U INTRODUCTION
dans son œuvre les traces de l'intluence sophistique sur les diverses formes de la pensée chrétienne, ce n'est pas pour le ven^^er de cet oubli ni de ce dédain. Mais il nous a semblé qu'il se prêtait mieux à notre dessein que Basile son frère, Grégoire de Naziauze son ami ou Jean Chrysoslome. Il n'avait pas comme eux une originalité forte, capable de résister, tout en les utilisant, aux influences de son éducation littéraire. On pourrait même soutenir, si de telles assertions ne manquaient d'intérêt, qu'il n'était pas né écrivain. Mais c'est précisément pourquoi il a gardé plus que les autres l'empreinte de son éducation. Il nous livre presque intacts les emprunts faits à la rhétorique païenne, parce qu'il n*a pas pour les dissimuler on les atténuer la souplesse d'esprit de Basile ou la délicatesse artistique de Grégoire de Nazianze. Il appuie avec la gaucherie d'un écrivain qui est resté disciple, sur les procédés de l'école, il en multiplie l'emploi avec une sorte de complaisance inconsciente. 11 nous montre dans ses œuvres le tour d'esprit d'un novice qui fait pour son compte l'application minutieuse d'une technique récemment apprise chez les sophistes. Du reste, au cours de notre étude, nous aurons souvent l'occasion de rapprocher de Grégoire de Nysse ses illustres contemporains. Au milieu d'eux l'évêque de Nysse gardera la première place, non par droit de supériorité littéraire, mais parce qu'il nous livre avec plus de sincérité qu'aucun d'eux les secrets de la formation artistique de la prose chrétienne au contact de la sophistique.
Il convient, avant d'étudier l'influence qu'a exercée sur Grégoire de Nysse l'éducation sophistique, d'indiquer avec précision les caractères de cette culture, les habitudes d'esprit qui la dominaient, les formes par lesquelles elle avait coutume de se traduire. Cette enquête a été déjà faite en grande partie par Rohde qui, dans un chapitre de son livre : Der GriecMsche Roman und seine Vo7^laûfer (Leipzig, 1900), (ch. VII : La sophistique grecque à l'époque impériale, p. 310 et suiv.), a tracé de la seconde sophistique et de ses origines un tableau d'ensemble. Rohde s'est placé au point de vue historique et a montré la sophistiqvie dans son milieu. Schmid, dans : Der Atticismus in seinen Haiiptvertretern (von D'" Wilhelm Schmid, Stuttgart, 1887), a étudié, avec la précison minutieuse du philologue, ce mouvement littéraire et dans une série de chapitres sur ses principaux représentants il a ramené à un effort croissant vers l'atticisme l'évolution artistique de la prose grecque d'Auguste à Alexandre Sévère. La seconde sophistique a également trouvé place dans : Die Anlihe Ki(nstp)'Osa, de Norden, qui en a étudié les manifestations et en a distingué les courants à un point de vue stylistique très spécial. Ces divers points de vue, surtout historique chez Rohde, grammatical chez Schmid, artistique chez Norden, aboutissent à des conclusions assez contradictoires.
Nous n'avons pas, quant à nous, à rappeler ici l'histoire de la seconde sophistique ni à rechercher à notre tour ses origines. Nous nous bornerons, en étudiant très rapidement les œuvres qu'elle a laissées, et en utilisant parfois les indications précieuses
des ouvrages mentionnés plus haut, à fixer ses traits essentiels et i\ dégager l'idéal artistique qu'elle inculquait à ses disciples. Les éléments de notre enquête ne nous manqueront pas : longue est la série des œuvres qui sont sorties de la seconde sophistique. Nous avons surtout consulté comme particulièrement caractéristiques : au i^"" siècle, vin certain nombre de discours de Dion Chrvsostome, au ii® siècle les deux déclamations de Polémon, l'œuvre d'^Elius Aristides, une partie de celle de Lucien ; au iii° siècle les Vies des Sophistes de Philostrate ; au iv®, ce qui nous reste d'Himérios, Thémistios, Libanios.
Une impression unique se dégage d'abord de cette production considérable qui s'échelonne sur une durée de plus de trois siècles : c'est Vartificiel de l'éloquence sophistique. Elle ne tient presque pas à la vie, elle n'a rien de pratique. Le sophiste n'est ni un avocat qui s'efforce de protéger devant un tribunal des intérêts positifs, ni un orateur politique qui lutte pour le triomphe d'un parti ou d'une idée. Sans doute certains sophistes ont exercé en même temps la profession d'avocat, mais à titre accessoire, et ce n'est pas dans ces fonctions que se montrait leur caractère. Pas plus que l'éloquence judiciaire, l'éloquence politique n'est le domaine du sophiste. Si l'on voit au iv® siècle des sophistes illustres comme Thémistios et Libanios tenir auprès des empereurs et dans les cités une place en vue, c'est un rôle d'apparat qu'ils jouent, et le caractère de leur éloquence ne s'en trouve pas modifié. L'éloquence politique, en fait, était depuis longtemps définitivement morte.
Du o'.xavtxdç et du aujxêouXeuTixbç lô^oc, la sophistique n'a gardé que le simulacre. Elle s'exerce sur des thèmes pris au genre judiciaire et au genre politique, mais ce sont des sujets fictifs, les £<r;^-/)[jt,aTt(r{xévat OTroôéastç, sur lesquels elle tourne à vide. Au premier genre correspondent les uTroôéceiç Btxavtxai. Philostrate (^) nous en cite un certain nombre : p. 55, à propos de Secundus : que celui qui a soulevé une sédition soit puni de mort, etc. Au second, correspondent les déclamations sur des thèmes historiques ([/.eXerai), qui sont les exercices sophistiques par excel-
(1) Flavii Philoslrati opéra. — C. L. Kayser (Collect. Teubner), vol. II, Vies des Sophistes.
lence. Philostrate insiste avec une complaisance particulière sur ceux qui étaient le plus en vogue et qui valaient aux sophistes les triomphes les plus éclatants. Le Syrien Isée représentait les Lacédémoniens en train de délibérer au sujet des murailles d'Athènes (*). Scopélien excellait particulièrement dans les sujets relatifs aux guerres médiques, et jouait à merveille Darius et Xerxès (■). Polémon avait traité devant Hérode Atticus le sujet suivant (^) : Démosthène nie avec serment avoir reçu, comme l'en accuse Démade, un présent de cinquante talents, etc. Nous avons du reste conservé de ces sortes d'exercices des échantillons qui nous donnent du genre une idée fort précise (^). Plus caractéristiques encore sont les XaXtai qui développent, avec une application affectée, des sujets d'une insignifiance voivlue.
Or, dans aucun de ces exercices oratoires, le sophiste n'a à compter avec la réalité. Son éloquence n'est pas aux prises avec la nécessité de disputer un avantage positif; elle n'encourt pas la même sanction que le plaidoyer judiciaire ou la harangue politique. La question de fond importe peu ; elle sert simplement de thème, de point de départ, pour ne pas dire de prétexte.
Nous saisissons ici le lien entre la seconde et la première sophistique. Philostrate a raison de dire que la seconde ne doit pas être appelée nouvelle, car elle est ancienne (^). C'est ici et là le même esprit qui se manifeste. La seconde sophistique, comme celle de Gorgias, repose sur ce principe qu'il n'est pas d'idée vraie ou fausse, qu'il n'y a que des idées logiquement liées et, qu'au fond, tout se ramène à la parole,
La grande affaire, c'est de donner au public l'impression d'un tour de force surprenant exécuté sans difficulté apparente. Le sophiste est proprement un virtuose qui est capable de jouer, sur n'importe quel thème, des variations brillantes. Indifférent aux sujets qu'il traite, il s'applique à multiplier les difficultés
(1) Philostrate, vol. If, p. 27.
(2) Id., vol. II, p. 33.
(3) Id., vol. II, p. 48.
(4) Voir notamment Himérios : 'ExXôya^ ; Libanios : Démosthène contre Eschine pylagore ; etc.
(5) Philostrate, Vies des Soph., p. 2.
(Je lu forme. Les maîtres de la sophislique sont presque tous en état d'improviser une txsXsTT), et Philostrate signale comme des exceptions ceux qui ne brillent pas dans les aÙTOff^^^eSiacfjiévat ûr.oBé^î'.;. Ils sont pour la plupart si sûrs d'eux-mêmes qu'ils laissent à leur auditoire le choix du sujet et qu'ils prennent à peine quelques instants de réflexion avant de développer le thème qui leur est proposé. Pour donner au public une preuve de son assurance, Polémon se mettait à sourire en laissant tomber le dernier membre de ses périodes irréprochables (*). Parfois cette facilité touchait au prodige. On connaît par Philostrate l'histoire d'Alexandre Peloplaton reprenant sans s'interrompre, à l'arrivée d'Hérode Atticus, la iLzlixri qu'il vient de prononcer et en modifiant les rythmes si adroitement qu'il n'a pas l'air de se répéter (-). Dans cette façon de se poser en face du public comme un phénomène et d'offrir à l'épreuve de l'auditoire sa virtuosité sophistique, le sophiste tourne un peu au charlatan.
Voilà dans quel sens se développe la sophistique, et au milieu de quels exercices. Quand les sophistes étaient appelés à sortir de cette sphère de convention et à prendre contact avec la réalité pour faire l'application de leur éloquence, le caractère artificiel de celte virtuosité oratoire se trahissait d'une façon plus frappante encore. La vogue qu'ils avaient acquise, les fonctions de professeur d'éloquence qu'ils remplissaient souvent, les charges qui leur étaient conférées par le pouvoir impérial, les faisaient désigner pour prendre la parole dans certaines circonstances solennelles. Ils étaient délégués par les cités auprès des empereurs, comme Scopélien (^) et Polémon (^) par les habitants de Smyrne ; ils appelaient sur elles l'intérêt du souverain à l'occasion d'un deuil public ; ils intercédaient pour elles quand la colère de l'empereur menaçait de châtier une révolte. La plupart des discours d'Himérios sont adressés à des personnages officiels : discours d'adieu, de bienvenue, etc. Le
(1) Philostrate, vol. TI, p. 48.
(2) Id., vol. II, p. 79.
(3) Id., vol. Il, p. .33. Il fut plusieurs fois envoyé auprès d'eux comme ambassadeur.
(4) Id., vol. II, p. 43 et suiv.
sophiste se montre à nous comme le porte-parole attitré de la ville où il réside. A l'inauguration de TOlympieion d'Athènes, c'est Polémon qui est désigné pour prendre la parole en présence de l'empereur, et son discours excite au plus haut point l'admiration des assistants.
Le sophiste était amené à regarder ces manifestations oratoires dans les circonstances officielles comme le prolongement naturel de son rôle. Il était en effet tout préparé par les exercices de l'école à l'éloquence d'apparat (iTrtBetxTtxbç lôfo^). Elle offrait pour ainsi dire à son art un débouché naturel, en faisant appel aux éléments essentiels de cet art. Cette éloquence de luxe soustrait en effet le sophiste aux exigences de l'éloquence pratique et l'artificiel de la sophistique peut s'y étaler librement. Presque toujours il observe un schéma préparé d'avance. Nous voyons par Ménandre que tous les cas possibles rentrant dans le genre épidictique avaient été catalogués par la sophistique ; chacun avait reçu son plan spécial minutieusement composé. C'est dans ces moules rigides que le sophiste doit couler son éloquence.
