‹ L'Influence e la seconde sophistique sur l'œuvre de Grégoire de NysseChapitre 18 sur 28 · Par contre, les âmes faibles sont comparées : Aux mou · texte numérisé non relu

Par contre, les âmes faibles sont comparées : Aux mou

(1) Cf. Chrys. Sacerd. 646^ 3 : L'âme du prêtre comparée à la mer soulevée par les vents.

ches qui vont tomber dans les filets de l'araignée. Sur le titre des Psaumes, 46:i C. (De même Basile, sur l'Hexah. 132 A.

A l'aveugle qui rejette une perle. Titre des Psaumes, 481 B.

Aux poissons qui se jettent sur l'appât. (Partisans d'Eun. — Contre Eun. IV, 618 A.) — De même Basile : contre les Usuriers, 27-2 C — Grég. de Naz. Eloge d'Athanase, 1188 A.

15. Les impies sont comparés : A des fous. — Contre Eun. V, 700 A (Eun.) —I, 401 A.

A des gens qui tomberaient dans un bourbier. Vie de Moïse, 348 B.

A l'anguille dans un bourbier. (Eunome) Contre Eun. IV, 620 C.

A des mendiants. Contre Eun. 953 A (XII). — 1045 C (id.).

A des porcs. Contre Eun. IV, 645 D. — Cf. Basile, Psaume I, 225 A.

16. Les Juifs sont comparés : A des gens atteints d'ophtalmie. Sur le titre des Psaumes, 520 C — Cf. Basile : Hom. aux jeunes gens, 581 C.

17. Grégoire compare les écrits de ses adversaires : à des toiles d'araignée où viennent se prendre les âmes faibles. Contre Eun. II, 489 D.

A un bourbier. Contre Eun. I, 257 B.

A du pain mêlé de sable. Contre Eun. II, 517 D.

Leurs sophismes : à des vases de terre qui se brisent. Contre Eun. III, 592 A.

Le Traité sur la Création de l'Homme et le Contre Eunomios sont, on le voit, particulièrement riches en comparaisons. Le fait est intéressant à noter pour le second de ces deux traités. II est bien difficile en effet de ne pas voir dans cette accumulation débordante d'images, dans l'emploi continuel queGrégoire en fait, une infiuence sophistique. Il ne peut être question ici d'une influence qu'aurait exercée sur Grégoire le style biblique. L'Écriture est très riche en comparaisons et Grégoire est sans cesse en contact avec elle. Mais ces comparaisons n'ont rien de commun avec celles que nous relevons chez lui. Elles sont caractérisées par l'audace lyrique de l'image, qui loin de correspondre exactement à l'idée, n'ofi're très souvent avec elle aucun rapport apparent ; par la façon soudaine et brusque dont elle éclate

dans la phrase; enfin et surtout par sa brièveté. Particularité tout à lait caractéristique : l'image biblique n'est jamais déroulée symétriquement à l'idée pour permettre à l'esprit d'établir avec elle une série de rapprochements. C'est un éclair qui passe et qui trahit la secousse soudaine de l'inspiration ; ce n'est pas un parallèle minutieusement équilibré. Ces caractères sont tout à fait absents des images employées par Grégoire. La comparaison chez lui, quand elle n'est pas un pur ornement du style, ou un morceau de bravoure, apparaît comme un procédé systématique, un moyen d'éclairer l'idée par des rapprochements soigneusement disposés. C'est là la manière calculée et patiente d'un artiste du langage et d'une imagination hellénique; nullement l'enthousiasme désordonné d'un tempérament oriental.

D'ailleurs, si cet emploi méthodique de la comparaison relève directement de l'influence sophistique, comme celui de la métaphore, les comparaisons de Grégoire portent d'autres caractères qui trahissent plus nettement encore leur origine.

1. Parfois, assez rarement il est vrai, c'est une réminiscence classique qui fournit à Grégoire le thème de la comparaison. Ces souvenirs de lettrés détonent singulièrement, au cours d'un exposé théologique. Dans le contre Eunomios, 645 B, livre IV, Grégoire compare les partisans de son adversaire à ceux qui avaient bu le breuvage de Circé. — Le même souvenir apparaît dans la vie de Moïse, 428 C. — Dans la lettre 11, Grégoire débute par une citation d'Homère, et avec une ingéniosité un peu lourde il en interprète allégoriquement le sens pour l'appliquer à sa propre situation.

2. Ailleurs Grégoire reprend une comparaison classique, qui est peut-être aussi une comparaison d'école. Ainsi celle de Lucrèce : De natura reram, livre I, v. 936. « De même que les « médecins essayent de faire prendre aux enfants de l'absinthe « amère en enduisant les bords de la coupe de la douce et blonde « liqueur du miel, etc. . . » se retrouve chez Grégoire appliquée à divers sujets. Par exemple, contre Eun. XII, 928 D. Cetle comparaison se relève au reste chez les autres Pères du IV® siècle : Basile, Homélie aux jeunes gens, 569 A. Sur le Psaume I, 212 B. Grégoire de Nazianze, Disc. Théolog. V,

161 A, etc.. . Or nous l'avons vue fréquemment employée par les sophistes. (Voir p. ex. Thémistios V, 63 B, etc. . .)

3. La nature de certaines comparaisons porte l'empreinte sophistique : celles qui sont prises aux jeux et qui développent en face d'idées chrétiennes, et comme un moyen de les éclairer, des images essentiellement païennes. Signalons particulièrement le début de la vie de Moïse où Grégoire se compare, en face de son frère qui fait route vers la perfection, aux spectateurs d'une course de chars. — De même, sur le titre des Psaumes, 492 A, la comparaison qui assimile à un lutteur l'homme qui recherche la vertu. — Sur les enfants enlevés en bas âge, 161 A, Grégoire se compare à un vieux cheval qui reste hors de la carrière. — Dans la vie de Grégoire le Thaum. 913 G, comparaison de ce saint homme avec un athlète. — Dans la vie de Macrina, 968 D, comparaison de sa mère affligée avec un athlète généreux. Ici le rapprochement est tout à fait déplacé, on peut même dire choquant. — Nous avons dit combien ces sortes de comparaisons étaient fréquentes chez les sophistes (surtout Aristide), et chez des orateurs qui comme Thémistios tiennent le milieu entre la philosophie et la sophistique. — Elles ne le sont pas moins chez les autres Pères de l'Église, Basile, Grégoire de Nazianze, Chrysostome. C'est ainsi que Ghrysost. dans son éloge de saint Romain, compare le diable faisant couper la langue au martyr à un athlète qui, vaincu au pancrace par son adversaire, lui fait couper les mains et le frappe ainsi mutilé, 611, 4.

4. Certaines comparaisons sont plus nettement sophistiques encore par leur recherche ingénieuse qui confine à la préciosité. Ainsi, traité sur l'Hexah. 124 B, celle que nous avons déjà citée. Après avoir comparé son traité aux humbles présents offerts par les Juifs pauvres pour la construction du tabernacle, Grégoire en vient à dire : « Pour nous, nous serons heureux si l'on race connaît à notre offrande la valeur de ces poils (offerts par les « Israélites), pourvu que la pourpre brochée d'or qui est votre u partage puisse revêtir le discours d'un manteau dont le nom « soit Raison, Évidence et Vérité. » Ce qu'il y a de sophistique ici, c'est, comme nous l'avons dit dans la métaphore, le développement donné à la valeur symbolique de l'image et les rappro-

chements ingénieux qui en résultent. Cette ingéniosité est légèrement pénible et forcée. — Dans le Traité sur la Création de l'homme, 149 C (comparaison citée), il y a une recherche sensible dans cette comparaison de l'esprit humain se servant de la parole pour communiquer ses pensées, avec un habile musicien qu'une affection physique obligerait à emprunter la voix des instruments. Ce qui souligne cette recherche, c'est que Grégoire lui a sacrifié l'exactitude de l'image. La condition naturelle de l'esprit humain est de ne pouvoir se manifester que par la parole ; il n'est donc pas exact de le comparer à un musicien accidentellement privé de sa voix. Plus loin, 152 G, l'esprit humain est comparé à une cité qui a les sens pour portes. Ici la couleur sophistique réside en partie dans l'emploi de certains termes propres aux sophistes : ttoXu/wcoç, cpi- Xoxptvôo, BteieTaÇw ; ensuite dans un raffinement d'ingéniosité. Grégoire y fait effort pour identifier avec les diverses opérations de l'esprit les divers modes d'entrée dans la ville : « Comme une « vaste cité qui recevrait par différentes entrées la foule de ceux « qui y affluent, mais où tous ne se dirigeraient pas ensemble « vers un même point de la ville, les uns allant à la place « publique, d'autres dans les maisons, d'autres aux assemblées, « ou vers les grandes rues, ou vers les ruelles, ou vers les « théâtres, chacun selon son dessein particulier, telle m'appa- « raît la cité de l'esprit qui est bâtie au-dedans de nous, et qui «: s'emplit par les différentes entrées de nos sens. L'esprit est là « qui se plaît à juger et à examiner avec soin chacun des arri- « vants pour leur fixer leurs places respectives dans la connais- « sance. . . Et de même que dans l'exemple de la cité, il arrive « souvent à des gens de la même tribu et de la même famille de « ne pas entrer par la même porte, mais de passer suivant les « circonstances les uns par une entrée, les autres par une autre, « ce qui ne les empêche pas, à l'intérieur de l'enceinte des a murailles, de se retrouver parce qu'ils sont en rapport les uns « avec les autres ; de même aussi qu'on peut trouver le contraire, (( car les gens de l'étranger, inconnus les uns aux autres, entrent « souvent dans la ville par la même porte sans que cette entrée <c en commun établisse un lien entre eux, puisque une fois à « l'intérieur ils peuvent se séparer pour rejoindre leur tribu, je

1^-i CHAPITRE VIII.

« vois quelque chose d'analogue se produire dans le vaste « emplacement de l'esprit. » On voit avec quel soin minutieux la comparaison est développée, comment Grégoire de Nysseen met les moindivs détails en relief. C'est toute une architecture délicate et compliquée qui se dresse en face de l'idée et en reproduit exactement le dessin. Ce n'est plus d'image qu'il s'agit ; la comparaison devient vraiment une forme d'exposition, un jeu d'esprit et d'équilibre, qui exige, sans parler de l'invention, une logique spéciale pour trouver à chaque détail de l'idée son équivalent pittoresque, et conserver entre les diverses parties de l'image la môme proportion qu'entre les diverses parties de l'idée. Voilà qui est tout à fait sophistique

Plus loin (169 B) l'esprit en proie au sommeil est comparé à, un feu qui couve sous la paille, puis, sans interruption, à un musicien qui frapperait de l'archet les cordes détendues de sa lyre. Il y a de la coquetterie dans cette façon de proposer au lecteur le choix entre deux images également ingénieuses et aussi soigneusement détaillées. Mais peut-être Grégoire veut-il ici, comme nous avons eu l'occasion de le dire, mettre en lumière deux nuances différentes de la même idée. La comparaison du feu qui couve montre l'inertie de l'esprit pendant le sommeil ; celle du musicien nous laisse deviner une activité plus réelle, mais qui n'a pour se manifester qu'un instrument défectueux. Dans la vie de Moïse, 389 A, il est dit que la vie du chrétien doit imiter la grenade qui est enveloppée d'une écorce dure et non comestible, mais dont l'intérieur est doux au goût. La comparaison est très courte, mais ingénieuse, parce qu'elle revêt d'une image recherchée une idée très simple : disproportion toute sophistique. Dans le Traité sur le titre des Psaumes, 493 D, Grégoire a recours à la comparaison suivante pour représenter en les opposant, ceux qui s'attachent à la spéculation et ceux qui se contentent de bien vivre : « Les premiers, « dit-il, sont comme des instruments de musique qui font « entendre l'air sans y joindre les paroles ; la vie des seconds « est semblable à un chant où les paroles se trouvent unies à « l'air. La vertu des uns échappe à la foule parce qu'ils l'en- « ferment dans leur conscience; les autres .., leur extérieur « décent est comme un langage qui publie la belle harmonie de

« leur vie. » La comparaison est ici d'une ingéniosité presque spirituelle. La remarque sera plus vraie encore de celle-ci, 536 A : « Comme des gens qui font route ensemble ou qui « assistent à un festin ou qui parlent entre eux dans une « réunion, si un bruit vient à frapper leur oreille, s'arrêtent « pour écouter et permettent à leur oreille de comprendre, à la « faveur du silence, le sens de ce bruit, après quoi, quand la a voix a cessé de se faire entendre, ils reprennent leur entretien, « ainsi le grand David, se faisan t l'interprète du Saint-Esprit, expo- « sait par le chant ce qu'il avait appris : et s'il recevait tout en (( parlant un enseignement nouveau, il tendait à cette voix spi- « rituelle l'oreille de l'âme, et faisait taire son chant pour recom- « mencer ensuite à joindre à sa mélodie les révélations dont « il s'était pénétré. » En voici une où la recherche de l'ingénieux et de l'inattendu a conduit Grégoire aux confins du bizarre. Il faut noter qu'elle revient dans le traité sur l'oraison dominicale : Sur l'Ecclésiaste, 676 C : « De même qu'il est impossible de « tirer un serpent en arrière en le prenant par la queue, parce « que ses écailles s'opposent naturellement à ce mouvement, de « même il est impossible de chasser de l'âme l'invasion de la « volupté, si l'on commence par la fin et si l'on n'a pas tout « d'abord fermé la porte au mal. > — Dans le Cantique des Cantiques, 1009 B, l'âme qui veut s'élever jusqu'à Dieu, mais qui ne peut aller au-delà des merveilles visibles, est comparée à la bulle qui monte du fond de l'eau jusqu'à la surface et s'y arrête. Ce n'est pas la bizarrerie de l'image, mais sa justesse ingénieuse qui est frappante ici. La comparaison suivante nous montre avec quelle dextérité Grégoire sait tirer d'un rapprochement singulier en apparence une application minutieuse de l'image à l'idée. Il s'agit du mariage, que Grégoire compare à une épée. Sur la Virginité, 380 B : « De même que dans une épée la poignée est lisse « et douce au toucher, polie au tour, brillante et s'adaptant bien (( à la paume, et que le reste est en fer, instrument de mort « terrible à voir, d'un effet plus terrible encore, ainsi le mariage « présente au contact des sens, comme une poignée ornée « d'habiles ciselures, le poli superficiel du plaisir, mais dans les « mains de celui qui y touche, avec son cortège de peines, il « devient pour les hommes un artisan de deuil et de malheurs. »

En voici une dont le caractère d'ingéniosité un peu singulière tient en partie à ce qu'elle repose sur une hypothèse invraisemblable. Sur les Morts, 516 B : « Si l'enfant nourri dans le sein 0 de la mère pouvait parler, il se plaindrait d'être chassé, par la naissance, des entrailles maternelles, il crierait qu'on le maltraite en l'arrachant à une vie agréable; c'est ce qu'il fait aussi ; avec sa première aspiration, aussitôt né, il répand des larmes comme s'il se plaignait et s'attristait d'être enlevé à sa vie habituelle ; de même ceux qui ne peuvent supporter la pensée du changement de la vie présente me font l'effet d'être dans la même disposition que le fœtus en voulant à toute force s'enraciner dans cette vie dégoûtante de la matière. » La comparaison suivante en rappelle une d'Himérios que nous avons citée (Disc. V, p. 484 § 8) : « Sur la Divinité du Fils et du Saint-Esprit, 553 A : « Ce qu'éprouvent devant des prairies couce vertes de fleurs les amateurs de ce genre de spectacles, dont « l'œil, parce que tout est également beau, ne peut se poser sur « rien de ce qu'il aperçoit, mais erre partout au gré de son désir, « et pour ne vouloir perdre aucun détail voit souvent lui échap- « per l'ensemble, ma pensée l'éprouve à peu près en considérant ce la prairie de l'Écriture. . . » La même comparaison se retrouve chez Chrysostome, Éloge du saint martyr Ignace, p. 587, 42 : « >s'ous éprouvons la même chose que si, en entrant dans une « prairie, et à la vue d'une foule de roses, de violettes, de lis et « d'autres fleurs printanières, de couleurs et d'espèces variées, « on ne savait que regarder d'abord et ensuite, chacune des « choses qu'on voit attirant sur elle les regards. . . » On peut se demander si cette similitude n'atteste pas l'existence d'une source commune, d'une image aimée des sophistes et dont proviendraient la comparaison de Grégoire et celle de Chrysostome. — Dans le sermon sur les quarante Martyrs, nous en relevons une qui trahit un souci d'art assez déplacé et tout à fait sophistique : K Tous (les Martyr.s) étaient joints les uns aux autres par leurs ^ fers de façon à former un tout, comme une couronne ou un <L collier qui contient, espacées en cercle, des perles de même c grosseur. t> (761 A).

