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CHAPITRE V

Les SocIÉTÉS DE PROPAGANDE

Industrial Welfare Society. — Industrial Christian Fellowship Association. — Industrial Copartnership Association, — Welfare Workers Institute. — La formation technique des

welfare workers.

L'esprit de collaboration, tel que nous venons de Pétudier, n’est pas, nous l’avons vu, une idée d’origine proprement anglaise mais plutôt américaine. Ceux qui l’ont adoptée en Angleterre ont su la mettre à Punisson du tempérament britannique. Or, pour diffuser cette notion, 1l fallut d’actifs propagandistes habiles à émouvoir les patrons anglais en général éminemment « conservatifs » Ces propagandistes très convaincus eux-mêmes, avaient formé des sociétés pour développer leur action. Ils arrivèrent ainsi à initier l'opinion publique à ces questions et en même temps à entraîner la conviction d’un certain nombre de personnes. C’est ainsi qu’ils eurent de l’influence sur certains patrons et arrivèrent à vaincre bien des résistances.

Parmi les sociétés qui se consacrèrent à la diffusion de ces idées, la plus connue est certes l’Industrial welfare Society dont le siège est à Londres, 51, Palace Street Westminster. Cette société a de nombreux moyens de propagande ; parmi les plus puissants, citons les congrès où se réunissent les membres de la direction de grandes firmes industrielles. Elle publie aussi des tracts, fait donner, chaque fois qu’il lui est possible, des conférences. Dans sa Revue elle attire l’attention

du public et des chefs d'industrie sur l’importance et l'urgence des questions sociales.

A côté de la propagande, l’Industrial welfare Society aide les industriels à organiser chez eux des plans de welfare. Elle les conseille, les guide et leur fournit, au besoin, un welfare worker qui organisera les œuvres voulues et pourra même continuer à gérer les différentes institutions qu'il aura créées.

En somme, cette Société est un foyer d’information auquel les patrons viennent puiser. Ils y trouvent tous les renseignements dont ils peuvent avoir besoin. La Société publie des mémoires sur les questions particulièrement délicates, telles que le Safety, les caisses de prévoyance, etc. |

Parmi les arguments mis en avant pour vanter le welfare, cette Société déclare qu’il a surtout pour effet de créer entre l’ouvrier et le patron la confiance qui est une forme de l'esprit de collaboration et elle ajoute que pour cela il faut organiser des comités d’usine.

A côté de l’Industrial welfare Society, nous trouvons une autre association faisant de la propagande en faveur de l'esprit de collaboration, qui prend une forme religieuse. C’est l’Industrial Christian Fellowship Association, dont les buts sont ainsi résumés dans un tract qu’elle édite : « Le principe fondamental de l’I. C. F. découle de la conviction que toute activité humaine doit être contrôlée par la loi du Christ. Ce principe nous oblige, à cause de la confraternité que nous réclamons avec ceux liés à l’industrie, de faire tout ce que nous pourrons comme chrétiens et comme citoyens pour comprendre leurs besoins en tant que travailleurs et pour garantir que les conditions dans l’industrie soient

établies sur une base juste et humaine ». Cette association est à la base d’une sorte de croisade. Son grand moyen de propagande est le prèche dans la rue si commun en Angleterre. Pour justifier cette façon d’agir, ses membres disent : « On ne va plus à l’Eglise, celle-ci doit faire le premier pas et aller vers le peuple ».

C’est pour s’approcher du peuple que, juchés sur de petites estrades pliantes, ses conférenciers prêchent lPentente et la concorde dans lPindustrie. Au cours de leurs exposés, ils sont fréquemment interrompus ec la question qu’on leur pose le plus souvent est celle-ci : « Les premiers chrétiens n’étaient-ils pas des communistes ? » Il est inutile de commenter cette interruption, on voit tout de suite quelle est la tendance de son auteur.

Les conférenciers s’attachent en général aux questions sociales au sens large du terme, mais traitent aussi des questions sociales industrielles ; c’est ainsi qu'ils parlent du logement, du chômage, de la famine, de la luxure, etc.