Dans cette éloquence d'apparat, comme dans les exercices des sophistes, le fond lui-même importe peu. Le sophiste ne se propose pas de penser juste, de découvrir ni de mettre en lumière des vérités ; ici comme dans les exercices de l'école, on le sent conduit par ce principe que les idées sont indifférentes et il serait sans doute incapable de réflexion philosophique (*). Quels sont donc les caractères essentiels de l'éloquence sophistique, tels qu'ils se manifestent dans les œuvres d'un ^lius Aristides, d'un Himérios, d'un Libanios?
C'est d'abord l'extraordinaire richesse de l'invention. Il faut songer, en effet, que le sophiste vise uniquement à la virtuosité oratoire. L'essentiel pour lui, c'est d'éblouir le public par l'abondance inépuisable de ses ressources. Bonnes ou mauvaises, peu importe, puisque les idées ne valent que par les effets qu'on en tire. Cela est très sensible dans certains schémas du genre épidictique indiqués par Ménandre, notamment dans le chapitre : « Comment il faut faire l'éloge des pays. » Le sujet
(1) Il faut naturellement faire exceplioo pour Thémistius qui par certains côtés s'oppose absolun>ent à la sophistique et représente la (pcXdaoçoç p-i]xùpiv.r\.
12 CHAPITRE PKEMIEK.
est reloiirué sous toutes ses faces, avec une minutie infinie. L'éloge est double, fondé sur la nature et sur la situation du pays. Le second point de vue se divise en trois parts : situation par rapport à la terre, à la mer et au ciel. Pour la première considération, six éléments sont à distinguer, etc.. Le TpœVxbç XÔYo; de Dion de Pruse qui se rattache à la période sophistique de Fauteur est un exemple frappant de cette accumulation déréglée. Polémon dans ses deux déclamations, Aristide dans le Panathénaïque et dans ses deux discours contre Platon pour la rhétorique montrent la même richesse déconcertante de l'argumentation. La forme déborde sur le fond ; il y a, entre le sujet et la façon dont il est traité, une disproportion choquante. Voilà pourquoi on peut considérer comme un des genres les plus sophistiques la ÀaXtâ, où le sujet, d'une insignifiance puérile, contraste avec le luxe de la mise en œuvre.
Volontiers le sophiste argumente et prend l'attitude d'un avocat. Il en est ainsi non seulement dans des œuvres de polémique, comme certains écrits d'^lius Aristides, mais même dans des œuvres du genre épidictique qui ne semblent pas appeler l'emploi de la dialectique. Mais c'est là une tendance qui tient au caractère même de la sophistique. Le sophiste se pique de donner, en tout sujet, aux idées qu'il expose, une apparence de logique irréfutable.
De là un autre caractère : le goût de l'argumentation subtile et aventureuse. Dans cette foule d'arguments il y en a forcément beaucoup de risqués. C'est que le sophiste s'est fixé un but : il doit l'atteindre coûte que coûte. Il faut songer d'ailleurs qu'il s'adresse le plus souvent, non pas à des lecteurs mais à un auditoire et que la rapidité du discours parlé peut plus facilement donner le change sur la valeur de l'argumentation. Pour en revenir par exemple à Ménandre, il nous montre que les cas les plus difficiles ont été prévus et que des réponses y ont été trouvées. S'agit-il de l'éloge d'une ville dont la position est désavantageuse? On dit que ses habitants sont formés naturellement à l'endurance ('). Comment louer une ville bâtie en
(1) Ilepl £7ri6ei-/.TtxôJv, p. 347. {Bhetores Graeci^ ex recognitione Leonardi Spengel, vol. III.
plaine(')? On dit qu'elle se découvre d'un coup d'œil, qu'elle est harmonieusement disposée, que sa bravoure l'a empêchée de se réfugier dans les montagnes comme les autres villes. On pourrait citer cent exemples du même genre (^). Presque tout l'effort de la dialectique de Polémon, dans ses deux déclamations, porte sur cette question puérile : Était-il plus glorieux de rester debout dans la mêlée comme le cadavre percé de traits de Callimaque, ou de courir au rivage comme Cynégire? Dans la première, en faveur de Cynégire, Polémon fait valoir que le cadavre de Callimaque a eu l'air d'être arrêté par la peur(^) et de se mettre à l'abri des traits; dans la seconde, il observe que ce cadavre resté debout donne un merveilleux exemple de fierté et de résistance (*). Callimaque s'obstine à ne pas tomber, ne voulant pas convenir qu'il est mort. D'ailleurs Cynégire est inférieur à Callimaque autant que peut l'être un homme couché à un homme debout.
Cette subtilité tourne souvent au paradoxe. Le paradoxe est cher aux sophistes ; loin de l'éviter, ils le recherchent comme une occasion de faire valoir leur virtuosité. Ici comme partout se trahit le goût du tour de force. C'est ainsi que, dans les deux discours pour la rhétorique, Aristide rappelle cette idée mise par Platon dans la bouche de Socrate, qu'il vaut mieux subir l'injustice que la commettre. Aristide s'efforce de démontrer qu'il vaut mieux éviter de subir l'injustice. Pourquoi donc ? Cest qiion empêche V injustice, en évitant d'en être victime (^). Dans le Panathénaïque, cette tendance au paradoxe est continuelle. Aristide s'efforce de tirer de l'exposé des faits une conclusion à l'avantage d'Athènes et il en arrive à cette proposition paradoxale que les Athéniens qui prirent Phylè surpassèrent en valeur guerrière les héros de Marathon (^).
Trop souvent la recherche du paradoxe conduit le sophiste à
(1) Ilepl £7i:i8£ixTixô)v, p. 351.
(2) Lire notamment dans le deuxième discours d'Aristide : Ilepl p/|Topixr,ç. (XLV), p. 125 et suiv., sa démonstration de la supériorité de l'orateur. Arislides^ ex recensione Guilielrai Dindorfii, vol. H. (Lipsiae, mdcccxxix.)
(3) Polemonis declamaliones . Ed, Hugo Hinck. Leipzig, 1873, p. 9, ligne 8.
(4) Id., p. 19.
(5) Ilepl *P-/)Topixfiç, XLV p. 82 (Ed. Dindorf).
(6) Panathénaïque, p. 272 (vol, I, xiii).
une albumen lai ion peu scrupuleuse. Ce qui montre combien il est peu difficile sur la valeur de sa dialectique, c'est l'usage fréquent qu'il fait de la comparaison comme argument. Aristide, par exemple, dans son plaidoyer, n. 'prjxoptxTjç, commet souvent cette confusion, consciente ou non. Rien n'est plus spécieux ni plus fragile que ce procédé de dialectique qui consiste à dire : Il doit en être ainsi pour l'orateur, ])arce qu'il en est ainsi pour le médecin. De même en effet que le médecin..., de même l'orateur... etc.. Le sophiste, pour appuyer sa thèse, ne recule même pas devant un jeu de mot. Quand Aristide, par exemple (*), déclare que la rhétorique enseigne le respect des lois et que la preuve en est que là où il y a la loi et l'appareil de la justice, il y a aussi la rhétorique et l'éloquence, il est clair qu'il joue assez grossièrement sur le sens de oix-rj et de Btxaiov. L'un n'équivaut pas à l'autre, et la justice n'est pas toujours le juste.
On se doute de ce que peut produire l'artificiel de l'esprit sophistique uni à cette rage d'argumentation paradoxale quand il s'agit pour le sophiste d'arriver à un effet pathétique. Or le cas se présente souvent pour lui. Les aeXéxai doivent souvent étaler des émotions violentes, faire appel à la sensibilité d'un tribunal fictif; en outre, certaines formes du genre épidictique, comme la monodie, râTrixàcpto; Xoyoç etc.. dont la matière est un deuil récent, ne se composent que d'une longue suite de lamentations. Ce genre de discours exigerait, à défaut d'une sincérité impossible, beaucoup de tact et de mesure ; car rien n'est plus malaisé que d'attraper de sang-froid les accents de la douleur. Mais la mesure et le tact font, ici comme ailleurs, défaut aux sophistes. Leur pathétique repose justement sur ce contre-sens qu'en forçant le ton on accroît l'intensité de l'effet. De là une recherche de couleurs criardes, une débauche d'exclamations, d'apostrophes, d'hyperboles. On y sent les trépignements de l'acteur qui s'excite à froid et s'imagine remplacer par une mimique échevelée les accents vrais qui ne viennent pas à ses lèvres. Philostrate nous conte avec admiration qu'Alexandre Peloplaton traitant ce sujet : « les blessés de Sicile demandent aux Athéniens qui s'éloignent d'être achevés par eux », répétait
(1) Premier dise, pour la Rhétor., p. 71.
les yeux noyés de larmes une supplication pathétique ('). Ce qu'il y a de piquant, c'est que le sophiste, incapable d'être ému, garde, au milieu des transports qu'il affecte, le goût de l'argumentation à outrance. La lucidité de l'avocat perce sous les sanglots de l'orateur. Le sophiste ne veut rien abandonner de ses avantages ordinaires ; il ne peut résister à la tentation d'être subtil, ingénieux, spirituel, et il apporte au pathétique de son discours cette contribution bizarre. Il en résulte un intraduisible mélange qui résume en les grossissant les défauts habituels de la sophistique. D'elle-même s'y dessine la caricature de l'esprit sophistique.
Qu'on lise par exemple les deux déclamations de Polémon. Le discours du père de Cynégire se compose de deux parties : la première est une argumentation prolongée pour prouver la supériorité de Cynégire, la seconde est un thrène. Les deux morceaux jurent ensemble, le premier étalant la lucidité subtile d'un virtuose de la dialectique, le second un pathétique extravagant. Mêmes disparates dans le discours du père de Gallimaque, avec cette différence qu'ici le thrène se mêle à l'argumentation. La discussion, très serrée et subtile, est coupée par intervalles de longues invocations à Gallimaque, et le discours se développe sur ce rythme bizarre. Norden signale de même le pathétique extravagant du Tyraunoktonos de Lucien (^). Vers la fin le Tyraunoktonos se transforme en une véritable TpaywBia où les rôles sont partagés entre quatre acteurs dont l'un est le glaive. Au iv^ siècle, Himérios dans sa monodie sur la mort de son lîls présente des contrastes analogues. L'exemple est frappant, car ici la douleur du sophiste doit être réelle. Gela ne l'empêche pas de se conformer minutieusement aux règles du genre et de garder assez de sang> froid pour étiqueter dans l'ordre prescrit par l'école les accents de sa douleur. On peut trouver ému et joli le tableau qu'il fait des charmes du défunt (^). Mais on ouvre le traité de Ménandre et on voit que dans cette description prescrite par les lois de la monodie pas un trait
(1) Philostrate, vol. II, p. 80.
(2) Norden, Die Antike Kunstprosa, p. 409, note 2.
(3) Disc. XXIIl, MovwSta elç rbv yî'ûv ay-rou 'Pouaiivov, p. 776 § 7. Ed. Werns' dorf, Gôttingue. 1715.
