Rosières, ouvr. cité. (La Genèse d'Hernant
G. HuszAR. — V influence de V Espagne. . 19
imité certains passages d'une pièce espagnole ou qu'il s'est souvenu de telle ou telle situation dramatique qui l'a frappé à la lecture d'une comedia quelconque, on n'a pas encore démontré ce que nous tâchons de mettre en évidence : que le génie castillan a marqué d'une profonde empreinte ses créations dramatiques. Car i'espagnolisme d'Hernani ne se révèle pas par les emprunts matériels : il réside plutôt dans l'esprit qui anime les personnages du drame et dans les mobiles qui déterminent leurs actes. Avant même de comparer Hernani aux pièces espagnoles précitées, nous y avons déjà noté la parenté fondamentale qui existe entre le génie dramatique de Victor Hugo et celui des auteurs de comedia. Hernani qui se présente à nous comme bandit et se révèle plus tard duc et grand d'Espagne ', fait preuve d'une fierté vérita-
I. Il est fréquent, dans la comedia, de rencontrer des grands seigneurs déguisés en « salteadores » ou« bandoleros», c'est-à-dire en bandits pour cause d'aventures passées ou à venir.
blement espagnole : c'est la qualité essentielle de son âme. Par cela même il se trouve être le proche parent des héros du théâtre castillan ; il va sans dire que, comme ceuxlà, il obéit toujours à l'instigation du « pundonor ». Pour qu'il puisse faire valoir la conception orgueilleuse qu'il a de ce qu'il croit son devoir, Hugo le place dans les situations les plus extraordinaires, et c'est là le procédé habituel des dramaturges castillans. Son attitude vis-à-vis de Carlos et de Don Ruy Gomez est celle d'un hidalgo qui se soumet en toute occasion aux commandements de r « honor ». Quand Carlos refuse de se battre avec lui, ce sentiment lui défend de le tuer en combat inégal, malgré la soif de vengeance qui le torture ; mais quand, la nuit même de ses noces, don Ruy Gomez exige de lui qu'il meure, il se suicide sans hésiter parce qu'il l'a juré. « Il a ma parole, et je dois la tenir! » Cette fatalité qui s'accomplit, n'est-elle pas celle de l'honneur es-
pagnol, implacable et intransigeant? N'est-ce pas l'honneur qui revêt ici la forme du destin impitoyable amenant le dénouement funeste' ? Oui, c'est l'honneur, le « sot honneur» : « el necio honor ». Un héros cornélien n'agirait pas autrement : lui aussi mourrait plutôt que d'enfreindre les lois de l'honneur (qui est pour lui le « devoir ») ou que d'admettre aucun compromis.
I. Quelques critiques espagnols (entre autres José Mariano Larra, Articulos de Figaro, t. III, p. 117) ont sévèrement blâmé le dénouement d'Hernani ; ils ont même trouvé qu'il était ridicule de pousser à un tel point la religion du serment ou, pour mieux dire, celle du point d'honneur. Quant à nous, nous trouvons plutôt ridicule cette manière de juger, surtout venant de la part d'un Espagnol. On peut désapprouver les excès auxquels le« pundonor » avait condamnés les chevaliers de la comedia, mais que ce soit un Espagnol qui reproche au poète français d'avoir « exagéré », c'est vraiment un peu singulier. Hugo n'avait obéi qu'à l'idée très juste qu'il se faisait de l'outrance du « pundonor ». Le drame espagnol fourmille en exemples où la parole d'honneur est respectée même au prix de la mort qu'on reçoit ou qu'on donne. V. VÉtoile de Séville de Lope où Bustos Tabera tue son meilleur ami, parce qu'il avait engagé sa parole au roi.
Don RuyGomez de Silva représente aussi un type accompli de l'esclave de l'honneur ; Hugo dit qu'il « prêche les vertus de l'Espagne antique ». En effet, il a l'orgueil, j'allais dire la mégalomanie, d'un héros idéal de Comedia ; il est aussi rigide, aussi intraitable, aussi inflexible qu'un protagoniste de Calderon ; il semble être entouré de cette auréole qui élève certains chevaliers du théâtre castillan à une grandeur presque surhumaine. Il a absolument l'allure d'un « viejo » de comedia dans la scène (acte III, se. i) où il surprend don Carlos et Hérnani chez sa nièce ; même l'exclamation qu'il fait entendre :
Des hommes chez ma nièce à cette heure de nuit !
est tellement stéréotype dans le drame espagnol qu'elle en paraît littéralement traduite. La loquacité avec laquelle il débite les gestes glorieux de ses ancêtres est habituelle aux vieillards de la comedia; ces derniers, en pareille occasion, ne manquent
pas de nous lancer à la face leurs fanfaronnades qui, tout en rappelant parfois celles de Matamore, ne révèlent pas moins une âme hautement chevaleresque. Don Ruy Gomez de Silva reçoit avec plaisir l'hôte qu'on lui annonce, et lorsqu'il apprend que celui-ci n'est autre qu'Hernani, il continue à persister dans sa noble hospitalité :
Fusses-lu Hernani, fusses-tu cent fois pire, Pour ta vie au lieu d'or offrît-on un empire, Mon hôte, je te dois protéger en ce lieu. Même contre le roi, car je te tiens de Dieu.
Nulle part la vertu de l'hospitalité n'est mise en relief avec autant de force que dans le théâtre des Lope et Calderon ; Hugo s'inspire d'eux en traçant le magnanime don Ruy Gomez de Silva. Cela est visible surtout dans la scène vi de l'acte III où il s'agit de livrer Hernani à Carlos; ici le caractère du noble vieillard apparaît dans toute son âpreté espagnole.il est placé, comme généralement les protagonistes de la comedia, entre des
alternatives également douloureuses : trahir son hôte et, par conséquent, se déshonorer, ou bien tomber en disgrâce et mourir. Il va sans dire que don Ruy Gomez de Silva consent plutôt à perdre la tête ou même sa nièce qu'à ternir l'éclat de son honneur. En héros cornélien, il sait faire taire ses sentiments les plus impétueux pour n'obéir qu'au « devoir » que lui dicte son orgueil. Qu'il est romantique et Espagnol par sa fierté immense ! Qu'il est superbe quand il lance ce mot à Hernani qui refuse de se battre avec lui :
Tout homme qui m'outrage est assez gentilhomme !
Il n'y a que le répertoire dramatique infiniment riche de l'Espagne héroïque où l'on puisse rencontrer de ces « Cid pères » dont la vertu austère est tellement excessive qu'elle en devient surhumaine. Sa soif de vengeance, sa jalousie, la cruauté avec laquelle il exige la mort de son rival, achèvent de lui donner un caractère castillan. -
Don Carlos ressemble, lui aussi, par plus d'un côté, à un protagoniste de comedia. Nous avons déjà dit, à propos de Le roi s amuse, que le théâtre espagnol abonde en types de séducteurs royaux et que les conflits y sont nombreux où l'amour du souveverain s'oppose à celui de ses sujets'. Hugo a su tirer, dans Hernani encore, de puissants effets du choc des passions : la rivalité entre don Carlos, Hernani et don Ruy Gomez, pour l'amour de dona Sol, est mise en relief avec une force dramatique dont on ne trouve guère d'exemples dans la comedia. L'attitude de Ruy Gomez et, plus encore, celle d'Hernani vis-à-vis du roi fait songer parfois à celle de Garcia del Castanar à l'égard de son souverain ^ La passion de don Carlos pour