I. Corneille (J.es grands écrivains français), p
pour ainsi dire, pouvait à bon droit exciter l'imagination de tout gentilhomme; dans le théâtre espagnol, il devient farouche, cruel, sanglant ; il dégénère en une loi impitoyable à laquelle le hidalgo sacrifie, s'il le faut, ses amis, ses parents, son présent et son avenir; iniquités, morts, meurtres ne l'arrêtent même pas dans l'accomplissement de ce qu'il croit devoir à son «honor», qui jette ainsi une ombre funèbre sur toute la comedia.
Mais l'esprit chevaleresque ou, si l'on veut, l'esprit de la comedia comporte, en outre, d'autres traits caractéristiques. Le point d'honneur a besoin, pour se faire valoir, de situations extraordinaires. A l'héroïsme dont les ressorts se trouvent dans l'honneur, il faut un décor compliqué. Dans les romans — d'abord dans les Amadis, puis dans la Diane et leurs innombrables imitations — le héros se faisait un point d'honneur spécial d'être infiniment dévoué à sa dame. C'est pour elle et en son nom qu'il se
lançait dans les plus extravagantes aventures ; il luttait contre des magiciens, des dragons, des géants, contre l'enfer lui-même, s'il le fallait, mais tous ces exploits ne devaient servir qu'à la manifestation de la grandeur de ce courage qui a fait palpiter le cœur de la génération invincible de cette époque. L'héroïsme éblouissant qu'exhalent les romans de chevalerie, passera un jour du domaine de l'imagination dans celui de la réalité, et les victoires glorieuses qu'ont remportées les armes espagnoles sur les champs de bataille du monde entier, sont là pour attester que les créateurs d'Amadis avaient bien quelque droit à laisser libre cours à leur fantaisie héroïque en un pays où naquirent tant de véritables héros.
En passant dans la comedia, la notion de l'héroïque subit des changements notables qui avaient, pour ainsi dire, pour conséquence la transformation de l'idée de l'honneur. Le merveilleux des aventures cheva-
G. HuszAR. — Uinflueuce de VEspagne. . 6
leresques est remplacé par les étranges complications de l'honneur, et c'est au milieu de ces complications que le héros se débat contre lui-même dans un inextricable dédale. Les êtres surnaturels auxquels il livrait bataille dans les romans, sont remplacés, dans le drame, par les fantômes de son imagination surexcitée ; les adversaires imaginaires contre lesquels il luttait en chevalier errant, réapparaîtront dans la comedia sous forme d'ennemis fantastiques engendrés par la vision qu'il a de l'honneur. Il y a toutefois cette différence que l'énergie qu'il avait déployée pour vaincre des monstres infernaux, s'exercera désormais au sein de la vie sociale, et cette différence, plus notable encore, que, dans la comedia, le protagoniste, pour justifier ses actes extravagants, aura recours à cette fameuse casuistique qui semble vouloir concilier la morale avec la barbarie des lois du « pundonor ». Mais les chevaliers du roman ou de la
comedia ont beau être confiants dans la grandeur de leur courage, dans la force de leur bras, dans la vertu de leurs armes, leurs exploits ne seraient guère possibles sans l'entremise de l'imprévu et du hasard : c'est dire que le romanesque (romantique ne serait pas non plus déplacé) est l'élément inséparable de leurs aventures héroïques et galantes. Le chevaleresque, l'héroïque et le romanesque sont donc dans un étroit rapport et se mêlent jusqu'à se confondre l'un et l'autre dans le génie espagnol. La poésie galante, amoureuse et sentimentale de l'Espagne se ressentira de l'alliage de ces éléments. Malgré leur extravagance, les lois de l'honneur donnaient une nuance particulière à tout ce qui touchait au commerce entre les jeunes gens des deux sexes; elles contribuaient à rendre la passion noble et sérieuse. Pour sa dame, le hidalgo était capable d'un héroïsme allant jusqu'à la folie ; chevalier errant, berger ou protago-
niste de théâtre, il y avait toujours un peu de Don Quichotte dans tout hidalgo : l'Espagne fut, par excellence, le pays des folies amoureuses. Toutes les complications, toutes les ruses, toutes les intrigues qui 'peuvent avoir trait à l'amour, ont été mises en jeu par les auteurs de comedia; aussi l'Espagne sera-t-elle le pays où les auteurs de théâtre de toutes les nations iront apprendre à célébrer la passion chevaleresque et romanesque ou même sentimentale.
