‹ L'infortune du Poète GilbertChapitre 17 sur 19 · STORES · texte numérisé non relu

STORES

Ah! si d’un doux encens je les eusse fêtés, Vous me pardonneriez de les avoir cités.

Préché par eux le vice eut perdu ses appas.

IT avait de l'imagination, Gilbert. Deux images recueillies dans son Ode sur le Jugement dernier. À l'heure du jugement :

Les morts du sein de l'ombre avec terreur s'élancent

Et près de l'Eternel en désordre s’avancent, Pâles, et secouant la cendre des fombeaux. »

Ne croirait-on pas se trouver à l'instant même en face de celle foule de ressuscités.

El quand le jugement s’est achevé, nouvelle image que ses plus acharnés ennemis ont admirée :

« Sur les mondes détruits le temps dort immobile. » En quelques vers un admirable portrait :

« Assise dans ce cirque où viennent tous les rangs Souvent baïller en loge, à des prix différents, Chloris n’est que parée et Chloris se croit belle; En vêtements légers l'or s’est changé pour elle; Son front luit étoilé de mille diamants,

Et mille autres encor, effrontés ornements, Serpentent sur son sein, pendent à ses oreilles. Les arts pour d'embellir ont uni leurs merveilles : Vingt familles enfin couleraient d'heureux jours Riches des seuls trésors perdus pour ses atours.

Son intelligence est pénétrante, Il en montre la preuve dans des domaines frès divers, Une fine analyse psychologique se concentre en ce vers qu'il applique dans son Ode sur le Jugement dernier aux damnés tombant en enfer :

« Légions de méchañts honteux de se connaître. »

Il se fait répondre par un philosophe auquel il disait qu'il aurait le roi pour appui :

« Ayez pour vous le roi, nous aurons les commis. »

I] déclare du nom de l’auteur mis sur les ouvrages qu'il publie :

« C’est un garant public du plaisir qu'il me vend. »

Ailleurs, ce vers comme conclusion d'un long passage sur

un grand, coupable de rapt, de viol et d'incendie : « Il est puissant, les lois ont ignoré son crime. »

Dans un autre endroit :

« La plupart indigents au milieu des richesses. »

Et cect:

« Plus philosophe encor, d'Orimond ruiné Epouse un équipage en épousant Phryné. »

Lorsque je cite ces vers pour montrer l'intelligence pénétrante de Gilbert, je ne prétends pas qu'il aurait eu raison d'en faire des lois, de généraliser des faits parvenus à sa connaissance, il ne le faisait pas d’ailleurs. Il les signalait seulement comme des faits, et c’est en cela qu'il voyait juste.

En somme, Gilbert vient de nous apparaître comme un jeune homme bien élevé, d'excellente conduite, aimant le {ravail, servi par une très brillante intelligence, avec beaucoup de franchise, avec de réelles qualités, maïs avec des défauts dont certains n'étaient peut-être que le revers de ses qualités.” Il était orgueilleux, vaniteux, susceptible. Il se croyait des ennemis dans tout l'univers, tendance indiscutablement pathologique. Les ennuis, la misère avaient laissé leur tracc dans son âme. En cet état, il rappelle ces sujets en équilibre instable, qu'un choc un peu violent, une émotion forte peut détruire. Son portrait fait penser à certaines phrases des aliénistes modernes sur les prédisposés aux troubles mentaux :

« Ces anomalies peuvent toutes se ramener à un manque de pondération et d'équilibre dans les diverses manifestations de l’activité mentale, manque d'équilibre qui dure toute la VIe. »

« Les petits prodiges, qui étonnent par leurs aptitudes extraordinaires el le développement prématuré de certaines facullés, sont très souvent des déséquilibrés. »

« Des apliludes particulières pour le dessin, la peinture, la musique, le calcul existent à côté de lacunes énormes dans les facultés de jugement, de comparaison et de réflexion. » (Falret.) .

« Ordinairement très impressionnables, très excitables, ils ont des sympathies soudaines el très vives; ils s’irritent avec une extrême facilité et leurs accès de colère s’accompagnent

souvent d'actes de violence, mais par une sorte de compensalion, ils sont très accessibles à la tristesse, à l'abattement, et ils éprouvent pour des futilités des chagrins violents, de véritables désespoirs qui les poussent à des actes funestes. Ce sont des enfants qui, pour une réprimande ou une punition légère, se sauvent du collège ou de la maison paternelle, qui vont parfois jusqu'au suicide, »

« Dans leurs sentiments on observe la même mobilité, Ja même inconstance, Leur susceptibilité est extrême. Un rien suffit à les éloigner de quelqu'un à qui ils viennent de témoigner une vive affection. À chaque instant, ils se brouillent avec leurs amis, pour se réconcilier ensuite, et le plus souvent pour des prétextes futiles. »

« Les déséquilibrés franchissent souvent celte frontière (de la folie) et aboutissent à la folie confirmée, Quelques-uns y arrivent par le développement naturel de leurs tendances; d’autres y sont poussés par une circonstance particulière : secousse morale, maladie physique, modificalions organiques en rapport avec cerlaines époques de la vie. »

Ces phrases sont extraites du Traité de Pathologie Mentale de Gilbert Ballet, Le rapprochement avec ce que nous savons du psychisme et de la psychologie du poëte Gilbert est impressionnant; et nous ne serions pas élonné qu'il ait fait en effet des troubles mentaux, eomme le disent les écrits de son temps.

