MARIVAUX ET L'ESPAGNE
Y a-t-il quelque chose, dans les comédies de Marivaux, qu'on puisse ramener à une imitation de l'Espagne ? A n'examiner les choses que superficiellement, on serait porté à supposer qu'il n'y a presque rien, dans son œuvre, qui trahisse une influence castillane. Tout au plus y relèverait-on quelques noms — tels que « le prince de Léon » et « la princesse de Barcelone » du Prince travesti dont la scène se passe aussi à Barcelone — qui rappellent le pays et la littérature auxquels le théâtre français doit de si nombreuses et de si heureuses inspirations. Mais en approfondissant davantage cet examen, on trouverait, dans quelques-unes des pièces de Marivaux, un nombre de traits
G. HuszAR. — L'influence de VEspagne. lo
important qui établissent un rapport assez étroit entre lui et la comedia espagnole.
On sait que Marivaux fut, par excellence, le peintre de l'amour. Or, dans la conception qu'il s'est faite de ce sentiment, il entre quelques éléments espagnols. Parmi ses nombreux romans, nous trouvons le Pbarsamofi ou le Doit Quichotte moderne, où l'auteur suit le procédé de Cervantes pour railler les romans de chevalerie; mais ce qui est le plus intéressant, à notre point de vue, c'est que cet ouvrage parut également sous le titre de Folies romanesques. Cela prouve que pour Marivaux le pays des folies romanesques, c'était l'Espagne. Par ailleurs, quand il veut exposer en détail sa théorie de l'amour, il suppose un Espagnol qui lui raconte son rêve : le romanesque et l'amour étaient donc à ses yeux choses éminemment espagnoles.
Il est certain que l'idéal de Marivaux c'est l'amour romanesque ; et c'est ainsi que
s'explique cette affinité qui devait exister entre l'esprit qui anime ses comédies et le génie espagnol. Comme les dramaturges castillans, Marivaux prend au sérieux l'amour dont l'image hantait incessamment son imagination. De même que Corneille portait sur la scène ses rêves secrets d'héroïsme, Marivaux se plaît à faire, dans son théâtre, la peinture minutieuse de cette passion qu'il n'a pu mettre dans sa vie. Son œuvre, qui peut passer pour l'analyse presque complète de l'amour heureux, renferme, en outre, toute une casuistique amoureuse ; or, cette casuistique amoureuse se trouve être complètement développée, avant Marivaux, dans le drame espagnol.
Les Silvia, les Angélique, les Araminte qui dissertent si bien sur l'amour, semblent avoir été élevées à l'école des Lope et Calderon ; aussi leurs raisonnements ont-ils quelque chose du précieux espagnol qui n'est, du reste, que le complément de ce a jésui-
tisme » qui se manifeste si souvent dans l'expression de leurs subtilités scntimentaîes. Est-ce à un pur hasard qu'il faut attrihuQT les points de contact que nous offre l'œuvre dramatique de Marivaux avec ceux qui caractérisent le génie espagnol? Aucunement. L'Espagne avait agi sur lui, sinon directement, au moins indirectement par des créations littéraires dont l'origine est indubitablement castillane. La « sentimentalité raisonneuse de Marivaux rejoint presque à travers les siècles, malgré une longue série de vulgarités et de platitudes, les chevaliers mystiques de la Table Ronde'», dit avec raison M. Gaston Deschamps. Seulement il oublie de dire que cette poésie subtile dont il parle, coulait à larges flots dans un roman dont l'influence fut immense sur la littérature française, et aussi sur Marivaux, nous voulons parler de VAstrée d'Honoré d'Urfé.