‹ L'Ingénieur Social Dans L'EntrepriseChapitre 3 sur 46 · Srecrrien, Les Etats-Unis d'aujourd'hui. Paris · texte numérisé non relu

Srecrrien, Les Etats-Unis d'aujourd'hui. Paris

que naquit le « national safety council » association fondée entre des patrons de différentes industries, qui a conservé sa destination première, en réunissant toutes les inventions destinées à diminuer le nombre des accidents. Cette lutte contre les accidents a reçu le nom de « safety first movement ».

Une autre institution ayant le même caractère existe dans l’état du Wisconsin, c’est la « commission industrielle ». Elle fait avec le National Safety Council des études statistiques qui ont permis de classer les

causes des accidents et de localiser la lutte.

On a constaté ainsi qu’un 1/3 des accidents provenait de l’absence des appareils protecteurs et que les autres 2/3 étaient le fait de la négligence ou de l’ignorance des ouvr iers.

Le « Safety first movement » fut mêlé aussi à une autre campagne qui a intéressé le monde entier : la prohibition. Dès son début, la lutte contre l’aleool était dirigée par deux clans. L’un nettement politique visait à l’abohtion des « saloons » (débits), e’était l’Anti Saloon League. L’autre, sorti des milieux industriels prétendait que la majorité des accidents avait pour cause l’alcoolisme et réclamait plus simplement la suppression de l’alcool.

Cette seconde tendance était soutenue et dirigée par le Safety first movement. Cette question revenait en effet perpétuellement sur le tapis dans la plupart des congrès du National Safety Council. Voici du reste comment s’exprimait dans un de ces congrès le secrétaire du New-York Workmens Compensation bureau : « la question de l’alcool en elle-même ne m'intéresse

(ab j

: LA PRES CAL » x pas. Mais j'ai été amené à enquêter sur de nombreux accidents et j'ai la preuve que le malheur ne serait jamais arrivé si l’alcoolisme n’en avait pas été la cause 1».

Donc, longtemps avant d’obtenir la prohibition, les patrons américains avaient organisé dans leurs usines la lutte contre le fléau. Des enquêtes semblables à celles dont nous avons parlé furent organisées par des groupements patronaux ; elles avaient pour but de rechercher les raisons qui attiraient les ouvriers dans les « saloons ». Les conclusions de ces enquêtes furent que, retranchés du monde par une mauvaise organisation des heures de travail, les ouvriers étaient attirés par le confort et le luxe de ces lieux, ainsi que par les facilités de paiement que leur réservaient les tenanciers. Pour lutter, les industriels organisèrent dans leurs usines des salles de repos confortables et élégantes avec des comptoirs où les ouvriers pouvaient obtenir, à des prix excessivement bas, des boissons saines.

Certaines associations patronales éditaient des bulletins qui avaient un but nettement anti-alcoolique. On y trouvait des conseils tels que celui-ci que nous ne pouvons nous empêcher de rapporter, car il dénote un esprit vraiment bien américain !

1. Il nous avait semblé dès lors intéressant de savoir quel avait été l'effet de la loi de prohibition sur les accidents industriels ? Nous nous étions adressé pour cela à M. Ordway Tead, professeur de science sociale, à Columbia University et il nous a répondu en ces termes : « Il est extrêmement difficile de répondre à la question que vous me posez... À vrai dire, notre législation sur la prohibition est ou bien très amèrement supportée par quelques-uns, ou bien acceptée avec tant d'enthousiasme par d’autres, qu'il est difficile d’avoir une opinion impartiale sur ses effets ».

« Pour l’homme marié qui ne peut s'empêcher de boire. Organisez un cabaret dans votre propre maison. Donnez à votre femme 2 dollars pour acheter un gallon de whisky et souvenez-vous qu’il y à 69 verres (drinks) dans un gallon. Achetez vos consommations à votre femme seulement. Et pendant que le premier gallon s’en ira, elle pourra mettre huit dollars à la banque et deux dollars pour recommencer l’affaire. Si vous vivez dix ans et que vous continuiez à lui acheter de l’alcool et que vous mourriez avec des serpents dans vos chaussures (with snakes in your boots) elle aura assez d’argent pour vous enterrer décemment, élever vos enfants, acheter une maison, épouser un homme convenable et vous oublier complètement ». Cette péroraison devait être une perspective fort agréable pour le buveur et le décider à coup sûr !

