‹ L'influence de l'Espagne sur le théâtre français des 18e & 19e sieclesChapitre 35 sur 44 · L étoile de Sèville; La fille d'argent de Lope de Vega · texte numérisé non relu

L étoile de Sèville; La fille d'argent de Lope de Vega

2. Nous avons déjà fait remarquer qu'on trouve, chez Hugo, des réminiscences assez fréquentes du drame du même titre de Francisco Rojas. Il est curieux qu'un personnage de la suite de don Carlos s'appelle mémeRicardo de Rojas.

dona Sol semble comme embrasée par le souffle brûlant de l'Espagne ; aussi est-elle sensuelle jusqu'à la brutalité, comme, en général, celle des hidalgos castillans. Ce n'est que lorsque le roi devient empereur que son orgueil superbe s'adoucit et que son audace effrénée en matière d'amour cède à la considération de ce qu'il doit à sa dignité impériale.

Dona Sol est le type modèle d'une noble « dama » castillane, surtout par le sentiment orgueilleux qu'elle a de son « honneur ». En quoi consiste cet honneur ? Dans l'inflexibilité de son amour pour Hernani et dans son attitude à l'égard de don Carlos. Tout en ayant la sensibilité d'une femme follement éprise, elle n'en est pas moins une héroïne cornélienne par la fierté hautaine qu'elle témoigne à l'égard de son galant royal et qu'elle résume dans ce vers célèbre, tiré, selon nous, de Calderon :

G. HuszAR. — L'influence de VEspagm.

Trop pour la concubine, et trop peu pour l'épouse ! ^

L'excès de la passion la rend presque furieuse quand elle défend Hernani contre Ruy G ornez :

Fussé-je votre fille, Malheur à vous si vous portez la main sur mon époux!

Exaltée dans son amour, fidèle jusqu'à la mort à son fiancé, inébranlable dans son

I . Dans Le médecin de son Jx)nneur, c'est dona Mencia qui dit, dans une situation analogue à celle où se trouve dona Sol, à « l'infante » don Enrique :

Pues soy para dama mas Lo que para esposa menos(acte I, se. vu).

La meilleure preuve de l'origine espagnole de ces vers c'est qu'on les retrouve sous une forme peu altérée chez Lope de Vega; en effet, dansV Etoile de Séville on peut lire :

Soy para esposa vuestra poco, Para dama vuestra mucho.

Hallam (Henry) : Introduction tothe Littérature ofthejîfteenih, sixteenth and seventeenth century (London, 1881, p. 355), croit que le dramaturge espagnol s'est inspiré d'une réponse donnée par une dame anglaise à certain roi de France — ce

honneur, même en face d'un roi : dona Sol n'est pas seulement Espagnole par son beau nom ', mais aussi par toutes les fibres de son cœur.

Sans parler de la mise en scène, Ruy Blas doit aussi beaucoup à l'Espagne tant par les personnages que par l'intrigue même du drame ^ Le protagoniste principal est un mé-

qui ne nous paraît pas trop probable. Nous croyons même que les vers qu'on trouve dans le drame Henry VI de Shakespeare, acte III, se. II :

I know I am too mean to be your queen And yet too good to be your concubine

où M. J.-D. Bruner (M.odern Languages Notes, vol. XIX, n» I, p. 32) croit retrouver l'origine des vers d'Hernani, yqmontent aussi à la source espagnole que nous avons indiquée.

1 . Nom de la fille du Cid dans le Romancero ; souvent des héroïnes de comedia le portent également, par ex. Lope : La mayor virtud de un rey.

2. M. Morel-Fatio a fait connaître les sources àt Ruy Blas ; elles se trouvent dans les Mémoires de la Cour ^/'f^- /)a^w^ de Mme d'Aulnay. Y o'ir Etudes sur V Espagne,' t. 1, p. 203. Fidèles à notre programme de ne chercher dans l'œuvre dramatique de Victor Hugo que l'empreinte de l'esprit espa-

lange du gentilhomme et du roturier; Hugo semble l'indiquer par le choix des deux noms de son héros : Ruy représente le « noble » ; Blas le « peuple ». A vrai dire, il est idéalisé par le poète français, mais c'est un type espagnol par le culte qu'il voue à l'honneur dont il est une des plus admirables incarnations. Dans le théâtre espagnol, on rencontre fréquemment des personnages secondaires ou même de simples hidalgos qui, au dénouement, se révèlent princes ou seigneurs de haute noblesse : ici Hugo a recours à un procédé inverse, en faisant duc — et quel duc ! — un laquais. Tel qu'il est peint par son auteur, Ruy Blas est un héros de comedia, exagéré et romantique au plus haut degré. Nous avons déjà dit à plusieurs re-

gnol, nous négligeons les traits de caractère et les situations que le poète français pourrait avoir imités directement de la comedia. Pour les analogies qu'il y a entre Ruy Blas et la Prudencia en la mujer de Tirso de Molina et quelques nouvelles espagnoles, voir Le Gentil: V. Hugo et la litt. esp., p. 25-29.

prises que le romantisme du théâtre castillan consiste, notamment, dans la recherche de contrastes frappants et d'antithèses poussées à l'extrême. Un laquais amoureux d'une reine ! Quel sujet poétique et quels écueils pour l'infortuné protagoniste qui devra mener sa barque au milieu d'une pareille intrigue! De même que les dramaturges castillans placent leurs héros en face de situations excessives, Victor Hugo contraint Ruy Blas à choisir entre des alternatives également douloureuses ; par exemple, à l'acte iinal (scène m) où don Salluste le veut pousser dans les bras de sa reine, il est obligé ou d'être complice de son bourreau, ou de dire la vérité cruelle à son idole'. Ruy Blas

I . Voir encore, à ce point de vue, la scène qui se passe à la fin de l'acte III entre lui et don Salluste. — Dans son rôle de justicier à l'égard de celui-ci, Ruy Blas rappelle Garcia del Castanar vis-à-vis de don Mendo. Les réminiscences du Garcia del Castanar de Rojas (nous en avons déjà signalé quelques-unes à propos dQ Le roi s'amuse el d' Hernani) sont si fréquentes qu'on doit en conclure qu'il avait certainement connu cette comedia.

est le type le plus chevaleresque de l'amoureux : c'est un Macias moderne et beaucoup plus viril que son ancêtre langoureux, auq uel il ressemble surtout par la profondeur de son amour et par sa lin tragique.

Tandis que Don Salluste est surtout espagnol par le culte qu'il voue à la vengeance, Don Guritan l'est dans tout son être. Victor Hugo dit à son sujet : « Au xvii'^ siècle, il restait encore en Espagne quelques don Quichotte malgré Cervantes »', ce qui prouve que le poète français n'a pas bien saisi la signification de la figure immortelle du « triste chevalier ».Don Guritan est plutôt le modèle du hidalgo « embebecido »% jaloux jusqu'à chercher querelle à quiconque ose c( regarder de fort près sa maîtresse ». Le récit grandiloquent qu'il fait (acte II,

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