DE L'INFLUENCE LITTERAIRE
Même les critiques qui n'ignorent pas la profonde influence de l'Espagne sur le théâtre français, ne vont pas la rechercher après le xvii^ siècle : pour eux, l'imitation de la comedia sur la scène française finit à peu près avec Molière — si ce n'est même avec Corneille. Or, la littérature espagnole continue à agir sur le développement du drame français non seulement pendant le xviii^ siècle, mais encore au xix^, voire même jusqu'à nos jours. Et nous pouvons dire que l'action exercée par l'Espagne dans l'évolution de la littérature dramatique française, si elle n'a pas toujours eu la même continuité, n'a cependant presque jamais cessé pendant ces trois derniers siècles. Qu'il
y ait eu imitation directe ou indirecte, le graphique tracé par cette pénétration trois fois séculaire du génie castillan présente comme points culminants Corneille, Molière, Lesage, Marivaux, Beaumarchais, Hugo, Musset — et Rostand.
Tous ces écrivains, ou bien ont imité de prés des modèles transpyrénéens qu'on peut exactement désigner, ou bien ils se sont inspirés d'une façon générale du théâtre espagnol, ou mieux encore — et c'est cela qui est le plus important — se sont rattachés à l'Espagne par un certain tour d'esprit particulier qui leur est commun avec les œuvres produites par ce qu'on est convenu d'appeler « le génie espagnol ». L'explication des raisons de cette dernière espèce d'influence, qui ne peut presque pas se prouver matériellement, tient à l'essence même du problème de l'influence littéraire et c'est ce point que nous devons tâcher d'élucider avant de pousser plus avant cette étude.
Nous pouvons admettre en principe que nous ne nous sentons attirés que vers ce qui est plus ou moins « congénial » avec notre être et que nous acceptons plus facilement que toutes autres les idées dont le germe se trouve déjà — quelquefois enfoui à letat subconscient ou même inconscient — aux plus profonds replis de notre âme. Il en est de même des sentiments : ceux dont quelques ' éléments constitutifs font originairement partie de notre être, ont plus de chances de nous envahir, si une influence analogue agit sur notre esprit. Si Corneille imite les auteurs espagnols, ce n'est pas seulement parce qu'en son temps l'Espagne est à la mode et que, par hasard, il a lu Guillen de Castro, Lope de Vega ou Alarcon, c'est aussi parce qu'il est porté, par ses dispositions personnelles, vers les héros farouches du théâtre castillan. L'auteur du Cid qu'on sait avoir été, dans la vie privée, modeste et même quelque peu bourru, nourrissait au fond de
son dme des rêves grandioses : l'homme fort, d'une volonté de fer, d'une énergie inflexible, qui est capable de résister à l'assaut des désirs humains : tel devait être l'idéal de l'homme puissant, du surhomme d'avant Nietzsche qui hantait secrètement l'imagination de l'auteur du Cid, et, comme il arriva pour bon nombre de grands artistes anciens et modernes, la littérature lui servit à exhaler ses aspirations les plus intimes. Il transportait ainsi sur la scène ses rêves de mégalomane en créant des héros inhumains qui savaient subjuguer leur cœur et se soumettre sans murmure à ce qu'ils considéraient comme étant leur devoir... Or, le devoir cornélien s'appelle, chez les dramaturges espagnols el honor : ses commandements implacables ont force de loi pour les hidalgos des Lope, des Calderon, des Tirso ; eussent-ils eu cent vies, ils les auraient sacrifiées sans sourciller à l'honneur qui représentait à leurs yeux la somme de leurs obli-
gâtions morales plus chimériques que réelles. Sans la lecture des dramaturges castillans, Corneille aurait-il poussé aux extrêmes que l'on sait la peinture de l'énergie de ses types d'hommes et même de femmes ? Qui le saurait dire ? Il est certain que les auteurs transpyrénéens chez qui il retrouvait incarnés ses propres rêves de^ grandeur d'âme, devaient puissamment agir sur son imagination et que cette action gagnait en intensité grâce à l'élément commun qu'il y avait chez lui et chez les auteurs espagnols, d'une part, l'exaltation de la volonté qui ne fait que ce qu'elle doit faire et, d'autre part, l'exaltation du point d'honneur auquel toute autre considération, morale ou sociale, est sacrifiée. L'influence du théâtre castillan sur Corneille est donc avant tout le résultat d'une rencontre de certains traits de caractère également communs à l'esprit de la comedia et à celui du poète français luimême.
