CHAPITHK PHKMIKH
par excellence est la description d'une œuvre d'arl. C'est elle qui exi^e du sophiste le plus i^n^and effort de virtuosité puisqu'il doit, avec des mots, donner l'impression vive du tableau ou de la statue. Philostrate et Lucien nous ont laissé des Ecphrasis de tableaux (*), Lucien des descriptions de maisons (irepl xou otxoo)(-). Chez Chorikios on trouve des Ecphrasis de temples (p. 84 etc.. Boissonade)(^). C'est aussi l'Ecphrasis qu'on recherche dans les innombrables contrefaçons du début du Phèdre. Ex. : Achill. ïat (1, 2, 3)etc.. .(^).
La preuve de l'importance que les sophistes attribuent à l'Ecphrasis nous est donnée par la place qu'ils lui l'ont dans leurs discours funèbres. La monodie et le discours de consolalion (7raca|xuÔTriTtxbç Xôyoç) comportent OU effet deux Ecphrasis. Dans r'sTratvo; du mort, l'orateur doit, en rappelant ses qualités, retracer ses charmes physiques et rendre hommage à sa beauté. Plus loin, au cours du Op-Tivoç proprement dit, il doit montrer dans une Ecphrasis du cadavre cette beauté déjà ternie par la mort. Il y a donc là deux façons un peu différentes d'envisai^er la beauté : dans la plénitude joyeuse de la vie et dans la ^râce mélancolique delà mort. La difficulté de rendre successivement ces deux aspects exige du sophiste un sens affiné des choses de l'art et l'habitude de les exprimer par la parole. Mais l'artificiel a rapidement pris le dessus et ces deux Ecphrasis deviennent de purs clichés dont les 7rpoYuijt,và(7{jt,aTa fournissent la formule toute prête.
En tout cas l'Ecphrasis donne satisfaction à des tendances que nous avons déjà notées. Elle permet au sophiste l'emploi du vocabulaire poétique, puisqu'elle se confond par son objet même avec la poésie, et qu'avant de devenir un exercice sophistique elle a été pratiquée par les poètes alexandrins (^). Elle se prête aux recherches plastiques de la phrase, aux images brillantes, aux rythmes onduleux. De tous les genres sophistiques elle est celui qui favorise le plus le soin de la forme.
(1) NoRDEN, Die Ant. Kunslpr., I, p. 408, note 2.
(2) iD.
Par suite, elle se rencontre surtout, à l'état pur, chez les sophistes asiatiques ou ceux qui semblent moins préoccupés de rivaliser avec les u,Tands orateurs que de rappeler les poètes. Rare chez Thémistios ('), limitée chez Libanios au r(Me de tôttoi dans les monodies ou d'exercices dans les irpoY'JîJ-vàGaaTa, on la relève souvent chez Himérios où elle s'accorde très naturellement avec les réminiscences d'Alcée, de Sappho et d'Anacréon. Dans les discours que nous possédons et dans les Ulo^xi, nous trouvons à peu près toutes les formes de l'Ecphrasis, en tout cas celles qui ont le plus de valeur artistique.
1° Aspects de la nature. — Dans l'Ecl. XIII, § 2, p. 208, c'est une description de la mer qui est introduite par cette formule : *l>£û£ 07] Yp^tcpoj TCO Xôyco Tov TTi'vaxa. Suit révocation d'un tableau qui, d'après Wernsdorf, est peut-être d'Apelle, montrant la trière d'Alexandre sur les eaux de l'Hellespont. On y remarque cette phrase manifestement soignée : « La mer déroulait ses « flots avec sérénité ; l'eau tout entière étincelait le long du « rivage, et le flot prenait insensiblement une teinte bleuâtre. » — Dans le Discours III, p. 434, 5, c'est une description mêlée du printemps et de l'été : « Quelqu'un de vous a-t-il vu comme « la terre elle-même fleurit et comme les germes y poussent ? « Pour toi, et avant la saison, les moissons s'épanouissent et « montrent l'épi mûr, quand les yeux pouvaient encore admirer « la fleur du printemps. La terre se couronne et se pare, non « d'anémones, de violettes et des autres fleurs, mais des dons (( de Dionysos et de la verte couronne de Dèmèter. » On peut rapprocher de cette description une très brève Ecphrasis où Himérios montre la terre séparant pour Dionysos (Disc. XIII, p. 596, § 7).
2» Descriptions de divinités parmi les éléments qu'elles symbolisent. — Le Disc. XVI, p. 684, § 2, nous montre, au milieu des flots, Poséidon et le chœur bondissant des Néréides. Voici, Ecl. XIII, § 21, p. 220, une autre Ecphrasis du même genre : « Sur ce rivage dansait un chœur de Néréides ; toutes étaient
(1) Noter cependant la courte Ecphrasis d'un tableau représentant une scène historique : Un miracle d'Antonin le Pieux. Disc. XV, 191 B et suiv. — Disc XXII, 279 b Ecphrasis d'une statue de Scylla.
