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Ainsi consacrée par les belles phrases, par la peinture, par la tradition, et de plusieurs autres manières, cette infortune était assurée d’être inséparable du nom de Gilbert. On se permit pourtant de la discuter, d'en douter, voire de la nier. On avança que les auteurs sérieux ne l’élaient pas toujours beaucoup plus que les autres dans le récit qu'ils en faisaient. Des hommes réfléchis voulurent savoir ce qu'il en était. C’étaient, d'ordinaire, des Lorrains, des compatriotes du poète, Se proposaient-ils seulement de mettre en lumière une gloire locale? J'imagine que non. Mais, grandes âmes, sensibles à la misère qu'on leur avait racontée, ils se penchaient sur elle avec sollicitude. N'y a-l-il pas une délicatesse qui fait chercher à mieux connaître ceux qu’on aime? Le cœur a ses raisons, il a ses vertus propres : Il emporte, il fait pénétrer profondément dans le sein des choses. A lui les visions, les éclairs du génie, la violence et-le mouvement. Mais, dans sa fougue, il arrache parfois, avec la pierre précieuse qu'il avait aperçue, la terre sous laquelle il l’ensevelit de nouveau. Dans son insuffisance, il appelle à son aide une autre faculté pour la saisir, pour opérer le tri dont il n’est pas capable, en un mot, et sans image, pour s'emparer vraiment de son objet. Si l'amour veut, pour naître, un peu de connaisance, il en réclame beaucoup plus sitôt qu'il est né. El c'est à cette loi qu'ont certainement obéi les meilleurs biographes de Gilbert. Je ne donnerai que le nom des principaux d’entre eux, de ceux dont le travail est capital. Le premier en date esl Th. de Puymaigre. Sous le titre de Poètes et Romanciers de la Lorraine, il réunit un certain nombre de biographies, dont une de Gilbert. Elle avait déjà paru séparément en 1838, et la brochure d'alors entrait sans changements importants dans
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le nouveau recueil de Puymaigre. Plus tard, en 1858, le sénateur Salmon s’avisa d'aller interroger ceux qui pouvaient avoir connu le poète ou qui, proches de lui par la parenté, pouvaient avoir appris de la bouche des siens, presque directement, des traits de sa physionomie, des anecdotes de sa vie. Il eut ainsi la bonne fortune de voir à Montmotier, près de Fontenoy-le-Château, l'un des neveux de Gilbert, Paul Raguel, qui se souvenait bien, malgré ses quatre-vingts ans, d’avoir vu son oncle arriver de Paris, en habits brillants, l'épée au côté, et d'avoir été pris dans ses bras. A Fontenoy même, il vit une petite nièce du poète, Mlle Françoise Pernot, réputée dans tout le pays pour sa charité. Elle gardait pieusement la mémoire de Gilbert et montrait, avec une certaine fierté, de ses meubles et de son linge. Le sénateur Salmon put s’entretenir encore avec Mme Ducreux : C'était la fille de l’avocat Mandel, chez qui Gilbert était reçu pendant un séjour qu'il fit à Nancy. Elle aussi l'avait vu pendant son enfance, Elle avait les oreilles encore pleines de tout le bruit qu'il faisait dans la maison, en récitant ses vers. Son enquête achevée, riche du témoignage de témoins oculaires, le sénateur Salmon la publia dans les « Mémoires de l’Académie impériale de Melz » de 1859. Plus tard encore, un autre Lorrain, du nom de Schmitt, conservateur adjoint à la Bibiothèque Nationale, entreprit de rechercher dans les mémoires, les journaux, la correspondance, la crilique littéraire du temps de Gilbert, ce qui se rapportait à lui. Sa moisson fut abondante, mais sa mort, en 1879, l'empêcha d’en tirer parti. Ses amis ne voulurent pas qu'un tel effort fut perdu. Ils examinèrent les manuscrits qu'il avait légués à la Bibliothèque publique de Nancy. Le principal en fut extrait et c'est à leur soins qu'on doit de pouvoir le trouver dans les « Mémoires de la Société d'Archéologie lorraine » de 1890. Enfin, plus près de nous, une (hèse de lettres de Laffay, ayant beaucoup, mais non exclusivement utilisé les auteurs précédents, a traité de Gilbert, Moi-même, je me servirai de mes prédécesseurs : C'est d'après eux que je vais résumer son histoire :
Gilbert naquit le 15 décembre 1750, à 10 heures du soir, sur la commune de Fontenoy-le-Château, probablement dans une ferme que sa famille avait aux Morlières, hameau dis-
tant du bourg d'environ 2? kilomètres, au sud. Il était baplisé le lendemain même, à 2 heures de l'après-midi, sous les prénoms de Nicolas-Joseph-Florent que lui donnaient Nicolas Blancheville et Marie Iroy, ses parrain et marraine.