16 CHAPITRE THEMiER.
n'est personnel à Himérios. Le pathétique se traduit là comme ailleurs par des séries d'exclamations et d'interrogations hachées simulant un désordre d'esprit qui n'est guère croyable. En effet, d'un bout i\ l'autre du discours des exagérations ridicules (*), des coquetteries de style (p. 768 § 2 : olôv {xot axôxo; . . . àvxsXajxij/s), une argumentation poussée jusqu'à l'absurde (p. 792, § 15 :
'EviXT,(7X; tX£V TÔV £X£t TTaXÊpa, ôa'JU.a<7T0T£paV TCJOV "kÔyOiV TTjV (riWTrTjV
TrapaayôfjLevoç, etc., noiis attestent qu'Himérios développe une
Passons à Libanios et considérons les deux discours qu'il consacre à la mort de Julien (-). L'amitié qui l'unissait au défunt, la douleur qu'il ressent de sa mort s'évanouissent devant le souci d'exécuter avec une impeccable exactitude un morceau de bravoure. La phrase est aussi surveillée qu'ailleurs ; même emploi des figures du style. Le pathétique s'y traduit par des séries d'exclamations bien froides. Monodie (T. L) : au début ; 512, 5, 11- 14 — 517, 2. (9 exclamations de suite) — ou des rapprochements mythologiques dans ce goût : 510, 6 : « A cette nouvelle j'ai levé les yeux vers le ciel, m'attendant à y voir des gouttes mêlées de sang, comme Zens en fit pleuvoir pour Sarpédon. » — par des déclarations dont la sincérité est bien équivoque. 'ETriToccp'.o; : 521, 4 : « J'ai complètement perdu la raison, w etc. . . Au reste, il est un mot qui revient souvent à travers tout cet étalage de pathétique et qui nous éclaire bien curieusement sur sa valeur. Il nous montre le sophiste se posant en face du public dans l'attitude d'un acteur et surveillant ses gestes avec l'attention spéciale de l'homme qui joue un rôle. La douleur, simulée ou sincère, n'est pour le sophiste qu'un thème à développer, plus précieux toutefois que les autres parce qu'il permet de hausser à la tragédie le ton du discours. Et il le dit naïvement. Le père de Gynégire, chez Polémon, demande aux juges de le laisser jouer une tragédie funèbre : c( Ne vous opposez pas, dit-il, à la tragédie de Marathon P). — Au début de la monodie sur la mort de son fils, Himérios s'écrie : T£T7ipr,uai Trpbç u.ovr^v xr^v
(1) Hyperboles ridicules, p. 770 § 4, p. 790 § 15, etc.
(2) Libanios. Ed. Reiske, vol. I p. 507 et suiv.
(3) Polemonis declamationes. Ed. Hugo Hinck, Leipzig. 1873, p. 16, ligne 19.
aovwoîav t&u opaaaToç ('). Plus loiii il laisse échapper cette singulière exclamation : Quel magnifique sujet à traiter ! "Q tt]? Xa[X7rpaç uTToOÉGEtoç (^). — Les épithètes Tpaytxdç et TpayixojTaToçsont très fréquemment employées et à tout instant soulignent le caractère de la monodie. — Je relève encore le mot ôsarpov pour désigner la scène sur laquelle parle l'orateur, l'expression t-Tj? axuÔpwTnf)? Tpaycooiaç pour désigner le deuil qu'il pleure (^).
A cette argumentation débordante, subtile, paradoxale, à ce goût immodéré du pathétique, s'allie un style dont la richesse n'est pas moins surprenante. Il serait plus juste de dire que la sophistique offre un assemblage de tous les styles. On y retrouve, en effet, ramenés à une technique subtile et complexe, tous les efforts artistiques tentés par la prose grecque depuis Gorgias et Thrasymaque de Chalcédoine. Les caractères essentiels de la sophistique s'y font jour comme dans la façon de développer les idées. Celui qui tout d'abord saute aux yeux, c'est l'artificiel de la langue des sophistes. Celle qu'ils parlent est une langue morte, livresque, qu'ils apprennent dans les œuvres des anciens, une langue toute littéraire. Cette constatation montre combien peu solide est la distinction établie par Norden dans l'œuvre de la seconde sophistique entre « l'ancien » et le « nouveau » style. Tous les sophistes, au moins à partir d'Hérode Atticus, sont, comme l'a montré Schmid (^) des archaïsants, soucieux de parler une langue conforme à un canon sévère. Avec Hérode Atticus la sophistique s'unit définitivement à la grammaire et à la philosophie pour entrer dans le courant atticiste. Kaibel n'a donc pas tort de rattacher d'une façon générale à l'atticisme la seconde sophistique f ). Mais il faut ajouter avec Schmid (*') que, dans les limites où ils sont enfermés par les règles des atticistes, les sophistes suivent des directions assez différentes. Elles peuvent se ramener à deux principales, l'une qui correspond au Xdyoç
(1) Ed. Werosdorf, p. 776, § 1.
(2) Ed. Wernsdorf, p. 776, § 1.
(.3) Noter encore p. 804, § 22.
(4) Der Atlicismus^ vol. I. — Vierter Abschnitt, p. 192 et suiv. — Voir aussi dans le Jahresbericht uber die Fortschritte der classischen Alterthumswissenschaft (1901) l'article de W. Schmid-
(5) Kaibel (Hennés XX, p. 509.)
(6) Article mentionné plus haut.
IS CHAriTHE PREMIER.
iToXtTixô;, l'autre au Xôyoç àcpeXr^ç. La première tendance est celle du style oratoire, périodique, appuyé sur une syntaxe rigoureuse, et ceux qui la suivent sont des atticistes sévères. La seconde est celle d'un style vif, coupé, parfois haché en kommata, reposant sur une syntaxe plus libre et un vocabulaire moins restreint. Il faut ajouter que chaque sophiste s'est choisi parmi les écrivains anciens ou parmi les illustres représentants de son art un modèle à l'imitation duquel il se consacre. Suivant Philostrate, Hérode At tiens arrivait à reproduire le style de Gritias^'). Aristide avait pour Démosthène une admiration qui devenait une sorte de culte (^) ; lui-même en inspirait une presque aussi grande à Libanius, qui joignait à l'imitation d'^lius Aristides de nombreux emprunts à la comédie ancienne (^). Les nombreuses réminiscences de Dion Chrysostome qu'on surprend dans les discours de Thémistius permettent de conclure que Thémistius s'était particulièrement exercé à l'imiter. Ces sophistes se rattachent en général au Xoyoç TroXtxtxo;. Au Xoyoç à^eXiiç se rattachent des sophistes comme Dion Chrysostome, Favorinus, Elien, Lucien, Philostrate, Himérios, Eunape(*). Citons notamment parmi les productions sophistiques rentrant dans le genre de ràcp£X-/5ç, le discours corinthien de Favorinus, le document le plus caractéristique, d'après Norden (^), de la tendance moderne de la seconde sophistique, et les discours d'Himérios.
La virtuosité du sophiste se borne donc au pastiche. Tous ses efforts se sont portés sur la forme, et il s'y révèle incapable de création. Rien n'accuse davantage l'artificiel et la fragilité de cette éloquence.
Du reste, si le sophiste est incapable de se créer un style, il sait souvent en imiter plusieurs. C'est là l'effort suprême de sa virtuosité. La plupart des genres habituellement traités par le sophiste ont leur forme propre de style. Les uns sont rangés
(1) Philostrate, vol. II, p. 71 (xpiitâï^ouffa V/^^) ^' P- ^2-
(2) Norden, vol. I, p. 402.
(3) Id., vol. I, p. 402 et 357.
(4) Voir rarticle de Schmid cité plus haut. Polémon doit être laissé à part. Schmid montre très bien qu'il est tout pénétré d'asianisme, etétranger au courant d'atticisme qui se constitue définitivement à partir d'Hérode Atticus (Schmid. Der Altic, vol. I. Vierter Abschn.).
(5) NoRDKs-, vol. I, p. 422.
dans le ^oyoç kotlr^ç, les autres dans le Xdyoç ttoXitixôç, de sorte qu'en chang-eant de genre le sophiste est amené à changer de style. Ainsi s'explique le caractère disparate que présentent des œuvres comme celle d'^lius Aristides ou celle de Libanios et la difficulté qu'on éprouve à classer leurs auteurs dans une catégorie définie. ^Elius Aristides, dans la plus grande partie de ses écrits, dans des traités comme le ôttèo twv TexTapcov, Pour la rhétorique, dans le Panathénaïque, se rattache nettement au Xôyoç TToXiTcxo; et se montre atticiste rigoureux. Mais d'autre part il a écrit la monodie sur Smyrne, la lettre aux Empereurs sur le même sujet, les deux hymnes à la mer Egée, qui pourraient être d'HimérJos. On y trouve un emploi soigneux des procédés qui caractérisent le Xdyoç àcpsXYjç et d'une façon générale le clinquant de la manière asiatique. Libanios offre la même union surprenante d'éléments presque opposés. Son imitation d'^lius Aristides et le caractère général de son éloquence le rangeraient dans le 16^(0^ TToXtTtxdç, s'il n'avait composé des discours purement asiatiques comme la monodie sur la mort de Julien.
Leur effort pour enrichir le style amène les sophistes à un curieux mélange de la prose et de la langue poétique. D'une façon générale, la sophistique, qui aspire à remplacer et résumer tous les genres littéraires, s'efforce de supplanter totalement la poésie (*). D'après Philostrate, la plupart des sophistes du premier et du second siècles l'étudiaient avec un goût particulier et prétendaient rattacher leur éloquence à un genre poétique. Il nous dit de Scopélien (-) qu'il se gorgeait de tragédie. C'est aussi dans la tragédie qu'Hérode Atticus avait pris le don du pathétique ; c'est à elle qu'Adrien de Tyr devait la variété de la composition et des sujets (^). Nikagoras le sophiste, rapporte Philostrate, appelait la tragédie la mère de la sophistique. Hippodromos de Thessalie, sophiste lui-même, lui répondit : <r Moi, j'ai Homère pour père. » {'') Et Philostrate ajoute qu'il avait étudié aussi Archiloque et qu'il cultivait le genre lyrique. Voilà donc vm sophiste qui prétendait se rattacher à la fois à l'épopée, à la
(1) RoHDE, p. 357 et suiv.
(2) Philostrate, v. II, p. 32.
(3) Id., V. II, p. 94.
(4) Id., V. II, p. 119.
iO CHAPITRE PREMIER.
poésie iambiquo et au lyrisme, (le commerce suivi avec les poètes intluait profondément sur la lanixue et sur le caractère du style. Philostrale attribue souvent au style des sophistes les 7coiT,Tix-t ôvoaaTtt ('). Rohde siï]:nale chez Polémon, Elien, Himérios, le mélan^'-e du vocabulaire de la poésie avec celui de la prose (-), ce qui n'a rien d'étonnant, car le Xôyo; àcpsXiqç auquel se rattachent ces écrivains se prête assez aisément au mélange. Ce qui est plus surprenant et montre bien à quel point la langue des sophistes était pénétrée d'influences poétiques, c'est qu'Aristide, dans des discours inspirés par un atticisme sévère, mêle à son vocabulaire une forte proportion de mots poétiques. La langue y gagne sans doute en richesse, mais c'est ainsi qu'elle devient, suivant Texpression de Rohde, un mélange tout à fait inorganique. Chez Himérios, cette tendance se transforme en un procédé systématique, un efl'ort constant pour donner à l'esprit et à l'oreille l'impression de la poésie. Sans parler d'une foule de réminiscences des poètes lyriques, Anacréon, Sappho, Alcman, nous voyons à chaque instant le sophiste prendre devant nous l'attitude d'un poète et transposer dans le ton de la poésie ses effets de style. Ses discours ne présentent presque jamais une suite logique d'idées. Les éléments qui les composent sont essentiellement poétiques, le mythe et l'ecphrasis. Lui-même nomme ses discours uixvoi, {Jt.éX7), wôa-', etc..
