‹ L'Ingénieur Social Dans L'EntrepriseChapitre 37 sur 46 · Décret du 14-17 juin · texte numérisé non relu

Décret du 14-17 juin

Cependant l’industrie commença à renaître sous le Consulat avec le retour à des conditions plus normales. Ïl y avait fort à faire car la tourmente avait tout désorganisé. C’est ainsi qu'à Paris vers 1800 on comptait dans les ateliers le huitième des ouvriers qui s’y trouvaient avant 1789. En province aussi les manufactures s'étaient vidées ; à Lyon le nombre des tisseurs de soie qui, avant la Révolution était de huit mille, se trouvait réduit à 1.500. Cependant une renaissance très nette se faisait sentir ; elle était favorisée il est vrai par des conditions exceptionnelles. Le blocus continental constituait un régime protecteur ; à l’intérieur la liberté complète entraînait des initiatives hardies. Ce renouveau économique n’allait cependant pas sans quelques difficultés. La main-d'œuvre masculine prise par la conscription devenait très rare. Pour parer à cette raréfaction on commença à employer dans les usines les femmes et les enfants.

Mais si la renaissance économique se présentait sous d’heureux aspects les conditions des ouvriers n’étaient guère brillantes ; c’est pour cela qu’on créa les institutions d'assistance. Sous le Consulat on comptait environ 45 sociétés de Secours Mutuels. À ce moment on voit poindre aussi une politique sociale. En effet, pour permettre le développement de l’industrie minière dans la région de Liège, l'Etat fonda une caisse d’assurance ouvrière contre la vieillesse, la maladie, les accidents.

Cet essai de politique sociale avait pour cause le changement amené par la Révolution dans la condition des ouvriers, Cependant, le caractère de l’industrie était resté en général le même. Sous l’Empire on trouve toujours des petits ateliers, ayant une production locale.

Mais voici un grand changement qui se prépare : après la chute de l’Empire survient la révolution industrielle, dont les caractères sont trop connus pour qu’il soit besoin d’y insister. Cependant ses conséquences furent désastreuses pour les ouvriers. Leurs conditions devinrent de plus en plus lamentables. La production restait paralysée par la désorganisation, les crises périodiques et l'ignorance des débouchés. Cet arrêt entraînait pour les ouvriers la réduction des salaires, une durée excessive de la journée de travail, en un mot la misère. Si cette peinture peut paraître par trop sombre à quelques esprits nous citerons simplement pour les convaincre une phrase extraite du livre de M. Pinot ! qui, résumant ce que nous venons d'exprimer dit : « C’était une réelle exploitation des forces humaines et surtout de la femme et de l’enfant ».

Quant aux conditions du travail à l’atelier il nous suffira de renvoyer aux descriptions que nous avons données dans notre introduction.

Enfin, rappelons que c’est avec la révolution industrielle que l’on vit apparaître les machines Jusque-là une seule avait été d’un usage presque universel, c'était le métier à tisser. Mais en général elles étaient à peu près totalement inconnues ; les ouvriers se servaient d'outils.

La transformation de l’industrie était une conséquence des progrès de la science. Dans l’industrie textile par exemple, le tissage fut rénové par l'application de la vapeur aux métiers. La métallurgie fut révolu-

1. Pinor, Les Œuvres sociales des Industries métallurgiques. Paris.

tionnée par diverses découvertes : la substitution du charbon au bois, et l’invention de l’anglais Bessemer. Des industries nouvelles se créèrent, nées en grande partie des découvertes des chimistes. Citons le gaz et les produits pharmaceutiques. À ce moment furent inventés des objets qui nous paraissent de première nécessité et que l’on aurait cru connus de tous temps : par exemple, les allumettes.

Malgré la prospérité apparente de l’industrie, la condition des ouvriers ne s’était guère modifiée. La misère des classes laborieuses était toujours aussi navrante. Cependant le dogme de non intervention que professait jusqu’alors- l’Etat semble tomber en désuétude. Le second Empire essaie une législation du travail, timide et en tous cas maladroite. C’est d’abord la loi du 25 mai 1864 sur la légalité de la coalition. Puis ce sont les lois protégeant le travail des femmes et des enfants.