L’Industrial Copartnership Association ressemble aux précédentes en ce qu’elle est aussi une association faisant de la propagande ; mais elle cherche surtout à vulgariser le principe et l’idée de la copartnership. Ses moyens de propagande ne sont guère différents de ceux que nous avons étudiés précédemment. En effet, on retrouve ici les meetings et congrès dont use l’Industrial welfare Society. Cependant elle utilisé un moyen assez original qui consiste en des conférences faites après un lunch réunissant les membres de l’Association et qui ont pour but soit de donner des renseignements sur le développement du mouvement, soit de vulgariser les principes de la copartnership. Ces conférences

sont faites parfois par les chefs d'importantes maisons où des plans de copartnership ont été mis en œuvre. Quant au résultat tangible qu’obtient cette association, nous avons vu qu'ils ne sont pas extraordinaires. Les bulletins mènent grand bruit autour des plans de copartnership inaugurés chaque année, mais ne parlent naturellement pas de ceux qui sont abandonnés. Nous l’avons vu, la plupart des plans institués semblent disparaître au bout de peu de temps.

Enfin, citons encore comme association de propagande l’Institute of Industrial welfare workers. Cette dernière tient des meetings pour faire pénétrer dans la masse et vulgariser les principes du welfare moderne. Ses moyens de propagande se différencient peu de ceux employés par les autres associations ; elle édite .un périodique très au courant des méthodes nouvelles, et entretient aussi un bureau de renseignements où tous ceux que ces questions intéressent peuvent venir puiser. Mais, à l’encontre des autres sociétés précédemment étudiées, cette dernière constitue en outre une association professionnelle, qui groupe un grand nombre de welfare workers en fonction. Cette association ne cherche pas comme on pourrait le croire, à défendre les intérêts de la corporation, mais son but est plutôt scientifique. Elle cherche en effet, à développer et à encourager les études sur le welfare. En groupant les welfare workers et en maintenant un lien entre eux, elle parvient à diriger leur action et à conduire leurs recherches dans la voie qu’elle estime la plus propre à améliorer la santé, le bien-être et les conditions du travail. Pour atteindre les welfare workers disséminés en Angleterre, cet Institut utilise surtout sa revue dans laquelle des

articles vraiment techniques tiennent au courant les membres qui risqueraient d'oublier les vrais principes ou de s’enliser dans la routine journalière. À certaines époques, des meetings réunissent dans différentes villes du Royaume Uni les welfare workers qui désirent se renseigner sur les résultats obtenus par leurs camarades et sur les progrès que fait la science du welfare. Enfin, cet Institut s’occupe de ceux qui désirent acquérir l’instruction technique nécessaire pour devenir welfare workers. Il prévoit des bourses pour les candidats peu fortunés, organise des prêts de livres et procure tous les moyens pour faciliter les études. Cette organisation en vue de faciliter les études est le complément nécessaire d’une clause contenue dans les statuts qui exige que les membres aient une instruction technique préalable qu’on peut maintenant acquérir facilement ; mais il n’en a pas toujours été ainsi. L’organisation des études sociales industrielles est, en effet, de date assez récente en Angleterre.

Des études proprement sociales avaient été créées cependant dès le début du siècle dans certaines grandes universités anglaises. On trouvait ainsi quelques cours généraux dits d'amélioration sociale, qui traitaient uniquement de ce que les Anglais appellent social welfare. Les étudiants qui suivaient ces. cours obtenaient à la fin de leur année d’études un diplôme. Mais ils recevaient une instruction théorique et fort peu pratique ; en tous cas, le welfare s’appliquant à l’industrie n’était pas étudié d’une façon spéciale.

Jusqu'au début de la guerre pour les travailleurs sociaux de l’industrie, il n’existait aucune instruction spéciale. Pour la plupart, ils se recrutaient parmi les

professeurs, les infirmières, les inspecteurs d'hygiène, etc. ; ils avaient par conséquent une expérience pratique inappréciable, mais l'instruction théorique leur faisait défaut. Cela présentait un inconvénient car 1ls dispersaient leurs efforts et ne coordonnaient pas suffisamment les différentes œuvres qu’ils créaient.

Cependant, dès 1912, quelques professeurs, chargés des cours de science sociale, s’intéressèrent plus spécialement aux questions de direction des usines. D’autre part, quelques industriels sentirent le besoin d’être éclairés sur l’histoire sociale et familiarisés avec la philosophie. Mais ce rapprochement qui commençait à se dessiner entre les théoriciens et les hommes d’affaires fut arrêté par la guerre.