b. Si l'ingéniosité de ces comparaisons en accuse le caractère sophistique, le rapprochement devient plus frappant encore

quand la recherche de l'image aboutit au concetto, à ToxyinoroD. Ainsi dans la vie de Moïse, 405 D, cette brève comparaison, oTov Ttvt 7rT£p(5 T-Tj (7TX(7£i /pwasvoç, où la juxtaposition paradoxale des mots Trxspài et GTiaei est calculée en vue d'un effet de surprise. L'influence sophistique n'est pas moins sensible dans la bizarrerie et le mauvais goût de la comparaison suivante : Dial. avec Macrina, 100 A : « Si l'on appliquait autour d'une corde une (c couche d'argile collante, et qu'ensuite on fît passer dans un « petit trou Texl rémité de la corde en la tirant vers l'intérieur (( par le bout, la corde suivrait forcément ce mouvement, mais « l'argile collée autour, à la suite de la secousse, resterait hors « du trou et se détacherait de la corde, l'empêchant ainsi de « passer facilement par l'entrée et exigeant de celui qui tirerait « une tension violente. Il me semble qu'on doit se faire une « idée analogue de l'âme enveloppée dans les affections matéd rielles et terrestres. Elle fait effort et se tend; Dieu tire à lui a ce qui lui appartient, et l'élément étranger qui s'est uni à sa « nature est raclé violemment, et cause à l'âme des douleurs (' poignantes et insupportables. »

6. De même que la métaphore, la comparaison prend chez Grégoire une couleur sophistique par le soin minutieux aveclequel elle est filée. Ce déroulement d'images qui sortent les unes des autres, exige un effort soutenu de subtilité. C'est une forme de bel esprit sophistique. Le début du traité sur l'Hexahéméron mériterait à cet égard une étude particulière. Grégoire commence par déclarer que l'Hexahéméron de Basile est au récit de Moïse ce que l'épi est au grain (61 B). Puis il retouche cette première comparaison : « Il en a fait non pas un épi, mais un « arbre. » Cette reprise est dictée par le désir de mettre plus fortement en valeur l'œuvre de Basile. Ainsi retouchée, la comparaison se développe et s'organise en une série de métaphores rattachées à la même image. « Dans le cœur de celui qui l'entre- « tient, ce grain devient un arbre. . . » Les préceptes sont les rameaux qui se déploient de tous côtés. L'arbre s'élève vers la piété ; il est habité par les âmes des justes qui font leur nid dans ses branches. Ici Grégoire raffine de subtilité : « La certitude est en effet, dit-il, comme un nid où l'âme trouve le repos. » Voilà la comparaison terminée. Mais en face d'elle va s'en dres-

ser une autre. Gréproire y est conduit en comparant l'humilité de sa pensée i\ l'élévation de celle de Basile. La pensée de Basile est semblable à un grand arbre; la sienne ne sera qu'un maigre petit rameau. Et voici où le prolongement de l'idée sous forme d'image va amener Grégoire. De même que les agriculteurs grelfent une faible pousse sur un grand arbre pour lui communiquer une sève plus vigoureuse, Grégoire greffera sa pensée sur celle de Basile : « Je m'efforcerai, dit-il, de devenir un des race meaux de ce grand arbre, et je m'abreuverai de sa sève. » La même recherche de symétrie minutieuse s'observe dans la plupart des comparaisons du traité sur la création de l'homme. Ainsi, 136 G, la nature humaine est comparée à un portrait de souverain (Dieu). A chacun des attributs de la royauté, Grégoire ajuste une vertu de l'âme humaine. « ... La nature humaine, « destinée à commander aux autres par sa ressemblance avec « le roi de l'Univers, se dressa comme une image vivante, par- « ticipant de la dignité et du nom de son modèle. Elle n'était « pas revêtue de la pourpre ; ni sceptre ni diadème ne marquait « sa dignité (et en effet ce ne sont pas là les insignes de son t modèle) ; mais en guise de pourpre, elle s'entoure de vertu, le « plus royal de tous les vêtements ; en guise de sceptre, elle « s'appuie sur la béatitude de l'éternité ; en guise de diadème, « elle se pare de la couronne de la justice, de sorte que tout dans « sa majesté royale montre en elle une ressemblance exacte avec « la beauté de son modèle. » Nous avons relevé plus haut, en en signalant l'ingéniosité, la comparaison de l'esprit humain avec une cité dont les sens sont les portes. Il faut remarquer aussi comment elle se développe, et avec quelle application Grégoire en déroule jusqu'au bout les détails. Même observation à faire sur cet endroit de la vie de Moïse, 301 G, où Grégoire compare à des navigateurs égarés les âmes qui ont perdu le sens de la vertu. Plus frappante encore est une longue comparaison prise à la sculpture dans le Traité sur le Titre des Psaumes, 541 D : « Le « but des sculpteurs est de façonner la pierre à l'image de la « réalité, mais leur travail ne commence pas tout de suite par « la fin. Les règles de leur art imposent à leurs efforts une cer- € taine marche à suivre, sans laquelle ils ne sauraient atteindre « leur but ; il faut d'abord retrancher de la pierre un bloc de

« même nature, puis ro2:ner tout autour les saillies inutiles, à « l'imitation du modèle, travailler la pierre en creusant les par- « lies qui, une fois enlevées, permettront au reste de dessiner a la forme de lanimal qui fait l'objet des efforts de l'artiste ; «c ensuite, au moyen d'outils plus légers et plus lisses, racler et (( polir les aspérités de la pierre, et alors donner à ce qui reste « la forme du modèle, enfin rendre plus brillante et plus unie « la surface, autant de procédés par lesquels l'art sait donner à € l'œuvre une si grande beauté. De même, notre nature tout « entière ayant été, pour ainsi dire, pétrifiée par les inclinations « de la matière, le langage qui nous sculpte à l'image de Dieu « suit pour aller au but une route méthodique. Tout d'abord la « parole divine nous sépare de cette sorte de pierre qui tient à « notre nature, je veux dire le vice, auquel nous étions attachés « par une disposition naturelle ; après quoi il commence à façonce ner l'objet à la ressemblance du modèle en faisant disparaître « tout ce qui s'oppose à la ressemblance, et ainsi par l'éducation « plus délicate de notre pensée, en raclant et en polissant notre « esprit, il arrive à dessiner en nous, au moyen de l'image de la « vertu, la forme du Christ à l'image de qui nous étions au com- « mencement, etc.. » Plus loin Grégoire redouble de précision: « Dans la première division du Psaume, nous avons été séparés (( de la vie passée dans le vice ; celles qui suivent ont amené par (( une succession ininterrompue la ressemblance à sa perfec- « tion... » Plus loin : « Dans l'exemple de la sculpture que « nous nous étions proposé, il faut à l'art beaucoup d'instru- « ments pour l'exécution de la statue. Ces instruments ne sont a pas semblables pour la forme les uns aux autres, mais les « uns se terminent en spirale, d'autres ont un tranchant en « forme de scie: d'autres sont faits comme des ciseaux, d'autres « ont une forme semi-circulaire. Tous ces instruments et d'autres a du même genre servent à l'artiste, chacun à un moment « donné. De même l'artiste par excellence qui sculpte savam- « men t nos âmes à la ressemblance de Dieu avait à sa disposition (( les psaumes comme des instruments à tailler la pierre, et les « besoins de l'exécution nécessitaient les instruments tour à « tour, etc.. » Ainsi la comparaison s'étend à perte de vue, parce que Grégoire reprend la même image avec des raffine-

ments de précision et s'efforce d épuiser tons les rapprochements qu'elle comporte. Il en est de même pour celle qui ouvre le livre III du Contre Eunomios('). Grégoire se compare à un athlète dans sa lutte avec Eunomios. Or la victoire de Tathlète est définitive quand il a terrassé trois fois son adversaire. Grégoire a triomphé deux fois d'Eunomios. H aononce qu'il va le vaincre dans un troisième engagement. — Dans le même traité, livre IV, 665 B, les pièges de l'hérésie sont comparés à ces fosses recouvertes de feuillage où vient tomber le gibier. L'image est minutieusement détaillée pour offrir avec l'idée une symétrie irréprochable. De même encore dans la comparaison déjà citée d'Eunomios avec Goliath, XII, 909 B. Le début du traité sur les enfants morts en bas âge (-) est comparable à celui du traité sur l'Hexahéméron pour l'enchaînement des comparaisons toutes issues d'une même image. Il est question tout d'abord de « parcourir, comme une carrière (oTov tiv. cTaoï'o)) )) le vaste champ des miracles réalisés par Hiéreios. Prenant cette image comme point de départ, Grégoire se compare ensuite à un vieux cheval, que l'âge oblige à rester hors de la carrière. Cette comparaison elle-même en entraîne une autre. Le vieux cheval, trop affaibli pour courir, sent pourtant son ardeur se réveiller au bruit des chocs. (Il y a ici une réminiscence évidente de la description du chev^al dans Job, (^h. XXXIX, vers. 2 et suivants). De même, Grégoire, éloigné par la vieillesse des tournois oratoires, sent s'éveiller en lui le désir d'y prendre part. La première comparaison n'est qu'une indication très brève, une simple amorce pour les autres. La seconde est déjà plus étendue, et la troisième s'étale avec ampleur, offrant dans son premier membre une véritable description du cheval.

(Ij Noter cette façon d'ouvrir un développement, chapitre de traité ou discours, par une longue comparaison. Ce procédé fréquent chez Grégoire ne lui est pas particulier. Il le tient évidemment des sophistes. Par exemple, voir chez Himérios les Discours 6 et 9, chez Thémistios les Discours 2 et 11, elc ... — On le retrouve chez les autres Pères du iv« siècle. Ainsi chez Basile, Homélie VI de l'Hexahéméron, (comparaison prise aux spectacles des jeux, et tout à fait dans le goût de Grégoire de Nysse). — Homélie sur les usuriers : badinage métaphorique qu'on peut rapprocher du début du Disc. 2 chez Thémistios. — Homélie XVUT sur le martyr Gordios. — Chez Chrysoslome : Homélie sur saint Babylas, Eloge de saint Ignace, Eloge de sainte Droside, etc..

(2) Adressé à Hiéreios, préfet de Cappadoce.

7. Ce goût pour les comparaisons développées, dont tons les détails sont mis en valenr avec une minutieuse ingéniosité, fait souvent perdre à Grégoire le sens de la mesure. La disproportion de ces comparaisons est frappante avec l'idée qu'elles prétendent éclairer. L'étendue de la comparaison ne se mesure pas chez Grégoire à l'importance des idées, mais au nombre de rapprochements découverts par l'orateur et destinés à faire valoir son ingéniosité. De là vient qu'une idée souvent très simple est écrasée sous l'architecture compliquée des images. La comparaison ainsi présentée, au lieu de garder la valeur d'un simple éclaircissement, devient un morceau de bravoure. C'est là encore un caractère tout à fait sophistique. Parmi ces comparaisons, remarquables par leur longueur disproportionnée, rappelons : Sur l'Hexahém. :105 G, 120 B, — sur la création de l'homme, 133 A, 136 G — 152 G, 217 A, 2.52 B. — Au début du traité sur la vie de Moïse, Grégoire a recours à une comparaison démesurée pour présenter cette idée fort simple qu'il dédie son ouvrage à son frère comme un encouragement à persévérer dans le chemin de la perfection. Nous avons cité, dans le traité sur le Titre des psaumes, le très long morceau où Grégoire assimile à un sculpteur le langage des psaumes (541 D). De même Gomment. Sur PEcclésiaste (636 G, 752 B). Gant, des Gant. 777 A, etc. — Dans le Contre Eun. I, 257 B, il se sert d'une longue comparaison pour indiquer qu'il faut passer rapidement sur l'écrit de son adversaire. Non moins disproportionnée est celle qui ouvre le livre III du même traité (déjà citée). Elle n'est même pas appelée à éclaircir une idée ; c'est un simple commentaire du titre et une façon d'indiquer que l'auteur en est à son troisième essai de réfutation. Voir encore Livre XII, 937 B, la comparaison des philosophes qui prétendent concevoir l'insaisissable, avec de petits enfants appliqués à retenir dans leurs doigts un rayon de soleil, etc. . .

8. Ce manque d'équilibre tient souvent à ce que Grégoire développe pour lui-même le premier membre de la comparaison. Dans ce cas-là le rapprochement tenté entre l'image et l'idée n'a pour lui qu'une importance secondaire. L'image absorbe tout. Parfois elle offre à Grégoire l'occasion d'étaler certaines connaissances spéciales qui ont le double avantage d'éblouir le

lecteur OU l'auditeur et de relever l'ingéniosité du rapprochement. Ainsi dans le Traité sur la Création de Thommo, 201 G, Grégoire emprunte une comparaison aux phénomènes astronomiques pour développer cette idée très simple que le mal a des bornes, et que le bien n'en a pas. « D'après les hommes versés dans la « connaissance des astres, le monde tout entier est rempli par (( la lumière, et l'obscurité est produite par l'interposition du <( globe terrestre (devant le soleil). D'après eux, l'ombre suivant « la forme sphérique de la Terre se terminerait en cône derrière « les rayons solaires, et le soleil ayant plusieurs fois les dimen- € sions de la Terre, l'enveloppant de toutes parts en cercle de « ses rayons^ rejoindrait au sommet du cône le faisceau lumi- « neux, de sorte que si l'on supposait à quelqu'un le pouvoir « de franchir toute celte étendue d'ombre, il se trouverait dans « une lumière complète que l'obscurité n'interromprait pas. « De même etc. . . » Il est manifeste que Grégoire, dans la première partie de cette comparaison, a un instant perdu de vue la seconde, et qu'il a ouvert une parenthèse tout à fait superflue pour le plaisir d'ébaucher, en marge de son sujet, une théorie scientifique. On peut faire la même remarque sur une comparaison du Traité sur la Création de l'Homme, 253 C, où Grégoire, sous prétexte d'éclairer l'épanouissement progressif de l'âme humaine dans l'enfance, l'adolescence, etc. . . nous présente une description détaillée et technique des procédés du statuaire : « 11 s'agit pour l'artiste de montrer sur la pierre la figure d'un « être vivant ; après l'avoir mis sous ses yeux, il commence par « détacher un bloc dans la pierre, puis il retranche tout autour a l'excédent de matière afin d'arriver par une première ébauche « à une imitation du modèle qui permette même à un profane « de deviner, d'après ce qu'il voit, le but de l'artiste. Ensuite, « poursuivant son œuvre, il s'approche encore davantage de (( l'objet de ses efforts. Enfin sa main dégage de la matière une « figure achevée et exacte ; il a atteint les limites de son art. a Et la pierre informe un instant auparavant est maintenant un « lion ou tout autre animal sorti des mains de l'artiste ; non f pas que la matière soit devenue forme, mais parce que « une forme a été imposée par l'artiste à la matière. On ne « se trompera pas en appliquant à l'âme une façon de voir ana-