Malgré tout, l’intérvention de lEtat est toujours très réduite dans ce domaine ; par contre, ce qui commence vraiment à se développer, c’est l’initiative patronale. Il est difficile de connaître le mobile qui anima les pairons ; on se demande si c’est un mocif de pur intérêt ou bien des raisons d'humanité ? Il est vrai que beaucoup de ceux qui faisaienc des efforts en faveur de leur personnel étaient d’anciens ouvriers connaissant la misère de leurs camarades d’autrefois. |

Le patronat en grande majorité comprit qu'il fallait agir. Ceux qui étaient à la tête d’une grande industrie entrevirent leur devoir. Le patronage s’offrait à eux comme le meilleur moyen de le remplir et de pouvoir s'attacher une main-d'œuvre stable. Ces industriels trouvèrent dans Le Play leur porte-parole. Puis ensuite,

ce fut l'Ecole d'Economie sociale qui considérait le patronage comme une obligation morale. Cette doctrine eut un grand succès dans les milieux industriels ; aussi la plupart des œuvres créées à cette époque étaient-elles constituées autant pour les besoins moraux que pour les besoins matériels des ouvriers. Mais ce caractère de patronage provoqua la résistance des milieux syndicaux et en général lhostilité des partis avancés contre les institutions patronales.

Cependant le patronage est intéressant en lui-même en ce qu’il fut le promoteur d’une quantité d'œuvres : cités-Jardins, maisons ouvrières, etc... Peu à peu, nous le verrons, ces œuvres se développant, le caractère du patronage disparaît. Ce sont en effet les mines comme Anzin, Lens, Blanzy, et les grandes usines comme Saint-Gobain, le Creusot, qui construisirent les premuers logements ouvriers, à Guise Godin érige son fameux familistère. D’autres industriels voulant prémunir leurs ouvriers contre les risques de l’existence ou de la vieillesse organisèrent des infirmeries, des hôpitaux et des hospices, d’autres encore favorisèrent la formation de sociétés de secours mutuels. Enfin, c’est Leclaire qui tenta le premier essai de participation aux bénéfices.

À Mulhouse, nous trouvons l’œuvre la plus complète et aussi la plus intéressante car c’est un début d’œuvre collective. Les industriels de la région ont fondé en commun des maisons ouvrières, des lavabos, des bains, des piscines.

Mais les œuvres se créèrent de plu en plus nombreuses, une sorte d’émulation se produisit parmi les patrons ; ce qui prouve que les industriels n’ignoraient pas les besoins de leurs ouvriers et M. de Fels a raison lorsqu'il

prétend : « On a calomnié le haut patronat lorsqu'on l’a taxé en bloc d’égoïsme et d’insensibilité. Il est bien peu de grands patrons qui n’aient senti la nécessité de ne jeter ne fut-ce qu’une passerelle au-dessus de l’abîme qui les séparait du prolétariat ! ». Cependant il y a incontestablement un point noir ; certains chefs d’industrie ont considéré les œuvres comme un moyen d'attirer la main-d'œuvre et de la maintenir à l’usine,; L'expérience désastreuse des économats est une preuve de cet état d'esprit.

Cependant les ouvriers d'eux-mêmes allaient vers les entreprises qui leur offraient quelques facilités de vie. Ils étaient le plus souvent attirés par les logements. Les entreprises isolées qui ne pouvaient offrir ces avantages se virent handicapées. À ce moment on vit s’établir entre les industries une certaine concurrence au point de vue des œuvres sociales. Celles-ci furent largement développées et les entreprises qui en étaient dénuées en créèrent hâtivement. Cette concurrence se développa et porta surtout, comme dans le Nord par exemple, sur le logement.

Cependant la plupart des œuvres étaient peu connues du public. Ce n’est qu'avec l'Exposition de 1867, qui, pour la première fois réservait une place à ces institutions qu’elles furent divulguées. Des récompenses furent accordées sur la proposition de Le Play aux œuvres qui parurent les plus intéressantes.