Quel que soit le modèle qu'ils imitent, les sophistes sont conduits, par le caractère même de leur éloquence, à la recherche du style voyant. C'est là, pour ainsi dire, une des nécessités du métier. Il faut avant tout séduire pour un instant l'auditoire, et le sophiste, même appliqué à l'atticisme, ressemble toujours plus ou moins à la caricature tracée par Lucien dans le Maître de Rhétorique. Sur ce point il est intéressant de relever le jugement porté sur la sophistique par un ancien sophiste devenu maître de rhétorique, Hermogène. Dans le Trept Ioeûv, définissant la o£ivoTr,ç apparente, et non réelle, il déclare qu'elle est propre aux sophistes : « je veux dire aux sophistes de l'entourage de Polos, de Gorgias, de Ménon, et à un grand nombre de ceux de
(1) Rohde, p. 358, note 2.
(2) Id., p. 358.
nos jours, pour ne pas dire à tous... » (^) Selon lui cette fausse BetvoTTiç se caractérise : (^)
10 par une élocution Tpa^sïa, crcpoôpà, (Teav/J, — c'est-à-dire dans laquelle sont multipliés les heurts de consonnes, comme Uyvau'i/e, ÊfjLapTTTe, etc.. les mots à syllabes larii:es et éclatantes, w, et â, etc. . .
2** par des c-/Tq[xaTa xsxaXXwxtcraéva, àxw-aca, o-e^xvà. Les flgureS
àxfjLaia sont d'après Hermogène lui-même celles qui donnent au style de la vie et de la véhémence, les apostrophes, les interrogations, le f^x'^l^^ Se'.xTtxov, et celles qui contribuent à la XafjLTrpoTTQç. Les figures de la (7£|xvdT7]ç comprennent notamment les iTrtxptffeiç qui donnent au style une fermeté impérieuse (^). Quant aux a/VjfxaTa x£xaXX(07ri(ru.£va, ce sont sans aucuii doute les figures sophistiques par excellence (^). Hermogène y range la Trapidwaiç qui consiste dans une série de deux ou plusieurs xwXa symétriques ; l'anaphore qui répète un même mot au début de plusieurs xaiXa successifs et qui a pour effet de le mettre énergiquement en relief. A l'anaphore se rattachent l'àvTtaTpocpT] qui est l'anaphore renversée, le même mot revenant à la fin de xwXa successifs, l'éiravacTpo^-/]? qui se produit quand la fin d'un xwXov est répétée au début du xcSXov suivant, le xXijxaxcoTov a/jiaa qui consiste dans l'extension de la figure précédente, le polyptote qui répète au début de xtoXa successifs le même mot à des cas différents. Ces figures qui ne sont que des variétés de l'anaphore correspondent au même effet de style. Enfin Hermogène range encore parmi les figures propres à la xàXXoç, l'hyperbate xaô' uTiépOecriv, qui consiste en une sorte de vaste périphrase, écartant l'un de l'autre à un grand intervalle l'article et le substantif. Les xwXa sont également xexaXXwTctcrfxéva, àxfxaïa, (Tsjxvà, c'est-à-dire qu'ils doivent être d'une longueur moyenne et plutôt courts. Voilà donc soigneusement étiquetés par un maître de rhétorique, les procédés dont se servent les sophistes pour donner artificiellement une impression de Ssivoty^ç. Ils concourent tous à un même effet : relief accusé, vivacité et véhémence du style.
(1) Rhetor. Graeci (Spengel), vol. IT, p. 395.
(2) Ibid.
(3) Ibid., vol. II, p. 293.
(4) Ibid., vol. II, p. 332 etc..
'l'2 CHAPITRE PUKMIER.
L'étude des prodnr lions de la sophistique nous permet de constater la justesse du jugement porté par Hermoi^ène. Ces styles très divers en apparence trahissent toujours, comme nous le disions plus haut, un seul et même goût, celui du voyant. Dans le même traité Trspl ISsuw, Hermogène remarque que l'emploi exagéré des xpoTrixai Xeçsiç est le défaut des sophistes peu sérieux (uttô^uXoi co'fiaTai). Or on peut s'assurer en lisant les sophistes que tous méritent plus ou moins cette épithète mépri. santé. Au premier rang des xpÔTroi sont les métaphores. On devine quel attrait devait exercer sur un sophiste cette figure qui consiste à transposer dans l'ordre concret et à symboliser pour ainsi dire l'idée abstraite. Hermogène en signale une qui était passée dans les traditions de l'école et que les sophistes se léguaient comme un héritage : l'expression Tàcpot la'\iuyoi, pour désigner des vautours. Elle était de Gorgias (^), et on en suit la tradition chez Ovide, Métam. VI, 665; Sénèque, Contr. X, praef. 9 ; Achille Tat. III, 5, 4 (^). — L'abondance et la recherche des métaphores sont frappantes dans les deux déclamations de Polémon (^). En voici une qui donnera le ton des autres. Apostrophant les mains coupées de Gynégire, Polémon les appelle a les torches divines qui portaient la lumière de la liberté » (Première déclamation). — Il en est de même chez Aristide. Seulement, comme il manque d'imagination, il se borne à reprendre, avec une docilité qui en accuse l'artificiel, des métaphores d'école. Schmid affirme (^) qu'on pourrait retrouver chez les anciens auteurs la plupart des tropes employés par Aristide. Dans la monodie sur Smyrne il y en a une qui paraît avoir été de tradition chez les sophistes : c'est celle qui consiste à glorifier une ville en l'appelant a l'œil du pays » (*). Hégésias de Magnésie disait de Thèbes et d'Athènes : « Ges deux villes étaient les yeux de la Grèce » (^) — De même la métaphore énergique par
(1) NoRDEN, Die Ant. Knnstpr., I p. 384 et suiv.
(2) NoRDEx, ibid.^ p. 385.
(3) ScHMiD, Attici&mus^ vol. I, [). 61.
(4) Schmid, ibid., vol. Il, p. 263.
(5) Cf. Aristide, Monodie sur Smyrne, p. 427. olov èleïXeç ôcpôaXfxdv. T. I, Disc. XX.
(6) Agatharchides in Praefat. ad. 11b. V De mari rubro (ap. Phot. cod. 250, p. 446, éd. B.). Edition Didot p. 140.
laquelle Aristide désigne les pirates détruits par Athènes : La chassie (Aviar,) de la Grèce : métaphore que la tradition attribuait du reste à Périclès appelant Egine la chassie du Pirée(^). Philostrate rapporte avec une complaisance toute particulière les mots éclatants prononcés parles sophistes dont il écrit l'histoire. Ces métaphores sont en général fort emphatiques. Scopélien invité par les habitants de Clazomène à leur donner le régal de quelques (jLeXsrai, refuse en disant : « Le rossignol ne chante pas dans une cage(^), » Un des auditeurs de Polémon dit de lui, ironiquement, en faisant allusion au caractère emphatique de son éloquence : « Il bat du tambour — C'est vrai, réplique Scopélien, mais c'est sur le bouclier d'Ajax (^), » etc.. Philostrate lui-même a volontiers recours à la métaphore. 11 dit de Nikétès avec une recherche prétentieuse qu'il a donna à l'éloquence des voies bien plus magnifiques encore que celles qu'il fit tracer à Smyrne » (^). Parfois le goût de l'image subtile et éclatante le conduit à des phrases inintelligibles comme celle-ci : « Les doigts très effilés d'Alexandre Péloplaton étaient faits pour « tenir les rênes de la parole (^). » Au iv* siècle les métaphores sont innombrables dans les discours d'Himérios, et en général d'une extrême recherche. A en croire Photius, nul n'a fait usage du trope avec autant de beauté et d'agrément Q). Voici quelques exemples : Ecl. X, p. 174, § 2 : f( Quand l'éloquence s'assombrit et chasse de son propre troupeau ses propres nourrissons. » — Ecl. X, 176, § 3 : « les premiers enfants de son éloquence (xàç Trpojxaç w5TvaçTr|Ç toutou yXoSxT'riç). » '^oiçest fréquemment pris dans ce sens. — Ecl. XXXII, p. 298, § 3. « Le puissant gouverneur est devenu la proie de notre éloquence (ô'/ipa ttjç TjixsTspaç te/vtjç). En voici une, prétentieuse à la fois et obscure, qui est tout à fait dans le goût sophistique : Ecl. XXXII, p. 300, §9 : « L'éloge est encore sur le rivage, tandis que le discours vogue en pleine mer et ne voit pas encore apparaître le port. » Dans le dise. IV,
(1) Vie de PéricVes^ 8, voir aussi Aristote, Rhét, 3, 10, 7.
(2) Philostrate, vol. II, p. 29.
(3) Philostrate, vol. II, p. 33.
(4) Philostrate, vol. II, p. 24.
(5) Philostrate, vol. II, p. 77.
(6) Coll. DicJot. De Himerio. Photius, Biblioth., Cod. CLXV, p. 3, ligne 11
24 CHAPITRE PRE.MIEK.
p. 40*2, § 5, il nous parle de «. réloquence qui visite lame encore 0 délit-ate des jeunes gens et qui y lait pousser des fruits mûrs « et bien à point, etc. . . »
Ilimérios se rattache à un irenre de style (jui appelle un emploi très large de la métai)horc. Des orateurs comme Thémistios et Libauios qui pratiqut'iil en général uneéloquenceplus sévère font d'elle un usage moins hardi. Il est cependant assez sensible chez eux pour qu'on soit autorisé à y voir un élément important de leur style. On peut du reste leur appliquer la remarque de Schmid sur les métaphores d'Aristide : leurs images sont banales. Libanios emprunte volontiers les siennes aux choses de l'athlétisme : l'idée d'une lutte éveille aussitôt dans son esprit l'image de la lutte athlétique, et quand il parle d'un homme aux prises avec des dilficultés dont sa vaillance finit par triompher, c'est pour l'assimiler à un athlète. Dans ïi~>.- 7.-^:0:; lôyoç de Julien, il compare l'empereur défunt à un athlète qui était sur le point de recevoir la couronne ('). Comme Aristide, il reprend la métaphore d'Hégésias et appelle Athènes : l'œil de la Grèce (-). Lui aussi il tombe parfois dans l'incohérence. Il dit par exemple : <7£(7iYT,Ta'. Tô oâsaaxov(^). L'éloquence de Thémistios, toutesérieuse qu'elle ait la prétention d'être, ne dédaigne pas non plus la métaphore et ne s'y défend pas d'une certaine coquetterie. Disc. I, 10 c. : Aucun être vivant n'est mordu à ce point par l'amitié (ûi/.v£Ta'.) — Disc. III, 47 d, et IV, 55 c, il emploie comme Himerios woi; dans un sens figuré — Disc. IV, 52 d, il a recours à cette métaphore d'une poésie bizarre : Les prémices sont des
vaisseaux pleins de bonheur : aî à7rap/at sl^i vy,£; yiao-jca'. £Ùoaiuo-
via;. — IV, 548 il parle de recueillir dans les prairies de Platon et d'Aristote des fleurs immaculées (iv6r, àxVjcaTa, etc. . .) — XV, 194 c : une fatalité malheureuse a filé pour eux cette infortune (£7réxXto(7£) — Disc. XV, 198 c, il reprend une métaphore que nous avons relevée chez Aristide, dans cette phrase obscure : -y,v
). Y, y.Y, V Oixàiv àvaip£T£Ov YjÇ ■/osY,v£rr£ XY,0£;j.ovia;, etc.