« logue. » Ici perce la coquetterie un peu naïve d'un homme qui s'est efforcé d'acquérir, en dehors de ses études spéciales, des connaissances précises et techniques et qui peut relever par une élégante dissertation Texposé d'une idée théologique. Parfois le premier memhre de la comparaison, ainsi développé pour lui-même, devient un tableau de mœurs vif et piquant. Ainsi au début du traité sur la vie de Moïse : « Les spectacteurs assidus « des jeux équestres, voyant leurs favoris engagés dans la lutte « de la course, même s'ils mettent toute leur ardeur à aller vite « ne peuvent s'empêcher, dans leur désir de les voir vaincre, de « pousser des cris par-dessus leur tête ; leurs yeux tournent avec « les coureurs ; ils excitent (du moins ils se l'imaginent) le co- (( cher à un élan plus rapide ; ils pressent les chevaux de la « voix, étendent et agitent vers eux la main en guise de fouet ; « ce n'est pas que ces manifestations hâtent la victoire, mais (( l'intérêt qu'ils portent aux lutteurs les pousse à témoigner « leur faveur par la voix et par le geste. Il me semble que je « fais à ton sujet quelque chose d'analogue, etc. » Sans doute, chaque détail de la description va être repris par Grégoire pour souligner un détail correspondant de l'idée. Mais on ne peut nier que cette description, d'ailleurs malicieuse et fine, trahisse autre chose que le désir de mettre en valeur l'idée qui va suivre. C'est en réalité un hors-d'œuvre. Il devait être à la mode chez les rhéteurs de l'époque, car nous le retrouvons chez Grégoire de Nazianze, comme premier terme d'une comparaison : Oraison funèbre de Basile, p. 513 D : « Les sentiments qu'on peut « observer dans les luttes équestres chez les amateurs de che- « vaux et de spectacles (ils bondissent, ils crient, lancent en <( l'air de la poussière, font les cochers tout en restant assis, « frappent l'air de leurs doigts en guise de fouet, attellent les « chevaux et changent l'attelage, sans pouvoir rien faire; ils « n'ont pas de peine à changer entre eux les cochers, les che- « vaux, les écuries, les magistrats qui président- Et qui sont ces « gens ? etc.. » — De même chez Grégoire de Nysse, Comment, sur le Cant. des Cant. 873 C, — 1000 A, — Sur l'oraison Dominic. 1128 B. — Dans le Contre Eunom. III, 573 B, le texte sacré dont l'interprétation allégorique découvre les splendeurs cachées est comparé à la queue du paon, et le premier terme de la com-

paraison se transforme en une véritable Ecphrasis sur laquelle nous reviendrons. — Dans la lettre 9, une invitation adressée par Grégoire à un ami qu'il prie de venir le rejoindre dans sa solitude, est introduite par la description d'une scène de théâtre : € Voici le prodige qu'exécutent, dit-on, au théâtre les faiseurs « de tours. Ils prennent comme sujet de leur virtuosité une « légende empruntée à l'histoire ou un récit des anciens, et (( mettent ce récit en action sous les yeux des spectateurs. Ils (L revêtent des costumes et des masques et figurent la ville avec (( ressemblance, au moyen de tentures placées au-dessus de « l'orchestre, etc.. » Grégoire se rend si bien compte de la bizarrerie de cet exorde dont on n'aperçoit ni le sens ni la raison qu'il ajoute : Où veut donc en venir ce développement? » De même, la lettre 19 débute par une comparaison dont le premier membre se développe en une véritable Ecphrasis. Il s'agit de cette idée qu'il ne faut pas, pour plaire à un ami, le couvrir d'éloges exagérés : <r Je connais des peintres qui se piquent de « faire un plaisir — bien vain — à ceux de leurs amis qui sont « trop laids. Ils s'efforcent de changer leur figure en faisantleur « portrait, et aboutissent au contraire de ce qu'ils veulent. » Suit le détail des artifices auxquels le peintre a recours. Puis la formule : « Que signifient ces propos? Où veux-je en venir? Tl oùv b Xôyoç ijLoi j^ouXerai ; »

9. A côté des comparaisons minutieusement déroulées et de celles où le premier membre, développé pour lui-même, doit être considéré à part, il faut signaler parfois chez Grégoire l'accumulation autour d'une même idée d'images diverses. Cette prodigalité d'images, cette façon de laisser au lecteur le choix entre deux rapprochements également ingénieux est d'un virtuose du style, et plus spécialement d'un sophiste. Nous avons eu l'occasion de relever dans le traité sur la création de 1 homme, 169 B, ce long morceau où l'esprit dans le sommeil est comparé d'abord à un feu qui couve, puis immédiatement après, à un musicien qui frapperait de l'archet les cordes détendues de sa lyre. Voilà donc, pour éclairer le même phénomène, deux images d'ordre très différent. Grégoire ne se prononce pas entre elles et se borne à étaler devant le lecteur la richesse de son invention. Dans le traité contre Arius et Sabellius, la Divinité est comparée

sans interruption au parfum dune huile qui se répand dans l'air, et à la lumière du soleil qui paraît se confondre avec les souffles du vent. 1297 I). — Dans l'Homélie contre les Usuriers, Grégoire, s'excusant de parler sur ce sujet après son frère Basile, illustre aussitôt son idée par une série de trois comparaisons (436 A) : « On voit toujours en effet la petitesse auprès de lagran- « deur. La lune brille quand le soleil se montre. Le navire de dix « mille amphores qui navigue poussé par les vents est suivi « d'une petite barque de transport qui franchit les mêmes « abîmes, et quand les hommes faits luttent entre eux suivant « l'usage des athlètes, on voit des enfants se couvrir de pous- « sière dans le même lieu. » Cette richesse d'images est un luxe pur : il ne s agit pas pour Grégoire d'une idée à éclaircir, mais d'im badinage de bel esprit à étaler. Dans l'éloge d'Ephrem, 811 G, il propose au lecteur le choix entre quatre comparaisons. Et pourquoi un tel effort d'imagination ? Pour trouver à l'âme d'Ephrem une formule poétique. « On peut la comparer, dit t( Grégoire, à une source d'où jaillissent des filets d'eau de toutes « les grosseurs qui charment par leur utilité, leur douceur et le « plaisir qu'ils donnent, ou bien à une prairie où s'épanouissent « dans une grande variété des fleurs parfumées, ou au ciel paré « de divers flambeaux, ou au paradis, avec cette différence qu'on « n'y peut marcher sur le serpent si funeste, auteur de notre « exil... » On peut rapprocher de ce morceau le début étonnamment imagé de la lettre 10 : « Quelle fleur au printemps « vaut celle-ci? Quels chants d'oiseaux à la voix harmonieuse? « Quels souffles aussi légers et aussi suaves adoucissent la « sérénité de la mer? Quel champ peut charmer le cultivateur c( avec ses florissantes moissons ou les fruits des épis, douce- « ment ondoyants, autant que le printemps spirituel, éclairé de « ton rayon de paix, qui illumine par la clarté de ta lettre la <L tristesse de notre vie? » Il arrive aussi que Grégoire, au lieu de disposer sur le même plan plusieurs images entre lesquelles le lecteur doit choisir, les enchaîne les unes aux autres. Ici la richesse des images devient une forme de galimatias : Vie de Macrina, 985 D : « Le chagrin est comme un feu intérieur qui « consume lésâmes.. ; ma raison ne put garder plus long c( temps sa fermeté, et comme devant l'inondation d'un torrent,

136 CHAPITRE Mil.

« fut submergée et emportée par la douleur. » Ainsi à deux ligues de distance le même sentiment est donné pour un leu inextinguible et un torrent déchaîné.

L'application détaillée de Timage à l'idée entraîne une série de métaphores (pii forment le second membre de chaque comparaison. Chacune de ces métaphores nous présente un détail de ridée revêtu de l'image qui y correspond. Cette identification un peu crue de l'image à l'idée nous permet de mesurer plus exactement la nature et la hardiesse du rapprochement indiqué dans le premier membre. Prenons par exemple le début du Traité sur l'Hexahéméron. L'ouvrage de Basile vient d'être comparé à un grand arbre. Grégoire poursuit : « Comment donc, en « face d'un tel arbre de la parole, faire pousser le maigre « rameau de notre pensée? ') Un peu plus bas, Grégoire se comxpare à l'agriculteur qui sur le grand arbre plein de sève greffe, pour lui donner de la vigueur, une frêle petite pousse. Et la comparaison s'achève tout naturellement par les métaphores suivantes : « C'est ainsi que moi-même, greffant ma pen- « sée sur celle de mon maître, comme une petite pousse sur la « sève du grand arbre, je m'efforcerai de devenir uti de ses « rameaux, m'attachant dans la mesure de mes forces à ses con- « ceptions et m'abreuvant comme d'une sève des ressources « qu'elles me fournissent. » Dans la vie de Moïse, 297 B, la comparaison qui assimile Grégoire aux spectateurs d'une course de chars se prolonge par cette métaphore : « Tandis que tu luttes « noblement dans le stade de la vertu pour accomplir ta course « céleste et que tu te diriges par des bonds pressés et légers vers « le prix de la vocation d'en haut, je t'excite par mes cris et je « te presse et t'invite à accélérer ta vitesse. » On pourrait relever de la sorte dans toutes les comparaisons étendues que nous avons citées, des métaphores qui les prolongent. On constaterait qu'elles trahissent plus nettement encore que les autres, les caractères propres à la rhétorique des sophistes : D'abord ce jeu de patience qui consiste à colorer minutieusement avec les détails de l'image tous les détails de l'idée accuse des tendances et exige un effort d'esprit tout à fait sophistiques. Ensuite les métaphores de ce genre, bien que la comparaison les prépare et les atténue, sont souvent d'une audace singulière. Beaucoup

d'entre elles, prises en soi, seraient absolnnient inintelligibles. Ainsi dans le Traité sur l'Hexaliéméron (passage ci té): « l'arbredu discours ». — « Je m'efforcerai de devenir un de ses rameaux... » — Sur le Titre des Psaumes, 544 A : « Notre nature tout entière « ayant été, pour ainsi dire, pétrifiée parles inclinations de la « matière, le langage qui nous sculpte à Timage de Dieu suit « pour aller jusqu'au bout une route méthodique. . . » — Sur le Gant, des Gant. 923 D : ty,v àxaxépYaaxov twv Ôeiwv Xoyiwv TToav — 928 A : « Le bain de la conscience. » — Dans le Contre Eun. 909 B : « 11 étend (contre moi) son blasphème prêt à la lutte et sorti du fourreau» (TrpoxwTrov ts xal yot^v-^v). — « Les sophismes fraîchement aiguisés. » — 909 G : « Lançant à la fronde Gontre Eunomiosle langage. . . de la vérité. » — Sur le nom chrétien, 241 B : « La fiuieste place publique du diable. » — 241 B : « Les âmes seniblables à des singes (TiiÔTixoSBeiç) » etc.

Enfin ce jeu d'esprit devient, en se prolongeant, singulièrement lourd et fastidieux. Ainsi dans le passage du traité sur la création de l'homme que nous avons déjà noté (136 G), où Grégoire relève un à un, en les présentant comme des attributs royaux les nobles instincts de l'âme humaine: « En guise de pourpre « l'âme s'entoure de vertu, le plus royal de tous les vêtements, « en guise de sceptre. . . , en guise de diadème. . . , etc. . » La série des métaphores s'arrête ici ; mais on sent qu'elle pourrait se poursuivre indéfiniment. On est frappé en outre de ce qu'il y a de fantaisiste dans l'attribution de chacun des insignes royaux à un des privilèges de l'âme. Pourquoi la vertu correspond-elle à la pourpre? Pourquoi la justice est-elle présentée comme une couronne?.. Les images pourraient être interverties, semble-t-il, sans inconvénient.

Nous sommes donc amenés à constater que Grégoire fait de la comparaison un emploi tout à fait sophistique. Nous étions arrivés à cette conclusion pour la métaphore. Mais la comparaison développe et étale des tendances qui, dans la métaphore, restaient encore en puissance. Sans doute, d'autres Pères de l'Eglise, contemporains de Grégoire, Basile, Grégoire de Naziauze, Ghrysostome, font, eux aussi, de la comparaison un emploi parfois excessif. De plus les images qu'ils développent se ramènent à certains types également notés chez Grégoire de Nysse et qu'on

retrouve, en partie au moins, chez les sophistes. Mais l'emploi de la comparaison chez Grégoire s'accompagne de caractères sophistiques qui ne sont pas aussi marqués chez les autres Pères. C'est d'abord un effort d'esprit, souvent ingénieux, parfois puéril, toujours artiticiel, pour l'aire coïncider exactement avec l'idée l'image dont on la rapproche. C'est ensuite le développement donné à Timage, qui se transforme souvent en un véritable hors-d'œuvre sans lien réel avec le sujet. Les images dont la présence peut se justifier sont étalées avec une ampleur qui fait un contraste choquant avec la simplicité de l'idée. Enfin elles traînent après elles un cortège de métaphores dont l'audace et la préciosité offrent la quintessence du bel esprit sophistique. Il ne peut être question, on le voit, de considérer ces figures comme un simple moyeu d'éclairei* l'idée et de la mettre en valeur. De même que chez les sophistes, l'idée est continuellement sacrifiée à la forme, et la comparaison n'est pour Grégoire qu'un cadre commode où peuvent se développer librement des tendances d'esprit et de style qui trahissent à chaque instant l'empreinte sophistique.

L'ECPHRASIS

La métaphore et la comparaison ne sont pas des formes^ de style particulières aux sophistes. C'est dans la façon de les employer que la manière sophistique se manifeste. Mais le goût du concret dont elles sont l'expression se traduit chez Grégoire par une autre forme qui est essentiellement sophistique : l'Ecphrasis. Du reste l'Ecphrasis se rattache à un des éléments de la comparaison, puisque dans la plupart des cas le premier membre de la comparaison peut être regardé comme l'ébauche d'une Ecphrasis. Parfois même, nous l'avons vu, il prend chez Grégoire assez d'importance pour devenir une Ecphrasis véritable. Par exemple, dans le Contre Eunom. III, 573 B, description de la queue du paon, et lettre 12, début, description du printemps ; lettre 19, 1072 B, description d'un portrait exécuté par la peinture. Ici la recherche de l'image que nous avons vue se condenser dans la métaphore et se développer dans la comparaison, crée pour s'épanouir plus complètement une forme d'art spéciale.

Il faut reconnaître que, dans certaines circonstances, Grégoire était amené par les exigences mêmes du sujet à l'emploi de la description. On s'explique ainsi que dans le Traité sur la Création de l'Homme, il essaie de décrire l'allégresse universelle de la Création (132). — (Cette description devait être aimée des prédicateurs chrétiens. On en retrouve une trace chez Basile, Hexah. 36 B). On comprend de même que dans l'Éloge des quarante Martyrs, il s'efforce, par la description du supplice, de rendre plus sensible leur héroïsme (*). Ce sont là des dévelop-

(1) L'Ecphrasis du supplice est fréquente chez les orateurs et les écrivains chrétiens. Voir NoRDEN, Die Antike Kunslprosa, I, p. 409, note. — Comparer avec Grégoire, Chrysostome, sur les Macchab. 621,33 ; sur tous les Martyrs, 708,47, 712,15.

pemenls que le sujet commande, et dont la présence ne saurait soulever l'hypothèse d'une influence étrangère.