« blanches comme le lait lui-môme peut l'être quand il prend ft consistance sous la main habile des bergers ; elles avaient les « yeux bleu de mer (yXauxat) avec une chevelure de mousse « marine, et de l'extrémité de leurs tresses tombait encore « goutte à goutte l'écume blanche de la mer. » Noter le dernier trait, d'un réalisme joli et apprêté, tout à fait dans la manière alexandrine. De même, dans le Disc. I, § 20, p. 364, Aphrodite sortant des tlots, évocation très probablement inspirée par le souvenir d'une œuvre d'art ;
3° Description de la beauté ph^^sique. — Voici une Ecphrasis des charmes de la jeune épouse, Disc. I, p. 360, § 19 : « Les « désirs empourprent ses joues des teintes de la pudeur, plus " que la nature ne fait le calice des roses, lorsqu'à la saison « printanière, il s'ouvre par l'effet de la maturité et montre le « bout rougissant de ses pétales. » Phrase exquise de grâce un peu mièvre, avec un soin du détail qui rappelle l'art minutieux des Alexandrins. Plus loin : « sur sa tête fleurissent les boucles abondantes, dorées et partagées sur le front, etc. . . »
4" Ecphrasis de statues: Dans l'Ecl. XIV, I, p. 240. Description d'une statue de Kaipoçpar Lysippe.— Dans le Disc. X, p. 568, § 5, Ecphrasis d'une statue d'Apollon. Himérios débute par une formule analogue à celle que nous avons relevée plus haut et qui indique nettement son double but : <i>ép£ ouv, ypàtj^w xatTouxov
u[xiv Tw Xôyco xac T7)v axor|V Trposa-c'.àaoL) t"^ç o'j'ewç, « La clicvelure
« dorée (du dieu) se partage autour du front et les tresses de « chaque côté glissent le long du cou et viennent onduler sur « sa poitrine divine ; sa tunique tombe jusqu'à ses pieds : il a sa (( lyre, mais point d'arc, et le Dieu sourit comme s'il prédisait « l'émigration des Ioniens. »
Nous avons dit que pour des raisons diverses l'éloquence d'apparat, l'iTrtoetxTtxbv yévoç était devenu la propriété réservée de la sophistique. Les discours d'Himérios qui ne développent pas des sujets fictifs appartiennent tous à ce genre d'éloquence : discours d'adieu: 7cpo7re(jL7tTrjptoi, 7rpo7r£{j.7CTtxot ; discours d'éloges: lY>t6j(x'.a ; discours d'exhortation : TiporpETTrixoi ; lamentations funèbres: [xovwBta'., etc.. . Mais les sophistes aiment entre tous les discours d'éloge, les monodies, les oraisons funèbres, les discours de consolation. Ils peuvent en effet y déployer à l'aise
toutes les ressources de l'art. Il suffît, pour s'en convaincre, d étudier parallèlement avec le Disc. d'Himérios sur la mort de son fils Rufin, la monodie et riTriTatp'.oç Xôyoq de Libanios sur Julien, les plans détaillés de Monodie et d'âTrixàcpioç tracés par Ménandre. La Monodie, nous dit Ménandre, est faite de deux éléments : l'éloge et le thrène, qui doivent se mêler continuellement. L'un et l'autre font appel à toute la richesse d'invention, à toute la subtilité de dialectique du sophiste. Coûte que coûte, il doit montrer en considérant le présent, le temps passé et l'avenir, l'étendue du deuil qu'il déplore. Le temps passé appelle l'éloge de la jeunesse du défunt, de ses qualités. L'avenir conduit à rappeler les espoirs qu'on avait conçus et qui ne se réaliseront point. Voilà une série de cadres minutieusement rangés et qu'il faut remplir. On conçoit que le sujet ne s'y prête pas toujours et que le sophiste doit souvent faire preuve d'une ingéniosité infinie pour suppléer à la pauvreté du fond. D'autre part, le présent en appelant l'attention sur la mort du défunt, sur le concours des funérailles, sollicite le déploiement de tous les procédés pathétiques. Le ôpTjvoç éclate ici pour reparaître un peu plus tard à propos de l'avenir brisé. 11 entraîne tout un cortège obligatoire d'exclamations répétées, d'hyperboles, d'interrogations oratoires. Ces divers lieux communs une fois épuisés, commence la seconde partie, le 6pf|voç proprement dit, dont l'élément principal est T'éx^ppaatç du cadavre. C'est naturellement l'occasion d'un morceau de bravoure où doivent se déployer les procédés propres à l'ecphrasis ; les images riches et gracieuses, les rythmes savants, etc.
Dans l'ÈTTiToccp'.G; figurent à peu près les mêmes éléments que dans la monodie, mais répartis d'une façon différente. Ici l'enkomion tient la plus grande place, et le thrène n'a pas un rôle distinct. L'effort principal du discours portant sur la glorification du défunt, le sophiste a besoin surtout d'ingéniosité. Il se trouve dans l'obligation de louer successivement la race, la naissance, la nature, l'éducation, l'instruction, les qualités, les actions du défunt. Ici se présente un élément nouveau, d'une extrême importance, et t.out à fait sophistique : la synkrisis. C'est un parallèle détaillé du défunt avec tous les noms illustres que rappelle l'énumération des divers points de l'enkomion.