A l'emploi de la métaphore est étroitement lié celui de la comparaison. La métaphore n'est en effet qu'une comparaison
(i) Même discour.s, 581, 9.
(3} Monodie sur la morl de Julien^ 521, 1.
(f OÙ est supprimé le signe de liaison entre la chose comparée et l'objet auquel on la compare. En outre, le second terme d'une comparaison est en général formé de métaphores qui la complètent et la prolongent. Or la comparaison a pour effet d'accuser la transposition de l'idée abstraite dans l'ordre concret, ou du concret dans une autre catégorie concrète. En d'autres termes, elle met en relief le mécanisme de style dissimulé par la métaphore et souligne l'effet auquel la métaphore correspond. Ces raisons expliquent l'extraordinaire usage qu'en font les sophistes. Dion de Pruse dans la seconde période de sa vie avait gardé, de la première, le goût très vif des comparaisons. Philostrate remarque qu'elles sont aocpiaTixtoTaTat : c'est, dit-il, ce qu'il y a chez Dion de plus sophistique (*). Il faut remarquer toutefois qu'elles sont employées par lui, moins comme un ornement de la phrase que comme un moyen d'éclairer l'idée, en suggérant des rapprochements ingénieux et piquants. C'est par là qu'elles sont sophistiques, car selon la remarque de Schmid (^), on n'y sent jamais une recherche laborieuse de l'esprit ; elles ne forcent pas la note ; leur caractère est surtout moral et elles sont prises en général aux choses de la vie ordinaire. Dans les deux déclamations de Polémon, Schmid en relève une dizaine qui sont remarquables par leur manque de goût (^). J'en note une, à titre d'exemple, qui me paraît particulièrement emphatique et risquée. « Frappé d'une grêle de coups et de flèches, je parle pourtant comme si j'étais couronné de fleurs. » (^) Aristide se plaît lui aussi à présenter sa pensée sous cette forme. Il aime la comparaison non seulement comme un ornement de la phrase, mais encore comme un procédé de dialectique. Nous avons déjà noté l'emploi systématique de la comparaison en guise d'argument, dans ses deux livres contre Platon. Il nous paraît être un des traits les plus curieux et les plus caractéristiques de l'esprit sophistique. Au reste, chez Aristide, la comparaison, non plus que la métaphore, ne se distingue par sa nouveauté C*).
(1) Philostrate, vol. II. Vies des sophistes. I, 7.
(2) Schmid, Der attic, vol. 1, p. 169.
(3) Id., vol. [, p. 61 et suiv.
(4) 2e Déclamât., p. 35, ligne 15.
(5} Schmid, Attic.^ Il, p. 263 (cité plus haut).
Elle rappelle singulièrement la comparaison socratique Comme elle, elle est prise en général aux choses de la vie familière. Ainsi dans le premier discours H. prjopixfiç, lorsque Aristide compare siu* un point de détail le rhéteur au marin, au devin, au pilote. Ailleurs, c'est au médecin. Dans tout ce traité l'abondance des comparaisons sous forme d'exemples est remarquable.
Chez Ilimérios, elles sont aussi nombreuses que les métaphores, et offrent le même caractère d'iniréniosité un peu précieuse. Elles sont un prétexte à introduire dans le style des images brillantes et prolongées ; elles deviennent ainsi un élément de cette couleur poétique que recherche particulièrement Himérios. Voici quelques exemples. Disc. V, p. 484 § 8. « Quand « on considère le ciel dans la saison printanière, le regard est « partagé de tous côtés par la beauté du spectacle et le specta- « teur est retenu par ce qui Ta captivé tout d'abord. Il en est « de même pour la ville. Elle frappe d'admiration dans son « ensemble et dans chacun de ses détails. » Dans le Disc. VII, p. 524, 8, une comparaison prise aux œuvres d'art : » De même que dans un collier, les pierres sont serties d'or, ainsi la ville mêle à la grandeur la fleur de sa beauté. » Ici l'ingéniosité tourne à l'incohérence parce que la transposition de l'abstrait dans le concret se fait trop brusquement. Dans le Disc. XII, p. 584, § 2 et 3, Himérios, dans une longue série d'exemples, compare l'orateur successivement aux artisans en général, puis au peintre, au statuaire (noter ce goût pour les excursions dans le domaine des arts plastiques), au joueur de flûte, au pilote, etc.. — La comparaison avec le pilote, assez banale, du reste, paraît aimée d'IIimérios comme des autres sophistes. Dans le Disc. XIV, p. 664, § 32, s'adressant cà Hermogène, proconsul, il le compare à « un bon pilote qui permet à tous les passagers de se laisser porter sans fatigue par le navire et qui, seul assis au gouvernail, dirige la barque à l'abri de l'agitation des flots. »
Si les comparaisons d'IIimérios reflètent les goûts et surtout les prétentions d'un artiste, celles deThémistios, très nombreuses et complaisamment développées, trahissent en général des préoccupations philosophiques. Elles sont souvent empruntées à la médecine, parce que Thémistios se plaît à présenter son
LA SFXONDE SOPHISTIQUE. 27
art comme celui d'un médecin des âmes. Dans le Disc. V, 63 b, je relève une comparaison de ce genre dont il serait curieux de chercher l'origine. C'est celle de Lucrèce et on la rencontre si souvent chez les sophistes qu'il est difficile de ne pas y voir une tradition d'école. La philosophie, nous dit Thémistios, doit unir l'utile à l'agréable à la façon des médecins qui cachent les remèdes sous les friandises. Les comparaisons du Disc. VII, 94 c et 98 b, et du Disc. VIII, 104 b sont également prises à la médecine.
En voici une autre d'un caractère familier qui rappelle Platon et Dion de Pruse : Disc. XV, 186 d : « De môme que les bergers « et les bouviers doivent se préoccuper d'avoir des chiens et des (« épieux contre les bêtes sauvages, non moins, pour ne pas « dire plus, que de chercher une herbe saine et des fontaines « bienfaisantes. ..» Celle-là est longuement développée. On en trouve une du même genre dans le Disc. XVI, 207 b : « Après « avoir retenu les rênes, et, comme les cochers les plus habiles, « éprouvé la force et l'ardeur des chevaux, Gratien, etc . . . » Thémistios comme Aristide recourt volontiers aux comparaisons tirées de la vie des athlètes. Ce rapprochement lui en inspire une assez belle. Disc. V, 68 D : a 11 n'y a qu'un agono- « thète, mais différentes routes s'offrent aux coureurs du stade « pour arriver à lui, » de même toutes les religions mènent à Dieu. Encore une comparaison de même nature, Disc. XXVIII 343 c. La tendance aux spéculations sérieuses, le tour d'esprit philosophique se révèlent dans une page comme celle-ci, Disc. XV, 194 d : (( Nous naviguons comme sur un vaisseau, (1 avec deux pilotes pour diriger la manœuvre, en face d'une « tempête soudainement déchaînée. Déjà les flots s'apaisent par a endroits, et ailleurs ils ne sont plus si soulevés ni si furieux. « Car les deux pilotes, avec sagesse, sont montés des flancs du « navire sur le pont d'où l'on découvre toute la mer, les endroits « où le flot se hérisse, et ceux où il commence à s'apaiser, etc... » Cette comparaison se prolonge, avec des métaphores soigneusement suivies. Elle s'achève sur cette réflexion que la science du commandement est dans la cité ce que l'art du pilote est à bord du navire. Nous avions relevé chez Ilimérios une comparaison de même nature, mais ce genre de rapprochements s'accorde
mieux avec le Ion habituel de Thémistios. Par contre, les comparaisons de caractère artistique, comme celles qu'on trouve chez Himérios, sont une exception ici. Dans le Disc. IV, 58 c : « Le fondateur de la ville l'a ceinte d'une allée couverte, comme « d'un somptueux bandeau ^k Les mêmes remarques seraient à faire pour Libanios avec cette réserve que l'imagination assez pauvre du sophiste ne sort guère des comparaisons usées. Dans la monodie sur l'empereur Julien il en emprunte une aux luttes de la palestre : 518, 18 (waTrep 7raXataT-r]ç ...) — Une autre à la médecine, 520, 8. En voici une qui sort par sa recherche et son caractère entortillé de la manière habituelle de Libanios :
521, 2 : yi'fO'^ct xai ô'Xwç àjxêXùç etç Xoyiov toxov, oiaTrep evtat [XTjTÉpeç UTTO [xeyaXwv xaxcov eTnrjpwÔTiaav xxç yoLaxiçtCLç..
En somme, la comparaison comme la métaphore retlète assez fidèlement les tendances essentielles de l'esprit sophistique. Elles y font naturellement appel. Leur emploi satisfait le goût des sophistes pour le style voyant, les rapprochements inattendus et subtils. En outre, la comparaison avec son parallélisme qui trompe l'œil, fournit à leur dialectique de surface d'abondantes ressources.
Un troisième trope auquel conduit l'esprit sophistique est l'hyperbole. Le sophiste cherche à se présenter dans des conditions exceptionnelles qui mettront sa virtuosité en valeur. Il se trouve ainsi amené à forcer le relief du sujet qu'il traite, à en exagérer les proportions comme il en charge les couleurs. 11 franchit sans aucun sens du ridicule les limites que lui imposerait le bon goût. Hermogène, malgré le bon sens dont il fait preuve, ne peut s'empêcher de croire qu'il est utile parfois d'employer un style grandiose pour une idée petite et simple (^). « Isocrate, ajoute-t-il, déclare que c'est le propre de l'orateur de pouvoir dire avec grandeur les petites choses, et inversement. » Voilà le principe et on devine à quels excès il entraîne des esprits moins mesurés qu'Hermogène. Polémon est de ceux-là et ses deux déclamations nous offrent une forte proportion d'hyperboles. Elles trahissent un effort sytématique pour donner aux moindres détails du sujet des proportions héroïques. Dans
(1) IIermooéne, Tcepl tôeàiv, p. 39G, 5.
