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CHAPITRE II

Les Œuvres SOCIALES

$ 1. Les œuvres sociales à forme individuelle et patronale

Le rôle du patron. — Quelques exemples. — Etablissements Joya. — Usines Michelin. — Blanchisserie et Teinturerie de Thaon.

Tous les patrons conscients de leur devoir ont tou- Jours désiré se rapprocher de leurs ouvriers ; ils y sont plus ou moins parvenus, rappelons-le, grâce aux œuvres sociales. Celles-ci ont été le seul pont bien fragile qui permettait aux industriels de franchir le fossé.

C'est pour cela qu’elles furent toujours en honneur dans les milieux patronaux. Mais les chefs d'industrie adoptent, suivant les circonstances, différents types. Le premier comporte l’œuvre à forme individuelle et patronale ; autrement dit celle créée par le patron pour sa propre industrie. Les œuvres de ce type sont infiniment nombreuses. Îl serait presque impossible d’entreprendre une énumération précise, et nous ne voulons certes pas en parler ici car elle serait sans intérêt.

On a essayé cependant de faire une classification qui considère que les œuvres sociales se divisaient en trois groupes : 1° Institution de prévoyance comprenant : sociétés de secours mutuels, caisses de retraites, caisses de secours, etc. ; 20 institutions ayant en vue le bienêtre de l’ouvrier en dehors du travail, eïtons : le loge-

ment, les sociétés coopératives, les sociétés sporlives, etc., ete., enfin 39 les institutions ayant pour but la protection de la santé de l’ouvrier : tels les services médicaux, d'hygiène, etc.

Cette classification est arbitraire car la troisième catégorie se confond avec la seconde. En tous cas, elle semble incomplète ; en effet, les améliorations qui ont pour but de favoriser les conditions du travail souvent considérées comme des œuvres sociales, ne rentrent pas dans cette classification.

Les œuvres patronales sont variées car les besoins des ouvriers diffèrent suivant les régions. D’autre part, le caractère, l’éducation, les tendances du patron le déterminent à créer telle œuvre plutôt qu’une autre. Ainsi dans une usine parce que le patron s’y intéresse particulièrement, il erée un cours d’enseignement ménager ; ailleurs ce sera une pouponnière car dans cette région la natalité est élevée.

On verra en Normandie, par exemple, un patron organiser un restaurant de tempérance avec salon de lecture, bibliothèque, salle de jeux, etc., pour arracher les ouvriers au cabaret. Dans une autre région, ce sont les institutions de prévoyance qui sont les plus utiles. Ainsi le milieu, le temps, les circonstances, poussent les patrons dans telle ou telle voie.

Ce qu’il est plus intéressant d’étudier, c’est la façon dont sont gérées ces œuvres. Tantôt, créées par le patron, elles sont abandonnées à l’administration d’un employé subalterne. Tantôt elles sont entièrement dirigées par un employé, chef de service, s’en occupant exclusivement et qui a par conséquent tous les caractères d’un ingénieur social. Ce dernier cas est rare en France.

Presque toujours le patron surveille plus ou moins les œuvres, mais il peut le faire d’une façon active ou d’une façon distante et distraite. Dans le premier cas, nous nous trouvons en présence d’un patron ingénieur social.

Nous voudrions étudier maintenant l’œuvre d’un précurseur, un véritable patron ingénieur social M. Joya.

Les Etablissements Joya sont fort connus à Grenoble pour leurs œuvres sociales, car ils possèdent une organisation qui a pour but de faire connaître à la direction les besoins des ouvriers : un Conseil d’usine. A l’origine, en 1906 ce Conseil fut établi à la suite d’une grève et

pour éviter le retour de pareils malentendus. Il n’est pas élu mais formé par les vieux ouvriers ayant plus de vingt ans de présence. La direction se loue de ce système, car dit-elle, les vieux ouvriers ont l’oreille de leurs camarades et en même temps sont sympathiques aux chefs.

- Ce conseil d’usine est surtout intéressant en ce qu'il fut en quelque sorte l’initiateur des allocations familiales. En effet, un jour (avant la guerre) une demande d'augmentation de salaire étant parvenue par son intermédiaire à la Direction, celle-c1 décida une enquête. On constata que le salaire payé permettait aux célibataires de vivre largement, mais qu'il n’en était pas de même pour les ouvriers chargés de famille. Il y eut alors uné discussion au sein du conseil et la proposition d'augmenter le salaire suivant le nombre d’enfants fut adoptée.