La commune de Fontenoy-le-Châleau, située dans les Vosges, dépend aujourd'hui du canton de Bains, arrondissement d'ÉEpinal. Autrefois, on la disait en Lorraine, du bailliage de Remiremont. La ferme des Morlières n'existe plus. Elle a brûlé en 1872, Mais le paysage où Gilbert a passé son enfance a toujours ses coteaux riants sur les bords du Coney.
Jean-Pierre Gilbert et Marie-Jeanne Blancheville, les parenis du poèle, comptaient parmi les honorables habitants de l’endroit. Cultivateurs et marchands de grains, ils avaient une cerlaine aisance. Leur ferme des Morlières, la maison qu'ils avaient au bourg, le titre d’ancien maire de Fontenoy, qu'un certificat du 18 janvier 1779 donne au mari, permettraient presque d’en faire de petils bourgeois. De leurs nombreux enfants, cinq ou sept, Gilbert était l'avant-dernier, I] fut le seul avec Louis, son aîné, à vivre ailleurs qu'en son pays. Get aîné, qui s'était d’abord mis à l'étude en vue de se faire capucin, changea d'avis, à la mort de son père. I] partit pour les environs de Lyon et c'est là qu'il élait encore sous la Révolution. A cette époque, il demeurait chez une dame qui lui avait confié l'éducation de ses enfants. Des autres frères et sœurs de Gilbert, nous savons seulement que Mansuy, de goûts simples, se maria, eut plusieurs enfants, et que c’est à sa postérité qu'appartenait Mile Françoise Pernot, que Pierre, resté célibataire, s'occupa de cultiver son domaine et d'élever son bétail, et que Françoise donna le jour à Paul Raguel, par qui le sang d’où sortit Gilbert est peut-être venu jusqu’à nous.
A ce foyer, où régnait une aisance qui pouvait n'être que la conséquence de l’ordre et de l’économie coutumières à la campagne, le petit Nicolas grandissail, et quand il en eut l'âge, on le fit profiter des leçons qu'un jésuite résidant à Fontenoyle-Château pouvait lui donner. Sa vive inteligence l’eut wile signalé parmi ses camarades. Mais elle le signalait également à lui-même, si bien qu'un beau jour, trouvant trop vulgaire pour lui le travail de la terre, il quitta brusquement la maison. Epinal fut le terme de son escapade, car il est moins vraisemblable qu'elle l'ait emporté, comme on l'a dit, jusqu'à Dôle,
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c'est-à-dire trois ou quatre fois plus loin. Son père avait dans Epinal des correspondants. Ils accueillirent le jeune homme et le présentèrent, sur sa demande, au principal du collège réputé, que les Jésuites avaient en celte ville. On ne sait pas autre chose de cette époque de la vie de Gilbert. Il est probable que son père, averti par ses correspondants, vint le chercher et le ramena chez lui. Toujours est-il qu'ensuite, il tint compte de ses désirs et lui fit continuer ses études. Il le mit au collège de l'Arc, à Dôle, et nous y constatons sa présence du 13 janvier 1766 au 30 juillet de la même année. Mais on devait certainement pouvoir l’y constater au cours de l’automne précédent (1). Le 17 janvier 1768, Gilbert perdit son père : Il avait déjà perdu sa mère dix ans plus tôt. Que fit-il ensuite? Le 19 juin 1770, il était en Lorraine. Peu de temps après il arrivait à Paris en passant par Lyon, où son frère Louis était déjà : L'éditeur de ses œuvres, en 1811, affirmait le tenir de sa bouche et la dédicace de ses premiers vers à Mme de la Verpilière, femme du prévôt des marchands de Lyon, autorise à croire à ce détour. Il avait en poche deux lettres de recommandation pour d’Alembert qu'il alla trouver et qui fut on ne peut plus aimable. D’Alembert lui dit qu'il n'avait rien à refuser aux amis qui lui écrivaient en sa faveur. Riche de toutes ces promesses, Gilbert coucha trois nuits sur le Pont-Neuf, près du corps de garde d'Henri IV. Quelques mois après, ayant su qu’une place de précepteur était libre dans une famille où d’Alembert dînait tous les jeudis, il l'en informa, le priant de l'obtenir pour lui, vu qu’il était seul à le pouvoir : D’Alembert promit de tout faire pour