L’Exposition de 1867 eut un heureux effet sur le développement des œuvres sociales. Cet essai de vulgarisation eut le don de les mettre en honneur et de les

1. De Fets, L’Illusion législative. Revue'de Paris, 15 avril 1928.

révéler aux petits patrons qui les ignoraient souvent. On vit ainsi dans la seconde moitié du xix® siècle ‘un renouveau d’engouement à leur égard.

Une floraison remarquable s’étendit sur toute la France. Les petits patrons eux-mêmes, s'ils ne pouvaient en créer, encourageaient les œuvres locales, par exemple, les sociétés de secours mutuels.

Les industriels importants, atteints eux aussi par cette noble émulation, développent continuellement leurs œuvres. Ils les agrandissent, les perfectionnent et les rendent plus aptes à satisfaire aux besoins de leurs ouvriers. On vit en effet, apparaître une sorte de spécialisation locale. Le reproche que l’on pouvait faire jusqu'alors aux œuvres sociales, c’est d’être établies trop souvent sur un modèle unique et de ne pas tenir compte des besoins locaux.

Mais tout en augmentant et agrandissant leurs œuvres, les patrons en perdent plus ou moins la direction. En effet, pour diriger des œuvres sociales importantes il faut un personnel spécialisé. C’est à ce moment qu’on a pu voir apparaître les premiers ingénieurs sociaux. Certes, ils ne portaient pas ce titre, mais ceux qui étaient chargés de la direction des œuvres sociales, avaient les principaux caractères de cette fonction. Jusqu’alors les chefs d'industrie s'étaient réservé la direction des œuvres sociales. Du reste, le travail matériel était excessivement réduit. En ce qui concerne leur création, seule la mise sur pied demandait quelques soins, ensuite le fonctionnement était livré à un employé quelconque. Le patron gardait la haute main pour montrer qu’il s’intéressait au sort de son personnel.

Cependant le patron était surchargé par des questions

multiples ; éloigné de son personnel il ne pouvait matériellement le connaître. C’est pourquoi certains industriels s’étant rendu compte de limpossibilité dans laquelle ils se trouvaient de subvenir aux besoins matériels et moraux de leurs ouvriers cherchèrent à former des intermédiaires pour les remplacer auprès de leurs subordonnés. Ils eurent l’idée de préparer à cette fonction les ingénieurs et voulurent leur inculquer l'esprit social. C’est le but de la campagne entreprise en faveur du rôle social de l'ingénieur.

Même actuellement, ceux qui pensent que l’ingénieur a un rôle social à jouer, et qu’il doit remplacer le patron dans son rôle moral lui disent d’être avant tout un conducteur d'hommes. Certains cours, par exemple. à l'Ecole des Mines, traitent de ces questions. On conseille à l’ingénieur de se rapprocher de l’ouvrier, de le connaître, de s'intéresser à lui, à sa famulle et d’entretenir en général avec les subordonnés des relations dépourvues de morgue.

Les moyens pratiques que l’on propose sont fort simples : connaître les ouvriers par leurs noms, s’intéresser à leurs événements fanuliaux, et surtout les amener à se mettre en confiance. Puis on avertit le jeune ingénieur de son rôle d’éducateur, on lui dit de développer chez l’ouvrier les sentiments de loyauté, franchise, solidarité, etc. |

Enfin, ces cours se terminent plus généralement par des considérations morales qui peuvent se résumer ainsi : le rôle social de l'ingénieur doit consister à jeter un pont sur le fossé qui sépare les représentants du capital et les travailleurs manuels. On retrouve donc toujours cette question qui est une des plus angois-

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santes de l'industrie moderne : le fossé qui sépare la direction et les ouvriers.