Aux Etablissements Joya, il existe d’autres institutions intéressantes qui témoignent du désir de rappro-

chement que manifeste la Direction. Ce sont des bibliothèques, des salles d’études, de lecture, des parcs de sports, des jardins ouvriers, ete,

Nous voudrions aborder maintenant l’étude au point de vue social d’une Maison très connue et dont nous avons déjà parlé mais trop suceinctement, En effet, en étudiant les quelques rares types d’ingénieurs sociaux qui peuvent exister en France, nous avons signalé les usines Michelin.

Là, uous trouvons un Directeur général des œuvres d'hygiène qui a tous les caractères d’un ingénieur social. C’est un chef de service qui groupe sous sa direction toutes les œuvres de la maison. Nous avons été assez heureux pour interroger ce directeur desœuvres d'hygiène, et nôus avons pu lui demander comment il entendait ses fonctions.

En répondant à nos questions, 1l a surtout insisté sur le côté moral de son action. Il est en effet, pour les ouvriers un véritable père et remplace, comme conseiller, le patron. Son rôle moral consiste à descendre dans une infinité de détails de la vie des ouvriers. Ceux-e1 viennent lui demander aide et conseil en ce qui concerne : placements d’argent, procès, affaires de famulle et même parfois ils le prient d’obtenir des consentements à mariage ! Ce rôle moral est, rappelons-le, une des parties essentielles de l’action de l’ingénieur social,

Mais le Directeur général des œuvres d’hygiène de la Maison Michelin a aussi sous son contrôle des œuvres dont nous voudrions maintenant donner un exposé. D'abord en ce qui concerne le logement ; l’usine Michelin offre à quelques familles d’ouvriers de les héberger, soit dans de grandes maisons collectives, soit au eontraire

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dans de riants cottages individuels qui s’étagent sur les pentes du Puy-de-Dôme, La Maison a eu une initiative heureuse en faveur des familles nombreuses. En effet, un tarif dégressif, suivant le tableau ci-dessous, est prévu de façon à inciter les familles à prendre des logements plus vastes.

Logement avec jardin (eau, gaz, électricité)

Nombre Prix du loyer Prix duloyer Prix duloyer Prix duloyer Prix du loyer de pièces ‘Pas de pers. 3 personnes 4 personnes 5 personnes 6 personnes des logements à charge à charge à charge à charge à charge 3 648 fr.

4 840 fr. 740 fr. 360 fr.

5 1.050 fr. 840 fr. 570 fr. 360 fr. 300 fr.

6 1021 1.192771 840 fr. 570 “fr, 360 fr.

Par personnes à charge on entend :

— enfants de moins de 16 ans.

— parents de plus de 70 ans.

A côté du logement, il existe une autre œuvre qui est fort connue du public, ce sont les allocations familiales. Nous ne nous étendrons pas sur leur fonctionnement car nous l’étudierons d’une façon générale en examinant les caisses de compensation. La Maison Michelin prétend pouvoir mesurer d’une façon absolue, grâce aux statistiques, les résultats de ses allocations familiales sur la natalité. Voici les derniers chiffres qu’elle produit : le nombre des naissances pour 1.000 habitants serait de 29,8 dans les familles « Michelin » alors qu’il n’est que de 18,1 en France, N'oublions pas

- cependant que c’est un lieu commun de prétendre : «on fait dire tout ce que l’on veut aux statistiques ».

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A côté des allocations familiales, nous trouvons à celte usine toutes les œuvres qui peuvent être prévues pour encourager la natalité : primes de naissance, primes d'allaitement, consultations gratuites de nourrissons, etc. Il existe aussi une crèche et une salle d’allaitement. En ce qui concerne cette dernière on sait que la loi l’impose à toute usine employant plus de cent femmes. Cependant nous voudrions nous arrêter quelque peu sur ces deux dernières institutions car elles résument bien l'esprit dans lequel le directeur général des œuvres a su les créer.