(1) Cela ressort, comme l’explique Laffay d’une note que lui communiqua le R. P. Comtet du Collège de Dole et que M. Pallu, bibliothécaire de la ville de Dôle, avait ajoutée avant 1848, à la fin de la Notice de Ch. Nodier sur Gilbert : Cette note que mentionne en effet le catalogue de 1848 de la bibliothèque de la ville de Dole (n° 3522, œuvres de Gilbert, précédées d’une notice historique par Ch. Nodier, Paris, Ménard et Desenne 1826) montre qu'avant d’être pensionnaire chez le sieur Desoye, Gilbert l'avait été chez de ses parents jusqu’à la fin d’une coupe qu’ils avaient entreprise dans la forêt de Chaux. La voici :
« Gilbert avait fait ses études au collège de l'Arc. Nodier rappelle ce souvenir, mais ce qu’il ne dit pas, c’est que Gilbert, déjà malheureux était logé chez ses parents coupeurs au premier triage de la forêt de Chaux. Chaque jour, entre deux classes, il venait manger son pain dur et sec près de l’ancienne maison des Capucins et le soir seulement il retournait sous le toit hospitalier de ses parents. Ce fait, que j'ai dù consigner ici, m’a été raconté plusieurs fois par un ancien condisciple de Gilbert, l'huissier Saulson ».
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cela et fit donner la place à un autre (1). Gilbert, l'ayant su, ne fut pas content. Tout autre l'aurait-il été? Je ne sais si l’anecdote est vraie, mais j'ai peine à croire les méchantes langues qui l’aceusent de s'être alors vendu par dépit, au clergé ravi de trouver un mercenaire pour combattre les philosophes, car ce qu'on peut reprocher à Gilbert, c'est son excès de franchise, ce n'est pas de l'hypocrisie. Je n'ai pas à décider s'il avait raison ni s’il avait {ort, mais une animosité qui met (rois ans à se manifester, puisque sa premère salire est de 1774, me semble assez réfléchie. Le fait qu'il eut été solliciter d’Alembert ne prouve pas non plus qu'il eut abdi- ‘qué ses opinions pour une place, au cas où sa démarche n'aurait pas élé qu'un acte de politesse envers ceux qui l’envoyaient. Peu chanceux chez d'Alembert, Gilbert le fut chez d'autres et Baculard d’Arnaud, qui fut une de ses premières relations à Paris, y fut aussi l’un des premiers qui l’obligèrent. Pour ne pas abuser de lui, Gilbert entra comme maître d'études chez un chef d'institution. Urthaud, rue des Brodeurs (actuellement portion de la rue Vanneau comprise entre la rue de Sèvres et la rue de Babylone). Mais, quoiqu'il craignit de le fatiguer par la « multiplicité des prières », comme il disait, il continuait de le solliciter. Et, dans une lettre qui nous reste de lui et qu'il écrivait avant la fin de novembre 1773, car c'est alors que le marquis de Chauvelin mourut, il le prie de le proposer à celui-ci comme précepteur pour son fils, puisqu'il en recherche un pour lui.
A noter encore de cette époque, parmi les aulres amis et protecteurs de Gilbert, Claude-Joseph Dorat le poète, et Fréron, le critique de « l'Année littéraire. »
Ce premier séjour à Paris dura jusqu'au cours de 1773, c'est-à-dire au moins deux bonnes années. Pendant la plus grande partie de ce temps, Gilbert habila comme locataire un des établisements sécularisés du collège de Rheims, alors en décadence. Les seuls événements qui nous en soient connus, à l'exception d'une longue maladie Fayant tenu six mois pendant qu'il habitait au collège de Rheiïms, sont l'apparition de ses œuvres du « Début poélique » en 1771, des
(1) Voir : Œuvres de Gilbert éditées en 1811 à Paris chez Raymond et Ménard, avertissement du libraire,
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« Plaintes du Malheureux », des « Quarts d'Heure de Misanthropie », des Stances à d'Arnaud, des vers à Doral, à M. de Montegnard, à Sartine, du « Poète malheureux » présenté sans succès au concours de l'Académie de 1772, et publié en septembre de la même année avec une préface pleine d'irritation, de |’ « Ode sur le jugement dernier » dont le sort ne fut pas meilleur au concours de l'Académie de 1773, du « Carnaval des auteurs » qu'on hésite à lui attribuer, tant il semble indigne de son talent, et d'un roman: « Les familles de Darius et d'Héridame » paru à Nancy en 1770, qu'on lui attribue beaucoup plus fermement sur la foi de la « Bibliographie parisienne » de 1771.