S'il peut être question ici d'influence sophistique, c'est que les Pères de l'Église, et en particulier Grégoire, donnent à leurs descriptions les caractères de morceaux d'art. Voici la première des deux Ecphrasis citées : Sur la Création de l'Homme, 132 : « Tout était dans la joie, sans doute ; les bêtes nées à la parole « de Dieu bondissaient çà et là, et par bandes et par espèces cou- « raient à travers les taillis. Le chant mélodieux des oiseaux a faisait résonner de toutes parts tous les couverts emplis « d'ombre. La mer sans doute offrait de son côté un spectacle « du même genre : elle était tranquille et sereine précisément « là où se multipliaient les abîmes ; des abris et des ports qui « s'étaient creusés d'eux-mêmes dans l'intérieur des côtes, à la c< volonté divine, soumettaient la mer au continent, Les ondu- « lations paisibles des flots rivalisaient de splendeur avec la « beauté des prairies, et au souffle léger de la brise propice, des « rides délicates en effleuraient la surface. « Cette page tranche sur les autres par le soin extrême du style. Ce sont des mots poétiques comme âycYV^Osi, xarT|p£©£ç, àxxatç, iTrKppîcaoucat, à7rrj[jL0(7iv, etc. . ., des mots rares ou des apax, Ivotaôsovxa, dv6copaf^ovTo, des hardiesses d'expression qui rappellent celles du style lyrique : pluriels de substantifs abstraits dans un sens concret, h ratç (TuvaYwvatç rùiv xotXtov, etc., des métaphores précieuses comme celle-ci (citée à propos des métaphores) :

oûfxoi xat Xtu,£V£ç, ... TT ûoaTiijiÉp oov Tvi 7]7r£ipco T7]v ÔàXaxTav.

Il est clair que cette description n'a pas été inspirée à Grégoire par le seul désir d'édifier ses lecteurs et qu'il s'y mêle des préoccupations profanes, celles d'un artiste curieux de phrases bien faites. Voilà l'élément sophistique que nous devons en dégager.

Sophistique par la forme, cette Ecphrasis, comme celle du sermon sur les quarante Martyrs, se rattache du moins par le fonda ce qui l'entoure. Sa présence se justifie en partie par le désir de compléter et d'animer la démonstration, de même que la description des supplices a pour effet d'accroître le pathétique et l'impression édifiante du sermon sur les quarante Martyrs. Mais ce sont là des cas isolés. Le plus souvent l'Ecphrasis appa-

l'ecphrasis. 141

raît chez Grégoire, dans le fond aussi bien que dans la forme, comme un pur morceau de bravoure.

La plupart des Ecphrasis qu'énumèrent les Progymnasmata sophistiques peuvent être relevées chez lui.

1° D'abord les Ecphrasis de personnes. Les sophistes se plaisaient à peindre les charmes de la jeunesse, surtout pour les montrer, en vue d'un effet pathétique, ternis par la mort. De même dans le traité sur la création de l'homme, 220 B, nous trouvons une courte description du fils de la veuve de Naïm. Cette description fait partie d'une longue [xovœSia sur laquelle nous aurons à revenir et qui se présente au cours du traité comme un hors-d'œuvre pur, une sorte de aeXsTTi. L'Ecphrasis elle-même n'est pas longue ; elle est composée des clichés habituels, ceux que Ménande recommande. « Ce jeune homme mort « évoque l'idée de la fleur de l'âge flétrie par la mort, au moment « où les joues se couvraient d'un duvet léger, où elles n'étaient « pas encore cachées sous une barbe épaisse et étaient encore « brillantes de beauté. » Rien de plus vague ni de plus banal. C'est tout ce qu'exige le genre de la (jLovwota où l'Ecphrasis n'est qu'une petite partie du ôp-Tivoç final.

On peut rapprocher de cette brève Ecphrasis celle qui se présente dans le traité sur la Virginité (328 D). Grégoire, qui fait le procès du mariage, s'efforce de montrer que ses joies sont décevantes ; leur durée est éphémère et elles sont suivies de tristesses affreuses. Cette façon d'associer aux joies de la vie la pensée mélancolique de la mort se retrouve dans la uovwoi'a et c'est elle qui introduit l'Ecphrasis. C'est probablement cette similitude qui a conduit Grégoire à peindre sous forme d'Ecphrasis les charmes de la jeune épouse que la mort anéantira : (( Cet œil ff paré de la beauté des paupières, ce sourcil qui entoure le « regard, cette joue où brille un doux sourire, cette lèvre fleurie (( d'une pourpre naturelle, cette chevelure dorée et épaisse, dont « les tresses aux riches reflets luisent autour de la tête, et toute (( cette beauté éphémère. »

La couleur poétique de cette Ecphrasis est relevée par des cadences rythmiques : ainsi le triple homœoteleuton : (329 A) :

xat ... (jL£iotà[jLaTi xat ... epuÔT^ji-otTi

Tout ce qui fait la grâce du visage est détaillé et mis en valeur avec une entente où l'on sent la main d'un artiste. Mais aucun de ces traits n'est original ; rEcphrasis se conforme strictement au schéma de Ménandre (•). La BiaTUTrwaiç du cadavre doit montrer en effet a la rougeur des joues. . ., les boucles de la cheve- « lure qui n'attireront plus les regards, les regards et les « prunelles des yeux qui se sont endormis, la courbe des pau- « pières qui s'effacera. » Ici donc il est permis d'affirmer que Grégoire n'est pas un novice, et que dans l'habileté légèrement banale dont il fait preuve se reconnaît le métier d'un ancien sophiste.

Enfin dans l'oraison funèbre de Pulchérie, Grégoire nous montre (868 D) « la fleur de la vie qui s'éteint dans la mort, le rayon « des yeux qui se voile sous les paupières, la rougeur de la vie « qui se transforme en pâleur, la bouche condamnée au silence, « la fleur de la lèvre qui noircit. « Dans cette Ecphrasis un peu rapide et sèche, se dessine plus nettement encore le schéma de Ménandre. La ressemblance est frappante.

2° Ecphrasis de la nature. La mention des merveilles de la création amène en passant, dans le Traité sur les enfants enlevés en bas âge, une véritable Ecphrasis : (181 B) : « En voyant l'épi sur le sol, le bourgeon qui sort de la plante, le raisin mûr et la beauté de l'automne dans les fruits et les fleurs, et l'herbe qui pousse d'elle-même, et la montagne qui élève son faîte dans les hauteurs éthérées, et les sources au pied des monts, coulant comme d'une mamelle des flancs de la montagne, les fleuves dans leur lit profond, et la mer qui reçoit de toutes parts les cours d'eau sans dépasser sa mesure, les vagues bornées par les rivages, et la mer qui ne franchit pas pour envahir le continent les limites qui lui ont été assignées ; à un tel spectacle, comment ne pas embrasser par la raison tout cet ensemble de choses qui nous enseignent la réalité, etc. . . » Grégoire a essayé de dessiner en quelques traits ne vue d'ensemble de la création. Cette esquisse a un caractère presque philosophique, assez différent par suite des caractères ordinaires de l'Ecphrasis» qui accumule dans une vision

(1) Rhet. Graeci III, 43G, 15 et sqq.

l'ecphrasis. 143

très resserrée le luxe de ses imaLies et la poésie de son style. Il est difficile toutefois de nier l'inlluence de TEcphrasis sophistique sur cette description assez inutile et qui se greffe sur le développement d'une façon inattendue.

Une phrase du Sermon sur les Morts semble nous donner la preuve que Grégoire est toujours à l'affût de l'Ecphrasis, et que dans son imagination exercée, certains termes désignant un aspect de la nature suffisent à évoquer une vision comj^lète en lui inspirant le désir de la retracer : 508 A, Grégoire parle, tout à fait en passant, de la mer et voici la brève vision d'artiste que ce mot lui suggère : « l'agréable vue de la mer, dont un souffle « paisible ride de plis brillants la surface lisse et lumineuse. »

Dans le Cantique des Cantiques, une simple citation de la Bible devient sans motif le point de départ d'une description de l'hiver (869 A). Voici en effet comment est développé ce verset : L'hiver est passé, la pluie a cessé, elle s'en est allée. « Dans l'hiver, en « effet, la verdure se flétrit, la belle couronne des arbres, c( à laquelle le feuillage donne sa grâce naturelle, tombe des « rameaux et se mêle à la terre. Le chant des oiseaux musiciens, « se tait, le rossignol s'enfuit, l'hirondelle est engourdie, la « tourterelle s'exile loin du nid ; tout reproduit la tristesse de la « mort. Les jeunes pousses meurent, l'herbe est sans vie. Et « pareils à des os décharnés, les rameaux dépouillés de leurs (( feuilles offrent un spectacle hideux, au lieu de la beauté que (( leur donnait le feuillage. Comment décrire l'horreur de la mer « durant l'hiver? Comment la montrer bouleversée jusqu'aux « abîmes, se gonflant pour imiter des rochers et des montagnes, « et dressant ses crêtes liquides ? La faire voir donnant l'assaut « à la terre comme à une ennemie, s'élançant au-delà de ses « frontières et ébranlant la terre par les coups répétés des « vagues comme par le choc de machines de guerre ? » Voilà un remarquable morceau de bravoure. La tristesse de l'hiver et de la chute des feuilles, le départ des oiseaux, l'aspect de la campagne et la lutte furieuse de la mer contre les côtes sont en effet les traits les mieux choisis pour nous donner l'impression forte de la désolation de la nature. Mais nous sommes frappés de l'extraordinaire fragilité du lien qui rattache au texte de l'Écriture cette longue description. Le Cantique des Cantiques ne

144 CHAPITKE IX.

parle de Thiver (jiie pour annoncer sa disparition el le retour du printemps. Grégoire a arrêté au passaiJre le mot yeiiLMv afin d'y accroclier une Ecplirasis qui ne peut justifier sa présence par la nécessité d'un commentaire.

En face de cette Ecplirasis de l'hiver on peut mettre le début de la lettre 12, qui nous offre, dans le premier membre d'une comparaison, une très poétique évocation du printemps : « La « grâce du printemps ne manifeste pas d'un seul coup son éclat; « mais la saison prélude par un rayon de soleil qui vient chauf- « fer doucement la rigidité glacée du sol, une fleur à demi cachée <( sous une motte de terre, des brises qui soufflent sur le sol, de « sorte que le principe fécondant et vivifiant y pénètre jusqu'aux « profondeurs. On peut contempler aussi l'herbe nouvelle, le « retour des oiseaux que l'hiver avait exilés et beaucoup d'autres « phénomènes qui sont plutôt les signes du printemps que le « printemps lui-même. . . » Nous avons eu l'occasion de remarquer à propos des comparaisons, l'étrangeté de ce début. Grégoire l'a si bien senti qu'il ajoute : « Où veut en venir ce discours? y> soulignant ainsi lui-même l'inopportunité de son Ecplirasis.

3° Au nombre des Ecplirasis cataloguées par les sophistes figure celle du paon. Elle est mentionnée dans les Progymnasmata de Libanios, et on la trouve chez Dion Chrysostome : 'OXujxTrtxoç, I, page 155, 9 et suiv. (Édition Arnim). On conçoit en efTet le parti qu'offrait à la virtuosité du sophiste, pour ce genre d'exercice, ce plumage somptueux et chatoyant. Il est intéressant de retrouver cette Ecphrasis chez Grégoire, et enchâssée avec une gaucherie qui en signale le peu d'opportunité. Elle représente en effet le premier membre d'une comparaison qui assimile à la queue du paon le langage de l'Écriture, Contre Eunom. 573 B : « Si l'on regarde l'envers du plumage, du côté où il est sans « beauté et sans forme, on n'éprouvera que du mépris pour un « spectacle si commun. Mais si, retournant le plumage, on en t( découvre l'autre côté, on verra dans sa variété cette peinture « naturelle, ce demi-cercle qui brille au milieu d'une teinte de « pourpre, et le halo doré qui entoure le cercle, cerné vers le « bord de toutes les brillantes couleurs de l'arc-en-ciel. » L'inutilité de cette description est manifeste. Il eût suffi de la phrase qui l'introduit : u C'est ce qui arrive pour le plumage dont la

l'ecphrasis. 145

qneiie du paon est ornée. » Mais encore une fois Grépi:oire n'a pu résister à la tentation de rattacher à son exposé un petit morceau de bravoure.

4° Enfin les descriptions d'œuvres d'art, l'Ecphrasis sopliistique par excellence, ne sont pas absentes de l'oeuvre de Grégoire. Dans l'Homélie sur la Divinité du I^ils et du Saint-Esprit, où il est à la recherche d'elfets pathétiques, il décrit, d'après ses souvenirs, un tableau représentant Abraham sur le point de sacrifier Isaac, 572 C : « J'ai vu souvent reproduite par la peinture cette u scène douloureuse, dit-il, et je n'ai pu passer auprès sans « pleurer, parce que l'art mettait le récit sous les yeux d'une « façon frappante. Isaac est étendu devant son père auprès de « l'autel destiné au sacrifice, les genoux repliés et les mains {( ramenées en arrière, lui (Abraliam) derrière, a les deux pieds « sur son jarret, et tirant à lui de la main gauche les cheveux « de son fils, il se penclie sur son visage, dont le regard demande « grâce ; il dirige vers sa gorge sa main droite armée du glaive ; « la pointe va toucher le corps quand se fait entendre, venant « de Dieu, la voix qui empêche le forfait. » Cette description a fourni à Grégoire une vision précise qui donne à la scène racontée un air frappant de réalité.

Dans l'homélie sur saint Théodore, Grégoire montre par une description de l'église et des peintures qui s'y trouvent, quelle place y tient le souvenir du martyr (737 G) : « En entrant dans « un lieu comme celui-ci, on est d'abord charmé par lamagni- « ficence du spectacle, en voyant cette demeure qui est le « temple de Dieu, à l'éclat de laquelle concourent la grandeur « de l'édifice et la beauté de la décoration. Ici l'architecte a « donné au bois la forme et l'apparence d'animaux, et le tailleur ft de pierres a donné aux dalles le poli de l'argent. Le peintre « en a coloré la surface et y a déployé sous forme de tableaux (( les fleurs de son art. 11 a représenté les exploits du martyr, « ses résistances, ses souffrances, les figures sauvages de ses (( tyrans, la fournaise qu'alimente la flamme, la fin bienheu- « reuse de l'athlète ; il a exécuté toutes ces scènes au moyen de « couleurs, comme dans un livre qui nous parle; il a clairement « raconté les luttes du martyr et a donné au temple l'éclat d'une « brillante prairie ; c'est que la peinture sait parler en silence

146 CIIAIMIKE IX.

V. sur la muraille, etc. . . ^> Certains détails de style accusent la recherche de cette description : des mots rares comme cpXoYoxoôoo;, Y^toTTo^ôpoç, x.xxrtyl7.KM,des comparaisons, brèves il est vrai, mais d'un caractère poétique : côç sv SiSXcw... — wç Xsiatova.

XaaTrpôv . . . — , l'oxymoron final : olos. yàp -q Ypacpy) GtwTTcoca âv TOtyo) XaXttv. . .

Au début de la lettre 19, nous trouvons [dans le premier membre d'une comparaison, la brève Ecphrasis suivante qui, sous prétexte de décrire les artifices de la peinture, reproduit un lieu commun de la monodie sophistique (1072 B) : « Il ne leur « sert à rien (aux peintres) de peindre une chevelure blonde et « épaisse, se recourbant autour du visage, et l'entourant de ses <L reflets, la fleur des lèvres, l'incarnat des joues, le cercle formé « par les paupières, et les rayons du regard, les sourcils d'un « noir brillant, et l'éclat du front au-dessus des sourcils, et tous « les procédés analogues qui [concourent au charme de la fi- « gure. » Il est aisé de voir, en se reportant au texte de Ménandre cité plus haut, que Grégoire se borne à reproduire ici l'Ecphrasis habituelle aux sophistes.