Cet événement apporta en Angleterre aussi un trouble très profond dans la composition du personnel. L’afflux des femmes dans les usines nécessitait une surveillance plus grande qu'auparavant. Par mesure de sollicitude en faveur de l’élément féminin, le ministère des munitions imposa aux industriels l’obligation d'observer quelques prescriptions d’hygiène. C’est à ce moment, rappelons-le, qu’on vit apparaître les welfare superinttendants obligatoires dans les usines de munitions et chargés de surveiller les mesures d’hygiène. Mais à ce moment les welfare workers étaient rares ; aussi le ministère, pour en former rapidement, organisa quelques cours spéciaux, qui constituèrent le premier essai d'instruction spécialisée. On constata bientôt que ceuxci, par trop sommaires, étaient insuffisants. On réunit alors une commission qui devait être chargée d’élaborer un programme.

Le dernier rapport de cette Commission publié en

1921, propose certaines suggestions afin d'élever le niveau des welfare workers. C’est ainsi qu’il suggère de ne pas accepter des étudiants de moins de 20 ans et, si ceux-ci n’ont pas une connaissance profonde de la classe ouvrière, il conseille de les faire vivre pendant la durée de leurs études dans un settlement (ou résidence sociale ?). Il proposait aussi d’instituer dans chaque centre d’études un comité consultatif formé d'employeurs, de représentants des Trade Unions et de welfare workers en fonctions, comité qui permettrait aux autorités universitaires de se tenir au courant. Cette dernière idée fut en partie adoptée dans les universités où un cycle d’études complet est institué pour ceux qui étudient les questions sociales industrielles.

Ces cours attirent en général, un grand nombre d’étudiants relativement au nombre de places qui leur sont offertes dans l’industrie. Ces recrues, qui sont en majorité des jeunes filles, arrivent pleines d’enthousiasme.

Cependant, actuellement l’enseignement qui est fourni aux étudiants est beaucoup moins théorique qu'auparavant. Des cours vraiment techuiques sont organsiés dans la plupart des universités et forment un cycle complet d’études réservé à des candidats ayant déjà une certaine formation générale. Cette formation est d’ailleurs la cause de nombreuses discussions. Certains, en effet, voudraient que l’on n’accepte seulement des étudiants ayant un grade de l’enseignement supérieur ou tout au moins ayant subi l’examen appelé matriculation qui correspond à notre baccalauréat.

1. Nous aurions désiré approfondir ces institutions, mais cela nous à paru sortir du cadre de cette étude.

Mais les adversaires de cette doctrine répondent que c’est vouloir trop élever le niveau des étudiants et éliminer ceux qui ont une profonde connaissance de la vie et des classes laborieuses, qui gagneraient beaucoup à recevoir cette instruction. Ils ajoutent qu’on repousserait ainsi les candidats issus des rangs ouvriers. Mais, si l’on n’a pu encore faire l’accord d’une façon définitive sur ie degré d'instruction que l’on doit exiger des étudiants désirant suivre les cours de welfare, on n’admet en général qu’ils ne peuvent les suivre s'ils n’ont pas atteint leur vingtième année.

Le cycle de ces études comporte en général une durée de deux années. Le travail que l’on impose se divise en deux parties. L’une nettement théorique, l’autre plutôt pratique. Les cours qui forment la partie théorique peuvent être groupés sous trois chefs principaux : 19 les conditions actuelles de la vie moderne ; 29 l’énoncé des principaux faits économiques et l’étude de la structure industrielle de l’Angleterre ; 39 on explique les différents éléments qui entrent dans la conception du welfare. :

Le travail pratique peut se résumer ainsi : stages et enquêtes. Dès le début des études, on conseille aux étudiants de faire du travail social sous la direction d’un des organismes s’occupant de ces questions. Puis, les professeurs organisent aussi des visites d'œuvres sociales. Pendant la durée des vacances, on conseille vivement aux étudiants de s'installer dans un settlement où ils pourront s’instruire pratiquement et faire des observations intéressantes. Enfin, on impose à ces derniers le, research work ou seminar work. Ce genre d’étude très anglo-saxon requiert de la part de l’étudiant un

travail personnel assez considérable ; voici comment il est compris : le seminar est constitué par un groupe d'étudiants faisant des recherches sous la direction d’un professeur. Celui-ci propose à chacun des membres du seminar l’étude d’une question qu'il doit poursuivre individuellement. Puis, au bout d’un certain temps, l'étudiant rapporte au maître le résultat de ses recherches et le seminar entier se réunit pour discuter ses conclusions. On se rend compte par ce court exposé que ce genre d’études a une valeur éducative inestimable.

