‹ L'infortune du Poète GilbertChapitre 8 sur 19 · LÉGENDE · texte numérisé non relu

LÉGENDE

L'inforlune de Gilbert a fait songer des générations, el, pour peu qu'on s'en informe, on en trouve la preuve à toutes les périodes du temps déjà long qui nous sépare de lui. Le « mal du siècle » n'était peut-être que l'écho de ses soupirs. En tout cas, si les amis qu'il appelait à son lit d'agonisant n'y sont pas venus, une chaîne ininterrompue d'amis tardifs l'ont plaint et l'ont pleuré. Leur douleur était d'autant plus vive qu'elle s'alimentait parfois sous leurs veux. Des poètes malheureux, enlevés à la fleur de l’âge, particulièrement la douce Elisa Mercœur et le charmant Hégésippe Moreau, venaient former avec lui une famille dont il élait, pour ainsi dire, le premier et le plus {ypique représentant. Plus de quinze édiüons de ses œuvres ont paru depuis 1788; une foule d’ouvrages ont ‘parlé de lui. N'est-ce pas le témoignage de l’impression qu'il a laissée? C’est une impression telle, que la fantaisie s'en est donné, souvent, dans les romans et dans les drames qui le présentèrent au publie, et qui l’ont embelli comme un personnage de légende. Ainsi, ne faut-il que bien peu tenir compte de la Chronique de l'Hôtel-Dieu, par M. de Saint-Maurice, el du Poète malheureux, de l'abbé Pinara, pour ne citer que ceux-là.

H y avait en Gilbert de quoi laisser une pareille impression. Sa vie et sa mort ne sont-elles pas émouvantes? Des auteurs qu'on voit lire aux gens sérieux ne l’ont-ils pas dit? Gilbert, c'est le pauvre enfant de génie venu bien imprudemment de sa campagne tenter la fortune à Paris, en ce Paris frivole de la fin du xvur siècle où les grands s'amusent et laissent tomber le pouvoir aux mains des hommes de lettres. Ceux-ci forment le parti redoutable des philosophes. Ils disposent de ces deux sortes de choses presque aussi nécessaires à la

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vie des poètes : des places et de la gloire, Pour y parvenir, il eut fallu faire sa cour à Voltaire, à Laharpe, à d'Alembert, à Diderot. Gilbert arrivait avec la franchise des champs. Il osa ne pas trouver de son goût une époque dont ils étaient si fiers. Il eut l’insolence de peser leur couronne dans ses mains non consacrées. Il avait du talent qui plus est et se permettait d'en user. Victime de leurs méchancetés, les quelques protecteurs qu'il finit par avoir ne parvinrent pas à le secourir. Epuisé, mourant de faim, il échoua sur une paillasse d'hôpital où ses ennemis acharnés à sa poursuite le firent passer pour fou. Mais, huit jours avant sa mort, il leur infligeait un suprême démenti par son « Ode imitée de plusieurs psaumes » d'une simplicité si touchante. « Dorat et Gilbert, qui s’aimaient par le cœur et par l'esprit, sont morts en même temps, jeunes tous les deux, dit Arsène Houssaye dans son xvrnr siècle, l’un dans tout l’attirail du petit maître, l’autre dans toutes les misères de l'hôpital; l’un tué par le plaisir, l’autre par la faim. » Et l’on n’a pas oublié les larmes que répandit Hégésippe Moreau sur son frère par la destinée pendant un séjour qu'il faisait lui-même à l'hôpital :

« C'est là qu'il vint, veuf de ses espérances, ‘Chanter encor, puis prier ef mourir;

Et je répète en comptant mes souffrances :

Pauvre Gilbert! que tu devais souffrir! »

Ecoutons maintenant Louis Veuillot : « Gilbert est mort comme il devait mourir, à la façon d'un noble vaincu, {trop redoutable et trop grand pour qu'on lui fit grâce et qui n'eut point capitulé sans déchoir : Illustre jeune homme, cœur mâle, cœur sacré, seul dans tout ce siècle odieux qui la meurtri, ton grabat devient auguste entre la pourpre de Bernis et les broderies de Vollaire. Où pouvais-tu tomber plus glorieusement qu'en cette heure et dans ce lieu, abandonné même de ceux que tu défendais? » Villemain, de son côté, rappelle « les vers simples de Gilbert, mourant à l'hôpi- (al. pauvre, sans secours, délaissé même de la gloire. » Murger exprime quelque part son désir « d'uné bonne maladie qui Jui permettrait d'aller à son tour chanter un hymne à la douleur sur un grabat de l'Hôtel-Dieu ». Nul doute qu'il eut fait allusion dans ce passage aux derniers moments de