Enfin l'Ecphrasis s'est réservée dansll'œuvre de Grégoire un long morceau où elle se déploie tour à tour sous les formes les plus diverses. C'est la lettre 20 qui nous décrit les charmes de Vanote. Grégoire s'y est abandonné sans contrainte à ce goût pour l'Ecphrasis dont nous avons relevé çà et là dans son œuvre des traces manifestes, quoique souvent atténuées par les nécessités du sujet. Ici, au contraire, rien ne l'empêchait de s'y livrer, puisque la lettre 20 n'a pas d'autre objet que de conter un voyage et d'en célébrer^jes agréments. Voici le préambule de cette longue Ecphrasis. Grégoire y prétend que Vanote surpasse en beauté les pays les plus renommés :

c( C'est de la sainte Vanote (si toutefois ce n'est pas faire injure (' au pays que de lui donner son nom indigène), que je vous « écris cette lettre. Je dis que je fais tort au pays, car son nom « n'a rien d'élégant. Le charme de cette contrée qui est si grand « n'apparaît pas dans ce terme galate, et il faut les yeux pour en « donner l'explication. Pour moi (jui ai vu bien des choses et « dans bien des endroits, et qui me suis représenté bien des « pays par les descriptions contenues dans les récits des anciens,

l'fxphrasis. 147

« je reg-arde comme des misères tout ce que j'ai vu et ce dont « j'ai entendu parler, en comparaison des merveilles présentes. « L'Hélicon si fameux n'est rien ; conte, que l'île des bienheu- « reux ; bagatelle, que la plaine de Sicyone ; autre vantardise « de poète, ce qu'on raconte du Pénée, dont le cours fertile, en « débordant sur les rives, a produit, dit-on, en Thessalie, cette « plaine de Tempe si souvent célébrée. Qu'y a-t-il dans tous ces « lieux qui vaille la beauté dont Vanote pare son horizon? Si « c'est la grâce naturelle du paysage que Ton recherche, elle « peut se passer des beautés de l'art ; si l'on considère ce que « l'art y ajoute, ces avantages sont de telle nature et en si grand « nombre qu'ils pourraient triompher d'une nature peu favo- « risée. »

Dans cette sorte d'entrée en matière, Grégoire nous annonce donc deux Ecphrasis principales : celle des beautés naturelles, celle des agréments que l'art y ajoute. Il faut remarquer en passant la forme didactique de cette introduction, composée comme l'exode d'un discours. Les idées sont ordonnées avec une rigueur un peu lourde, les développements qui formeront le corps de la lettre sont annoncés comme les divers points d'un discours. Ce manque de légèreté est accusé par le caractère hyperbolique des déclarations de Grégoire, qui, à l'exemple des sophistes, rabaisse, pour mieux faire valoir son sujet, ceux qui pourraient lui être comparés (sorte de rapide synkrisis) (^).

Grégoire continue en abordant T Ecphrasis des beautés naturelles :

1° Description de fleuve : « La grâce que donne la nature au « pays, en parant la terre d'un charme sans apprêts, réside en « ceci : En bas, le fleuve Halys prête au paysage la beauté de (( ses rives ; il a l'éclat atténué d'une bande d'or sur une robe « de pourpre sombre, car un limon rougeâtre se mêle à son « cours. »

2» Description de montagne : « En haut, une montagne vaste « et toufl'ue allonge sa crête qui porte de tous côtés une cheve-

(1) Rapprocher de ces hyperboles un passage tout à fait analogue chez ïhémistios, Disc. XI, 152 A (à propos des embellissements apportés à Constantinople par Valens).

ft luiv de chênes, digne de rencontrer un Homère pour la célébrer, u plutôt que le Nérile d'Ithaque, cette montagne, nous dit le « iH)ète, d'une beauté remarquable, au ieuillage humide. La (c forêt, qui a poussé d'elle-même, descend le long des pentes a pour rejoindre au pied de la montagne les terres cultivées. »

3** Description des vignobles chargés de fruits : « A partir de « là, en etlet, les vignes se déploient au pied de la montagne sur « les cotés, dans les parties basses et les creux du sol, etenser- « rent toute la plaine, comme un manteau à la teinte verte. La « saison ajoutait encore à la beauté du tableau, en nous mon- « trant des grappes de raisin m.erveilleuses. Une chose frappait a plus encore : tandis que la contrée voisine otï'rait aux regards « des raisins verts, ici on pouvait goûter pleinement le doux « charme des grappes et se rassasier à loisir de leur belle appa- « rence. »

La première de ces Ecphrasis, celle du fleuve Halys, est remarquable. Elle tient en trois lignes, mais elle se présente sous la forme d'une comparaison qui résume TefTet d'ensemble. C'est la vision d'un poète et d'un artiste(^). La description de la montagne n'est pas rehaussée par une comparaison poétique, mais par le souvenir classique d'une montagne célébrée par Homère. Le Nérite mentionné ici est en efïet la montagne dont il est question dans l'Odyssée, IX, 22. Grégoire reproduit textuellement les épithètes données par Homère au Nérite : àpiTipsTiéç t£ xal s'tvoaccpuXXov (1081 A). — L'Ecphrasis des vignes porte le même caractère de recherche poétique que celle du fleuve Halys. Ici encore l'Ecphrasis aboutit à une comparaison qui condense en une seule image très simple l'impression d'ensemble. De plus, on sent reparaître discrètement la tendance déjà signalée de Grégoire à l'hyperbole. La dernière phrase ébauche une synkrisis au profit de Vanote, représentée par Grégoire comme un pays privilégié.

IL Voici maintenant, après les beautés naturelles, celles qu'y ajoute la main des hommes :

(1) La recherche du style est accusée par des mots comme ■uTcoo-TtXéw (1081 A) : briller un peu. 0pp. Cyn. 1, 421 — et paûû; au sens de sombre. Elien, Hist. var. 6, 6.

l'ecphrasis. 149

1^* Ecphrasis de monuments : « En outre, comme le feu d'un « signal, brillait de loin à mes yeux la beauté des habitations. « A gauche, quand on arrivait, était une maison de prières des- « tinée aux martyrs. La construction n'était pas encore achevée, « mais bien qu'elle s'arrêtât au toit, elle attirait les regards. « Tout droit, le long de la route, on voyait des maisons élé- « gantes, dont la distribution offrait toutes les commodités con- « cevables, des tours faisant saillie, des préparatifs de repas « dans des allées spacieuses au couvert élevé, formant une « couronne à l'entrée devant les portes. »

Cette description ne serait remarquable que par sa précision si elle ne se terminait par une phrase élégante (au^Tzociwy Trapa^xEuott' ... (TTscpavoucai TTjv eWjogv), et si elle ne débutait par cette métaphore d'une poésie singulièrement hardie, 1081 B : tîov

otxooofXTjt^-àxwv X aptç e7r£Xa[X7i£V (*).

2<^ Ecphrasis de jardins :

(( Ensuite, autour des maisons, les jardins des Phéaciens : ou a plutôt ne faisons pas injure par cette comparaison aux beautés de Vanote. Homère n'y a pas vu le pommier aux fruits superbeS;, revenant par l'éclat de leur belle couleur aux teintes de la fleur. Il n'y a pas vu le poirier plus beau que l'ivoire nouvellement poli. Qui pourrait dire la richesse et la variété des fruits de la Perse, le mélange et la combinaison des diverses espèces ? Il en était de ces fruits comme de ceux qui, par le mélange de divers éléments, obtiennent des hircocerfs, des hippocentaures et autres figures de ce genre, et peignent une nature sophistiquée ; la nature asservie à l'art avait produit avec l'amande et la doracine des mélanges différents par le nom et par le goût. Ajoutez que dans chaque espèce la quantité des fruits était encore au-dessus de leur beauté. En vérité cette merveille relève plutôt de la peinture que de l'agriculture. Montrer avec quelle docilité la nature s'était pliée à la volonté de ceux qui avaient disposé ces belles choses est, je crois, impossible à faire par la parole. » Les caractères sophistiques abondent dans cette longue

(1) Du resle,elle n'est pas de Grégoire, qui remprunte à Homère. Odyss. VII, 84 : « "Qaxe Y^p YieX^ou al'yXy) ttÉXev r,à at\-(\vi]c, — ôwixa, etc.

Ecphrasis. Relevons d'abord le souvenir classique des jardins des Phéacions, façon d'opposer dans une brève synkrisis ces jardins fameux à ceux de Vanote plus beaux encore : C'est le procédé hyperbolique que nous avons signalé plus haut. L'expression arjXiav Tr,v àyXaôxxpTrov, 1081 C, est une réminiscence d'Homère, Odyssée, VII, 1 15 (en parlant des jardins des Phéaciens). Remarquons ensuite l'éloge systématiquement ordonné des fruits dont les jardins regorgent. Grégoire se demande d'une façon assez emphatique, sous la forme d'une interrogation oratoire, s'il est possible de décrire la richesse et la variété de ces fruits. Assez lourdement ensuite, il compare avec une pointe de bel esprit leurs combinaisons savantes à celles qui produisent des animaux fabuleux. Mais, comme toute description de ce genre doit offrir à l'admiration du lecteur une gradation indéfiniment ascendante, et montrer qu'il est impossible d'épuiser tous les éloges, Grégoire ajoute que la beauté des fruits est encore surpassée par leur abondance. Et ne trouvant plus d'hyperbole assez forte, il s'arrête, donnant pour raison que la parole est impuissante à retracer de telles merveilles. Ici se place une réflexion bien sophistique, et propre à nous éclairer sur les ambitions de l'Ecphrasis : « En vérité, dit Grégoire, cette merveille relève plutôt de la peinture que de l'agriculture. » L'Ecphrasis confond sans cesse les effets littéraires et ceux qui sont réservés à la peinture ; elle se plaît particulièrement, nous l'avons vu, aux descriptions de tableaux, avec la prétention, avouée ou non, de donner par des effets de style habilement nuancés l'impression même du tableau qu'elle décrit. Il faut donc voir dans cet aveu d'impuissance qui laisse à la peinture le privilège d'un effet dont la parole est incapable, l'expression d'un regret. On sent percer ici le virtuose du style, habitué à rivaliser avec la peinture pour la finesse et la variété des nuances. Il faut noter enfin, dans cette description des fruits,

des métaphores comme celle-ci : T'jpavvY,6£rc7a Trapà zr^c, zi/yr^c; 7]

On peut rattacher encore à l'Ecphrasis et signaler pour son caractère sophistique le passage suivant de la même lettre, 1085 A : a Les plus beaux poissons, venant jouer comme à des- « sein avec nous qui étions sur la rive, remontaient des profon- « deurs de l'eau jusqu'à la surface, et bondissaient comme des

l'ecphrasis. 151

«.habitants ailés des airs. Ils se montraient à moitié, et se jetant «. eu l'air tête première, se replongeaient dans les profondeurs. » dette description est sophistique par son caractère de préciosité et la recherche de bel esprit qui s'y manifeste. On y relève l'apax o'axuêtTTao), faire un plongeon à travers, un mot rare :

Cette lettre, on le voit, est pour nous de première importance, parce qu'elle a ce caractère unique de nous présenter, pure de tout élément étranger, et avec ses aspects multiples, une des formes d'art les plus aimées des sophistes. C'est bien en sophiste que Grégoire, libre de toute préoccupation gênante, s'abandonne au plaisir de broder sur le thème de la beauté de Vanote des variations qui prouvent la richesse de son imagination et les ressources de son style. A part une ou deux indications, tout à fait extérieures du reste à la personne de Grégoire, et qui trahissent im chrétien, on pourrait prendre cette longue suite d'Ecphrasis pour un morceau détaché de l'œuvre d'Aristide ou de Libanios. Nous mesurons dans cette lettre, qui marque pour ainsi dire le point extrême des libertés prises par Grégoire, la distance qui le sépare en cette matière d'autres Pères du iv° siècle, Basile par exemple. Basile n'eût pas osé, je crois, livrer si imprudemment la preuve de ce qu'il niait d'autre part avec tant d'énergie : l'influence de l'éducation sophistique sur son éloquence. Il laisse passer en général les occasions d'Ecphrasis qui s'offrent à lui. C'est ainsi que dans la lettre 14 à Grégoire de Nazianze, il se trouvait nlacé à peu près dans les conditions qui ont inspiré à Grégoire de Nysse la lettre 20. Il se borne à une description d'où la recherche littéraire est à peu près absente. C'est à peine si l'on y relève une hyperbole comme celle-ci, souvenir classique que l'on peut rapprocher des réminiscences mentionnées plus haut chez Grégoire : « C'est peu de « chose, auprès de ce séjour, que l'île de Calypso elle-même, « qu'Homère paraît admirer pour sa beauté au-dessus de toutes (( les autres (276 C). » Il se corrige lui-même plus loin en disant, 277 B : « A quoi bon parler des souffles que le sol exhale, ou « des vapeurs qui s'élèvent du fleuve? Un autre admirerait « l'abondance des fleurs, ou des oiseaux chanteurs; mais

« je n'ai pas le temps d'y appliquer ma pensée. » Ne dirait-

on pas que Tattitude prise ici par Basile est la condamnation de la longue Ecphrasis si complaisamment développée par Grégoire (*) ?

(1' Le traité sur la création en six jours, qui prêtait à des descriptions continuelles, présente très raremeul des cas d'Ecphrasis, Çà et là une simple esquisse, comme celle-ci 36 B. ou Basile montre « les prairies verdoyantes couvertes de fleurs aux couleurs « variées, les bois à la végétation florissante et les montagnes ombragées de forêts. » Plus loin, 92 B, Basile peint en quelques traits rapides les divers aspects de la mer : « Cest un agréable spectacle que celui de la mer blanchissante, dans sa sérénité * immuable, agréable encore quand sa surface, se hérissant au souffle léger de la brise, « offre aux regards une teinte pourpre ou bleu sombre, lorsque, au lieu de frapper (I violemment la terre voisine, elle la caresse pour ainsi dire de ses embrassements « pacifiques. » Voilà qui est vu par un poète: noter surtout la comparaison finale, pleine de grandeur. — Plus loin, 140 C, encore une phrase coquette sur la mer. Mais Basile ne va pas plus loin que l'esquisse. Il signale le tableau à faire, sans l'exécuter pour son compte.

Chrysostorae, au contraire, semble avoir eu pour TEcphrasis une complaisance presque aussi grande que Grégoire de Nysse, Ecphrasis de supplices (très aimées, remarque Norden, des orateurs chrétiens': Homélie sur les Macchabées, 621, 23 — Homélie sur tous les martyrs, 708, 47. — Dansl'Homélie sur sainte Droside. 683, 9, description des troupeaux au pâturage. — Dans l'éloge de tous les martyrs, 707, 56, description d'une bataille ^genre d'Ecphrasis très en honneur chez les sophistes; voir l'exemple tracé par Libanios dans ses Progymnasmata\ — De même dans le traité sur le Sacerdoce, 690, 2, avec une réminiscence probable du lieu commun sophistique raillé par Lucien dans le Maître de Rhétorique : Chrysostome parle de la nuit ténébreuse produite par la multitude des traits qui cachent d'un rideau épais les rayons du soleil (690, 16j. — Cf. Himérios, Disc. II, p. 408, § 25, etc.

En étudiant dans ses tendances les plus ordinaires le style de Grégoire, nous y avons relevé le goût prononcé de l'image, qui va de la métaphore, son expression la plus élémentaire, jusqu'à TEcphrasis, forme d'art indépendante, et propremenf^sophistique. On trouve chez Grégoire une autre catégorie de procédés, plus artificiels que la métaphore et la comparaison, et qui présentent aussi cette particularité d'être très aimés des sophistes. Ils sont destinés à forcer le relief du style; Grégoire s'en sert couramment, comme de la métaphore et de la comparaison, sans les réserver davantage à des cas particuliers qui en expliqueraient l'emploi. Nous avons signalé chez les sophistes ce goût pour les procédés grossissants du style ; c'est donc une preuve nouvelle de l'influence sophistique que nous dénoncerons dans l'œuvre de Grégoire en en dressant la liste.