Celles-ci sont de véritables écoles de puériculture. On essaye d’éduquer les ouvrières et de leur faire faire le plus de choses possibles en ce qui concerne les soins à donner à leur enfant. Elles apprennent ainsi à baigter et changer l’enfant, à faire la toilette des cheveux, des oreilles, du nez, des ongles avec les conseils et sous la direction des berceuses. Dans la salle d’allaitement se trouvent la cuisine et la biberonnerie. Cette dernière possède un appareil de stérilisation, des lavabos et tous les instruments nécessaires à la santé des tout petits. Les jeunes mères apprennent done dans cette crèche à élever leurs enfants et à éviter tout ce qui peut nuire

à leur santé.

Il est une autre œuvre que nous aurions voulu étudier complètement mais qui disparaîtra sans doute avec la mise en application de la loi sur les assurances sociales. C’est le service médical et ce que nous appelerions plus spécialement l’assistance médicale à domicile. Ce service très intéressant pour les résultats obtenus coûtait très peu à la direction ; une brochure éditée par la maison démontrait qu’il revenait à 0 fr. 414 par

ouvrier et par jour en 1925, et concluait ainsi : « On peut essayer d'augmenter une paye de 414 millimes par jour cela ne donnera aucun résultat tangible ». C’est exact et cependant le service médical était unanimement apprécié par les ouvriers.

Citons encore quelques autres œuvres, par exemple le service de pesée du personnel féminin qui permet de dépister les ouvrières fatiguées et de les envoyer dans des maisons de repos. Il existe aussi pour les cas plus graves des préventoriums. Enfin, les sports sont très en honneur. L’Association sportive possède une piscine, des salles de douches, un stade, un terrain de football, etc.

Voilà done tout un ensemble d'œuvres dirigées par un ingénieur social (quoique le directeur général des œuvres d'hygiène se défende vivement de l'être) et remarquons-le dans un esprit vraiment social.

Etudions maintenant une autre industrie où nous rencontrons la présence d’un ingénieur social : c’est la Blanchisserie et Teinturerie de Thaon.

L’ingénieur social de cette grande firme revendique hautement ce titre et administre une quantité d'œuvres: en faveur du personnel que nous allons passer en revue. Ces œuvres peuvent se diviser en quatre groupes. Dans: le premier nous trouvons celles relatives 1° au mariage : ce sont les cours ménagers et l’œuvre du trousseau que les ouvrières s’y constituent ; 20 à la natalité, énumérons : le repos des femmes en couches, les soins médicaux, les layettes, les primes de naissance et les consultation de nourrissons ; 30 à la maternité : où nous trouvons la crèche pouponnière ; la goutte de lait, la garderie d’enfants, la cantine scolaire. Enfin, la Blanchis-

serie accorde aux familles nombreuses cles allocations familiales. Dans un second groupe nous trouvons les œuvres qui se rapportent à l’enfance, à l’adolescence et à l’âge-adulte. Ce sont surtout des institutions qui ont pour but de distraire et de grouper les ouvriers. Telles les séances récréatives, les conférences, les sociétés sportives, etc. Ces sociétés peuvent se réunir dans un cercle : le Foyer social qui comprend un théâtre, une salle des fêtes, un gymnase, une piscine, un ouvroir, des bains douches, etc., etc. Si nous continuons cette énumération nous rencontrons dans le troisième groupe les œuvres qui concernent : l’habitation, l’alimentation, l'hygiène. Ce sont, pour l'alimentation, une ferme modèle, une coopérative d’alimentation, un réfectoire, une boucherie-charcuterie. En ce qui concerne l’habitation, la Blanchisserie s’est attachée à loger le mieux possible son personnel et surtout suivant la formule des cités-jardins.

Dans la construction des maisons il existe une particularité sur laquelle nous voudrions insister : © la chambre d’eau » (C’est une pièce comportant une sorte de bac pour le lavage du linge mais très allongé et formant baignoire. L’ingénieur social en faisant construire cette pièce avait en vue de permettre aux ouvriers de prendre des bains chez eux. On retrouve toujours le souci d'éducation hygiénique et morale qui est la principale préoccupation des ingénieurs sociaux.

Enfin, le quatrième groupe réunit les œuvres qui ont pour objet la prévoyance.