C’est encore sous l’influence d’une nouvelle campagne que les industriels s’occupèrent de la santé de leurs ouvriers. Un des champions fut le « Life extension Institute », organisme philanthropique indépendant, ayant pour but de vulgariser les notions d’hygiène. Il. apporta une aide précieuse aux chefs d’industrie en leur proposant d'organiser chez eux des services médicaux

On le voit, les campagnes entreprises pour modifier l’état d’esprit des chefs d'industrie furent nombreu-es et actives. Elles finissent même par influencer les adeptes du système Taylor. En effet, quelques paroles prononcées par M. Percy Brown, président de la Taylor Society laissent entrevoir cette action : « Le facteur humain dans une entreprise est aussi essentiel que le facteur technique. Toute méthode de direction digne de ce nom doit en reconnaître l'importance et le traiter

AUX ÉTATS-UNIS ra 19

non pas au point de vue sentimental, mais avec un esprit scientifique et suivant des données expérimentales 1 »,

Il y a là, il faut le reconnaître, une évolution considérable de la part des membres de la Taylor Society. Jusqu’alors, le Taylorisme s’était peu occupé de la direction des usines et ne s’intéressait guère à « l’art de gouverner les homme: ».

Tout le monde admet maintenant en Amérique que pour diriger une usine, il est indispensable de savoir diriger des ouvriers. C’est une science nouvelle qu’il faut connaître. Certains vont même jusqu’à prétendre que ceux qui sont destinés à avoir quelque responsabilité devraient obligatoirement subir un apprentissage dans la technique du maniement des hommes.

En résumé, le facteur humain devient dans l’industrie un des plus importants. La direction d’une usine moderne lui fait une large place en organisant un service nouveau : le service du personnel (personnel management). Ceci représente un summum auquel on n’est parvenu que progressivement. Ce développement a le plus souvent été provoqué par la présence d’un agent s’occupant de ces questions, « le social engineer > ou « ingénieur social ».

Les différentes campagnes que nous avons envisagées n’auraient pas été suffisantes à elles seules pour produire une telle transformation. D’autres causes influencèrent l'attitude des chefs d'industrie. Des raisons plus pragmatiques précipitèrent l’évolution en faveur des idées nouvelles.

4. Extrait : Le Mouvement ouvrier américain et l'Organisation scientifique du travail. P. DEvinaT, Genève, 1926.

$ 2.,.Les raisons du nouvel état d'esprit

Le développement des « unions «. — Le welfare work. — L'influence . sur les facteurs pyschiques

Les dispositions des patrons américains en faveur de leurs ouvriers ne furent pas toujours très conciliantes. Jadis, les conditions du travail étaient Outre-Atlantique au moins aussi mauvaises qu'en Europe.

Comme leurs camarades du vieux continent, les “ouvriers américains, en face de l’isolemeat dans lequel les laissait le patronat, se groupèrent en syndicats ou unions pour tenter d'obtenir de l’État une législation protectrice du travail ; mais ceïle-c1 ne fut jamais très développée. Il y eut à cela plusieurs raisons. Une des premières était le droit qu'ont les tribunaux de juger de la constitutionnalité de la loi. Or, les magistrats américains très « conservatifs » refusaient d’appliquer les lois en faveur du travail qu’ils jugeaient révolutionnaires. D’autre part, la forme fédérale du gouvernement a empêché toute unité de doctrine. Enfin, la législation ouvrière a été très peu « progressive », parce que l'influence politique de la puissante « Association of Manufacturers » s’y est opposée. Ses dirigeants ont craint que la législation ne vienne modifier la technique industrielle et ne gêne l’application des règles nouvelles.

Malgré tout, si les ouvriers ne purent obtenir une véritable législation protectrice du travail, le mouvement d’union continua à se propager. Les travailleurs au cours du dernier demi-siècle se sont organisés en groupement et en fédérations de groupements pour faire aboutir leurs revendications. A partir de ce moment

on commença à sentir leur importance ; des grèves sou- ‘vent sanglantes émurent profondément l'opinion.

Ce déploiement des forces ouvrières avait son origine dans le développement de la production qui s'était accompagné d’un décroissement du bien-être. L’ouvrier accompagné d’un accroissement du bien-être. L’ouvrier voulait en prendre sa part.

Valait-il mieux résister à cette poussée pour tenter de gagner quelques années et risquer de capituler plus tard, ou bien valait-1l mieux prendre la tête du mouvement et devancer les revendications des ouvriers ? Tel était le problème qui se posait aux patrons américains. Ceux-ci ont compris à temps que leur intérêt était d'adopter la seconde solution.

C’est donc en partie un motif utilitaire qui a amené les patrons amérieains à modifier leur attitude. La pression des revendications ouvrières a précipité le . progrès du principe d'humanité dont nous avons déjà parlé.

Le libéralisme parmi les patrons s’accentua alors. Pour satisfaire les aspirations de leurs ouvriers, il leur a suffi de faire quelques innovations heureuses qui n’ont pas entraîné de considérables bouleversements dans l’organisation industrielle. Mais elles n’étaient guère différentes des institutions que nous avons décorées, en Europe, du nom d’œuvres sociales.