Le premier et le plus simple de ces procédés de style est le pléonasme, qui, en présentant le même objet, la même nuance d'idée, sous deux formes dont la valeur est légèrement différente ou tout à fait identique, concourt à la précision ou à l'ampleur du style.

Il y a d'abord le pléonasme proprement dit, qui consiste à reprendre pour y insister une nuance de l'idée. Ex. : Vie de Moïse, 312 B : -K^osiaiy ItiI xà Trpdco). — Sur l'Ecclésiaste, 713 A :

où [jLta Tivt [xovTj, etc.

Une autre forme consiste dans ce que les rhéteurs appelaient la figure xax 'àpaiv xal Ôéfftv, qui est d'après Hermogène un élément de la TrepiêoXVÎ : (Ilspt toeoiv, p. 328,16)*. Cette figure présente

(1) Rhetores Graeci, vol. Il (Éd. Spengel),

la même idée sous deux formes, négative et positive : où ... àXXà ... Ex. : Vie de Moïse, 332 C : £'.pY,vixyi xal àTroXéjxcu. — Sur le Titre des Psaumes, y20 D (deuxépithètes). Contre Eun. I, 408 D :

e?S2a xai où xy. aùxx. — II, 468 G : vpsuoo; i<7X'. TrivTwç xal oùx àXr|6éç. — ASS B : TjfjLsxepov ... xxt oùx àXXÔTptov. — XII, 900 A : outw ... xai oùx àXXtoç. — Sur la Perfection, 269 G : op6dç re xai àSiàffxpocpoç,

xai oùoÈv Éycov âv kx'j-Co cxoXiôv /■ xaTY,vy.uXcojj.£VOv .

Voici les autres formes que l'on relève chez Grégoire et qui, toutes, témoignent d'une même recherche de précision et d'ampleur : sur THexahém. 96 A : 'Aci Trspi/copœv xs xal eXiacdii-evoç (il y aune nuance de sens entre les deux verbes). — 96 B : cuYyevé; x£ xai (7Ù|x©'jXov (il est douteux qu'il faille attribuer à ces deux mots un sens différent). — Sur la créât, de l'homme, 172 A : Xol't] xxt àa^piêoXoç (il y a une nuance entre les deux mots). xYjXauy'i ^^'- -rrpôoTjXov (à peu près synonymes). — Vie de Moïse, 333 B. Exemple remarquable : xb oxiaùxcoç e/ov àsi, xb àvau^éç, xb

àaîiwxov, xb zpb; Tza^av ixsxaêoXrjV xr,v xe Trpb; xûeTxxov xat xt,v Tipbç xb

y £1007 à7rt<77iç àxtvTjXov. L'idée exprimée sous une forme générale dans le premier membre, est reprise en détail dans le second, et reparaît dans le troisième sous une forme qui répète et résume les deux premiers. — 648 D : (7uij.-xpax£iv£xai xr, iLexouciot. t) ô'pE^tç, xal Govaxai^si x-7| à:roXaù(7£'. b ttoOoç (Redondance remarquable, parce qu'elle s'étend à deux membres de phrase offrant, à très peu de chose près, le même sens. La nuance réside surtout dans la différence de sens des deux mots ix£xou<7ta et àTcôXauatç). — 653 D :

71oXu£'.oï; xiva xai TroXuT/Yjuàxtdxov (synonymes). — 689 G : 7r£ptcpavcoç

xat £Ùo-/|Xa)ç (nuance imperceptible). — Gontre Eun. III, 573 D : àv£;£xx<7xcoç x£ xat à6£o>pvîx(oç (Pléonasme pur, simple redoublement oratoire). — III, 604 A : kzùiSeiq xe xac àv£7riêaxo[ (nuance sensible). L'idée exprimée par àxpiêr^ç = non foulé, résulte du sens de àv£7riêaxd; : inaccessible). — IV, 636 D : -paixoç xat jjlovoç. Gette expression qui se trouve chez Démosthène, et qui est raillée par Lucien comme illogique est très aimée des Atticistes, d'après Schmid('). Il est donc particulièrement intéresssant de signaler chez Grégoire cette forme de redondance. On la retrouve dans le traité sur la virginité, 368 D : xupito; y,y.\ Trpojxwç xal advwç. —

(1) Alticisynus, I p. 56.

PROCÉDÉS POUR DONNER AU STYLE UN RELIEF ARTIPrCIEL. 155

On peut en rapprocher, dans le même traité, 320 D, l'expression

xupîwç xai TTpcoTwç. — Contre Eun. IX, 809 D : oeugqizoCoç xat oufféxvtTr-

Toç, pléonasme pris par Gréi^oire au vocabulaire sophistique. On le trouve en effet chez Elien, Nat. anim. 16,1. — XII, 1077 A, (jLiaç xal Tviç aÙT?];, expression toute laite. — Dialosrue avec

Macrina, (59 A ; (xtaç oï xal xr^ç aÙT-r,ç, — 125 G : [xtav xal T7)v

aùrViv. — 133 G : (xtav te xal tyiv aÙT/jV. — Sur le saint jour de

Pâques, 677 G : 'Hp£aouc7|ç TroXXxx'.; x?,? 'l'^/'^Ç ^^^ yaX'/^vTjv l/oucr7)ç

àxàpa^^ov (Le second membre reprend le premier et le développe).

A côté du pléonasme, qui exprime une même idée à l'aide de

plusieurs termes de sens identique ou analogue, se place la

paronomase, qui consiste dans le rapprochement de termes

analogues par la l'orme. Elle peut se présenter sous la forme

d'un redoublement tout fait, très artificiel par conséquent. Dans

ce cas elle a pour effet de donner au style de l'ampleur.

Ex. : sur l'Hexah. 64 B : tw toiouto) xat ttiXixoutoj. — Vie de

Moïse, 372 D : ola xal oca. — Sur le Titre des Psaumes, 573 D :

TOtOUTWV T£ xat TO^TOUTWV. 576 A : TOCrOUTWV T£ Xat TOtOUTOJV. Sur

l'Ecclésiaste, 729 A : tgioutôv n xal totoutov ... o'tov xal oc-ov. — Sur

les Béatitudes, 1284 B : o^wv xal o'iwv. — 1193 B : oTa xal o(>a Ictc.

— Gontre Eunom. 844 A : Torrouxbv rs xaiTotourov. — Contre les Macédon. 1332 A : otwv xal o(703v. — Sur la Virginité, 336 D : oImv xal odcDv. — Sur son ordination, 545 D : ToaooTot oà xal xoiouxot...

— Éloge d'Élienne, 732 G : xotouxwv xal xTjXtxouxwv àvopwv. — 733 D : xoffauxTiç xal xYiÀixaûxT)?. — Sur les quarante Martyrs, 752 D : o'toi; xai oaoïç. — Oraison funèbre de Basile, 801 B : xou xocouxou xal xotouxou. — Lettre 20, 1081 A : xotauxa xal xo^auxa, etc. (*).

Du même genre, mais moins banal est le redoublement Tziyx-r^ x£ xal Tiàvxœç employé par Platon, Phil. 60 G. — Ex. : Sur la création de l'Hom. 184 G. — Gontre Arius et Sabel. 1296 D. — Dialogue avec Macrina, 101 A. — Noter encore le redoublement : (oraison fun. de Mélèce, 861 D) : 7roXuy.£pc5ç xal TroXuxpoTrwç.

Une autre forme de paronomase consiste dans la liaison du simple et du composé. Ex. : Sur ITIexahém. 120 A : k^Keio-q iràv-

(1) Très fréquente aussi est cette forme de paronomase chez les autres Pères. Grég. de Nazianze, sur les Macchab. 925 A : tcov too-oÛtwv xal -roioûxtov, etc.. — Chrysost. : Sur sainte Pélagie, 580,8 : roaoûxwv xai tyiXixoutwv, etc.

TU); £v y^à'^Lo xtvsrTai 71 à V 10 x'.vouacvov. — Sur la Gréât, de 1 Hom. 141 A : Trant :tâvT(o; s'v Tt (noter de plus rantithèse).— Vie de Moïse, 309 D : O'josuitaç aùrot; ojoaixôôsv tcov os'.vtov ^uy'/jç TrepioùarjÇ. — 312 B : irivTwv TravarpaT'.a Tùiv AiyoTTritov... acpavKrOévTcov. — 332 D : 'H TOiauT>) àycDY^, ^rpOGayst ■/ju.aç rr, yvcoasi (ici le redoublement àycoyT) Tipocayet

est peut-être, il est vrai, une simple négligence de style, et non un effet calculé;. — Sur l'Ecclésiaste, 737 B : Tràvroxc xd oià

TrivTwv xat Iv -a-rtv. — Contre Eun. 760 A : Tràvrwç Tiav ovoixa. —

1096 A : T^ TtptoTT) àv tôSv TrpwTOTcXàcTcov îptovri. — Contre les Macédon. 1305 A : oXov otoXou. — Dial. avec Macrina, 120 A : TiâvTa

yàp TîâvTtoç. ~ Orais. fun. de Placilla, 881 A : w Tiàvreç o\ Travta/oôsv.

— Lettre 25, 1100 B : TroXXà 7roXXàxi;[»).

L'allitération est une nouvelle forme de paronomase, très aimée, nous l'avons vu, des sophistes. Elle est plus artificielle encore que les autres, puisqu'elle consiste à accuser pour l'oreille un ou plusieurs éléments de la phrase, sans que cette mise en valeur réponde en général à la nécessité de frapper l'esprit. Ex. : Sur la Créât, de l'Hom., 220 A : 'AXXà xai r, ttjç :?)Xtxiaç TrpoaôVjxTj iXXo; ^^r^'^o^ y,v. — Sur la vie de Moïse, 412 B : xaxao-.xacGévTwv aÙTcSv T.y.ox TTjÇ àSsxàffTou xpiccwç. — Sur le titre des Psaumes, 460 A : TTÉoaç xoO àTsXsuTTJTou 7) aTreipia. — 613 D : etç tov ecpe^Yjç /povov àcpé^sTai. — Sur l'Ecclésiaste, 660 B (histoire des filles de Loth) o'j ixéOti tov TO'.oijTov (xuôov... (TuvETrXsEev. — Cant. des Cant. 792 C : £v 6auu,aTi TroisTTa'. to ôéaua. — 989 G ." ot ttjV TrtoTTjTa tou oixou Toîî 0£oi5 TTivovTEç. — 776 Bl xaôopxv TO oia TôSv xaôapàiv. — 805 A : £(i)ç av e^w too P''ou y£vcau.£6a, xàxEt y vôSuev . . , — 1001 C I [xerà TrpoTpoTrTjÇ 67C0Ti6£u.£vy) tov TpÔTrov, ottwç... — 1036 D : Ôte iTrv^pÔTj TO uTTEpO'jpov. — Contre Eun. I, 456 A : Tiva toivjv £pu.TjV£a twv elpT)- (xÉvoov. — IV, 653 A : E'.TraTwo-av oi ttjÇ à7TaTT|Ç auvT^yopoi. — 665 B :

O'.à TÔiiv E'J^YjlJLWV TOUTWV Xal £LlCr£6(j5v OVOfXXTCOV. V, 705 c : où Tp£(p£l

Taç yiXiâSaç 7) àvOpwTcîvY) 7CTto/£i'a, 0'jt£ TûEyet. — VIII, 789 B : acrTpo(j>oi tô5v ovoixocTtov àvT'.GTpoipai. — XII, 929 c ' xal TauTTjV xupicûTCtTTjv xat

(1) Les mêmes paronoraases se relèvent aussi nombreuses| chez les autres Pères du IV* siècle : Grégoire de Nazianze, Eloge d'Athanase, 1113 B : TroXXôiv uoXXocy.ii; xal TTOÀAOÏ;, etc. — Chrysost, Sur saint Babylas contre Julien, 533,10 : oùôetç oùôéTtore. — 533,22 : oyôéitoTe oùôàv. — Sur sainte Pélagie, 579,49 : My)5àv \irfiiTziù. — 579,52 : fjLTjOcix-.a; [xrjoÉTîw. — 581,44 : o'jôefx^av oOûafAdÔev. — Sur les martyres Bernikè et Prosdokè, 631,13 : 7io).Xoi TioXXàxtç, etc..

àvcoTaTYjv xal àvwTaTco Trpoffayopeuovxeç. — Sur la Perfection, 280 A :

iTcXavT^Orjaotv, Iv rj eTrXâaÔTjaav (xïjç ya^xpoç êuX.). — Sur la Virgin.

376 D : TTjç èçoucrtaç xaÙTYjç Ï^m fevridETca. — Vie de G. le Thaum., 936 D : fftpaXepbv ■^yeno, . . tpocv epbv 7rot£?v (*)...

L'allitération est plus sensible encore quand les mots de même consonance qui la constituent se succèdent immédiatement. En voici quelques exemples : Sur la Gréât, de l'Homme, 132 A : xw xaxaXXv^Xco xaXXsi xà xaôéxaaxov oi£xo(7[xrjôïj. — Sur le Titre des Psaumes, 597 B : ôpaç oca;. — 616 A : 7:apàvo(jt.ov v6ifjpi.a. — Sur TEcclés. 657 B : 'AXX' oTrsp Ouèp... —725 A: oTrep uTrèp ...--728D : oTcep... uTTÈp. — Sur le Gant, des Gant. : xàç... xûv à(patpe[Aàx(i)v àcpi£p(o(T£tç (957 A). — 968 A : ôi' oXîywv Iô^mv xw Xôy^ 7rpo(7àço{x£v. — 1004 A : où yotp âaxt ouvaxov xbv Ivxbç xôv àoùxcov xal aÔ£àx(ov ye.v6- (XEvov. — Sur les Béatit., 1212 B : uTTEpàvwxôav oùpavaiv. — 1241 G : oxi

oxav £vxi £'£7171. — Graud dise. Gatéch., 13 A : xtjv ù'^yjXoxépav uTzôXri^i'^ (noter la clau suie rythmique -^ ^^ -^w). — 17 D : éxaxÉpav hï xàiv atp£(7£a)v xa6atpoû(7av. — Gontre Eun. II, 537 B : oùx àv '£ff/£v 'c(:/ùv ^k(yé^Eiy.. — IX, 812 G: xbvxoxov, xbv xottov. — Gontre Ariuset Sabel. 1297 B : 'AXXà àXX-/iX(ov. — Sur la fin providentielle du chrétien, 293 A : (i.£<Txûuç cp66vou, (pdvou... — 293 A : àcuvExouç, àauvôÉxouç. — Dial. avec Macrina, 41 G : srt] £cx(i>v, el Ixeivo)... — 68 G : ôWTiEp

UTràp... — 69 G : xt av xiç s'itz'/], siTzep... — 96 A : où/^ fiupwv xbv opov. —

Sur la Perfection, 272 A : laxt ^w^ç Çwypàcpoç. — Sur la Virginité, 405 G. : £cxbvt '£otx£v ^^^x^- ~ ^^"^^ ^^ Gharité, II, 481 D : oùaia. ouaa. — Sur son ordinat., 545 A : yXacpupbç xa?ç yXucpatç. — Sur le jour de Pâques, 657 A : x-^ç ecrô-^xoç àtaôrixwç. — Sur les 40 Martyrs, 781 D : oùx èvEyxwv àvExxâç. — Lettre 2, 1012 D : xal (f6bvoi, xal ^dvoi.