Nous avons ainsi étudié quelques types d'œuvres sociales individuelles et patronales et aussi quelques organisations systématiques de ces œuvres entreprises.

par des agents auxquels on peut décerner le titre d’ingénieur social. Ceux-ci ont su, en effet, grouper les œuvres afin de les administrer en un faisceau que l’on pourrait appeler le service social. Mais il existe aussi en France d autres types de services sociaux qui groupent non plus les œuvres d’un patron ou d’une société, mais celles de toute une région.

$ 2: Les œuvres sociales collectives

Les caisses de compensation. — Le comité des Forges de France. — Le consortium de l’industrie textile.

On sait que les caisses de compensation ont été créées pour répartir entre les patrons d’une même région ou d’une même industrie les charges des allocations famihales. Le système en général fort simple consiste à diviser les frais des allocations entre les adhérents aux caisses, suivant l'importance de leur maison et quel que soit le nombre des pères de famille qu’ils emploient. Dans ces conditions, un industriel n’a aucun intérêt à embaucher des célibataires plutôt que des ouvriers chargés de famille. Mais on peut se rendre compte que leur fonctionnement au point de vue des allocations familiales est purement mathématique. Pour nous, ce qui est surtout intéressant, c’est ce que M. Bonvoisins appelle les « extensions sociales des caisses ». En effet, ces extensions sociales sont groupées en services sociaux à la tête desquels nous trouvons un agent que l’on pourrait parfois décorer du titre d'ingénieur social. Nous voudrions illustrer cette explication par un exemple et montrer comment le directeur du service

228 LE SERVICE SOCIAL, DANS L’INDUSTRIE social d’une caisse de compensation peut parfois devenir un ingénieur social.

Nous avons indiqué qu’un des caractères principaux de l'ingénieur social est de créer les œuvres les plus utiles, c’est-à-dire celles qui répondent le mieux aux besoins des populations ouvrières. Voici par exemple, l’œuvre accomplie par le directeur de la caisse du Graulhet. Celui-ci s’était rendu compte que dans cette petite ville de 8.000 habitants, qui comptait quatre médecins, les frais d’accouchement étaient très élevés car il n’y avait pas de sage-femme. Aussi, pour réduire ces frais et encourager la natalité, le directeur décida de faciliter l'installation au Graulhet d’une sage-femme en lui offrant en même temps le poste de dame visiteuse. Les frais d accouchement furent réduits de moitié et on assura ainsi la visite des familles allocataires. Cet exemple est peut-être un peu réduit mais il est typique, croyons-nous, de la façon dont un ingénieur social doit comprendre son rôle Il recherche quel est le besoin le plus utile à satisfaire et tente d’y porter remède

Cet exemple nous permet de constater que le but poursuivi tout d’abord par les caisses de compensation est le relèvement de la natalité. En effet, les services sociaux des caisses s’occupent surtout de l'hygiène pré et post natale, ils essayent autant que possible d’organiser d’une façon méthodique l’accouchement et l'allaitement au sein, les consultations, la surveillance médicale de l’enfance et de l’adolescence, l’accession aux œuvres de plein air, etc.

Envisageons maintenant le travail des agents qui appliquent ces principes, autrement dit, étudions l’ac-

ton des infirmières visiteuses, car ce sont elles qui réa: hsent le lien entre les ouvriers et les services adminis: tratifs des caisses. Voici, défini par Mlle Hardouin, directrice du Service des Dames auxiliaires de la Caissé de la Région Parisienne, le but des Dames visiteuses 1 : «Le but poursuivi par nos visiteuses est unique

« assurer la protection de l’enfance, protection non seu- «lement physique mais également morale. Les moyens «d’action sont de deux sortes : 1° une action directe « sur la santé de l’enfant ; 20 une action indirecte sur « celle-c1 par l’amélioration du foyer...

Laissons parler Mlle Hardouin pour montrer comment les visiteuses peuvent être les collaboratrices des organisations médicales en conduisant les malades aux consultations.

« Des dispensaires, des consultations, des labora- «toires de toutes sortes existent, mais le malade ne les «connaît généralement pas. Le plus souvent même il «ignore Jusqu'à sa maladie et échoue à l’hôpital lors- « qu’il est devenu incurable.