En juillet 1773, on retrouve Gilbert en Lorraine : Une affaire l'y avait appelé, la lentative de ses frères pour le frustrer de son héritage; une autre l'y attendait sous la forme d’un créancier qui voulait êlre payé. Poursuivi, Gilbert paya. Quant à la première affaire, elle semble être venue jusque devant la Cour souveraine de Nancy, dont le président, M. de Sivry, reçut de Gilbert une supplique sous forme d’ode, « l’'Orphelin », où le poèle plaidait sa propre cause. À Nancy, Gilbert fut accueilli par le jeune Bonfils, employé de la Régie des droit réunis. Ce jeune Bonfils, qui demeurait 5, rue Saint- Thiébaut, alla même jusqu'à parlager sa chambre avec lui et le présenter à son directeur Darbez, en 1774. Gilbert habita encore 49, rue Saint-Georges, à Nancy. Pendant le séjour qu'il fit alors dans cetle ville, il allait beaucoup dans le monde. On le voyait dans les salons de l'hôtel de Sivry, de l'hôtel de Lupcourt, le plus recherché par les lettrés et les artistes de l'endroit; l’abbé Grégoire l'y connut. Il se retrouvait avec l'abbé Bexon, Lacretelle aîné, François de Neufchâteau, chez l'avocat Mandel où il eut même le vivre et le couvert. De ce moment datent son « Ode sur la mort de son Altesse Royale, Mme la Princesse Anne-Charlotte de Lorraine », une Satire «le Siècle », | « Eloge de son Altesse Royale Léopold 1", due de Lorraine » (1774), Mais le succès ne le favorisa pas plus qu'à Paris. Un concours avait lieu à la Sociélé royale des Sciences el Belles-lettres de Nancy. Il présenta « la Mort d'Abel » : Son poème ne fut pas mentionné. Il tâcha de vendre sa satire. Il n’en plaça pas six exemplaires. Il ouvrit * un cours de belles-lettres et l’on n’y vint pas. Ces déboires
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suffisaient, Il reprit le chemin de Paris. On était au milieu de 1774.
De relour à Paris, Gilbert publia les odes nouvelles el patriotiques, en 1774 : En 1775, c'était une satire qui fit beaucoup de bruit, car elle atlaquait les philosophes, « le xvrrr° siècle ». On en parla dans la presse et la correspondance.
En 1777, la « Diatribe au sujet des prix académiques ». En 1778, « Mon apologie », aulant de nouveiles salires contre les mêmes gens.
Christophe de Beaumont, l'archevêque de Paris à qui Gilbert fut présenté par l'abbé Grossier, approuva le poète et lui promit d'intervenir en sa faveur (1). I le fit en effet et le recommanda à Vergennes, ministre de Louis XVI, et à Mme Louise de France. Ces deux personnages firent chacun pour leur part une enquête dont les résultats s'accordent à reconnaître que Gilbert méritait d'êlre secouru tant par le besoin dans lequel il se trouvait que par sa bonne conduite. Cette enquête, dont nous possédons la plupart des pièces, est précieuse, car elle nous apprend que Gilbert habita dans Paris, {rois ans au collège de Rheims, six mois rue des Noyers, un mois à l'hôtel des Quatre Nations, rue des Maçons-Sorbonne, dix-huit mois rue du Paon. Elle montre aussi qu’au mois de janvier 1777, où ces différents certificats ont été délivrés, Gilbert habitait déjà Paris depuis einq ans, si bien qu'en tenant compte du voyage qu'il semblait avoir fait à Amiens, du séjour d'une année qu'il fit à Nancy en 1773- 1774, et du séjour qu'il a peut-être fait rue des Brodeurs, on arrive à fixer l'époque de sa première arrivée à Paris dans le second semestre de 1770.
