‹ L'influence de l'Espagne sur le théâtre français des 18e & 19e sieclesChapitre 16 sur 44 · I. Lope, La vengadom de las miigeres · texte numérisé non relu

I. Lope, La vengadom de las miigeres

aucune il n'en a fait un usage aussi original et aussi harmonieux.

En lisant Le jeu de ramoiir cl du hasard, on songe forcément à l'Espagne romanesque : les aventures galantes qui constituent le nœud de la pièce, se retrouvent, en effet, dans beaucoup de comedias. Dans Engaùarse enganado (Se tromper en trompant) de Guillen de Castro, par exemple, un jeune homme se déguise en valet pour pouvoir mettre à l'épreuve l'amour de sa belle; mais l'art consommé avec lequel Marivaux développe ce sujet qu'il complique d'ailleurs d'un double déguisement, n'appartient qu'à lui-même.

Ses amoureux et ses amoureuses n'en évoquent pas moins les types de la comedia; il entre aussi beaucoup de précieux espagnol dans leurs raisonnements subtils, et dans son habileté à nouer et dénouer la trame, assez enchevêtrée, de sa comédie, Marivaux n'est pas inférieur à Calderon. Il est inutile de signaler que l'allure et le langage

des valets et des soubrettes trahissent aussi un certain air de parenté avec leurs ancêtres castillans, surtout par cette familiarité qui caractérise, dans la comedia, les relations entre maîtres et domestiques. Ajoutons en passant que la comparaison qu'établit Arlequin (acte II, scène m) entre l'amour et un garçon qui grandit bien vite, nous semble être dérobée à la comedia où cette image est très fréquente.

Le triomphe de V amour ne rappelle l'Espagne que par son intrigue embrouillée, ses extraordinaires complications amoureuses et par la maîtrise avec laquelle l'auteur sait nouer et dénouer les fils de l'action.

Les serments indiscrets et Lheureux stratagème ressemblent, par le sujet et son développement, à La surprise de l'amour. Dans toutes ces comédies, Marivaux démontre que l'indifférence réciproque de deux jeunes gens destinés l'un à l'autre, est un puissant moyen pour faire naître d'abord la jalousie

G. HuszAR. — L'influence de V Espagne. ' 12

et puis l'amour. Par la communauté de leur thèse, toutes ces pièces montrent une analogie plus ou moins marquée avec les nombreuses comedias qui traitent le môme sujet et, surtout, avec le Dédain pour dédain de Moreto. L'auteur français emploie toutes les ruses subtiles dont usent les dramaturges castillans, mais, ici encore, son art est plus discret, plus gracieux et n'est jamais exagéré, comme cela arrive parfois dans le théâtre espagnol. Lisette et Frontin des Serments indiscrets accusent cependant d'une manière évidente leur parenté avec les « criados » et « criadas » de la comedia : ils sont trop insolents et exercent une influence presque décisive surles actions de leurs maîtres et de leurs maîtresses. Et quand la marquise de Lheureux stratagème s'écrie : « Que ne fait-on pour se venger ? », elle trahit qu'elle est bien femme, mais plus encore, peut-être, femme élevée à l'école des « damas » vindicatives de la comedia.

UEcoJe des mères est écrite sous l'influence de Molière : on y retrouve cette philosophie de la nature qui caractérise toute les pièces de l'auteur du Misanthrope'. Angélique, que son père veut forcer à épouser un vieillard, s'éprend d'Éraste, fils de ce dernier qui, luimême, éprouve pour elle une vive passion. Cette Angélique est la sœur jumelle de l'Agnès de Molière; chez Marivaux, ce n'est pas le tuteur, mais la mère de la jeune fille qui lui avait donné une éducation « vertueuse » pour qu'elle ignorât tout de l'amour, mais c'était en vain, car la nature l'avait éclairée. En établissant la parenté d'Angélique qui est « naturellement vertueuse », et s'endort cependant « quand elle entend parler sagesse », avec l'héroïne de V École des maris, on établit aussi leur affinité avec certains types de jeunes filles de la comedia ^ Les valets de VÉcole des mères ont

T. Voir notre étude sur Molière et V Espagne. 2. Voir ibid., pp. 158-165.

aussi une allure espagnole : leur manière de se taquiner est la même que celle des « criados » du théâtre castillan. La fin de la comédie rappelle celle d'une « zarzuela » : le bal donné en l'honneur d'Angélique et les complications qui s'ensuivent pour les jeunes amoureux, sont tout à fait dans le goût espagnol.

Le legs. Il s'agit d'un « oui » que la comtesse devrait prononcer pour répondre à l'amour du marquis : sujet habituel aux comédies de Marivaux. Le valet Lépine et la soubrette Lisette se chargent d'amener le dénouement désiré et, comme le veut le parallélisme des actes des maîtres et des serviteurs, finissent par s'épouser, eux aussi. Ce procédé, nous le savons, est une des caractéristiques du théâtre espagnol; aussi croirait-on entendre une « criada » de la comedia, lorsque Lisette dit à Lépine : « Maraud, je crois, en effet, qu'il faudra que je t'épouse », et Lépine de répondre : « Je l'avais entrepris ».

LEpreuve. Mettre à l'épreuve le cœur de celui qu'on aime, épreuve dont la femme sort victorieuse : tel est le thème de cette comédie; de nombreux auteurs castillans ont traité ce su jet, avec cette différence toutefois que, chez les héros pointilleux de l'Espagne, les complications de l'intrigue frisent parfois le tragique, tandis que Marivaux ne dépasse jamais la grâce de la plaisanterie légère.

Le sujet de La dispute est également cher aux auteurs de comedias. Le prince et Hermione voudraient savoir quel est le sexe qui a le premier donné un exemple d'infidélité : question souvent débattue, dans les cours d'amour, par les troubadours et, plus tard, sujet favori de discussion pour les précieuses espagnoles. Le prince, pour viderd'une façon définitive le débat, a recours à une idée, à la fois romanesque et philosophique, que les dramaturges castillans et notamment Calderon ont souvent mise

en valeur dans des cas analogues ' pour pénétrer quelque secret ; il fait élever deux couples d'enfants dans une solitude complète et les laisse ainsi isolés du monde entier; il apparaît par la suite que c'est Tune des jeunes filles qui, la première, devient infidèle à son amant.

Le préjugé vaincu ne rappelle la comedia que par ce parallélisme qui se manifeste dans les amours des maîtres et des domestiques.

Les comédies que nous n'avons pas mentionnées n'offrent rien qui puisse prêter à une comparaison avec la comedia ou à la constatation d'une inspiration provenant de l'esprit castillan.

I . En esta vida todo es verdad y mentira dont s'est inspiré Corneille dans son Hémclius.

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