‹ L'influence de l'Espagne sur le théâtre français des 18e & 19e sieclesChapitre 19 sur 44 · Hallays, Beaumarchais, p · texte numérisé non relu

Hallays, Beaumarchais, p

ses pièces; déjà ses idées sur le drame rappellent singulièrement celles qu'ont préchées au delà des Pyrénées, les défenseurs du théâtre de Lope et de ses adeptes. Mais la satire sociale qui a tant de traits aux mœurs françaises dans les chefs-d'œuvre de Beaumarchais, n'est pas non plus sans quelque analogie avec la philosophie qu'ont mise les auteurs castillans dans la bouche des « graciosos » de comedia.

Il est vrai que les « graciosos » espagnols se contentent le plus souvent de faire la satire des lois de l'honneur qui entraînent leurs maîtres aux extravagances les plus singulières. Cependant il n'est pas difficile de découvrir, dans les critiques qu'ils font de la chevalerie, certains germes de révolte contre la société et contre ses injustices. Les « graciosos » qui sont en même temps valets, et condamnés ainsi à subir les caprices des hidalgos, ne se bornent pas toujours à envisager leur situation d'une façon humoris-

tique ; même à travers leur gaieté, percent souvent des accents d'un mécontement nullement dissimulé ; dans les traits qu'ils lancent contre les iniquités du sort et des hommes, on pourrait facilement retrouver les éléments d'une critique ironique des mœurs qui, sans être aussi joyeuse et aussi spirituelle que celle de Beaumarchais, n'en constitue pas moins une satire sociale assez remarquable.

On nous dira, il est vrai, que l'auteur du Mariage de Figaro n'avait pas besoin d'aller au delà des Pyrénées pour trouver des abus et des travers à signaler et à railler. Beaumarchais qui a passé lui-même par tant d'états sociaux différents et qui fit tant de métiers divers, avait eu maintes occasions de souffrir de la stupidité et de la méchanceté de ses contemporains. Grâce à son génie et à son énergie, il réussit à faire fortune, mais nous savons que ce ne fut qu'au prix de luttes acharnées et interrpinables. Et si quelqu'un pouvait se

— lOI —

vanter d'avoir acquis par lui-même beaucoup d'expérience, c'est assurément ce redoutable « self made man ». Il n'avait qu'à feuilleter l'histoire de sa vie mouvementée pour y trouver de quoi alimenter les griefs de ses personnages de théâtre contre les torts de la vie française de son époque ; cependant, il semble avoir plus d'un côté d'un « picaro » espagnol. Aussi sa sympathie va-t-elle aux opprimés et son Figaro, tout en représentant beaucoup de côtés de la vie de son auteur, n'en est pas moins apparenté aux « graciosos » plébéiens de la comedia et aux pauvres hères du roman picaresque.

Sans doute, il est difficile de discerner, dans l'œuvre de Beaumarchais, les éléments d'origine espagnole, car, consciemment ou non, il s'est approprié de la comédie de Scarron, de celle de Molière et de celle de Lesage, tous les éléments pouvant lui convenir ; or, la comédie de ces auteurs était déjà imprégnée d'espagnolisme, sans parler

de ce qu'elle s'était encore enrichie, en dehors de l'ancien fonds gaulois, de nombreux éléments italiens. L'auteur du Mariage de Figaro ne représente qu'une étape dans cette transformation de la matière comique qui, dans un certain sens, lui était commune avec ses prédécesseurs et qu'utiliseront, après lui, ses successeurs. Et, à travers son œuvre, la diffusion du génie espagnol se transmettra à des auteurs qui sont presque nos contemporains : ainsi par l'habileté et la variété de l'intrigue. Scribe aura quelque chose d'un dramaturge castillan, de même Victorien Sardou.Nous l'avons dit à plusieurs reprises: un peu de « sève espagnole » circule dans des œuvres dont les auteurs ne peuvent aucunement être taxés d'avoir subi une influence directe de l'Espagne ; mais chercher à retrouver les traces de cette demiinfluence alors qu'elle se transmet et se subtilise, en quelque sorte, à travers plusieurs générations d'auteurs d'individua-

lité diverse : est chose presque impossible, et nous ne pouvons que nous bornera donner des indications aussi précises que possible.

Page 1