Mais nous avons vu que l'ingénieur social est un des meilleurs agents de liaison entre le patronat et les ouvriers. Avant la guerre cependant, les ingénieurs SOCIAUX, pratiquement, nexistaient pas en France, Quelques intellectuels spécialisés dans les questions sociales s intitulaient bien imgénieurs sociaux. Il y avait aussi des hommes d’un dévouement à toute épreuve qui dans l’industrie comprenant l’importance des questions sociales s’y donnaient corps et âme. En général, tous ceux qui s’occupaient de ces questions s’eflorçaient de combler le fameux fossé. Certains patrons se rendaient compte du danger et proclamaient : « Il est indispensable que notre personnel nous connaisse, qu’il sache qu’il peut compter sur nous, que nous nous intéressons à sa famille, à ses enfants, que nous l’accueillerons enfin sans intermédiaire lorsqu'il voudra nous parler Ah ! je sais combien ce rôle devient difficile, trop souvent impossible même dans les très grandes usines. ! »

Voilà donc quelles étaient les tendances du mouvement avant la guerre. La fonction de l’ingénieur social ne se distinguait pas nettement ; on rencontrait plutôt des directeurs d’œuvres sociales. La grande tourmente a amené dans ce domaine un bouleversement très profond. Rappelons rapidement dans quelles circonstances.

Le développement intensif des productions de guerre amena dans les usines une quantité énorme de femmes. Cette main-d'œuvre féminine plus fragile et plus diffi-

1. Conférence à la Chambre de Commerce de Grenoble par M. André Navarre.

cile à diriger, entraîna les chefs d'industrie à rechercher la collaboration de personnes spécialisées dans les quesions sociales. Les employés qui étaient chargés de ces fonctions devaient faciliter les rapports du patron avec son personnel féminin et en même temps protéger celui-ci contre les rigueurs d’un travail intensif. C’est dans ce but qu’on créa l’école des surintendantes. Nous étudierons plus loin cette institution ; notons en passant que les surintendantes ont tous les caractères des ingé- Dieurs SOCIAUX.

Mais l’école des surintendantes ne parvint pas à répondre à toutes les demandes et bien des industriels créèrent eux-mêmes dans leurs usines des œuvres sociales eñ faveur des ouvrières qu’ils avaient été obligés d’embaucher. A l’usine Citroen notamment furent créées de toutes pièces de nombreuses œuvres pour le personnel féminin. Pour les diriger certains patrons instituèrent des services administratifs. À ce moment aussi on vit se développer dans beaucoup d’entreprises et surtout dans les administrations le service du personnel, qui s’occupait de l'effectif et tenait une sorte de comptabihté des ouvriers.

Cependant la floraison d'œuvres sociales qui apparut pendant la guerre, s’évanouit peu à peu quand on revint à la période de paix. Les ouvrières disparaissant plus ou moins dans les usines ou devenant une main-d'œuvre définitive, les œuvres créées en leur faveur furent souvent négligées. Au contraire, les services du personnel qui ont été créés se sont maintenus. Et ceci est un symptôme très intéressant car il prouve qu’il existe parmi le patronat un état d’esprit nouveau. |

En effet, les industriels qui ont maintenu dans leurs

entreprises des services du personnel ont compris qu’il leur était nécessaire de s'occuper de leurs ouvriers.’

On peut regretter qu’à ce moment, au lieu de confier la: charge de leurs ouvriers à des services purement administratifs, ils n’aient pas fait un pas de plus en confiant leur direction à des agents spécialisés, autrement dit à des ingénieurs sociaux.

Envisageons maintenant d’un point de vue général où en est la question de l’ingénieur social en France. Existe-t-1l vraiment des ingénieurs sociaux ? Nous avons vu que les surintendantes réunissaient tous les caractères d’un ingénieur social. Il existe aussi quelques personnes spécialisées dans les questions sociales qui revendiquent ce titre. Citons l’ingénieur social de la Blanchisserie et Teinturerie de Thaon. D’autres personnes ayant toutes les attributions des ingénieurs sociaux répudient cette appellation ; par exemple, à l’usme Michelin, il existe un chef de service qui a tous les caractères de la fonction. Nous voudrions maintenant nous attacher à rapporter quelques réflexions d’un ancien ingénieur social qui a consacré de sa vie à ce labeur parfois ingrat.