« Le dépistage des maladies qui commencent, des « maladies qui ne sont encore que des tendances contre « lesquelles la prévention est possible, voilà où doit se «porter toute l'attention, toute l’activité des Visi- «teuses :

« Un enfant toussaille, se tient mal, est nonchalant.… «la Visiteuse, plus avertie que la mère de famille, « découvrira telle infirmité à son début, tel symptôme « morbide, qui, soigné énergiquement et à temps, peut

1. Rapport présenté au %e Congrès des Allocations familiales, mai 1924.

« disparaître, ou tout au moins s’améliorer. Et la Visi- «teuse se fait l’éducatrice de la propreté, des fenêtres «ouvertes, du chauffage rationnel, de la désinfection « facile, enfin de toute une morale hygiénique et sanix taire.

« Elle se fait aussi professeur d’enseignement ména- «ger, enseigne l’alimentation adaptée aux besoins de «l'enfant, apprend à tailler de petits vêtements dans «le manteau usagé des grands, enfin à accomplir avec « moins de peine les besognes que l’ignorance rend plus « dures ou fastidieuses ; et, pour peu que la maman le « désire, elle aide à établir le budget familial, à dimi- « nuer les dépenses, parle aussi de prévoyance, d'épargne, « cherche à vaincre l’apathie ou l’insouciance, à obte- «nir progressivement l'effort que demande tout désir « d’ordre ou de travail.

« Parfois elle rencontre le père après la journée « d'usine, l’aide à comprendre et à apprécier le travail « qui se fait au foyer pendant qu'il est à l’atelier, l’in- «téresse à la formation des enfants, aussi bien qu’à leur santé, cherche à toucher, si besoin est, son esprit «comme son cœur pour qu'il apporte aux siens, non «seulement le salaire indispensable, mais l'autorité et la compréhension nécessaires pour l’éducation des enfants.

« Après la santé physique des enfants, leur santé « morale, leur éducation, leur formation, leur avenir, «sont l’objet des préoccupations de nos visiteuses. « Celles-ci prodiguent les conseils afin que l’école soit suivie avec plus de régularité, et au moment grave de « l'apprentissage, afin que le choix d’un métier ou de «toute autre orientation de vie ne soit pas laissé au

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«hasard des occasions. Dans beaucoup de familles, « l’appât d’un gain immédiat assez élevé est bien ten- «tant, et il faut aux parents un véritable effort de clair- «voyance pour se décider à mettre l’enfant en appren- « tissage. Cet effort, la visiteuse peut, elle qui a étudié « l’état physique et moral du petit, aider à le faire en «trouvant pour lui le centre d’apprentissage dans « lequel ses goûts, ses aptitudes, pourront le plus faci- « lement se développer. »

Enfin, abordons un aspect du rôle plus délicat des visiteuses, c’est celui où elles s’entremettent entre les familles et les employeurs. Seules juges équitables de la misère des ouvriers, les visiteuses s'adressent parfois au patron pour obtenir un secours exceptionnel.

Souvent aussi les infirmières visiteuses s'intéressent aux questions d’ordre général, telle l'instruction publique obligatoire. On voit, en effet, des caisses les charger de veiller à la fréquentation scolaire. Ainsi la caisse de Vienne (Isère) a décidé que la fréquentation de l’école par les enfants serait une condition du droit à l’allocation. Le moyen de contrôle est le suivant : on remet tous les trois mois aux parents des bulletins que les enfants font ‘signer aux instituteurs.

La vigilance des infirmières s’exerce aussi en ce qui concerne la salubrité des écoles. Elles veillent à ce que les précautions réglementaires soient prises contre les maladies contagieuses et n’hésitent pas à présenter leurs observations aux Directeurs et aux Municipalités.

Nous avons déjà insisté sur le caractère d’aide moral que comportait le rôle de l’infirmière. Nous avons vu qu’elle faisait tous ses efforts pour améliorer le logement des familles, soit en les tirant des taudis pour les

placer dans les cités ou les maisons ouvrières, soit en apprenant aux mères les règles élémentaires de la bonne tenue du ménage. Nous voudrions maintenant indiquer par quels moyens elle parvient à obtenir cet ascendant moral. S’étant dépensée sans compter dans le foyer, elle a acquis la confiance de tous les membres de la famille et elle s’est procurée une certaine autorité. Aussi, elle tente toujours de faire régulariser les situations anormales, essaye d’obtenir des consentements rebelles ; quand la mauvaise fortune s’installe au foyer, elle soutient, conseille, encourage et console de son mieux. Ou bien, si la discorde règne, avec tact elle intervient pour empêcher la dislocation du ménage.