LA SECONDE SOPHISTIQCE. 29
ses deux déclamations tout est ramené d'abord h Cynégire, ensuite à Callimaque. Dans la seconde, le cadavre de Callimaqiie devient comme le symbole de la Grèce refusant de céder aux barbares. Toute la bataille tourne autour de ce cadavre. Et Polémon en arrive à dire : ^ 11 resta sous cette grêle de traits jusqu'à ce qu'il eût épuisé toutes les flèches de l'Asie et fatigué l'armée immense du Grand Roi(*). » Voilà uuehyperbole de goût oriental, mais on voit comment Polémon s'y trouve porté. — Nous avons relevé plus haut une comparaison hyperbolique où transparaît avec une affectation de dilettantisme le sourire du sophiste : « Frappé d'une grêle de coups et de flèches, je parle pourtant comme si j'étais couronné de fleurs. » Les luttes glorieuses des guerres médiques paraissent d'ailleurs avoir été un des thèmes qui excitaient le plus vivement l'imagination des sophistes. Ce qu'elles avaient eu de disproportionné prêtait à l'hyperbole. Aristide dans le Panatliénaïque nous dit que « les ruisseaux de sang suffisaient à maintenir les navires dans l'humidité (^). » Il tombe aussi dans l'exagération que raille Lucien dans le Maître de Rhétorique : « Xerxès, dit-il, amenait la nuit au milieu du jour toutes les fois qu'il faisait lancer des flèches {^). » On sent nettement ici le lieu commun, l'hyperbole traditionnelle. Philostrate dans ses Vies des Sophistes quitte rarement le ton hyperbolique. C'est chez lui une habitude de langage en même temps que le signe de son admiration enthousiaste. Au iv» siècle, la mention des guerres médiques ramène chez Himérios l'emploi de l'hyperbole. Parlant des troupes de Xerxès, il dit, Disc. II, 408, § 24 : « Aucun fleuve ne put suffire à étancher leur soif. » Voir encore Ecl. X, p. 174, § 3. La monodie sur sou fils Rufin est un véritable défilé d'hyperboles, qui sont ime manifestation de ce pathétique forcé et faux que nous avons classé parmi les formes chères aux sophistes. Disc. XXIII, p. 772, §4, il s'adresse à son fils en disant : « Tes premiers accents étaient ceux d'un chef du peuple ; tes vagissements encore indistincts tenaient en suspens la terre entière. Tu étais
(1) p. 19, ligne 21.
(2) ARisTir.K, vol. 1, Disc. XIII, p. 203. (.3) 1d., vol. I, Disc. Xlll, p. 210.
un orateur au milieu de tes langes. » P. 77 i, § 5 : « Où la renommée u'a-t-olle pas pénétré ? Ouel lieu n'as-tu pas rempli de ta gloire? » etc. . .
L'hyperbole se rencontre fréquemment chez Libanios, dans des discours du même genre. Auisi dans rsTrtxàcpioç Xdyoç de Tempereur Julien, il trouve pour donner une impression d'horreur, le trait suivant : « En voyant ce ibrlait, le soleil se coucha (I, :iV2, 27).
Parmi les a/rj aaxa XÉçecoç, Hermogène, nous l'avons vu, signale comme employée par les sophistes en vue d'un effet de Betvôxïiç l'épanaphore ou anaphore (p. 338, 8, Trspc IBeûv). C'est une des figures qui produisent la beauté (xàXXoc). Elle doit être employée du reste avec des xîoXa et non des xo^aaTa, sinon son effet est celui de la yopyÔT-r^q et non de la beauté. La lecture des sophistes atteste l'exactitude du jugement d'Hermogène. L'anaphore est une des figures les plus ordinaires de leur style. Ils l'emploient tantôt pour produire avec des phrases d'une longueur moyenne, un effet de cadence, une sorte de refrain, tantôt pour amener avec des phrases courtes et hachées, une impression d'insistance et d'énergie. Le plus souvent l'anaphore est uuieàl'asyndète qui la met en valeur, en la détachant. L'union de ces deux figures donne au style beaucoup de netteté et de vigueur. L'auteur du TTcpt £pix7]V£taç remarque finement qu'elle est excellente pour faire ressortir des détails peu importants par eux-mêmes ('). Elle est donc, on le voit, essentiellement sophistique. L'anaphore revient souvent dans les deux déclamations de Polémon ; Schmid en a compté trois cas de sextuple. C'est par son emploi réitéré qu'Aristide, dans sa lettre aux empereurs sur la catastrophe de Smyrne, essaie de produire un effet de supplication pressante. Thémistios en fait souvent usage, comme d'un procédé facile pour appuyer sur l'idée. Voir par exemple Disc.I p. 7, b : ^îpaXepôv.... (TcpaXspojTepov — — III, 45 C : Eloov.... etoov — — Dans le dise. XXXI, 353 a, et 354 d, l'union de l'asyndète et de l'anaphore produit un effet de yopyor/iç et de vivacité passionnée. Voir encore XXXIV, 48 ch. XV : xaXwç.... xaXwç.... xaXàiç.... —
(1) Bfiet. Graeciy voi. III, p. 276, ligne 22 : (j-éyav xal {xeyâÀa ènot'rjaev y,x\ TiOAAa àvx' ôll'^oiy, etc..
Même usage chez Libaiiios. Je cite au hasard : Déclamation contre Eschine pylagore III, 112, 12 : iLiyoL ôùvaxat.,., (j-Éya.... — 424, 10 et suiv. : ^iXnnzoç àij.cpt>cTÙ(i)v... (répété trois fois). Dans tout ce discours l'anaphore et l'asyndète accusent l'imminence du péril ; le triple rappel de <I>tXt7r7roç àjjitpixTuwv insiste d'une façon très exi)ressive sur le danger que fait courir à la Grèce la nouvelle qualité de Philippe,
De même dans le Disc. XIX à Théodose I, 651, 3 : 'E^-îjXOov... £ç-^XOov... etc.. Dans rêTrixàcptoç Xô^^oç de Julien : 1, 618, f) :
etxoTCDç àpa. . . . slxoxcoç. ... — 62!), 11 : toutw. . . . toutco. . . etc. .
La monodie sur l'Empereur Julien en fait un abondant usage. L'anaphore y produit un effet de cadence monotone qui traduit Taccablement de l'orateur. Par exemple 512,15 : Bau^Xsùç eiÉTrXïiçe... BaatXsù;.... — Dans l'Eclogè II, p. 46, § 6 d'Himérios, l'asyndète, unie à l'anaphore, a un caractère emphatique : s'wç... é'coç... £(oç... £wç... De même dans l'Eclogè XXXVI, § 10, TToX'.ç... TTÔXiç... TToXi;... ctc . . — Souvcut l'anapliorc unie à l'asyndète se présente sous la forme d'interrogations répétées. Le tour interrogatif en relève la vivacité et la cadence (forme fréquente chez Thémistios).
Plus rares sont les cas de parataxe. J'en relève cependant quelques-uns chez Himérios : Ecl.XVII, p. 256,4. — Ecl. XXXI, p. 288 § 5... L'asyndète y donne tout son effet et les phrases ainsi juxtaposées sont frappantes de vivacité sèche et coupante.
Une figure très voisine de l'anaphore est le ttoXutttwtov, qui consiste dans la répétition, au début de xàiXa successifs, du même mot à des cas différents. Moins énergique peut-être que l'anaphore, cette figure offre plus de variété.
Un autre ffyTjtxot cher aux sophistes est la paronomase. Il est à peine besoin de dire pourquoi. Cette figure les séduisait par l'apparence chatoyante qu'elle donne au style. Voici quelles sont les formes de paronomase les plus souvent employées par eux.
1» D'abord celle qui consiste à rapprocher des mots de sens et consonance analogues, comme to^outoç xal to'.outoç('), ogoç xal
(1) ScHMiD, Aiticism. II, p. 273.
oîo;(*), TOTOoTo; xat T-rjXixoîÎTO^(-), toiouto; xa; tYjXixo'jto;'^), etc.. . — Favorinus : KoptvOiaxôçî*), 21,7 : 4>iXéXXT,v£; xxt o'.XoÔtxatot xal cptXe- XeûOspoi, xx\ uL'TOTrôvTipO'. xai ;j.'<TOTÛûotvvo'., otc. — Dioil ChrySOSt. (^)
TTEot ^xaiX. 53,15 : îpiXoffUYYEvéffTaToc... xai cptXoixeiôxxToç, etc
2^» Liaison du simple et du composé :
TTÎ;... -ravra/oO... (SCHMID, Attlcism. II, p. 274); TtotvTa... iravTa/O'j (HiM., Disc. XXI, p. 732 §2); TToXXk.. TToXXax'.; ( Id., Disc. XXIII, p. 776 § 6); -avoY.y.£l TrivTs; ( Id., ibid., p. 790 § 13).
S'' Rapprochement de diverses formes de flexion d'un même radical : u.£vâXT,v -j-rrEp asyâXwv. (ScHMiD, Aitic. II, p. 275.)
4" L'allitération ; très sophistique. Elle revient à tont instant chez Polémon. En voici un exemple. Disc. II, cpôvov xal cpoêov (p. 19. ligne 10), etc. . .
Chez Aristide : àvr^/Ow. . . àvY,cp6(o. . . (Schmid, II, p. 277).
Xi|xou xai Xo'.aou (Ir^-l-
Dans le Contre Platon sur la Rhétor. 75 : ovoma
oi vôaoi, etc . . .
Chez Libanios, dans YkT.izi:^io; Xovô; de Julien : Xtaoi xal Xo'.jjlo'', I, 621, 15, etc...
Chez Thémistios. I, 16 a . y^ôyot; <ï>çuYa nvà xal cpuyaSa, cpuyôvTa
TZOLZT. ^T.diAtX.
(Ici outre l'allitération qui réside dans la répétition du cp initial, il faut noter l'effet de consonance de tous ces mots terminés en a.
I, 17 b : xal xa6 ' YjV r/j.G-zy. avsyovTûci avOpwTiO'..
VI, 80 c : £(p' y^acov touto^vI tcov v-jv (j£ Trcp'.EaxcoTcov. Remarquer l'accumulation des w et wv.
XVI, 202 a, £v yp/jtj.a^'. xat p>i'j.aai...
Chez Himérios, Ecl. I, p. 38, § 14 : cTÔXotç o'Xoiç...
Ecl. X, p. 182, § 7 : J) oiXe Ilcoxpaxcç, spafTxwv
apt<7X£, àp£XT,ç, etc. . .
Ecl. XII, p. 202, ,§ 6 : àyeXâp/YiÇ y.yipoy/oq. Ecl. XXII, p. 278, S 1 : apa xat Tiapà..,
(1) Schmid, Atticism. 11, p. 273.
(2) Id.
(3) Id.
(4j Dionis Prusaeîisis quae e.vslant omnia^ par Hans voo Arnim. {b) Ibid.
LA SFCONDE SOPHISTIQl'E. 33
Disc. VII, p. 538, § 16 : toOto B'av... Y£vo'.to, el
yivoç u.tv e'cYj yévva'.oç ..
Disc. VIII, p. 544, § 2 : 'Eaxc B'olfxat ôao^'a...
Disc. XXI, ]). 738, § 5 : r^ûo<; wpa ttiv wpav, elc... Le goût du paradoxe se traduit directement dans le style des sophistes par l'oxymoron. On en relève plusieurs chez Polémon. Nous en avons sig:nalé un par lequel il résume le spectacle paradoxal de Gynégire luttant du rivage contre un vaisseau perse: 'Eva-jaà/Tjasv Ix yÇiç (première déclam. p. 5, ligne 23). De même vautxa/tav £v yfi (p. 13, ligne 16). — En voici un autre, dans la deuxième déclamation, qui dégage le caractère extraordinaire de l'attitude de Gallimaque : vexpov 6av7.Tou xp£''TTûva p. 18, 1). Il y revient plus loin : « Pour la première fois aujourd'hui, on a vu un mort immortel. » Schmid note 44 cas d'oxymoron chez Aristide, notamment celui-ci qui comme le vaurj-a^^'av èv yr, de Polémon, provient 'du Panégyr. [dlsocrate, 89 : XIII, 259,
276 : vauaa/faç te cltzo yy\ç xal [xaj^açTrs^àç... ev xr^ vvjaco yevotJLévaç.
