I. Brunetière, Les époques du Théâtre français ^ p
une certaine époque, a poussé de profondes racines dans une littérature, ne meurt pas subitement. Il peut faiblir, mais il ne disparaît pas complètement. Le courant héroïco-romanesque, par exemple, s'il se trouve être incarné spécialement dans l'hispanisme dont l'action se fit tout particulièrement sentir dans la littérature française du xvi^et du xvii^ siècles, n'en est pas moins un courant qui a existé avant et après cette époque. Il a atteint tour à tour son éclosion resplendissante dans les romans de chevalerie et les romans pastoraux, dans les Amadis, dans VAstrée, dans le drame de Corneille, mais les étapes qu'il a parcourues ne s'arrêtent pas là. Au xviii^ siècle, il semble s'être éteint, mais ce n'est là qu'une apparence, car l'atmosphère littéraire en est encore assez chargée pour qu'il renaisse à une nouvelle vie, si les circonstances lui deviennent favorables. Le moment psychologique de l'influence se produit précisément quand le
G. HuszAR. — L' influence de l'Espagne. • 4
courant qui agit, tout en étant à l'état latent, se rencontre avec l'individualité poétique prédisposée à subir son action. La riche floraison du courant héroïco-romantique dans l'œuvre de Victor Hugo et de ses adeptes s'explique ainsi, et la partie héroïco-romanesque des drames de Rostand qui, à notre époque, paraît être presque sans tradition, se rattache à l'influence du courant dont nous signalions les étapes antérieures. Ainsi s'enchaînent divers phénomènes littéraires qui apparaissent à des intervalles assez éloignés et qui, à première vue, ne semblent avoir aucun rapport entre eux; ainsi se renouent des traditions interrompues : renascuntur qux jam cecidere.
Si donc l'influence venant de l'étranger ne fait que féconder des germes qui, en réalité, se trouvaient dans l'âme de l'auteur dont l'œuvre porte l'empreinte de cette influence, il importe surtout de chercher comment, par quelles circonstances, ce contact se pro-
duit, ce qui équivaut à la recherche du reflet d'un esprit étranger dans une œuvre française. C'est pour cela qu'il faut s'efibrcer avant tout de démontrer la manifestation de l'esprit ou bien du génie espagnol, et que la constatation des emprunts matériels est presque secondaire. Envisagée sous cet aspect, l'étude des influences étrangères porte sur la genèse elle-même des œuvres littéraires. Elle ne fait que compléter cette investigation plus vaste, plus générale et plus compliquée qu'est la recherche des forces psychologiques qui se révèlent au cours de l'évolution d'une littérature. Elle fait partie des efforts visant à une compréhension plus complète des lettres nationales; car, au fond, les facteurs étrangers — et l'influence est un de ces facteurs — ne sont étrangers qu'en apparence, puisqu'en eux aussi, se manifeste une parcelle de l'esprit humain qui est universel. 11 ne serait pas juste de dire que l'esprit
national d'une littérature s'émousse à cette rencontre. Celui-ci ne perd rien de son originalité et de sa force, au contraire, il ne peut que gagner et que s'enrichir à ce contact. Car, de même que les individus, les littératures nationales se développent selon leurs propres lois et ne s'assimilent que ce qui convient au génie « national ». Ce qu'elles empruntent aux littératures étrangères devient partie intégrante des lettres nationales. Chercher l'action exercée par l'esprit espagnol sur les dramaturges français, n'est, en somme, qu'étudier à un point de vue nouveau le développement de certains domaines de la littérature française, dans ses rapports avec la littérature européenne.