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Gilbert. Ailleurs il est plus net : « Beaucoup ont rêvé ce lit d'hôpital où mourut Gilbert, espérant qu'ils deviendraient poètes, comme il le devint un quart d'heure avant de mourir. » L'inspiration où le poète que tout abandonnait, y compris la vie, trouvait enfin l’immortalité fragile mais enviée d’ici-bas, est done un fait universellement connu. Faut-il ajouter que toutes les éditions de ses œuvres la mentionnent, depuis la première que le Jay fit paraître en 1788, que la plaque de bois de l’'Hôtel-Dieu la popularise et qu’il y a des tableaux pour nous la préciser encore s’il en était besoin. Lorsque Sélim peignit en 1858 celui qu'on peut voir à l'Hôtel-Dieu, il assit le poète sur son lit, presque de face, la chemise entr’ouverte, un parchemin demi-déroulé dans la main gauche. Gilbert a le visage amaigri d’un malade, la main droite et les yeux levés vers le ciel. Il cherche à saisir on ne voit pas quoi, les mots harmonieux de ses vers qu'il entend sans doute voler autour de lui. Avant Sélim, un tableau fort célèbre au Salon de 1889, reproduit dans plusieurs journaux de la même années, le Charivari, par exemple, et, de nos jours, au Musée de Nancy, traita le même sujet. Il était de Montvoisin. En voici la disposition : Au premier plan d’une salle hospitalière, sur son lit à longs rideaux, veillé par une sœur Augustine, Gilbert est assis de profil, mais se tournant de trois quarts vers l’avant du tableau. Sa tête a l’air peu fine et sa barbe négligée, effet probable de plusieurs semaines d’une santé défaillante. Il a toujours dans la main gauche un parchemin, et de la plume qu'il tient dans l’autre, à la hauteur du front, il guette ses plus beaux hémistiches. Si l’auteur de Stello, contrairement à la version courante, a fait mourir Gilbert dans un grenier, il ne l’a pas montré moins dénué de lout; il n’a pas amené près de lui plus de parents ni d'amis. Le seul docteur Noir recueille son dernier souffle et ses derniers vers. EL la mansarde aux murs nus, où le funèbre événement se passe, a pour unique mobilier la chandelle posée sur la cheminée el le lit de sangle du moribond. Qui pourrait d’ailleurs douter de cette misère quand ses contemporains en parlaient déjà? Clément, un auteur de Satires, aussi, ne prédisait-il pas à un poète qu'il mourrait de faim comme Gilbert? Et C'était en 1785. Il n’y avait guère plus de quatre ans que Gilbert était dans la tombe, Qui pourrait en douter quand on la

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sent à fleur de vers, chaque fois qu'il se mel à nous la décrire avec ses variélés physiques et morales :

« Malheureux.. ce mot seul déjà vous importune! On craint d’être forcé d’adoucir mes destins! Rassurez-vous, cruels; environné d’alarmes, J’appris à dédaigner vos bienfaits incertains, Et je ne viens ici demander que des larmes.

Et le cours de mes maux remonte à ma naissance.

Avant que, dégagé des ombres de l'enfance,

Je pusse voir l’abime où j'étais descendu,

Père, mère, fortune, oui, j'avais tout perdu.

L'abaissement, la faim,

Les pleurs, le désespoir, voilà mon apanage.

Mes talents, ma vertu, mes veilles, tout est vain.

Dieu cruel! réponds-moi, quels sont donc tes desseins,

En me chargeant ainsi du poids de l’infortune? Sur un grabat arrosé de mes larmes,

Je veille, je languis par la faim dévoré

Et tout est insensible aux horreurs que j’endure.

Mes ennemis riant ont dit dans leur colère :

Qu'il meure et sa gloire avec lui!

Au banquet de la vie, infortuné convive, J'apparus un jour et je meurs :

Je meurs et sur la tombe où lentement j'arrive, Nul ne viendra verser des pleurs.

Tant d'amis sourds à mes adieux, Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée, Qu'un ami leurs ferme les yeux!

Dans tous ces vers, il n'est question que de larmes; voilà bien le poète qui pleure, qui réclame des pleurs et qui fait pleurer. Une telle infortune, révélée par des accents de ce genre, était incapable de ne pas éveiller pour de longues années l'étonnement et la pitié, la pitié que Gilbert implorait avee « la justice de l’incorruptible avenir ».

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