‹ L'influence de l'Espagne sur le théâtre français des 18e & 19e sieclesChapitre 14 sur 44 · I. La pastorale dramatique eu France, p · texte numérisé non relu

I. La pastorale dramatique eu France, p

LES COMEDIES DE xMARIVAUX

AU POINT DE VUE

DE L'INFLUENCE ESPAGNOLE

Arlequin poli par Vamoiir. C'est une véritable pastorale, gracieuse et charmante ; elle rappelle par endroits le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare. Ce qui rapproche cette histoire d'amour romanesque des comedias espagnoles, c'est cette thèse souvent développée par les dramaturges transpyrénéens : amor hace discreto, c'est-à-dire « l'amour déniaise » ; l'amour d'Arlequin pour Silvia finit par le polir. Lope et ses disciples ont traité le môme sujet, mais Marivaux les surpasse par son art raffiné d'amener ses personnages

G. HuszAR. — L'influence de r Espagne. . ii

au dénouement voulu et de prouver ainsi la thèse qu'il s'est proposée.

La surprise de ramour est toux à fait dans le goût espagnol : l'amant qui, trompé par une femme, prend en haine l'amour lui-même, revient bien souvent dans le théâtre castillan ; que son domestique l'imite même à cet égard et qu'à son tour, ce dernier devienne aussi « haïsseur » de la femme, est encore un procédé habituel à tout serviteur fidèle à son maître. Cette façon d'agir n'est, du reste, qu'une conséquence du parallélisme qui existe entre les actes des « hidalgos » et de leurs « criados » et qui constitue une très nette caractéristique du théâtre espagnol. Le dénouement n'est pas difficile à prévoir : l'amant désillusionné rencontre une femme qui, elle aussi, hait l'amour, et cette haine commune les rapproche l'un de l'autre pour aboutir à une amitié qui deviendra bientôt de l'amour. C'est la mise en valeur du fameux principe du « desden » espa-

gnol, suivant lequel rien n'excite si bien Tamour que l'indifférence allant jusqu'au mépris. Dans la comedia on rencontre fréquemment de ces amoureux qui, par parti pris, commencent par se haïr, et finissent par s'aimer et s'épouser. Voyez, par exemple, Les miracles du dédain^ de Lope, ou le Dédain pour dédain de Moreto. L'art de Marivaux est plus subtil encore que celui de l'auteur espagnol; il n'a pas recours à ces moyens quelquefois un peu grossiers pour vaincre l'indifférence qu'emploie Moreto; il reste sobre et gracieux jusqu'au bout, mais il n'est pas douteux que ses modèles espagnols lui ont préparé le terrain où son talent s'est exercé avec autant de bonheur que de succès.

La double inconstance : jeu gracieux d'amour, un chassé-croisé d'amants, tel est le sujet de cette charmante pastorale. Calderon a écrit plus d'une comedia dans le même genre; l'on croirait que les bergers et ber-

gères de VAstrèe renaissent à une nouvelle vie chez l'auteur espagnol et chez Marivaux. De' là cet air de parenté qui existe entre leurs pièces; il y a, en outre, un autre point caractéristique qui rappelle, dans la pièce française, les comedias burlesques : les scènes où le prince et Arlequin discutent les lois contradictoires de l'honneur, ne seraient pas déplacées chez aucun dramaturge espagnol.

Le prince travesti ou Y Illustre aventurier est écrit dans le goût des comedias héroïcoromanesques; aussi Marivaux a-t-il affublé les personnages de sa pièce de noms espagnols, et la scène se passe-t-elle à Barcelone. Un ambassadeur, qui n'est autre que le roi lui-même, arrive de Castille pour demander en mariage la princesse pour son maître — c'est-à-dire pour lui-même — ; celle-ci est amoureuse de Lelio (c'est le pseudonyme d'un autre personnage également travesti : le prince de Léon), mais elle agit à

la manière cornélienne et, réprimant la voix du cœur, elle charge celui qu'elle aime de donner réponse à l'ambassadeur. Ce trait, fréquent dans la comedia, est essentiellement espagnol : voyez plutôt don Sanche d'Aragon de Corneille et Dom Garde de Navarre de Molière, nés, tous les deux, sous l'influence de l'esprit castillan ';

Lelio se comporte en « caballero »; le ton altier sur lequel il prononce la harangue adressée à l'ambassadeur de Castille révèle une âme d'un orgueil tout castillan. Arlequin, le valet, vient également d'au delà des Pyrénées : il est proche parent de Sancho Panza par son humour, par son attachement dévoué à son maître avec lequel seule sa cupidité lui fait avoir quelques difficultés (voir son dialogue avec Federigo), par sa critique judicieuse à propos d'un mensonge qui, une fois, lui fait obtenir le pardon, tan-

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