Autre exemple : Lesage a subi l'ascendant du picaresque espagnol dans son Diable boiteux et dans Gil Blas de S antiliane ; son Crispin rival de son maître et Turcaret — nous ne parlons pas ici de ses autres pièces qui sont presque de simples traductions de l'espagnol — ont à peu près la même source d'inspiration. Si considérable que soit l'influence castillane sur toute son œuvre, elle n'intervient cependant que comme un facteur important dans la formation du génie de Lesage qui, par ses dispositions individuelles, était porté vers l'obsen^ation de la vie quotidienne des couches sociales pour la plupart au-dessous de la moyenne et dont la peinture a été assez négligée dans la littérature française. Cet honnête homme de lettres qui fut, en même temps, un bourgeois modèle, a été l'incarnation du c( bon sens », et l'expression littéraire de sa conception de la vie devait presque naturellement être « réaliste » dans tous les genres qu'il cultivait. Or, le natura-
lisme un peu cru et saturé de malice et d'humour des romanciers picaresques de l'Espagne pouvait facilement s'assimiler à la veine originaire de l'auteur de Gil Blas; il n'a fait que profiter de cette rencontre, son talent personnel n'a fait que se retremper à la lecture d'Espinel, de Mateo Aleman, de Solorzano. Il retrouvait chez ces auteurs cette appréciation juste et ironique des hommes et des choses qui était aussi la qualité dominante de ses chefs-d'œuvre ; en un mot, c'est dans l'affinité d'esprit de Lesage et des auteurs picaresques qu'on doit chercher l'explication de l'influence castillane sur l'ensemble de son œuvre.
On peut donc affirmer que les auteurs qui s'inspirent d'écrivains étrangers s'approprient avant tout ce qui répond le mieux aux plus intimes qualités de leur génie. Et ce qui est vrai pour les individus, peut l'être aussi, et d'une façon plus générale, pour les courants d'idées ou de sentiments qui, de
G. HuszAR. — Uinfluence de FEspagne. ^
temps en temps, traversent les littératures pour y laisser de profondes empreintes. Parmi les facteurs qui doivent intervenir pour que le goût littéraire d'une époque, quelle qu'elle soit, change, ce sont tout naturellement les individus prédisposés personnellement à l'esprit d'un courant venu du dehors, qui figurent en premier lieu. Si ces prédispositions particulières à subir telle ou telle influence existent chez plusieurs écrivains, ceux-ci subissent en bloc l'action du génie d'une littérature étrangère. Ainsi, par exemple, les romantiques devaient instinctivement se sentir attirés vers l'Espagne moyenâgeuse et orientale où ils retrouvaient ou croyaient retrouver l'image réalisée des rêves que caressait leur imagination, et c'est là l'explication de cette affinité secrète qui, non seulement en France, mais dans toute l'Europe, existe entre le romantisme et la patrie des hidalgos. Ce qu'il y a de propre et de particulier dans le romantisme : la liberté et la
souveraineté de l'imagination avec l'expansion de la personnalité du poète, n'est en somme que cet excès d'individualisme qui aboutit à cet orgueil qui « est au fond de toutes les âmes romantiques » '. Ce même orgueil est aussi le ressort principal des actions extravagantes des types de la comedia quand ils obéissent aux lois du « pundonor». Et à la liberté dans le fond — si nous pouvons nous exprimer ainsi — correspond la liberté dans la forme; de là le mélange des genres, l'alliage du tragique avec le grotesque, du fantastique avec l'horrible; la recherche des situations extrêmes, des antithèses violentes : traits également caractéristiques de la comedia et du drame préconisé par Victor Hugo dans la préface de Cronnuell. En somme, le génie du théâtre espagnol convenait si bien à l'état d'esprit des adeptes du romantisme que la comedia a pu tout