Le 10 décembre 1778, Vergennes annonçait à Mme Louise de France et à l'archevêque de Paris qu'il avait obtenu du roi,
(4) « Je connaissais trop l'esprit philosophique pour être surpris de ce que Gibert venait de me dire. Ne pouvant rien par moi-même, je ne lui promis rien, si ce n’est qu’il aurait bientôt de mes nouvelles. Dès le lendemain, je fus l'inviter avec moi chez le secrétaire de l’archevêché, dont j'avais été le disciple et dont j'étais devenu l’ami. Cet abbé le présenta peu de jours après à M. de Beaumont, qui se promenait dans les jardins de l’archevêché. Ce prélat fit trois à quatre tours avec Gilbert, l’invita à faire bon usage de ses talents et à se conduire en honnête homme, lui promettant, à cette condition de ne le pas perdre de vue. Il lui fit compter vingt-cinq louis ét accorder quelques mois après une pension sur les affaires étrangères ». |
(Extrait de l’avertissement du libraire dans l'édition des œuvres de Gilbert,
par Raymond et Ménard en 1811, à Paris).
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pour leur protégé, le traitement de mille livres par an, dont il disposait sur la partie du fondés litléraire des Affaires étrangères. A partir de ce moment, Gilbert eut de quoi vivre. On trouve dans les Souvenirs de la marquise de Créquy un détail de ses pensions.
Mais ces souvenirs, qui sont d’un certain Decourchamps, et pas du tout de la marquise de Créquy, peuvent bien avoir essayé de tromper dans leur texte comme ils l’ont fait par leur litre et les erreurs qu'ils commeltent, sur Gilbert en particulier, ne peuvent que les rendre suspects. Pour savoir ce qu'il en est, nous avons le témoignage de Gilbert et des siens : « 11 était loin d'être alors sans ressources, dit M. Salmon. II habilait rue d'Enfer un petit appartement qu'il avait fail meubler avec une certaine élégance, et ce mobilier que £a famille alla recueillir à Paris avait assez de valeur pour qu'elle en remportât une partie à Fontenoy-le-Château afin de y conserver précieusement. L’arrière-pelile nièce de Gilbert tient à honneur de dire aux étrangers qui vont linlerroger sur son oncle qu'il n’est pas mort dans le dénuement, bien qu'il fût mort à l'hôpital, et de leur en donner la preuve, en leur montrant le linge damassé qui a appartenu au poèle, el le couchage du lit où il à dormi. » Gilbert avait en effet « 2.200 livres de revenu viager » comme il l'écrit lui-même à l’un de ses frères, le 13 juillet 1780; 2200 livres, cela peut faire environ 20.000 de nos francs actuels. C’est asez joli pour un célibataire de 29 ans. Il invilait ce frère à venir le voir el lui disait : « Ici vous ne manquerez ni de linge ni d'habits, j'en aï assez pour vous tenir décemment, » Il pouvait pourvoir à la subsistance de ce frère, Il avait une gouvernante, comme il l'écrit dans celte même lettre. Il était sorti de la misère.
Gilbert ne profila pas beaucoup de cette forlune lovyalement reconnue, En 1780, une maladie de plusieurs mois le mit à l'Hôlel-Dieu. 11 dut à la protection de l'archevêque d'v être admis le 24% octobre, Moreau, premier chirurgien de l'hôpital avait été consulté, Dans la salle Saint-Louis, au premier élage des bâtiments du Pont-au-Double, Gilbert ne fit pas figure d'un poële abandonné, If avait un lit pour lui tout seul. Un chanoine venait même, paraît-il, chaque jour y prendre de ses nouvelles, de la part de l'archevêque. I1 y mouru!
pourtant le 16 novembre, à 8 heures du matin. Il n'avait pas 30 ans. L' « Ode imitée de plusieurs psaumes » avait paru depuis un mois dans le Journal de Paris, exactement le 17 oclobre. Il avait dû la composer quelques mois avant, à Conflans-Saint-Honoré, lant les sentiments qu'il y exprime ressemblent à ceux d'une lettre écrite de là, le 13 juillet 1780, à l’un de ses frères, et déjà nommée.
Le 17 novembre 1780, on enterrait le poèle Gilbert dans Ja crypte de Saint-Pierre-aux-Bœufs, petite église de la Cité, qu'on démolit en 1837 pour faire passer la rue d’Arcole, Ses cendres y reposent peut-être toujours, à moins que le pie démolisseur n'ait trop endommagé le dallage de la crypte. En tout cas, le prétendu tombeau de Gilbert aux Catacombes ne les renferme pas (1).