Nous voulons parler de M. Gay, qui fut ingénieur social aux Fonderies de Brousseval et résuma quelques réflexions que lui suggérèrent son expérience, en un article paru dans l’Echo de l'Union Sociale des Ingénieurs Catholiques (U. S. I. C.) dont nous extrayons les passages suivants :

« Le rôle de « l'ingénieur social » ne peut être efficace, que si, ayant. absolument la confiance de la direction dont il est une émanation immédiate, 1l est au courant de toutes les conditions de travail et de fabrication de

l'usine. L'action sociale sur le personnel n’est en effet possible que si celui qui doit l’exercer connaît dans le détail tout ce qui influe sur le personnel, aussi bien au point de vue moral qu’au point de vue matériel. Son rôle est analogue à celui du médecin avec lequel d’ailleurs il doit se tenir en rapport étroit. Pour établir l’hygiène morale à suivre dans tel ou tel cas, il faut connaître l’ouvrier dans tous les milieux qui influent sur cette hygiène, donc à l’atelier comme chez lui.

« L’ingénieur social doit donc être déjà d'âge et d’expérience, pour que son autorité personnelle jointe à celle que lui donne sa situation d’adjoint à la Direction lui permette de donner des indications et des conseils aux ingénieurs, contremaîtres et chefs de fabrication.

« Le laisser au contraire dans une situation subalterne, c’est réduire son autorité morale, donc réduire l'efficacité de son action et le rendement de celle-ci, sinon la ridiculiser-ce qui est facile avec l'esprit frondeur si répandu.

« Il n’est pas chargé de « distraire » les ouvriers, (ce mot a été dit), mais de les élever moralement. »

Voilà les considérations formulées par M. Gay, qui peuvent en même temps servir de conseils pour les ingénieurs sociaux de l’avenir. On le voit, M. Gay a pris son rôle très à cœur. Maïs a t-on toujours envisagé en France d’une façon suffisante les attributions des ingénieurs sociaux ? C’est ce que nous voudrions étudier maintenant.

Nous croyons, en effet, qu’il est intéressant de savoir ce que dans l’industrie on pense de l’ingénieur social. La plupart des personnalités auxquelles nous nous sommes adressés pour faire cette enquête ne sont pas

très favorables à l’institution. Le titre est mal compris. Il est vrai que cette association du mot ingénieur à Padjectif social n’est pas très heureuse. Le secrétaire général d’une des plus grandes entreprises métallurgiques nous à déclaré que ces deux mots ne pouvaient aller ensemble ; ee qui effraie surtout les patrons c’est l'adjectif social. Mais en ce qui concerne la fonction, voici les renseignements que nous avons pu recueillir dans les principaux groupements. Au Comité des Forges de France on nous a déclaré que l’ingénieur social n’existait pas dans la métallurgie mais qu’on tend à y venir. Au Comité des Houillères on fut plus catégorique. Le Secrétaire général a bien voulu nous dire que l'ingénieur social n’existait pas et que c'était le patron qui devait remplir cet office. En ce qui concerne le rapprochement des patrons et des ouvriers il existe, paraît-il, dans les grandes compagnies minières des organismes qui remplissent cette fonction : ce sont les réunions périodiques des représentants des syndicats patronaux et des syndicats ouvriers pour la fixation des salaires et des allocations familiales. D’autre part, la caisse autonome des retraites gérée en partie par les patrons et les ouvriers réalise aussi cette synthèse,

Nous venons de citer les opinions que nous avons pu recueillir sur la fonction de l’ingénieur social émanant de groupements industriels importants. En continuant notre enquête nous avons toujours entendu le même son de cloche qu’on peut résumer ainsi : l'ingénieur social n'existe pas en France ; et souvent on ajoute : c’est une conception américaine qui ne peut s’adapter ici. À notre avis, cette opnuon est excessive et prouve seulement une méconnaissance du caractère et de la

fonction de l'ingénieur social. Nous verrons du reste en étudiant les surintendantes, que ce sont de véritables ingénieurs sociaux qui s'adaptent fort bien à la structure de l’industrie française.