Cependant le génie de la race espagnole est enclin à l'antithèse, à l'opposition, au contraste. Le noble idéalisme dés romans de chevalerie et pastoraux trouvera donc sa contre-partie dans les romans réalistes ou picaresques. Au lieu d'aventures galantes et héroïques qui se développent dans un cadre romanesque, nous trouvons des histoires banales et monotones, — souvent tristes — telles qu'en offre la vie quotidienne. Mais il existe un lien entre les deux genres. L'Es-
pagnol déchu peut dire : « soy picaro, no tengohonor )),le sentiment du point d'honneur n'en est pas moins ancré dans son âme ; seulement, parmi les vicissitudes de la vie, il n'a pas le loisir de s'en occuper aussi souvent que le hidalgo heureux et fortuné, qui n'a pas autre chose à faire. L'affinité du roman « idéaliste » avec le roman « réaliste » s'établit donc par ce fait que l'élément chevaleresque du « pundonor »
subsiste quand même dans le genre picaresque.
Le « picaro » est le plus souvent un gentilhomme appauvri et, puisque le bourgeois n'existe pas en Espagne, il représente le type transitoire entre le gentilhomme et l'homme du peuple. Rappelons-nous ce pauvre hère de La^arillo de Tonnes, qui diffère si peu — au point de vue de sa situation économique, dirions-nous aujourd'hui — de son domestique : ces gens-là étaient très nombreux à l'époque de la décadence de
TEspagne politique et allaient se confondre avec les gueux qui défrayeront les romans picaresques. La lutte pour la vie est leur fonds commun. Mais la comedia elle-même de Tdge d'or n'est pas tout à fait exempte d'allusions au rôle de l'argent dans la détermination des conditions sociales. Nous nous rappelons avoir entendu, dans un drame de Lope de Vega, un chevalier s'écrier : « En Espagne, il n'y a pas d'honneur sans argent » \ exclamation qui détonne singulièrement dans le monde où tant d'épées se croisent pour laver par le sang les outrages réels et — plus souvent encore — imaginaires faits à la dignité personnelle, mais qui ne laisse pas d'être très significative de cette autre philosophie que représentent, dans la comedia, les valets et les soubrettes. Nous savons, en effet, que cette philosophie que prêchent les « picaros » ou gueux de
i. La pohreia estimada, p. 149. (Coll. Rivad.)
différentes classes sociales dans les romans picaresques, trouve aussi ses apôtres dans les « criados »,« lacayos, » «escuderos » qui font pendant aux hidalgos plus ou moins exaltés dans la défense des lois chevaleresques. Le bon sens, la prudence, l'égoïsme étroit de lecuyer immortel de don duichotte en est l'expression la plus parfaite, et les valets decomedia ne font que des variations sur le même thème : le côté matériel de la vie leur paraît préférable aux folies éclatantes que provoque l'idolâtrie des lois de la chevalerie. A l'envers de leurs maîtres qui sont idéalistes à outrance, ils sont réalistes jusqu'à l'excès. Cervantes a réuni, dans son roman, ces deux courants d'idées qui se manifestent séparément, dans les romans de chevalerie et pastoraux d'une part et, d'autre part, dans les romans picaresques. La comedia, elle aussi, reflète ce parallélisme: les galants sont les proches parents de don Quichotte, les «criados» qui leur font pendant, ont un air d'affinité avec Sancho Panza.
iMais si ces valets professent des idées absolument opposées à celles des chevaliers, leur réalisme est encore bien particulier au caractère espagnol; malgré leur manière toute différente d'envisager l'existence, les hidalgos, les picaros, les lacayos ont vécu trop longtemps côte à côte pour n'avoir pas cet air de famille qui prouve qu'ils sont tous les fils d'une même race, et qu'ils ont tous le génie espagnol.
Ces deux aspects — l'un héroïco-romanesque ou chevaleresque et l'autre picaresque ou réaliste — du génie littéraire de l'Espagne se refléteront tour à tour dans les œuvres des auteurs dramatiques français dont nous allons nous occuper.