Il arrive parfois que l'allitération est appelée à souligner une antithèse. Ainsi dans la vie de Moïse, 389 G : xou yàp... x£X£uovxoç. . . xal (x-rj xwXuovxoç. .., ou une nuance de l'idée : sur

(1) L'allitération est également en faveur chez Basile : Aux jeunes gens, 568 A : Tràvxa tcoiyjtéov xa\ tcovyjtsov, etc. — Grég. de ISaz., Disc. Théol., 56 B : (jLeXwv xal (xepdiv. — Or. fun. de Césaire, 788 G : xv^v (xaxpatwva xe xal (xaxapiav, — Eloge d'Athanase, 1105 B : xouç cptXo'/pûffouç (xaXXov tj 5piXoxp'-o"rouç, etc.. — Chrysost. Sur saint Julien, 671, 27, véritable jeu de mots : 'Exsïvov jièv elç Xàxxôv àuéxXetaav, xôûxov ô' ecç aâxxov èvéêaXov. — Sur le Sacerdoce, 634, 1 : un jeu de mots célèbre : xàv hyÀiç •^, xav Xoijjlo;, etc.

rEcclés. 692 D : Iv Içoixrt'a ttoioujjlevov tyjv M.£Tou(7tav, luie antithèse: Sermon sur les Morts, 528 C : àvxt aàv t-^ç Toocp-^ç t7]v Tpucp7]v 'êirtÇTr)Tà>v, un rapprochement métaphorique : Eloge d'Ephrem,

824 A : 'E(ppàV;t, 6 votjtoç ovtwç t-^ç 'ExxXYiata; EùcppàrTjç. — Une

antithèse : Contre Eun., IV, 625 D : Ix xoG Trarpo; oloa, xat èx xou TràOouç oùx oloa. — Dial. avec Macrina, 14 i A : Trotov tw àxoXaçrxw ccoaa ff'JYxoXaff9r,(7£xat. — Sous cette forme, l'allitération équivaut au jeu de mots, parce qu'elle se complique d'un rapprochement d'idées (cf. plus haut, Ghrysost., Saint Julien, 671, 27).

Enfin cette tendance à accroître le relief du style, qui se manifeste par l'emploi de certains moyens de précision ou de°grossissement, comme le pléonasme et la paronomase, ahoutit parfois à l'hyperhole qui en marque le dernier terme. Il est aisé de comprendre que cette figure n'appartient pas, comme les précédentes, aux habitudes ordinaires du style de Grégoire. Elle ne saurait être employée que dans des cas assez spéciaux, où Técrivain croit devoir donner au sujet traité, pour mieux le mettre en -valeur, des proportions extraordinaires. Voici quels sont ces cas :

1. Quand Grégoire est sous le coup d'une émotion violente, comme l'admiration, la douleur, l'indignation, qui le porte à chercher aux faits qu'il expose l'expression la plus forte. Nous l'avons vu,dansrEcphrasis deVanote, manifester en termes hyperboliques son admiration. Rien au monde n'égale ce pays en beauté, 1080 B. Voici maintenant comment il exprime dans sa lettre 1, à propos de ses démêlés avec Helladios, l'indignation où le jette l'extraordinaire attitude de ce dernier : « Cette arro- « gance dirigée contre nous et l'excès de cette hauteur se trou- « valent presque à l'étroit sous la voûte du ciel (1005 B). »

2. Quand il aborde des sujets naturellement extraordinaires, et qu'en dehors de toute émotion personnelle, il essaie d'en rendre le caractère merveilleux. L'éloge des martyrs, pour un esprit comme Grégoire, est une occasion toute trouvée d'hyperboles. Il importe en effet de faire saisir à l'auditoire les conditions sur-

" humaines de chaque martyre, la perfidie et l'acharnement des persécuteurs derrière lesquels s'aperçoit la main du démon, les souffrances inouïes de leurs victimes, leur héroïsme et la part d'intervention divine qui s'y manifeste. L'hyperbole se présente

d'elle-même dans ces morceaux d'éloquence où les faits exposés sont ramenés à une sorte de duel entre Dieu et le diable. C'est ainsi que dans riiomélie sur les quarante martyrs, 784 A, Grégoire fait dire à un des martyrs s'adressant à son persécuteur : « Use à ta guise de ce qui reste de cette boue (façon méprisante « de désigner son propre corps), et si tu veux goûter à ma chair,

« peu m'importe (x'àv àTroyeuffr, Tcov <7apxojv, où cppovTi(^o3)(*). »

3. On s'explique de même que l'hyperbole apparaisse chez Grégoire quand il s'agit de célébrer la vertu d'un saint. C'est une des nécessités du genre, le Discours d'Eloge comportant en effet un grossissement systématique de toutes les parties du sujet. Dans l'oraison funèbre de Basile, Grégoire va jusqu'à dire, pour peindre l'héroïsme et la merveilleuse audace de son frère : c( C'était pour lui un malheur de ne pouvoir reproduire à plu- « sieurs reprises pour la défense de la vérité les luttes des mar- « tyrs, la condition naturelle étant de ne mourir qu'une fois (^). » (797 A)

4. A côté des nécessités de l'éloge, qui appellent l'hyperbole sur des sujets dont le caractère dépasse la nature humaine, prennent place celles de l'oraison funèbre, surtout quand il

(1) De même chez Grégoire de Nazianze, dans l'Homélie pur les Macchabées. La mère va jusqu'à considérer les bourreaux comme des bienfaiteurs (928 A). Plus loià', l'orateur nous la montre courant au bûcher comme si c'eût été à la chambre nuptiale, 929 B. — Ce mépris du danger chez les martyrs et les saints est du reste devenu dans l'éloquence chrétienne une sorte de lieu commun. Grégoire de Nazianze nous fait voir dans l'oraison funèbre de Basile, son ami se présentant devant Modestus comme s'il eût été appelé à une fête, non à un interrogatoire redoutable. — Dans l'éloge de saint Romain, 613, 52, Chrysostorae nous montre les bourreaux coupant la langue au martyr, mais « la parole s'échappant encore plus forte de sa bouche, comme si en coupant la langue, on l'avait débarrassée d'un obstacle. » Dans l'éloge de tous les martyrs, 708, 57, nous voyons ces saints étendus sur des charbons comme sur des roses, et animés d'un sentiment de joie, etc.. .

(2) II dit d'Ephrem dans son Eloge, 829 D, qu'il ne restait pas un instant, fût-ce le plus petit, sans verser des larmes. Pour nous donner une idée de ses perfections il nous dit, 845 C, qu'elles remplissaient toute la terre. — De même, dans l'oraison funèbre de Basile, Grégoire de Nazianze dit que les sept merveilles du monde n'étaient rien à côté de l'hôpital qu'il avait fait construire hors de Césarée, 577 G et 580 A. — Plus loin, 584 A, la voix et la'pensée de Basile^sont comparées au son d'une trompette, s'élançant très loin dans les airs, à la voix de Dieu enveloppant le monde, à un tremblement de terre, inouï et prodigieux, etc. .. La vive imagination de Grégoire de Nazianze et de Chrysostome devait les conduire à l'hyperbole ; il est très rare au contraire d'y voir tomber l'^spril mesuré de Basile. - "-

s'agit d'im deuil dont ceiiaines coiivenauces officielles invitent à accroître rétendue. Chargé de prononcer l'oraison funèbre de l'impéralrice Placilla, Grégoire a cru devoir présenter comme un deuil universel le deuil de la cour et comme une catastrophe sans précédent la mort de Timpératrice, 880 I) : « Si l'on passe « en revue les maux les plus grands et les plus communs, c( tremblements de terre, guerres, inondations, formation de « goutrres béants, c'est là bien peu de chose comparé au préci sent. D — Il dit du lieu où est morte l'Impératrice, 884 A : (( C'est là que s'est produit le naufrage de l'univers. » — Luimême met sa douleur en harmonie avec la désolation uniververselle, 884 D : « Me pardonnerez-vous, mes frères, si je déraisonne dans ma douleur ?» — Le concours du peuple est proportionné à la grandeur du deuil, 885 A : (^ La foule se trou- « vait à l'étroit sous le ciel » (en parlant du cortège funèbre qui a ramené à Constantinople le corps de l'impératrice). Les éléments eux-mêmes prennent part à la douleur des peuples. 885 B : « Alors l'air lui aussi s'assombrit en signe de deuil, s'en- « tourant comme d'un manteau de ténèbres funèbres. Les « nuages pleuraient sur cette mort autant qu'ils pouvaient, « répandant sur ce malheur, en guise de larmes, de nouvelles « gouttes de pluie ». — 885 G : « J'ai vu un autre prodige « plus extraordinaire que ceux dont j'ai parlé. J'ai vu deux « pluies tomber sur la terre, l'une venant du ciel, l'autre des « larmes, et celle qui coulait des yeux n'était pas moins abon- « dante que celle qui venait des nuages. »

Il est à peine besoin de relever le caractère de ces diverses citations. Par définition l'hyperbole est une figure vouée au mauvais goût. Elle n'est pas l'expression exacte d'un sentiment démesuré ou d'un fait qui dépasse les conditions ordinaires ; elle consiste au contraire à revêtir les faits qu'on expose, les idées et les sentiments qu'on exprime, d'une forme qui en exagère et en fausse les proportions. Ce procédé est un des plus détestables que les sophistes aient inscrits dans leur rhétorique. Il repose sur un contre-sens d'art énorme, sur cette illusion qu'on peut donner l'impression du grand avec des moyens grossiers d'exagération. Il ne sert qu'à mettre en lumière le caractère factice de l'éloquence sophistique et des sentiments

qu'elle étale. Au fond, remploi de celle figure se rallache à une tendance que nous avons signalée comme très sophistique : le goût du paradoxal, le désir de montrer que le sujet traité repose sur des conditions jusqu'alors inconnues. Quand Grégoire passe en revue tous les lieux célèbres dans Fantiquité pour leurs charmes et les déclare méprisables auprès de Vanote, son but secret est moins de donner de la beauté de Vanote une idée exacte que d'étonner son correspondant, et de se réserver pour ainsi dire le prestige d'une incomparable découverte. Dans les autres exemples cités, l'hyperbole aie caractère d'une vantardise puérile. Loin d'augmenter la valeur des éloges, ces exagérations ont pour effet de les déprécier. Il est impossible de prendre à la lettre ce que dit Grégoire de Basile, 797 A, et surtout d'Ephrem, 829 D. L'espèce de ridicule qui s'y attache est plus choquant encore dans les endroits pathétiques, parce que l'émotion violente que l'hyperbole prétend exprimer contraste avec le sang-froid que dénote chez l'orateur l'emploi d'une exagération si évidente. L'exclamation de Grégoire, 884 D, sonne aussi faux que les exclamations des sophistes en pareil cas. Nous trouvons que Grégoire déraisonne d'une façon bien méthodique, et il nous semble peu naturel qu'il conserve assez de présence d'esprit pour nous signaler lui-même les écarts de sa raison. Quant à ces deux pluies qui se mêlent, elles sont d'une préciosité aussi ridicule que les pires concetti de Polémon.

Ainsi, à côté des procédés qui donnent au style de la couleur et de la vie, nous relevons chez Grégoire les figures dont les sophistes font usage pour souligner certaines nuances de l'idée, ou faire sortir de la phrase des consonances ingénieuses. Quelques-unes sont des procédés grossissants ; nous les avons signalées à propos des sophistes comme étant la conséquence extrême et la caricature de leur technique. Il n'est pas sans intérêt de constater que ces procédés se retrouvent chez les Pères de l'Église au iv® siècle, et notamment chez Grégoire de Nysse.

GOUT DE LA STRUCTURE SYMÉTRIQUE LES rOPriEIA 2XHMATA

Les procédés dont nous avons dans le précédent chapitre constaté l'emploi chez Grégoire, n'ont pas de valeur artistique, à 1 exception de certaines formes de paronomase. Ce sont des moyens un peu grossiers de forcer le relief du style. Mais Grégoire n'ignore pas non plus les procédés d'art dont les sophistes se servent pour communiquer à leur style une structure plus raffinée. 11 connaît les yopyteta a/viaaTa, et nous sommes conduits à constater, comme pour les figures précédentes, que non content d'y ajuster l'idée quand elle s'y prête, il l'y ramène parfois d'une façon artificielle, quand elle ne s'y prête pas naturellement. Ici comme ailleurs chez Grégoire, les formes du style influent sur l'idée, et ce n'est pas là une constatation négligeable.

Les Yopyiei^t ff/-/îfxaTa répondent aune recherche de symétrie. il en existe, nous l'avons vu, plusieurs sortes, qui donnent à cette recherche du })arallélisme une satisfaction plus ou moins raffinée.

L Le Tràp'.Tov présente parallèlement deux idées offrant la même structure générale, parfois même une symétrie de mots. Sa forme la plus simple est naturellement l'énumération. Ex. : Sur la création de l'Homme^yi Aj.

Tùj raûpto |j.£v To X£paç,

xat T<5 Xayww to *3tyoÇj etc. . .

Sur l'Ecclésiaste, 628 A : Ici la symétrie des Kommata est relevée par l'asyndète :

' Adô'.CTOÇ £V aO'. [JI.£véTtO 7| (7a)(ppO(TÛvT,,

TzcnyicL 7j utariç,

à(Jt.£Tà6£T0ç 7) àyaTiT),

axtvTiTOç 7j £v TravTt xaXoJ (jTàaiç,

Sur l'Ecclésiaste, 628 D : Relevé par l'asyndète et l'anaphore, d'où un effet sensible de cadence :

t|»à(/.[/.oç 7) 8uva(7T£ia, «l^ocixixoç ô ttXoutoç, <}>à{X[jt.oç, etc. . .

Id. 712 A, avec asyndète :

ffTuyvov Y] £YxpàT£ia,

Id. 721 B. Se transforme en chiasme, par un raffinement de symétrie :

T7)v àotxiav b oixaioç (aTToXXuct), TTjv U7r£p7]cpavtav o [xÉrpioç, j

V ^ A ' t i omasme.

6 £uvouç Tov cpOovov, etc.. )

Sur le Gant, des Gant., 1277 G., avec asyndète et anaphore. Effet de refrain, comme plus kaut :

uTiàp z\jyrf\v ^ £7rtTU)^ia, uTràp èXTTiBa xo oôpov,

ÙTtèp T71V CpUffCV 7) XCtpCÇ.

Id. xaxà TOV 'Aêpaà[jt. y^j xal (ttcoBoç*

xaTOc TOV 'Haatav ^ôpTOç, etc. . .

Homélie sur le jour de Pâques, 684 D : Souligné par l'asyndète. Symétrie assez artificielle qui existe plus dans la forme que dans l'idée :

Tc5v TTpO^TjTCOV T7]V TTpopp'rjCTlV £XUpa)(7£" TÛV aTCOaXoXwV tov <7tJV0£fffX0V (JUVT^ÔpOlffE* -ZTfi 'ExxXTjfftaç T7)V xX^civ, TOU nV£U[Jl.aTOÇ T7)V /OtptV £Cp7^7rXa)(7£,

Sur l'ascension du Christ, symétrie prolongée, d'ailleurs artificielle. Relevé par Tasyndète : 689 G :

ô'itXc

(TTpaTKOTCOV OITAOV,

à6XT|Tcov 7ratooTpiê7]ç YU[xvaJ^o[xév(jL)v TiaXatarpa, vtxcùVTWv orécpavoç, eùrpaTTs^toç sû^pocruv-rj, £7rixr,o£to; TraoaauOia.

Éloge d'Ephrem, 824 B :

xat ij^oyot TrapàXoyot, xal £Û©r,[jt.''at avàpi^-oaro'..

Vie de Grégoire le Thaumat. : 924 A. Le parison est accuse par l'asyndète :

^uvai^i Ta Tipoccpopa,

7rai(7t Tot (iu[jLU.£Tpa

Trarpàct xk TrpÉTTOVxa v£[i.(ov.

LettrelO, 1041 A. Parison soulignaatune symétrie de pensée:

"IcYj yocp £v àu-^OTÉpoiç •?) âxpoTTjÇ, Tr)ç T£ TrayÛTYjToç, Xeyw, TùJv XuTTYjpcîiv,

xa: T^ç yXuxuTYjTOç tc5v aôov àyaôcov.