Mais ce genre de travail donne à l’étudiant une formation générale qui le prépare fort peu au we'fare industriel. Aussi existe-t-il des cours spéciaux que ceux se destinant au travail social industriel, doivent suivre. Ainsi une section de ce genre est organisée à la London school of Economics, qui étudie des questions telles que : problèmes de l’industrie moderne, le mouvement social depuis 1760, physiologie, introduction à la psychologie, cours pour étudiants de welfare, introduction à la science sociale, etc.

Ces divers cours et ce cycle d’études qui s’étendent sur deux années donnent aux welfare workers une instruction générale et technique remarquable. Du reste, nous avons pu le constater, leur niveau intellectuel est élevé. C’est sans doute ce qui leur a permis d'appliquer certaines idées venues d'Amérique avec toutes les modifications voulues pour qu’elles puissent s'adapter à la mentalité des ouvriers anglais. C’est ainsi qu’ils ont su introduire avec succès les comités d’usine en Angleterre. Ils ont compris que l’esprit de collaboration était un aliment nécessaire pour maintenir l’ouvrier en contact avec la direction et que celui-ci ne pouvait se pro-

duire que grâce aux comités. Mais ils ont su voir aussi que le système tel qu’il est pratiqué dans le Nouveau- Monde ne pouvait pas s'appliquer de la même façon en Angleterre, car la puissance des syndicats est telle qu’entrer en lutte avec eux eut été une grave et profonde incompréhension. C’est tout à l’honneur du welfare worker anglais d’avoir su ainsi introduire utilement en Grande-Bretagne ce système qui, dès son apparition aux Etats-Unis, y fut employé comme un moyen de combattre les syndicats.

Il nous reste maintenant à conclure et à apprécier la valeur des méthodes anglaises en ce qui concerne le welfare. Reconnaissons tout d’abord qu’elles ont de nombreux points communs avec celles adoptées aux Etats-Unis. Ainsi, Pesprit de collaboration se retrouve dans les deux pays. Cependant, en général, en Angle- ‘terre, le welfare est plus souple, moins systématique que dans le Nouveau-Monde. Ceci, du reste, peut s’expliquer par le fait que l’organisation scientifique du travail est en Amérique beaucoup plus développée ; par conséquent, les besoins des ouvriers sont plus ou moins standardisés, et comme l’organisation sociale n’est que le complément de l’organisation scientifique, elle doit ressembler à cette dernière.

Mais, en Angleterre, le welfare comporte une différence essentielle ; c’est d’être parfois réglementé par la loi. Alors qu’en Amérique il est avant tout volontaire et facultatif, en Angleterre, au contraire, il est parfois obligatoire. Il existe cependant une matière que la loi

n'ose atteindre et qui dépend uniquement de la bonne volonté patronale, c’est l'esprit de collaboration, qui est peut être l’initiative patronale qui a le mieux réussi. L'esprit de collaboration a fait, nous l’avons vu, de grands progrès. Le coparnertship, lui-même, si imparfait soit-il, en est un symptôme car il prouve de la part du patron un véritable désir de rapprochement.

En résumé, l’étude du welfare, tel qu’il est appliqué en Angleterre, est pour nous Français. remarquablement intéressante, car nous pouvons y trouver des enseignements sur la manière dont il faut modifier les méthodes américaines pour les appliquer à un pays européen. D'autre part, cette expérience peut nous permettre de préjuger la façon dont réagiraient nos ouvriers si on essayait les mêmes principes en France. Cependant, nous croyons que l'application des idées américaines à l’Angleterre, ne peut constituer qu’une expérience de laboratoire. Les Anglais, en eflet, et les Américains sont deux peuples de race Anglo-Saxonne, qui ont par cela même, au point de vue psychologique, beaucoup de points de contact communs. Mais, en ce qui concerne la France, nous estimons que l’application des méthodes américaines, si désirable soit-elle, doit être comprise suivant des données différentes. C’est un autre problème car nous abordons maintenant une race latine.

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