Nous voudrions maintenant rapporter l’opinion beaucoup plus originale d’une personnalité très connue parmi ceux qui s'occupent d’économie sociale. Nous voulons parler de M. Martin Saint-Léon. Celui-ci estime que l’ingénieur social n’existe presque pas. Il nous a déclaré que ce sont lei organismes corporatifs qui fondent les œuvres sociales. Cette formule a, d’après M. Martin Saint-Léon, un gros inconvénient car les syndicats patronaux imposent à leurs adhérents une sorte d’hégémonie qui supprime l'initiative particulière ; c’est pourquoi par exemple, quand des patrons veulent adopter des allocations familiales, ils s’adressent à la Chambre Syndicale qui donne les taux ou les limites dans lesquelles les allocations doivent être payées. Pour M. Martin Saint-Léon, rien n’est plus périlleux que cet espèce de cadre uniforme qui empêche la connaissance des besoins des ouvriers et par conséquent le rapprochement.

Nous voyons qu’en général, en France, l’opmion publique est peu informée en ce qui concerne la question de l’ingénieur social. Cependant quelques personnes, bien que peu initiées aux questions sociales, ont senti la nécessité d’un agent nouveau qui, dans l’industrie, viendrait remplir le vide séparant le patronat et les ouvriers. Un article du DT Eylaud, paru dans le Sud-Ouest économique du 15 janvier 1926 est symptômatique de cet état d’esprit. Cet excellent docteur nous fait part de ses réflexions personnelles qui aboutissent

à constater la nécessité de créer un rouage nouveau

un ingénieur social. Il estime : « qu’il sera nécessaire sous peu de destiner des hommes à des fonctions nouvelles correspondant à des besoins nouveaux » et il ajoute : « À notre avis l’ingénieur social sera un homme (on pourra envisager également par ailleurs les femmes!) qui, par une culture, une éducation et une instruction particulières pourra s’occuper exclusivement des questions sociales ». Comme nous venons de le dire, l’article du DT Eylaud est intéressant en ce qu’il dénote la tendance de certains esprits à envisager la fonction de l’ingénieur social comme nécessaire et appelée à un important avenir. Le DT Eylaud jette un eri d'alarme quand il dit :

«Si le besoin ne s’en est pas fait encore absolument sentir, il vaut peut-être mieux ne pas attendre ce jour pour créer ce type d'ingénieur qui aura certainement sa place dans la vie sociale de demain.

« Ce n’est pas au fort de la maladie que l’on crée le médicament ; on utilise celui que l’on sait être efficace et que l’on a sous la main. On ne discute pas de la meilleure technique opératoire à employer au milieu d’une intervention. C’est dans les périodes de calme qu’i: faut préparer ce qu’il faui pour les phases de crice, et c’est également souvent ainsi que l’on conjure ces deruières. »

Des articles de ce genre sont rares dans la presse française. Le public ne s'intéresse que fort peu aux questions sociales. Il les confond volontiers avec les questions politiques. Souvent, de crainte d'aborder des

1. Le Docteur Eylaud semble ignorer qu'il existe déjà des surmtendantes.

sujets brûlants on évite de prononcer le mot social. On croit fréquemment que ce domaine est l'apanage exclusif d’un parti que l’on craint et dont on n’ose prononcer le nom. C’est une erreur qu’il faut combattre par tous les moyens, car lorsque l’on parle de l’ingénieur social on est bien loin de penser aux systèmes

socialistes.

Jusqu’iei en étudiant la France, nous avons employé le terme d'ingénieur social mais c'était simplement pour différencier une fonction nouvelle. Certes, l’ingénieur social pourrait tout aussi bien s'appeler : chef du service social.

En France malheureusement il n’y a pas non plus de services sociaux. Nous avons vu que le service du personnel peut le remplacer, mais hélas ! ce dernier ne prend pas toujours le caractère d’intermédiaire qui devrait être le but essentiel de tout service qui s’occupe du personnel. Il néglige le plus souvent de provoquer le rapprochement indispensable entre patrons et ouvriers. S'il entrait dans cette voie, il pourrait éviter lincompréhension mutuelle qui est à la base de tous les conflits du travail. Donc, pour parer à ce mal, il est nécessaire de créer le rapprochement ét les œuvres sociales sont un moyen efficace. Mais nous croyons qu’il serait utile de revenir sur cette question et d’étudier les différents tÿpes d'œuvres dont la création est souvent la conséquence de l’introduction dans une entreprise d’un ingénieur social.

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