‹ L'influence de l'Espagne sur le théâtre français des 18e & 19e sieclesChapitre 5 sur 44 · DU GÉNIE ESPAGNOL · texte numérisé non relu

DU GÉNIE ESPAGNOL

Aux termes du chapitre précédent, nous devons élucider ce que nous entendons par ce « génie espagnol » dont nous cherchons la pénétration dans des œuvres françaises. En vérité, vouloir définir le génie espagnol dans toutes ses manifestations, serait une tâche qui dépasserait les cadres de ce chapitre, mais tel qu'il se révèle dans le roman et le théâtre, ce génie nous intéresse surtout par deux de ses aspects qui semblent être diamétralement opposés : l'un est « idéaliste », l'autre est « réaliste », et cependant cet idéalisme et ce réalisme sont si profondément particuliers à la race espagnole qu'ils diffèrent notablement de ce qu'on est convenu aujourd'hui de désigner sous ces noms.

Pour en donner une exacte définition, il nous faut chercher tout d'abord à déterminer le caractère essentiel de la littérature espagnole : la définition de ce caractère jettera une vive clarté sur cet idéalisme et ce réalisme spéciaux à l'Espagne.

Le caractère ou l'esprit d'une littérature représente ce qu'il y a de propre, de particulier, de distinctif dans toutes les œuvres qu'elle a produites et, par là, il constitue un lien commun qui rattache ces œuvres entre elles d'une façon si visible qu'elles en deviennent, pour ainsi dire, nettement divisées des productions de toute autre littérature.

Brunetière, en tâchant de déterminer le caractère de la littérature française, avait, en même temps, donné une définition de celui de la littérature espagnole, en disant que le caractère essentiel de la littérature espagnole était d'être une littérature chevaleresque. « Chansons épiques du Romancero ; romans d'aventures dans le goût des Amadis ou de la Diane

de Montemayor; drames de Calderon et de Lope de Vega, le Médecin de son honneur ou Miidarra Je Bâtard ; traités mystiques et romans picaresques; le Château d'âme ou La^ariJle de Tonnes, nous saisissons le lien qui rattache entre elles toutes ces œuvres si diverses, leur air de famille, le trait héréditaire qui témoigne de leur communauté d'origine, ce pundonor castillan dont l'exagération, tantôt sublime et tantôt grotesque, se porte presque indifféremment, comme on le voit dans l'histoire du chevalier de la Triste figure, aux extrémités du dévouement ou de la folie. Dans notre Europe moderne — politique et industrielle, utilitaire et positiviste, — si nous n'avons pas encore tout à fait perdu le sens du chevaleresque, c'est à la littérature espagnole que nous le devons; et de l'esprit du moyen âge, on le prouverait sans peine, c'est elle qui a sauvé, pour nous, tout ce qui méritait de survivre ' . »

Page 1