I. Études critiques^ t. V, p
Quiconque a étudié d'un peu près la culture espagnole, souscrira sans réserve à cette ingénieuse définition du grand critique que fut Brunetière. Oui, dans la littérature castillane l'esprit chevaleresque apparaît avec une insistance tellement visible qu'il en est le signe le plus marquant, le plus caractéristique et le plus saillant. Si maintenant nous faisons, d'une façon un peu détaillée, l'analyse de l'esprit chevaleresque, en remontant à ses origines et en suivant son évolution à travers les siècles, nous allons faire jaillir une lumière intense sur le rôle même qu'il a joué dans le théâtre français.
Au point de vue de la littérature « européenne », il n'est pas sans intérêt de constater que « l'esprit chevaleresque », le plus important parmi les éléments constitutifs du génie espagnol se trouve être, à sa première apparition littéraire, d'origine française. On sait que la chevalerie, répandue au moyen âge dans l'Europe centrale et méridionale, avait eu
pour principal foyer la France qui, par Charlemagne, le héros du cycle carolingien, régnait ainsi dans la poésie de toute l'Europe, sauf dans celle de l'Espagne. La fierté castillane se montra d'abord réfractaire à cette poésie « étrangère » dont presque tous les pays européens devinrent les tributaires; ce n'est qu'après avoir été bannie du reste de l'Europe que la poésie chevaleresque trouva un refuge en Espagne, de même que la poésie des troubadours, chassée des autres cours, finit par ne plus être accueillie que par les monarques espagnols. Ce que nousvoulons faire ressortir ici, c'est que c'est sous une forme purement française que la matière des histoires merveilleuses du cycle breton a passé dans les Amadis et, plus tard, dans la Diane de Montemayor, monuments impérissables du roman chevaleresque et pastoral qui aboutiront, pour ainsi dire, au Don Quijote de Cerv^antes où, du reste, toutes les
G. HuszAR. — L'influence de l'Espagne. 5
nuances du génie espagnol se trouveront exprimées d'une façon ingénieuse.
Tandis que l'Espagne enrichira ainsi la littérature européenne de cette grande création qu'est le roman, le pays deviendra, au point de vue politique aussi, une puissance que nous appellerions aujourd'hui « mondiale ». La conquête, d'un nouveau monde, l'expulsion totale des infidèles du territoire espagnol, contribuera, dans une large mesure, à développer le sentiment national du peuple qui s'unifie alors en une nation et, avec Charles-duint, la monarchie espagnole pourra songer à la domination universelle. Cette transformation sociale et politique du pays est extrêmement favorable à l'esprit chevaleresque, aussi est-ce à cette époque qu'il atteint son point de « culmination », pour rester, au cours des siècles, le sentiment le plus vif et le plus profond de la race espagnole.
Si l'Espagne a pu réaliser et conserver si
longtemps l'idéal chevaleresque du moyen âge, cela tient également à la place exceptionnelle qu'elle occupe en Europe : par sa situation géographique, elle se trouve déjà presque isolée ; si l'Angleterre est séparée du continent par le détroit, l'Espagne en est, pour ainsi dire, détachée par les Pyrénées; elle semble plus près de l'Afrique que de nous, et V. Hugo a pu dire avec raison que l'Espagne est « à demi africaine » ; pendant les sept siècles qu'elle avait eu à lutter contre les Maures, l'Orient commença effectivement aux Pyrénées. Aussi sa littérature se développa-t-elle presque sans être sensiblement influencée par les courants d'idées qui traversèrent l'Europe, et c'est ainsi, par exemple, que la Renaissance qui produisit des changements si radicaux dans toutes les littératures européennes, passa sans laisser aucune trace notable dans la littérature espagnole. De là vient le caractère si profondément original et « national » de cette litté-
rature et surtout du théâtre espagnol qui, comme le théâtre anglais, se développa libre de toute entrave « classique ». De cet isolement vient aussi que, dans ses institutions, ses mœurs et ses coutumes, l'Espagne conserva le plus entièrement possible la tradition qui la reliait au moyen âge ; de là vient encore que les principes de la civilisation du moyen âge : la religion, l'honneur et la galanterie avaient des racines plus profondes en Espagne que partout ailleurs. Ce qu'on désigne du terme « d'esprit chevaleresque », n'est, en somme, que le résumé des idées et des sentiments qui se rattachent au culte de Dieu, à la fidélité due au roi, aux lois de l'honneur et de l'amour, toutes choses que la poésie du moyen âge enveloppait d'une resplendissante auréole.
Le sentiment religieux était dans un intime rapport avec le sentiment monarchique dont il n'est, à vrai dire, que le complément naturel. Le roi était considéré comme le re-
présentant de Dieu sur la terre : on le respectait donc non seulement comme le chef suprême de la nation, mais encore comme l'élu de la Providence divine. L'ardeur de la foi se combinait avec une vénération allant jusqu'à l'adoration de la personne du souverain : aussi la loyauté « lealdad » était-elle un trait saillant du caractère d'un vrai chevalier. Mais la ferveur religieuse, aussi bien que la loyauté sans bornes et la galanterie amoureuse se confondaient toutes dans le sentiment de l'honneur ; c'est ce sentiment qui résume avec le plus d'intensité « l'esprit chevaleresque ». Amour, foi, loyauté n'étaient, en réalité, que les corollaires de l'honneur : l'hidalgo espagnol soumis à ce sentiment devait naturellement être fidèle à Dieu, au roi et à sa dame. Aussi bien sa devise était-elle : « Pour mon Dieu, pour mon roi, pour ma dame » .
Dans la littérature espagnole, — surtout danslacomedia, —ce sont ces sentiments qui
entrent en jeu et donnent lieu à des combinaisons ingénieuses et émouvantes, bien qu'un peu monotones. Mais puisque tous ces sentiments se trouvent être impliqués dans la notion de l'honneur, on peut considérer celui-ci comme le principal ressort des drames castillans. Le sentiment du pundonor est très compliqué et renferme les éléments les plus contradictoires. A vrai dire, il était l'expression la plus complète de l'individualité d'un chevalier espagnol, et voici pourquoi. Il est avéré que l'orgueil caractérise éminemment l'Espagnol. Dans ces écrits satiriques qu'on composait à profusion, en France, au commencement du xvii® siècle', c'est la raideur cérémonielle, la fierté excessive, en un mot l'orgueil qu'on raillait dans l'hidalgo. L'honneur espagnol qui joue ce rôle exorbitant dans la comedia, provient du sentiment exagéré de la valeur et de la
I . Emhlestiics sur les actions ci perfections et mœurs du Sepwr espagnol (Rouen, 1626).
dignité personnelles, de l'amour-propre poussé à Textrême ; le pundonor se trouve donc ramené, en dernière analyse, à l'orgueil illimité du « caballero ». M. Lanson dit très bien, en parlant de Corneille, « Bossuet reconnaît que Corneille sacrifie l'amour à l'honneur, à la gloire, mais qu'est-ce que l'honneur et la gloire, sinon l'orgueil, la plus subtile et la plus dangereuse des concupiscences?' » On ne peut mieux définir le pundonor espagnol. Il faut ajouter que, tel qu'il apparaît dans la plupart des comedias de Lope et de ses disciples et, avant tout, chez Calderon, cet honneur se trouve déjà quelque peu défiguré, dégénéré et falsifié. Il n'en fut pas ainsi dans les romans de chevalerie. S'il entrait encore beaucoup de vanité dans cet effort que faisait chaque caballero pour « décorer l'image qu'il offrit de lui-même au public », l'honneur primitif,