Un dernier groupe de figures est formé par les Popyisia (j/qfxaxa. Que l'inventeur en soit ou non Gorgias, comme le disaient les anciens, il est certain que l'abus de ces figures caractérise son style. Elles se rattachent toutes à cette recherche de symétrie, de parallélisme et de cadence que nous avons signalée à propos de l'anaphore. Leur effort pour ramener Fidée et la phrase à un dessin régulier fait d'elles les figures par excellence de la prose d'art. Au reste leur apparition dans la prose grecque a ouvert la série des efforts artistiques qui ont abouti à la période isocratique, et à partir de Gorgias elles ont été un des domaines réservés de la sophistique. Elles comprennent d'abord l'Isokôlon qui consiste dans la succession de Kola de longueur à peu près égale, le Parison ou Parisôsis, développement de la figure esquissée par l'anaphore, sorte d'Isokôlon dont les membres sont disposés symétriquement , la Paromoiôsis, variété de parison où la symétrie s'étend jusqu'aux mots eux-mêmes.
Le Korinthiakos de Favorinus fourmille de Parisa.
20, 13 : xÉXrjTt {xsv 4>a£6(ov,
TEÔpCTlTTO) Se NtjXeÙç.
23, 15 : Tiapa 'AGTjva''oiç Se, oti àzTixi^ei tY| cptovYj, Tcapoc AaxESa'.fxovtocç ùï, on cptXoyujxvaaxEt,
Tcapa Traffc Se, otc (ptXoc70cp£t...
Les discours de Dion de Pruse qui se rattachent k la première période sont remarquables par leur richesse en Yopyieta a/VifjLaxa. Arnim sijj;-nale dans le Disc. 75 de Dion de Pruse l'abondance frappante de l'Isokôlon en même temps que des autres yopya/if)u.. Il remarque la préférence de Dion pour l'Isokôlon à trois membres. J'en relève en effet un au début du Disc. 202, 1. Voici, prises au hasard dans ce même discours, deux phrases entièrement construites en parisa :
TYjv (xév p'.âv xaxaX'Jcov, [ xriv oé uêpiv xaôatpcov, Tïjv oè àvocav awcppovîCwv, | t7|v 8a xaxiav xoXà^wv. 203, 14 : TOtç aruyouat ^^pTjaifxcorepoç xa6£(7TY|X£ xojv yévet Trpodïjxovxwv,
xal xoiç aôtxou(ji,£voiç layupôxepoç xTJç aùxôov Ixsi'vcov p(o[JL7]ç
xac Ttaxpàatv uféoiv eùvoùaxepoç,
xal Traial "(ovéoiv
xat ào£Xcpo?<; à8£Xcp(Jov. . .
La symétrie est parfaite dans des cas de paromoiosis comme celui-ci : Même dise. 203, 21 :
xal xo?ç cota xivwv EÙEpyÉxaiÇTrapa xcov £Ù Tcaôdvxwv, xai xo?ç xocvyj cptXoxijJLOujxÉvûtç Tiapà xrjç 7r6X£OL)ç.
Remarquer en effet ici, outre le parallélisme de la construction dans les deux phrases, l'exacte correspondance de îoi'a et de
xoivy,, de Tiapà xwv et Tcapà x"^ç. . .
Même remarque à faire pour le Discours 39 : 7r£pt ô[jiovoiaç, où je relève notamment ce Tcàptaov :
ôpc5v u[xaç £v (xsv ayr^^OL '£yovxaç,
(jLtav 0£ (pwvY^v acptÉvxaç
xaùxà §£ pouXofxÉvouç. Le Parison est naturellement très aimé d'Himérios, dont nous avons signalé le goût pour la phrase brillante et artislement tournée. Dans l'Ecl. II, p. 50, § 11.
A7r£iTXYja£v £X£0O'.ç XYjÇ r^yeu-oyicLç, oùx avx£?7r£ç' Trap£/03pYjG-a{/.£v xoO Tiaxptou (j^v^aaxoç, oùx TjyavàxxYiaaç.
Dans TLcl. XIII, p. 224, g 24, Himérios fait un emploi raffiné du 7ràp'.<7ov ; il nous présente deux groupes de trois x6[jL[xaxa chacun. Le même dessin est observé dans les deux premiers xo[x[jt-axa de chaque groupe ; dans le troisième xofjijxadu premier et du second groupe, l'ordre est renversé et forme chiasme avec le; second xo[X|xa.
Ghiasme.
creixvbç lostv, A-B
oLû/ctloç Tov (it'ov, A-B ) ^, .
^^' .,' [ Ghiasme.
TGV Aoyc/V ouoio;, B-A )
(Tocpbç etTTStv, A-B
à[j.£''vcov àxoucrat, A-B
xà Tràvxa Y£vva?oç, B-A
Il y a chez Himérios d'autres exemples de cet emploi raffiné
du TràpiGov. Ainsi dans l'Ecl. XXXVI, p. 316, § 13 :
'Oocovreç oèaÙTOv|xaTà xoO /ciacSvoçlcoç xarà YaX'rjV'/]ç|TOv nzÔAov TrlfXTrovTa, xal xaT7. x'jfxaTwv I wç xaxà X'.'xsvwv I i(}6ûrjy'C''j., ot [xèv wç OCIIJ.ÙV IcaaxTjV IttoÔouv,
01 0£ £cpptxxov a)ç Tiaai cpoêotç a'/jxx'^xov.
Voilà une longue phrase dont les divers membres ont été calculés par Himérios en vue d'une symétrie savante : le premier groupe xaxà. . . xat xaxà offre une paromoiosis parfaite ; dans le second : ot iaèv... oi oà, le parallélisme est varié par l'introduction du chiasme.
Thémistios ne fait pas usage du Tràpcaov avec la même virtuosité qu'Himérios. Mais c'est un moule de phrase dans lequel sa pensée se sent à l'aise : I, 7 a :
6[Ji,ottoç ocxiç x£ j ixeyé.'ky\ç j vewç | âTTiêÉê-rjXEV, odziç xe ( oXtyYjÇ | àxàxou, 0 x£ I TnqoàXiôv xi | xaxÉytov,
0 X£ j UTTYipÉa-tOV j £t)^Y,/OJÇ. . ., CtC. . .
I, 11 d. : àStxoç [JL£v I xf|Ç a7rouS-?jç,
"^XiOioç û£ I x'^ç Yva)pt,Yj;,
avoY^xoç oà I xYJç eXttiooç.
X, 137 d. : TOGOiui'f] |Ji.£v I '/j xôov axpaxc(i)X(5v | £Ù7r£iÔ£ta,
xocaùxY) 0£ I 't] xôov yaAETTcov I £ÙxoXt'a. XXXIV, § 54 : J)V7i<7(xxo I Trapà xwv l^ovxcov j cLç coiojxy|ç,
68(op7](Taxo I xoiç àTToXwXExôfftv I wç ^aatXEuç, etc. ..
L'usage du Tiàptaov est peut-être plus fréquent encore chez Libanios. G'est certainement la figure qu'il emploie le plus souvent. Je note dans le dise. XIX à Théodose :
650, 2: xac (7X£vo/wptà aèv £v ttypotç,
oXtYûtvôptoTTt'a o'âv 7r6X£t.
651, 6: xocxaXsXuvxat [xàv j at TiEpl xoùç Xoyouç | oiaxpiêaf,
xaxaXÉXuvxat oà [ ai 7t£pt xà yp^cj-'-fJ^axa | StSaaxaXiat.
36 CHAPITKE PIŒMIER.
La symétrie est fortement relevée ici par l'anaphore, comme au ilébiil de rÈTciTxcpioç \6yo; de Julien : ^)27, 21).
£Tcrj'j;T,(i£ aèv xr^v è7rt6i>atav, TjV £ly£ Tispl roùç Xôyouç,
S7rTj'j;T,C£ 5à ToÙç TTOVOU;, oIç £yp7)T0 7r£pi TTjV TOUTCOV 6i(]pav.
Dans ce discours la parisosis, de concert avec le polysyndeton, est appliquée à des membres de phrase très courts pour donner une impression de cadence monotone et morne :
xal Ti T£ 7) '^'^yri,
xac 7rô6£v rjX£i,
xat TToO 7ropeu£Tat,
xal Tici 3a7rTiǣTai,
xal Tt'civ aïp£Tat,
xat Tiai xa9£Xx£Tat, etc..
Dans la monodie de Julien, nous trouvons encore le parison employé avec des membres de phrase très brefs, mais ici ils sont détachés par Tasyndète ; vifs et pressés, ils soulignent une idée de délivrance.
Le parison, quand il s'y ajoute une opposition formelle entre les xoj).a, devient ràvTtÔ£rov. On sait le goût que les sophistes avaient pour l'antithèse. Certaines formes de développement qui leur sont particulières, comme la auyxptaiç, sont nées de cette tendance. L'àvTiÔExov qui accuse reflet de parallélisme du Trotpiciov n'est pas moins que lui pratiqué par les sophistes. On le rencontre à tout instant dans les déclamations de Polémon qui, vues de près, ne sont en effet que deux séries de groupes antithétiques, Cynégire étant constamment opposé à Gallimaque el inversement. Ces oppositions d'idées sont présentées sous la forme strictement S3^métrique de l'antitheton. Le Korinthiakos de Favorinus, si riche en Tiàpica, n'abonde pas moins en àvriÔExa.
Ex. : 15, p. 18 : goz>oç jjlsv y,v ulet' oXiywv,
TUpaVVOÇ 0£ y.£T7. TToXÀcoV.
18, p. 22 : TEÔfjVa'. akv ojç apicrtoç,
£X7r£(7£CV o' U)C TTovripÔTaxov .
Il en est de même pour Dion de Pruse, dont nous avons signalé le goût pour les Tiàpt^ra. L'antitheton est particulièrement fréquent dans les discours qui développent d'un bout à l'autre une opposition d'idées. C'est le cas du Disc. 76 7r£pt 'éôouç qui est un parallèle prolongé entre le v6u,oç et T'sOoç. De là une série
d'oppositions de détail qui se présentent sous la Ibrnie artistique de l'antitlieton.
Himérios porte dans l'emploi de l'antitlieton les mêmes raffinements que dans l'emploi de la Trapiawdiç. 11 y a chez lui deux discours où cette figure domine. Le Oise. I où l'orateur l'ait un parallèle entre les rôles des époux : chaque détail est enchâssé dans un antitheton : p. 350 et 352 :
'II p,£v yàp xaXactx tY|V 'AÔY,vaç T£/vT|V,
b oï Toiç Tiôvoiç TYjV 'Epjxou /Gtptv xsxapTTwxai . xal TY, akv xsoxt'ç, xw Zï Xoyoç [xéXsr
XY,V [Jt,£V 'AcppOOlXYj CptXet, Xbv oà 'A7rôXX(0V YjY7.7CYjX£V' 6 {J,£V YjVOÉwV TTptOXOÇ,
Yj 0£ £v xopatç Tcpoxéxpcxat, Dans le discours II, p. 412, § 27, c'est un parallèle entre Xerxès et les Athéniens :
6 uàv X7. xYjÇ ùouXeicLç à7:Y|X£i (jUfxêoXa ' o? oèxàxYJç £X£u6£ptaç àvx£7r6i7.7rov. b [xàv xYp/ y/jv (ji.£X£(7X£ua^£V • oi 0£ x^ç yYJç aExav'Txavxo.
