I . Maigron, Le romantisme et les mœurs (Paris
naturellement s'adapter au drame romantique.
Au point de vue du problème de l'influence, des conclusions intéressantes découlent des faits que nous venons d'exposer. La première est que l'influence peut exister là même où elle ne semble dénoncée par aucun signe matériel. Nous allons même plus loin et prétendons que les emprunts textuels d'un écrivain à une oeuvre étrangère peuvent parfois ne pas être les indices d'une véritable influence ; ils servent d'indication pour connaître la ligne d'évolution qu'a suivie un auteur s'inspirant de modèles étrangers, mais ils ne nous renseignent pas toujours sur l'action véritable qu'a exercée sur lui une littérature étrangère. Si, par exemple, un dramaturge français imite un trait d'intrigue d'une comedia, il est possible qu'il n'y ait rien d'espagnol dans cet emprunt, car ce trait peut n'avoir rien d'essentiellement espagnol et être tel qu'il aurait été
éventuellement imaginé aussi bien par un Italien ou môme un Français que par un Espagnol. La constatation de ce qu'un poète français a traduit ou adapté quelques lignes ou même quelques passages d'un dramaturge castillan, ne signifie donc pas grand'chose au point de vue de la pénétration de l'esprit ou du génie espagnol dans l'œuvre de- cet auteur.
Mais si l'on voit qu'un poète comme Victor Hugo choisit de préférence des types dramatiques animés de passions excessives et que ceux-ci sont dominés plus ou moins par le point d'honneur — ce qui est la caractéristique la plus saillante des héros de la comedia et même de toute la littérature espagnole, — que son langage est d'un lyrisme pompeux, d'une sonorité et d'une magnificence éblouissantes :on peut conclure que l'empreinte du génie espagnol se révèle dans son œuvre, alors même qu'aucune * imitation directe et littérale ne saurait être
signalée. Et c'est là, selon nous, que réside la véritable influence, la seule qui mérite d'être étudiée dans la perspective de la littérature comparée.
Grâce à cette intime relation qui s'établit ainsi entre des œuvres de nationalité différente, on peut faire jaillir une lumière intense sur la genèse d'ouvrages poétiques dans lesquelsl'analyse démontre certainséléments qui souvent paraissent « inactuels ». Ainsi, nous parlerons de la manifestation du génie espagnol dans l'œuvre de Rostand qui, peut-être, n'a jamais lu de comedia espagnole. Peut-on justifierunepareilleopinion?Nouslecroyons.
Car, de ce que nous disions précédemment, il s'ensuit qu'on peut chercher les traces d'une pénétration de l'esprit castillan même chez des auteurs dont certaines façons de sentir, de penser et de s'exprimer semblent être analogues à celles des Espagnols par simple coïncidence. A vrai dire, dans ce cas-là, il ne s'agit que d'une autre forme de l'influence. La
chose peut paraître paradoxale, il n'en est pas moins vrai que parfois deux auteurs peuvent être influencés l'un par l'autre sans qu'on puisse apercevoir, tout d'abord, par quelles voies s'est exercée cette action . Dans une conversation que nous eûmes l'honneur d'avoir avec M. Emile Faguet, l'éminent critique compara cette espèce d'influence à la c( radio-télégraphie ». Il nous cita cet article de M. Jules Lemaître où le savant académicien avait démontré l'affinité d'idées d'Ibsen et de George Sand. « La réponse de M. Georges Brandes à cet article déclarant que le dramaturge norvégien n'avait jamais lu les œuvres de la romancière française, ne change rien à l'aflaire », nous dit M. Faguet .
En eflet, « il y a des courants d'idées auxquels personne ne saurait se soustraire, pour la bonne raison qu'à peine sentonsnous qu'ils nous entraînent; il y a des influences qui sont comme difl'uses dans
l'atmosphère ambiante et que nous respirons, sans nous en douter nous-mêmes, avec l'air de notre temps ; il y a des oeuvres à l'imitation desquelles, sans le vouloir, l'esprit d'une génération ou d'un siècle se modèle y>\ Mais, en réalité, de telles influences ne paraissent inexplicables qu'à l'analyse superficielle. L'absence apparente d'agents, pour ainsi dire, palpables, n'exclut pas encore la possibilité d'une fécondation vienne du dehors. Quand le milieu contemporain est insuffisant pour démontrer cette fécondation, il faut recourir au passé dans le sein duquel on découvrira les étapes par lesquelles la pénétration de l'esprit étranger a passé, pour n'aboutir à une manifestation visible qu'après et à travers une longue succession d'œuvres, séparées souvent par de longs intervalles.
Un courant d'idées et de sentiments qui, à