L'élude des tendances de l'esprit sophistique et des formes d'art auquel il aboutit nous avait déjà montré le goût des sophistes pour le parallélisme. La comparaison peut y être rattachée
ainsi que les yopyUix <7/r,uLaTa : Trip-sov, àvTiOsTov, ouLoioTéXsuTov.
Ce goût de la symétrie crée ici une forme d'exposition spéciale qui donne en même temps satisfaction à la virtuosité dialectique du sophiste. Ce n'est pas assez pour lui de montrer que le défunt était admirable. Il faut prouver qu'il é\.3.it le plus admii^able . Le tour de force prend toute sa valeur quand la démonstration est manifestement paradoxale et que le sophiste a besoin de toute son habileté pour dissimuler l'absurdité du rapprochement. C'est le cas de l'oraison funèbre composée par Himérios poiu? son fils Rufîn. Il rappelle avec admiration les vagissements de son fils au berceau. La synkrisis intervient et Himérios en vient à dire que ces vagissements éclipsaient l'éloquence des orateurs les plus fameux, Périclès, Anaxagore, Alcibiade. Rufin était même supérieur à Héraclès. Comment cela? C'est qu'il n'avait pas eu besoin, comme lui, d'exécuter douze travaux pour se faire admirer de l'univers. Autre vertu de Rufin : son affection fraternelle; synkrisis avec les Dioscures, au profit de Rufin, etc.. — La monodie de Libauios sur Julien nous montre aussi le rôle important de la synkrisis. Enfin le Discours de consolation introduit dans l'oraison funèbre un dernier élément qui la complète. La seconde partie de la monodie, le 6pr,vo; dés'eloppé, y fait place à des considérations tendant à montrer que le sort du défunt est digne d'envie plutôt que de compassion. Au fond c'est encore un exercice de dialectique spécieuse qui procède des mêmes tendances que l'enkomion. Nous en avons un exemple dans le Disc. XI d'Aristide : il; 'Etsojvex iz'.x/.oE-o;. Le sophiste [voir Ménandre, doit se livrer à des réflexions générales sur les conditions de la vie humaine, puis montrer que de toutes façons la mort n'appelle pas la pitié, etc. . .
Tel nous paraît être, ramené à ses lignes es.çentielles, l'esprit de la seconde sophistique ; voilà les formes d'éloquence qu'elle mettait à la disposition de ses disciples. Au iv^ siècle, elle continue avec éclat des traditions glorieuses. Himérios ouvre à Athènes une école dont le renom se répand jusqu'en Asie et attire autour de lui une véritable élite intellectuelle. Libanios,
après avoir promené son éloquence à Gonstantinople, à Nicée et à Nicomédie, se fixe à Antioche, et la haute situation que lui crée dans le monde des lettres sa réputation de sophiste, fait de lui le patron de sa ville natale. Son activité rayonne dans tous les milieux et le prestige de la royauté littéraire cpril exerce est accru par l'importance de son rôle politique. Gonstantinople n'est pas un centre moins important de culture sophistique. Si Thémistios a plutôt les caractères d'un philosophe que d'un sophiste, la nature de son enseignement public, son rôle auprès des Empereurs et la qualité de son éloquence le rangent jusqu'à un certain point parmi les maîtres de la parole. Les polémiques qu'il soutient avec ceux qui le prennent pour un sophiste nous montrent que la confusion était naturelle, et sa rivalité ardente avec l'enseignement sophistique nous prouve quel était le succès de cet enseignement. Nous voyons d'ailleurs par Eunape quels applaudissements soulevaient autour d'eux les sophistes dont il nous a conservé les noms, et quelle séduction singulière ils exerçaient sur la jeunesse des écoles.
Voilà donc au iv*' siècle, trois foyers puissants de culture sophistique, qui absorbent tout ce qu'il y a de vie intellectuelle dans le monde grec et marquent d'une empreinte profonde les esprits qui viennent s'y former. Dans cette culture rien n'est changé : elle repose sur des traditions à peu près immuables. Les traités de rhétorique ont depuis longtemps ramené l'éloquence sophistique à un ensemble de règles fixes ; il ne reste aux sophistes et à leurs élèves qu'à exécuter sur ces motifs toujours les mêmes, suivant la diversité de leurs génies, des variations imprévues et brillantes. Les deux grands courants que nous avons distingués subsistent avec les mêmes caractères : l'éloquence libre, hardie et poétique d'Himérios, ses recherches de rythmes et ses mythes représentent le Xoyoç à(peÀ'/]ç avec un souvenir de l'asianisme ; Thémistios, et en général Libanios donnent le modèle d'un style plus oratoire et plus grave, dans le genre du Xoyoç TcoXittxoç.
11 importe maintenant de confronter avec ce tableau l'œuvre de Grégoire de Nysse, pour voir quelle influence cet esprit a exercé sur le sien et quelle application il a faite à son œuvre de cette forme d'éloquence.