IL Le Parison dénote plus de recherche quand il s'étend à des xôsXa entiers.

Sur l'Hexahém. 69 B :

xb x£ Y^^P ^^'fov aùxûu Ô£XY|[xa xy; 8uvx[jt.£i xwv £V£pYouu.£va)v £cpavep(oÔ7j,

Xac "?j £V£pYY,XlXY| aÙxOU OUVapitÇ èv XW OrOCptO 6£X7]{XaXt £X£X£iaj6Yj.

Sur le titre des Psaumes, 520 C : une longue phrase dont les diverses parties sont soigneusement équilibrées :

*o<77r£p Y^^p I û' Toù; ocpôaXfxoùç | vo<70uvx£ç,

tJ I oi xto Tcàôct xYÎç uopocp6êY)ç ( TTEptTrecdvxsç, ouxe I XT^ç àxxTvoç j oùxoi. j xïjv upoffêoXYjv,

oux£ I xou uoaxoç | IxeTvoi ' x-^v éfJ/iv j xoTç o^8aX[JLOÎç OTroŒ/Époudt, aXXa [jLEjxuxoc"'. xoTç 3X£cpàpo'.ç,

oc [xèv £[jt.7ra6£Tç xà o[j.aaxa x9)ç axxtvoç | ywpiÇovxat, o( û£ j uopocpoêoOvxs; j xY|Ç xou uoaxoç ovj/eoiç.

GOUT DE LA STRUCTURE SYMÉTRIQUE. lf)5

On voit comment est articulé ce système de propositions symétriques. Au lieu de prendre un terme de comparaison, Grégoire en a pris deux pour avoir les éléments d'un parallélisme. Il lui a suffi ensuite de les dérouler côte à côte en les disposant dans un ordre identique. De là des effets de symétrie multipliés. La même observation peut être faite sur l'exemple suivant : Sur le titre des Psaumes, 540 G :

wç yàp j Trépaç | vôaoo \ 7) Oyeta,

xac I TTÉpaç I uTivoi» | 7] cypTr^P'^'*' ytvsTai, (ouT£ I Bè b xaOeuSwv |, îox; àv xw uttvco laxt, Trépaç tou uttvou eyei' ouT£ j ô voffwv j TTJç uysTaç Iv Trépaxt Trapà xou àp^(o(7xr|[xaxo; y'-^^''^^'' ctXkk 8iao£;a{X£V7]ç | xbv [^àv apptodxov | x'/jç ûyôïaç,

xbv 0£ xa6£uoovxa ( xïjç £yprjyop(7£(t>ç, XÉyofXEv aùxobç èv TrÉpax'. y£y£VT[(70ai xou Iv w IxàxEpoç t^v,

xbv [X£V j xou U71V0U, xbv 0£ I X'^Ç VOCOU.

Cette longue phrase si minutieusement équilibrée tire comme la précédente sa symétrie de ce que Grégoire a pris deux termes de comparaison. La recherche y est frappante. Le Parison est souligné par des anaphores comme Tiépaç . . . , irÉpaç . . . , où'xe . . . , ouT£.. . des antithèses comme xbv [xèv. . . , xbv ok. . .

Sur l'Ecclésiaste, 648 D. Le Parison paraît être ici un luxe pur ; les deux membres de phrase qui le composent formant pléonasme :

<yu{ji.7rapax£tv£xa'. ( xr; p.£xoucta | ^ op£;tç, xcà (7uvax[jt.àC£t | xr, aTroXauiTsi | b ttoOoç.

Id., 673 D. La symétrie qu'indique le Parison existe dans la pensée :

7] œS'q I x'r|V àxOTjV j xaxacxpÉcûExac, 7) o'iiç I XTjV b^j^iv I xaxayoL)vi'(^£xat

Id., 700 B :

'AXXa xac Iv Ta» xatpa» 7) o'U[J.(JL£xpia,

xal £v xcîi {i.£xpa) rj £Ùxatpia xb yp7]<rtu.ov '£}(£t.

Gant, des Gant., 1081 G. Ici le parison met sur le même plan deux propositions dont la valeur syntaxique n'est pas la même, la première étant subordonnée à la seconde :

oxav £v TCO oïx(o Tou 0£ou a>UTeu6coatv,

£v xatç auXatç tou idtou :?i[i.o3v £^av6r|<TOU(Tiv.

Contre Euiiom. 832 D. Compliqué d'Homoeoteleuton :

x£vbv 8à To XTiouyuioc,

7r£ptTTbv §£ (îàTrTtTy.a.

xaT* auTTiV T7]V ÇwYjv £(7Tiv aOàvaToç. . .■ . . , xaT ' auTïiV T7]v àOavaatav, àcp6apToç. Souligné par Tanaphore qui est très forte et par une ébauche de xX'.fxaxwTbv

Id.,1160B:

"?I Tcôoç oia TOU a)pi(7(i.£vou vosiTac to àûptaTOV, oià tou 7reir£pa<7(Ji.£vou to otTreipov ;

Sur les enfants enlevés en bas âge, 169 B. L'hyperbate en accuse la symétrie :

xav ftapêàpcov tu/tj yovÉwv,

xai [XT] v£vo(xi(7(x£va) xu7]6yi Y'^H''^'

Sur la Virginité, 329 D. (Asyndète, anaphore, homoeoteleuton) :

"EtITCO CptArpO) ^£0VT£Ç.

£Ti ToTç Tcdôoiç àxp.à^ovT£(;

Éloge d'Etienne, II, 724 D : Sorte de redoublement emphatique, confinant au pléonasme :

Et(rf|XÔ£v SIC TO (TuvÉSptov Toiv ^ ptffTOCpdvwv 6 /ptfTTOcpdpoç, EiTeTCTqoYiarEv £tç T7]v auvaYwyTjv tcov Xùxtov to TtpoêaTov.

Parison remarquable, où, sans parler de l'asyndète et d'une demi-anaphore, le premier xwXov présente une allitération qui est un jeu de mots.

Id, 733A:

Toi xaTa TcàaTjÇ tyjç o'.xouaevr|Ç aTrXoidavTt Ta ttjç £Ùc7£ê£Îaç oixTua, xat TcavTa/ou tzt^Iolvz: xk ttiç àXTj6£taç ôrjoaTpa.

id.., 736 À : Une phrase décomposée en deux parties symé-.. triques, sujet et attribut :

il ffuuLcpojvîa I TY,ç -(vuiiL'riq. — Souligné parmi double homoeoteleuton et par le rapport de sens qui relie entre eux les éléments correspondants des deux xùiXa.

Éloge de Théodore, 737 D :

xal tÉxtwv etç ÇoScov cpavTafTt'av xo çuXov é|xop(po3(Te,

xa: X'.Ooçooç elç àpyupou Isiott^zcl xàç TiXocxaç àTreçeTsv.

Id., 744 G, : Accusé par l'asyndète :

coç £V Toiç aoi'xoiç, 6 àotxojTspoç,

(jt)ç Iv ToTç cpov£Uf7'.v, 0 [jt,aXXov wfjib;.

Sur les quarante Martyrs, 785 G :

koeloLXo 0£ TTjV £pT,p!,i'av, ojç EÛspysfft'av, xal TYjv aTraiSiav, wç jBoTjÔEt'av.

Oraison funèbre de Mélèce, 856 B :

oùxéxt £<7Ttv ocp8aXij,bç, b T'y. oùpàvia BXÉttojv,

oùBà àxoYj, tîîç ôeiaç cdwv^ç sTrafouca,

oùo£ 7) yXœaca £X£i'v'r|, To v-yvciv àvàOrjfJia T'?iç àX"r[Ô£i'aç.

Id.,876B:

'Ayaôbç ojv ayotGa 8ouAeu£Tat, cocpbç wv TO cruacpspov £7r''<TTaTat.

Parfois, le Parison se borne à formuler la symétrie très nette de deux éléments de l'idée : Sur TEcclés. 701 D :

GUT£ yàp £7rl TCO Ô£XY,[j.aTi TV]? yuvaixbç tj ojSiç *

OUT£ Iv T7| 7rpOatp£(7£t TWV T£X£UTOJVT(i)V 0 6àvaT0Ç.

Id., 704B:

El o£ <pav£pov eari 7ïO)r Iv xatpw TtXTb{/.£8a, o'^Xov TTÔcffi TTwç £v xatpco a7roôv7](rxo[/.£v .

La redondance accuse ici ce qu'il y a d'artificiel dans le Traptaov. Le désir de prolonger la symétrie des deux termes : TixTb;j.£6a, à7coôv7i(Txo{X£v, a coudult Grégolrc à employer des mots de remplissage qui offrent à l'œil un parallélisme tout artificiel.

i68 CHAPITRE XI.

De même, contre Apoll., 1156 D :

£/£iv Yju.aç Tr,v aTToXuTpiod'.v Sio, Tou a'tfxaTOç aùxoO *

T7)v acpsff'.v Tc5v àp,apTiwv 8ia tyjç dapxb; aùrou.

Il semble bien que le otà tt]? «rapxbç aùrou du second xwXov n'est là que pour la symétrie.

Sur l'Ecclés. 724 G :

êxsTvoç lxéXe'j(7£ ÇttitcTv hoL suowjxsv,

oÔToç ^uXà(j(7£iv auut.êouX£u£i, 'iva jx"/) aTroXÉawtjLev.

Sur rOraison dominic. : 1176 D :

•^ jiaatXEt'a ttjç èXTC'.^ofxÉvTjç txaxapiOT'/jxoç *

Disc. Cat., 68 D. Symétrie dans l'idée, soulignée par le retour des mêmes mots ou de mots presque synonymes dans les deux xàiXa, et aussi par Thomoeoteleuton :

'AiraxaTai yao xac aùxbç xto xou àvôpcoTToi) TrpoêXVjjxaxt, b TrpoaTraxTjca; xbv avOpwTTûv xoj xt^ç tjoûv^ç o£X£àa'[Jt,axi.

Contre Eun., 637 A :

X7)v x£ TrpcoxrjV xa6 ' rjv £7rXà(7ÔY)(xev, xat xTjV 8£ux£cav xa6' rjv àv£7rXàffÔ7](X£v.

Id., 641 A :

ei yàp xxtt£t oi/a ttÔvou xat uXt;?, xai ysvva Trâvxo); o^'/a ttovûu xac ôeuctewç.

Sur ceux qui supportent mal les reproches, 309 A : La même idée est présentée au moyen de deux exemples offrant une grande analogie :

b TtpoêXÉTTwv xpoTiàç àÉpojv, XTjV àvà(7xa(7tv 01)-/ bpaç ;

b xàç [jLExaêoXàç xwv âvtauxwv £tociOÇ, xTjV tj.£xaêoX7iv où ^Xéns.iç xou ^lou *

Sur la Virginité, 336 D :

o'j'x£ Y^cp taxpbç xà [x-J) ovxa OspaTTEuet TràÔT), &ù'x£ voaoç xa u/r, vtvoaEva 6£Ga7r£Û£t xàxa.

(Ce parison termine le chapitre m.)

Sur le Jour de Pâques, 660 A :

MeTauiopa(a)(7y.T£ toÙ; àxiaou; elç sTrtTtai'av, Toùç 0)aGû[X£VO'jç £tç yapav.

Éloge d'Etienne, 724 A :

yYjpaÇ £7rt(JTeU£T0,

xai vpuyàç £V£7top£ueTO,

xàç [Jt.£V apTO) Tp£Cp03V,

Totç ok Xoyo) 7raio£uwv,

xat zcu.ç akv ^(oaaTtxrjV Tpa7r£^av TipcxiOEiç, xclXç o£ 7rv£U[j,aTtxY|V à'TTÎav 7rpo6aXXd[Xîvoç.

Lettre 18, 1069 B :

xal (puÀàçai, o £[jLa6ov,

xat £Ç£Up£tV, 0 OUX £[JLa'J0V( ).

Il arrive parfois que Grégoire introduit dans le Parison un raffinement de symétrie, sous la forme du Ghiasme. Le tour est d'un parallélisme moins rigide et plus élégant. Nous en avons noté un dans FEcclésiaste, 721 B. — De même, vie de Moïse,

300 D : To TTjç ^coYiç TÉXoç oL^'/'f] ôavocTou £<7Tt'v (avec rapprochemeut antithétique). — 425 B : KpEtxxojv. . . x^; àvôpwTrtvYiç '^tfxvjç, xat x9iç paGrtXix'?iç otçiaç u'3T£px£poç. — Sur l'Ecclés., 709 A : xo àub oaxpuojv ap/£(70at I xat xaxaA-/iy£tv £tç oâxpuGv. — Sur ceux qui Supportent mal les reproches, 316 A : otxa^wv IjjljxeXwç, àTrXavwç ootqyùjv. — Sur son ordination, 548 G : xàv uTcoxpuTcx-/) x/j TioXta xoO (7o')[jt.axoç xt)?

(1) Ce genre d'[sokôlon n'est pas moins fréquent chez les autres Pères du iv» siècle. Basile, sur l'Hexali. : 52 A, 64 D, 68 B. — Sur la martyre Julilte, 252 A* — Sur les quarante Martyrs, 513 D. 517 A, 517 C. — Sur les usuriers, 280 A, 280 C. — Dans le style de Grégoire de Nazianze, les gorgieia scheinata jouent un rôle prépondérant, comme Norden le remarque (p. 565) et comme l'avaient déjà remarqué les rhéteurs byzantins (Norden, id,). C'est là, dit Norden, la signature de son style (p. 566). — P. ex. Disc, de Théol., V, 141 B, 161 B. — Disc. XV sur les Macch., 933 A — 929 B.— Or. fun. de Basile, 501 A, 525 C— Or. fun. de Césaire, 761 B. — Or. fun. d'Athanase, 1085 B, 1085 C. — Enfin le début de l'Homélie sur la naissance du Sauveur ofîie une structure savante oii Terapreinte sophistique éclate aussi manifestement que dans n'importe quel discours d'Himérios. Norden le cite, p. 566 : 312 A, 313 A, 313 A, 313 B. — Le Parison est fréquent chez Chrysost. : Sur saint Romain, 614, 40. — Sur les Macch., 618, 28. — 619, 20. — 621, 23. — Oraison fun. de Mélèce, 515, 16. — Eloge de saint Lucien, 521, 54, 525, 23. — Eloge de saint Ignace, 587, 13. — Eloge d'Eustathe, 601, 9, 601, 14.

170 OHAPITRK XI.

^'Jyr^ç TTjv v£ÔTT,Tx. — Sur les quarante martyrs, 770 A : SiBaaxaXo; epywv xai Àôycav cutxcjpwvo;, etc. (Basile et Chrysostoiiie semblent avoir goûté assez peu ce raffinement de symétrie. Mais on ne peut s'étonner de le relever chez un artiste de la phrase comme Grégoire de Nazianze. Citons : Homélie sur la naissance du Christ, 329 B : Or. fun. de Basile, -lOO A, 501 C, etc..)

Une des variétés du parison est l'antitheton, qui complique d'une opposition la symétrie des xcoXa. Cette figure, très aimée des sophistes parce qu'elle leur permet de découper dans les sujets qu'ils traitent des contrastes saisissants, et d'imposer à la réalité des simplifications commodes, se rencontre fréquemment chez Grégoire. Souvent d'ailleurs l'antitheton se borne à lui fournir une formule toute prête pour encadrer des oppositions d'idées qui se dégagent du sujet. Il y a, en effet, certaines oppositions d'idées essentielles qui se présentent sans cesse au théologien, et qui doivent le conduire à l'antitheton, s'il a une culture sophistique.

1» Antithèse entre le monde visible et l'invisible, le changeant et l'immuable. Sur l'Hexah., 121 C :

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