédiatement vers le cap qui pouvait être à une demie lieue de distance. (Capistrau, après avoir mis tout en ordre dans la chaloupe, hâta le pas pour le rejoindre, si bien qu’ils arrivèrent ensemble, après. dix minutes de marché, au lieu tant désiré. Il était impossible de parvenir à la caverne, de ce côté, sans monter à une hauteur de quatre cents pieds par un sentier rude et tortueux tracé sur le
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flanc de la montagne par les voyageurs curieux qui visitent souvent cette curiosité naturelle. Après bien des peines et des sueurs nos deux aventuriers parvinrent au somn:et, presqu’exténués ; mais lé. puisement physique ne fut rien comparé à la consternation qui s’empara du cœur de notre héros lorsqu'il découvrit qu’il était impossible d'arriver à l’ouverture autrement que par le fleuve et qui vit le courant impétueux qui, semblable à une chûte, s’y précipitait avec fracas. IL jeta un rep | gard douloureux sur son compagnon et soupira enfqu ils | se croisant les bras. Capistrau, prit la parole :— Que le Tiens, Amand, dit-il, tu dois être persuadé, qu'ilfttS de est impossible de rentrer là-dedans ; quant à moif VEUX € je n’y ai jamais eu de confiance ; crois-m’en nousftrouve ferons mieux de chercher ailleurs, aussi bien, je se me rappelle d’avoir entendu dire à mon grand- pe père, qu’un seigneur qui passait pour très-riche kire t était mort dans cette paroisse et que, malgré toutes RNoUs & les recherches qu’on a pu faire, on n’a jamaish ma: trouvé un sol chez lui ; et beaucoup de personnes ous * ont dit qu’il avait coutume d’enterrer son argent —} dans.le bois qui avoisinait son domaine. Si tup'a56 veux m’en croire nous allons nous rendre aux maï-Qüite n sons pour nous reposer, en attendant la nuit, et r'ait d vers minuit nous irons faire une recherche. Pourf(Tois que personne ne se doute de nous, nous dirons Br que nous voulons coucher dans la chaloupe où Pet : nous retournerons après la veillée. tete -— C’est bon, je le veux bien ; car je te dirai la Bou do vérité, je crois que l’embarras ne serait pas de ren- Et le
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rer dans ce trou-là, mais plutôt d’en sortir, dit notre héros, qui avait toujours eu la vue attachée sur le gouffre pendant le discours de son compagmon. Îls commencèrent à descendre, aussitôt, le flanc de la montagne et dirigèrent leurs pas rers les maisons situées sur le haut des côteaux voisins.
Leur préoccupation et une touffe de saules les avaient empêché de distinguer deux jeunes étudians étendus sur l’herbe près de là. Aussitôt qu'ils furent éloignés, l’un d’eux dit à l’autre :— Que le diable m’emporte, Théodore, je crois, que ces deux corps-là, cherchent des trésors : si tu veux dire comme moi, nous allons leur en faire trouver un, ce soir ?
—Comment ?
—Ne dis rien, promets-moi, seulement, de faire tout ce que je voudrai, et tu verras comme nous allons rire.
— Allons, je le veux bien ; explique-moi ce que nous allons faire ?
—Ecoute, il n’y a qu’une chose qui m’embarrasse, savoir : s'ils vont se servir d’une chandelle dite magique. S'ils le font la seule difficulté serait de la faire éteindre à l’endroit propice. Je crois que j’en viendrai à bout avec ma canne à air. Suis-moi, nous allons aller les sonder un peu, après-quoi, nous préparerons ce qui est nécessaire. Une bonne chose c’est que nous savons où doit se faire la cérémonie, allons, viens. Et les deux étudians suivirent de loin les traces
de notre héros, et arrivèrent chez eux, quelques minutes après lui. Tous leurs efforts furent inutiles pour tirer, comme il le disaient, les vers du nez, des deux magiciens. Ils résolurent néanmoins d’essayer à tout risque, et se séparèrent pour faire les apprêts nécessaires.
Vers les neuf heures du soir, comme ils en étaient convenus, les deux étrangers se retirèrent, sous prétexte de garder leur chaloupe pendant h nuit; Charles, surtout, attendait avec impatience, Enfin, l'heure arriva, et ils s’acheminèrent vers le bosquet. Tirer un briquet et allumer la chandelle fut l'affaire d’un moment, et ils commencèrent tous deux une marche lente et majestueuse. Après plusieurs détours, ils arrivèrent près de lendroit où étaient cachés les deux jeunes gens. Adolphe tira, aussitôt, son A de Pair passa près du visage d’Amand, mais n’éteignit. pas : lumière. Ce dernier tressaillit:—Bonne pla , dit-il, à son -ompagnon: Cherchons. Un second coup de hi canne eut plus d’effet, ils se trouvèrent dans les ténèbres. Le héros eût immédiatement recours, de nouveau, au briquet, alluma une autre chandelle et se mit aussitôt en besogne. Qui pourra peindre sa joie lorsque d’un coup de sa bêchei frappa le haut d’un baril ; ilne put prononcer que ces-mots :—Capistrau, notre fortune est faite : travaillons, mon garcon. Ils le tirèrent, avec peine, et regagnèrent, en grande hâte, l’embarcation Le précieux fardeau n’y fut pas plutôt déposé qu'Amand, armé d’une hache, en fit sauter le
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