Quant à la gloire de Gilbert, cette espèce de vie d'outretombe parmi les hommes, elle est encore presque toute dans sa légende, mais on finira par découvrir au delà de ce voile brillant et mensonger de solides qualités qui le feront aimer. En attendant qu'on veuille bien proclamer celles-ci, les ouvrages de Vignv, d'Hégésippe Moreau, de Murger, de Louis Veuillot, d'Arsène Houssaye et bien d’autres, les tableaux de Sélim et de Montvoisin, la plaque de bois de l’'Hôtel-Dieu, garderont de l'oubli son nom, que font répéler aussi, quoique plus modestement, dans son pays natal, un chêne séculaire, une société de musique, un hospice, l'enseigne d'un café, et depuis 1898, le monument qu'on a fini par lui consacrer.
J'ai résumé l'Histoire de Gilbert. Pour la compléter, je me permettrai de reproduire la copie de pièces ayant permis de fixer quelques-unes des dates qu'on y trouve :
Copie de l’acte de naissance el de baptême de Gilbert, communiquée par le sénateur Salmon à M. Schmitt :
(1) Voici ce que dit à ce sujet Laffay dans sa thèse sur Gilbert : « Lorsqu’au commencement du premier empire, les Catacombes furent restaurées, un des ingénieurs, M. Caly, eût l’idée d'établir un lacrymatoire pour masquer d'importants piliers de soutènement, quelque temps après, un autre ingénieur, M. Hericard de Tury, installà un peu partout des inscriptions qu'il choisit lui-méme, ou qu’il recueillit parmi celles: que les visiteurs avaient déjà écrites sur les murs. Les vers de Gilbert empreints d’une si mélancolique tristesse, reçurent une place d'honneur sur le lacrymatoire qui, pour celte raison, prit peu à peu le nom de Tombeau de Gilbert. Une tradition se forma, et, il y a peu de visiteurs qui ne sortent convaincus d’avoir foulé le sol où reposent les cendres de l’infortuné poète ».
« Nicolas-Joseph-Florent, fils légitime de Jean-Pierre Gilbert et de Marie-Jeanne Blancheville, est né Île 15 décembre 1750, à dix heures du soir, et a été baptisé le 16 à deux heures après-midy. Pour parrain Nicolas- Joseph-Florent Blancheville, pour marraine Marie Iroy, illetérée. Le parrain à signé.
Rendu conforme à l'original, le 17 janvier 1773, par moi soussigné, curé de Fontenov-le-Château,
MaAUGRAS, Curé. »
Mort de Gilbert à l'Hôtel-Dieu :
« Mention de l'entrée de Gilbert à l’'Hôtel-Dieu et de son décès extraite des registres de l'Hôtel-Dieu :
Du 16 novembre 1780 (date du décès).
Entrée : \ Nicolas-Joseph-Laurent Gilbert.
24 octobre A. (âge) 29 N. (lieu de naissance) Fon- 1780 | tenoy-le-Château.
D. (diocèse) Besançon.
Signé : DE LA BACHELERIE.
J'ai copié cet extrait dans les registres de l'Hôtel-Dieu. Il y tient une ligne.
L’archiviste de la Seine :
Signature illisible. »
(Journal de la Société d'Archéologie Lorraine et du Musée Historique Lorrain, août 1862.)
«€ Ob. 16 nov. Nicolas-Joseph-Laurent Gilbert, à. 29, n. Fontenoy-le-Château., D. Besançon, 24 » (oct. 1780). (Reg. de l’Hôtel-Dieu.)
Voilà tout ce que j'ai pu trouver sur le malheureux poète que sa verte satire contre les philosophes exposa aux inimitiés les plus dangereuses La mention que J'emprunte au Reg. de l'Hôtel-Dieu constate que Gilbert, entré à l'Hôpital le 24 oct. 1780, âgé de 29 ans, y mourut le 16 nov. suivant.
(A. Jal., Dictionnaire critique de Biographie et d'Histoire, édité en 1867, chez H. Plon, Paris.)
Le registre sur lequel on a relevé ces traces du passage et de la mort de Gilbert à l'Hôtel-Dicu est introuvable aujourd'hui, tant à l'Hôtel-Dieu qu'aux Archives de l’Assistance Publique. Peut-être a-t-il disparu comme une partie de celle-ci dans l'incendie de 1871.
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Inhumation de Gilbert dans l'Eglise de Saint-Pierre-aux-
Bœufs :
« Journal de Paris, mercredi 22 novembre 1780. Aux auteurs du journal.
Paris, le 17 novembre 1780.