Mais, poussons l’invesligation plus loin. Nous avons quelques descriptions de son état. Dans les « Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la république des leltres », Bachaumont écrit de Gilbert, en novembre 1780 : « Celui-ci étail devenu comme fol; instruit de la haine que lui rendait avec usure le parti adverse et redoutant la vengeance de quelques grands qu'il avait voués trop publiquement à l'exécralion des honnêtes gens, son imagination s'était noircie au point de lui faire croire que l'univers entier: conspirait contre sa personne. Cette terreur insupportable a desséché sa vie et la conduit au tombeau. » L’Année littéraire, en 1780, nous offre le passage que voiei de la plume de Fréron. Fréron ne pouvait être que favorable à Gilbert. I en dit pourtant : «€... Ia peu joui du bonheur qui eommençail à lui sourire. Son âme inquiète, fatiguée du poids de ses anciens chagrins, ne

cessait de s'exhaler en plaintes déchirantes. Tous ceux qui l'approchaient, ses meilleurs amis même, dans les derniers mois de sa vie, lui paraissaient des gens intentionnés à Jui nuire, Rien ne pouvait vaincre une idée qui menaçait ses esprits d'un prochain égarement. Agilé de lerreurs paniques, {toujours poursuivi par des simulacres, épuisé de douleurs, il est mort à Paris, le 12 novembre 1780, âgé de 29 ans el demi. » Fréron fait arriver la mort de Gilbert le 12 novembre au lieu du 16. C’est lui le premier responsable de cette erreur, qui court (ous les gros dictionnaires encyclopédiques et biographiques. La description que donnent Bachaumont el Fréron de la folie de Gilbert rappelle les fantômes et les satellites menaçants dont François de Neufchâteau l’entourait et tout l’univers soulevé contre lui par les philosophes qui en voulaient à sa vie comme on Jl’apprend dans le texle de Grimm. Mais nous allons pouvoir examiner le poèts nousmêmes sans avoir recours aux yeux des autres. Nous àävons la chance de posséder une lettre qu’il écrivait à l’un de ses frères pendant sa dernière maladie. Cette letlre à élé publiée par le comte Joseph d'Estournel, dans ses Souvenirs de France el d'Italie, en 1861.11 la tenait d'un frère de Gilbert, qui Ja lui avait donnée quand il élait préfet de son département. C'est un véritable document. Il est bon de la reproduire intégralenent:

« Gonflans-les-Carrières, ce 13 juillet 1780,

« Je reçois voire lellre, mon frère, et j'y réponds sur-lechamp. Votre présence sûrement me serait très utile; vous imaginez bien que dans la silualion où je suis, abandonné à la bonne foi de ma gouvernante, n'ayant pas la force de m'occuper un instant, parce que mon esprit est nécessairement affaibli par les saignées du pied et la longue diète qu'on m'a fait faire, j'ai besoin de quelqu'un qui veille à me faire soigner et à ma dépense, Cependant, je vous le répète, ne quittez volre emploi que dans le cas où vous seriez résolu à courir les risques de le perdre. Vous pouvez vivre ici fort à votre aise avec moi, quand même je vivrais encore un an. Dans le cas où, si vous venez, il me serait arrivé un accident avant votre arrivée, je vous dis ici et vous pouvez garder ma lellre pour faire foi de ce que j'aurai laissé,

qu'on doit trouver chez moi deux reconnaissances de M. de Maisonneuve, négociant, faubourg Saint-Antoine, un de mes amis : l’une de 80 louis, l’autre de 50 el quelques louis. Si je meurs, il est chargé de payer mes dettes là-dessus, et toutes mes dettes possibles ne se montent pas maintenant à 1.200 livres. En outre, il y aura mes meubles, linge et habits, elc.; et l'argent qui sera trouvé chez moi, mais sur lequel, vraisemblablement, on ne doit pas compter, gtuide plus un quartier de ma pension de mille livres, que le ministre aurail sûrement la bonté de me faire payer. Peut-être, si J'eusse vécu, aurais-je dans la suite pu vous tirer de votre situalion, et si, par un miracle que je n'espère pas, je recouvre ma santé, vous pouvez compler sur mes efforts pour vous obliger. Je jouis à présent, comme je vous l'ai écrit il y a quelque temps, de 2.200 livres de revenu viager; mais, tout cela doit être perdu pour vous, parce que c'est ou des bienfaits soit du roi, soit d’un ami, soit de l'argent que j'ai placé à fonds perdu. Sans ce triste accident dont je suis la victime, je me serais retiré à la campagne, et je songeais à vous appeler près de moi. Dieu en dispose autrement. D’après cet exposé que j'ai à peine la force de vous faire, c'est à vous de voir si vous voulez venir. Mais j'y mets celte condition expresse, c’est que vous suivrez de point en point mes conseils. Quand je dis que mon esprit est affaibli, il ne faut pas que vous croyiez pour cela êlre assez instruit pour conlrarier mes idées. Telle est la nature de ma maladie, ou plulôt, suivant moi, telle est la scélératesse des médecins qui m'ont tué, qu'ils s'efforcent de persuader que chez moi l'imagination est plus affectée que le corps. Ainsi j'ai, comme vous le voyez, besoin d'un homme doux, complaisant, et qui n'achève pas de me faire périr par une humeur aigre et bourrue. Ne vous offensez pas, mon frère, si je m'explique ainsi. Quand vous ne viendriez point, si je meurs plus tôt que je ne le crois moimême, ma tendresse ne vous fera pas moins part de ce qui me restera. Mais, si vous voulez venir, éludiez mes conditions et décidez-vous. Incapable que je suis de lire, d'écrire rien, de faire même aucun exercice de corps un peu conslant, je serais charmé d’avoir quelqu'un avec qui je puisse soit me promener, soit vaquer à mes jeux d'enfant, puisqu'enfin les

médecins m'ont réduit à l’enfance, et voilà en quoi vous me

Page 1