Ici on saisit, il me semble, avec une netteté particulière, la valeur propre de l'antitlieton. En se prolongeant, il produit un effet de balancement dont la régularité est accusée par la symétrie des xojXa. Le danger est que dans ce cadre rigide, l'idée risque de se déformer. Pour arriver à cette symétrie impeccable, l'orateur en vient à établir entre les mots une correspondance qui n'existe pas entre les idées.
Très fréquent est l'antitlieton chez Thémistios. Voici deux exemples entre cent :
XXVII, 334 a : où otà xov Osov xac xb ywpiov x'.[jt.aJvx£ç,
àXX'y. ûià xo ^(^(optov xac xov Ô£bv àxt(xà^ovx£ç.
XXVIII, 343 a: BuaàXwxoç jxàv utto ^ii^puai'ou, £tjàX(oxoç BÈ uTib XoYO'J.
(Noter ici la paronomase oucr-£Ù3tXoDxo<;.) Il en est de même chez Libanios qui, nous l'avons dit, est prodigue de yopyiEta (7/7^txaxa. Voici un cas d'antitheton où la recherche de symétrie exacte produit une double paronomase : ETTixoccpiûç Xoyoç de Julien : 621, 1 :
oî) V£vtx7jxwç aàyatç [xàv xoùç àXXocpuXouç. à|/,a/£t 0£ xoùç ôjjLOcpuXouç.
Un peu plus haut je note une série d'exclamations dont chacune est un antitheton :
38 CHAPITRE PKEMIER.
Stà
10 atxpov U.SV T"r,s yTjs [J(.£poç xareytov ôta xou xacpoi», Tracav oÈ xio OaiiixaT'. t-^iv o1xouu.£vT|V.
Citons encore dans la monodie sur Julien :
t)18, 0 : Iv o) xaxi'a ijlÈv tiuiûv,
àcETT, 0£ artjxov, etC...
Le dernier raffinement de la symétrie est iburni par l'homoeoleleuton qui rend sensible à l'oreille, par un effet de rime, la symétrie des xcoÀa, en ramenant à la fin de chacun d'eux la même syllabe ou bien un groupe de syllabes ayant la même consonance. Il est une conséquence naturelle du Ttàpiaov qui oppose dans des membres de phrase symétriquement construits, des mots ayant le môme rôle syntaxique et par suite souvent la même désinence. Au reste, cet effet d'assonance qui introduit dans le dessin de la phrase un élément musical ne fait que prolonger la même recherche de symétrie parfaite. Il donne au style des sophistes un caractère hautement poétique. Les auteurs et les œuvres dont nous avons parlé plus haut présentent fréquemment Phomoeoteleuton avec les autres yo^yieici (T/TJixaTa.
Ainsi le Korinthiakos de Favorinus :
20, 28 : xal ràç oT,[xoxcaTiaç xaOïorxàvTeç
xai xàç 'AOif^vaç aTio xo)v xupàvvwv âXsuOspwdavxeç.
Dion de Pruse dans quelques-uns des exemples déjà cités de Parison et dans ceux-ci :
Disc. 75, 204 : o xàç TravYiyupEiç cuvàywv, b Xûùç Ô£oùç xt[/.c5v, 6 x'rjv àpsx'/jv àu;(ov.
Un exemple remarquable dans le Ttspc TiaTiXeiaç (Disc. III). 55, 15 :
r] (TXGaxiàv âçéxa^ev
r] /OJOaV 7j{X£0CO(7£V, Yj TlôXlV ôjXt(7£V,
y] TTOxaaoùç £^£u;£v,
'f^ YfjV GO£UXT|V £7rOtY,C£V.
Au iv« siècle Thémistios se signale par un goût très vif pour rhomoeoteleuton. Entre tant d'exemples qui pourraient être cités, je relève celui-ci, dans lequel l'effet d'assonance s'étend à deux kommata entiers :
VI, 80 a : xal veufjLax'. <]/iX(5 xac Çiqii.y.zi (T|J.txûài
Il en est de même pour Libanios. Voici qq. exemples remarquables. Contre Eschine pylagore :
410, 14 : oùx àyaTrYjaovTa,
àet oè Ttvoç iTrtOufXYjTOvTa,
ffiyav 8a Toùç TuaOovtaç avayxàrTOVTa.
Discours XIX à Théodose, un homoeoteleuton qui s'étend aux xôaixaTa entiers :
626, 4: xal Xdya) yoYjToaevTjV
Xal SpyOJ ô£7J(70[X£VTjV.
Même dise. 628, 1 : toÙç t£ TratosùsaOat SouXojjisvouç
TOÙÇ T£ 7taiO£Û£tV OUVa|J.£VOU(; .
Id. 631, 1 : 0£'.và xà XEyofXEva,
o£'.và xat ra yevo'iJLEva.
Ces recherches d'assonance nous amènent à parler d'une figure qui ne se range pas au nombre des yopytEia c/joaaTa, mais qui chez les sophistes vise souvent à des effets analogues : l'hyperbate. Hermogène, nous l'avons vu, l'indique comme contribuant à la ostvoTYiç sophistique. Mais elle n'a pas seulement pour effet, en imposant à la phrase une sorte de détour, de lui donner une ampleur majestueuse, et les sophistes l'emploient souvent en vue de l'assonance. C'est ainsi qu'ils se plaisent à séparer par le verbe Padjectif épithète du substantif. L'effet de cette hyperbate très simple peut sembler insignifiant ; il ne l'était pas pour des oreilles exercées à ce genre de finesses et quand il se répétait, à intervalles rapprochés, tout le long d'un discours. Tous les sophistes sans exception ont recours à ce procédé discret d'assonance, et les hyperbates fréquentes qu'on rencontre chez eux s'expliquent par lui toutes les fois qu'elles ne sont pas justifiées par le désir d'éviter Thiatus, ou de mettre en vedette un mot important.
L'emploi par les sophistes des yopyiEia ax'/jfxaxa et le caractère presque musical de leurs homoeoteleuta nous amènent à mentionner comme un de leurs procédés essentiels les clausules rythmiques. Nous ne pouvons entrer ici dans le détail de cette question si complexe et si délicate. Rappelons seulement que depuis les premiers sophistes, les rythmes étaient considérés, au
même titre que les yopyiEia axVjjj^axa, comme un élément nécessaire de la prose d'art. Isocrate posait en principe que la bonne prose devait élre rythmique, sans aller jusqu'au (xeTpov, c'est-à-dire qu'elle devait présenter, notamment à la fin des phrases, certaines combinaisons harmonieuses de longues et de brèves, mais non pas les cadences minutieusement réglées de la poésie. Si la valeur de cet élément nous échappe un peu aujourd'hui, il faut songer qu'elle était grande pour les anciens. Les rhéteurs accordent dans leurs prescriptions une très grande place à la <ruv6-/ix7i (voir p. ex. Hermogène dans le irept losôov). Chaque rythme a en effet son caractère qui influe sur le ton de la phrase. Aussi les jugements que portent les anciens sur un écrivain, un orateur, sont- ils fondés en partie sur l'appréciation de ses rythmes. C'est ainsi que Théon dans ses ripoYUfjLvotafxaTa, 2, enseigne qu'il faut éviter les combinaisons de mots défectueuses et les rythmes dans le genre de ceux qu'on trouve chez Hégésias et les rhéteurs asiatiques. Une des critiques adressées à Hégésias par Denysd'Iîalicarnasse porte également sur ses rythmes. Dans les productions de la seconde sophistique, les questions de rythme ont une place fort importante. Il suffit, pour s'en rendre compte, de relever quelques-uns des jugements de Philostrate. Chacun des sophistes dont il parle a, selon lui, ses rythmes propres qu'il est impardonnable d'attribuer à un autre. Il fait ainsi du rythme l'élément essentiel du style des sophistes. Il écrit par exemple : « Ceux qui ont attribué à Denys de Milet < Araspe amant de Panthée « ne connaissaient pas les rythmes « propres à Denys(^). » C'est dans les rythmes que résidait selon lui le charme du style d'Adrien de Tyr. Il nous cite quelques échantillons du style de Philagros dans ses (xeXéxai, pour nous en faire admirer les rythmes (^). Il peut y avoir dans l'emploi des rythmes, comme dans celui des figures, de la maladresse, du manque de goût. On devine que les sophistes donnaient dans cette exagération comme dans l'autre. C'était du moins le cas d'Apollonius d'Athènes qui, selon Philostrate, péchait parfois par l'extravagance de ses rythmes ('). Par contre, l'originalité des
(1) Philostrate, II, p. 37.
(2) Id., II, p. 86.
(3) Id., Il, p. 104.
rythmes est digne d'admiration chez Philiscos de Thessalie(^). L'absence de clausules rythmiques est regardée comme un défaut du style par Philostrate. Il le relève dédaigneusement chez Phénix de Thessalie(^).
Il y avait, ainsi semble- 1- il, autant de rythmes que de sophistes. Toutefois, certaines clausules étaient employées de préférence aux autres. Hégésias avait mis à la mode le ditrochée; c'était le dessin rythmique préféré des asiatiques. Dans l'inscription d'Antiochos de Commagène (i^'" siècle avant Jésus- Christ), qui se rattache au courant plus modéré de l'asianisme représenté par Eschyle de Gnide et Eschine de Milet, la clausule la plus fréquente est le '- ^'- -^^ (amphimacre et trochée) ; puis ^- ^ L.' y^ ^ [2 amphimacres). Le ditrochée se rencontre plusieurs fois. Norden a relevé les mêmes clausules employées dans des proportions analogues dans le Korinthiakos de Pavorinus. On peut donc les regarder comme particulièrement aimées d'une certaine école de sophistes.
— Ces diverses tendances d'esprit, et les procédés de style qui en sont l'expression se manifestent en toute liberté dans certaines formes d'exposition dont les sophistes ont fait leur domaine particulier. Pour en avoir la liste complète, il suffit d'ouvrir an recueil de IlpoYU[jt,và(7[i.aTa. On y trouve mentionnées, il est vrai, des formes littéraires qui ne sont pas essentiellement sophistiques et qui ne le deviennent que par la façon dont elles sont traitées. Mais il en est d'autres qui méritent une attention particulière, parce qu'elles résument des tendances et comportent des procédés de style propres à la sophistique. De ce nombre est l'Ecphrasis. Gomme le dit Hermogène dans ses npoYujxvàffuiaTa (II, 10) (^) l'objet de l'Ecphrasis est de mettre sous les yeux la chose qu'on veut montrer. Les descriptions peuvent porter sur les sujets les plus variés. 11 y en a toutefois que les sophistes préfèrent pour les qualités qu'elles exigent et les ressources qu'elles offrent. Libanios en a tracé quelquesunes : description d'un combat, d'un paon, etc.. . L'Ecphrasis
(1) Philostrate, II, p. 122.
(2) Id., II, p. 1(36.
(3) Rhet. Graeci, vol. II, p. 16 (Edit. Spengel).