C'était pour le patronat une évolution importante, car en s’occupant des œuvres sociales, les industriels américains reniaient les vieilles doctrinés auxquelles ils avaient été attachés. Il est vrai que certains entre- - prirent d'organiser ces œuvres avec un esprit de charité

qui devint vite insupportable aux ouvriers. C’est ce que les Américains ont appelé la phase du « welfare work ». C'est ainsi que certains chefs d'industrie, peut-être bien intentionnés, usèrent du welfare pour accaparer le travailleur et faire son bonheur malgré lui. D’autres plus cyniques attiraient par ce moyen les ouvriers et leur cachaient des salaires insuffisants.

M. Cestre dans son livre Production industrielle et justice sociale aux Etats-Unis, cite par exemple le Trust de l’acier où les salaires étaient excessivement bas et les conditions déplorables. Les manœuvres, presque tous des étrangers, y étaient particulièrement malheureux. « Ils ont, dit-il, des conditions de vie bien inférieures à celles des ouvriers européens, et le grand public ignore cela, car cette Compagnie a l’art de faire une grande publicité autour de ses actions de travail qui ne profitent cependant qu’à une petite minorité d’ouvriers spécialisés et tous américains ».

Cet état d’esprit a presque complètement disparu. L'opposition des ouvriers en a été la principale cause. En fuyant et délaissant les œuvres sociales où ils sentaient par trop l’accent protecteur, ils ont su les faire échouer. ;

Au contraire, les œuvres où l’on ne sentait pas la présence de la direction eurent un rapide succès. Telles les institutions d’assistance que l’industriel soutenait mais ne dirigeait pas. L’ouvrier était touché de ce que le patron s’intéressât à lui et à sa famille. En agissant ainsi les chefs d'industrie obtinrent une certaine influence sur les éléments psychiques de l’ouvrier.

Atteindre les facteurs psychiques fut une trouvaille des patrons américains. Pour arriver à ce but, ils s’effor-

cèrent d'ouvrir un champ aussi vaste que possible à lintelligence, aux sentiments, à la volonté. Nous verrons plus loin comment ils y sont parvenus.

Les industriels avaient ainsi trouvé un contre-poison à ce mal endémique qui rongeait et désorganisait leurs usines : le labor turnover ou.autrement dit l’instabilité des ouvriers. Il est impossible de traduire en français ce mot autrement que par une périphrase. [Il veut indiquer le renouvellement incessant du personnel. L’ouvrier américain, autrefois surtout, était essentiellement nomade et instable, ce qui coûtait fort cher aux industniels. En tentant de réduire cette instabilité, ces derniers pouvaient espérer diminuer dans uné même proportion leurs frais de production. Ce n’était donc pas pour des raisons purement altruistes qu’ils instituaient des œuvres d'assistance, car, si grâce à elles ils avaient de l'influence sur les facteurs psychiques de leurs ouvriers, et pouvaient ainsi les maintenir stables, c'était pour eux une bonne opération.

En somme, si nous recherchons comment s’est développée la transformation de l’état d’esprit patronal, on constate que les industriels mis en éveil par les multiples campagnes dont nous avons parlé, ont été ensuite poussés par des raisons utilitaires. Effrayés de l’influence grandissante des syndicats, ils ont cru trouver dans les œuvres sociales un moyen de s’attacher leur personnel, et par conséquent de lutter contre le labor turnover.

$ 3 Le Labor turnbver : :. , Diverses définitions. — Les enqüêtes. — Les causés. — L’ampleur durmal.#! ‘7 HANRUEEE E | .

Une littérature économique importante ,s’occupe de cette question essentiellement américaine, car jusqu'ici les pays européens ont à peu près ignoré semblable malaise et l’ont peu: ou prou étudié.

Observer le labor turnover, phénomène social, rentre bien dans la mentalité des habitants du nouveau monde, car aux Etats-Unis, toutes les études ont un but social. « Comme l’art, comme la philosophie, l’enseignement américain place son but non dans la formation de l’homme, mais dans le développement de la collectivité. ILest comme le reste, social, non individuel 1 ».

À vrai dire, il est assez malaisé de trouver chez .les auteurs américains une définition immuable du labor turnover.

M. Slichter en propose une plutôt vague : « On entend par labor turnover, toute cessation d’emploi dans léffectif de l’usine sans avoir égard à la cause ? ».

En voici une autre plus scientifique donnée par Diemer Hugo dans son livre Factory Organisation. Pour lui, le labor turnover est un rapport qui peut être calculé de deux façons différentes, suivant les économistes. |

« Pour certains, dit-il, c’est le rapport du nombre d’hommes embauchés dans une période donnée, à la

Page 1