Toute cette activité a surtout pour but de protéger l’enfant. C’est du reste ce rôle que les infirmières visiteuses de la caisse des Industriels d'Annecy ont su ainsi définir. \

« Au point de vue moral nous avons déjà eu à réta- «blir l'équilibre dans des foyers menacés, à y ramener «la paix, à montrer le devoir à chacun, pour conserver « à l'enfant son foyer. »

Cette activité en faveur de l’enfance a-t-elle des résultats effectifs que l’on puisse contrôler ? On a tenté de tirer des statistiques des conclusions positives qui donneraient en faveur des familles allocataires une supériorité de naissances de 30 0/0. Deux raisons peuvent faire douter de la valeur absolue de ce chiffre ; d’abord les familles nombreuses vont plutôt chez les patrons qui offrent des allocations familiales et d’autre part, on voit des caisses où le nombre des naissances diminue. Cependant, si le chiffre de 30 0/0 est peutêtre un peu excessif, il est en lui-même une indication

qui tendrait à prouver un accroissement des naissances chez les familles qui reçoivent des allocations. Voici un exemple pris sur le vif qui illustrera l'effet que peuvent avoir les allocations sur l’esprit de quelques bénéficiaires, il ajoutera à la force de la statistique et permettra de la considérer comme un renseignement intéressant. Nous l’empruntons à la communication de M. Partiot au IVe Congrès des Allocations familiales, exemple qu’il tenait lui-même de M. Georges Picot, et cité à la Commission départementale de la Natalité : M. Picot avait été prié avec Mme Jusserand, femme de l'Ambassadeur, d’être le parrain du 12€ enfant, d’un garçon de Banque. À un repas offert après le baptême, ce brave homme raconta sa vie : marié très Jeune, vers 1911, il avait avant 1914 cinq enfants ; la situation économique de la famille ne lui permettait pas davantage, disait-il. Survint la guerre et la création des allocations familiales, en 1917, attribuées aux employés de sa catégorie. Cet homme est père de 12 enfants, c’est-à-dire 7 de plus qu'il n en aurait eus sans les allocations.

Nous avons tenté d'exposer quelques-uns des aspects de l’œuvre des caisses de compensation ; nous voudrions maintenant étudier d’autres organismes patronaux, qui ont une grande activité sociale. Certains syndicats, tel le Comité des Forges, ont beaucoup développé leurs œuvres sociales. Ce grand groupement a eu surtout en vue dans son action sociale les œuvres de prévoyance. En effet, nous trouvons la Caisse syndicale d'Assurance Mutuelle des Forges de France contre les accidents du

travail, ainsi que la caisse syndicale des retraites des Forges. Mais le Comité des Forges ne s’est pas borné à cet eflort de prévoyance, il a aussi entrepris la lutte contre la tuberculose et organisé le logement ouvrier. Toutes ces œuvres ont été trop magistralement étudiées par M. Robert Pinot dans son livre : Les Œuvres Sociales des industries métallurgiques, pour que nous osion5 en faire une étude à notre tour.

Il est cependant un groupement patronal sur lequel nous désirerions donner quelques précisions : c’est le consortium de l’Industrie Textile. Nous avons été assez heureux, en effet, pour interviewer l’administrateurdélégué de ce consortium : M. Ley.

Imcontestablement son œuvre et son activité sont celles d’un véritable ingénieur social, mais d’un caractère indépendant, car bien que chef d’un important service social, il n’est pas l’employé d’un patron. Essayons maintenant de résumer sa vie et sa formation fort originale. Nous tenterons de raconter son odyssée telle qu’il nous l’a exposée lui-même, en restant le plus possible fidèle à sa pensée — tout en regrettant de ne pouvoir reproduire ses expressions pittoresques, non plus d’ailleurs que ses gestes énergiques et son accent flamand. — M. Ley n’a éprouvé nulle honte à nous déclarer que, dès son adolescence, 1! fut un pauvre ouvrier ; mais qui, a-t-1l dit : «a passé par tous les emplois que peuvent offrir les usines du Nord ». Il fut même paraît-il, à un moment rempailleur de chaises et dans ce commerce il était associé avec un original qui avait juré « de ne plus voir de neige ». Aussi, dès que les premiers froids se faisaient sentir, ils descendaient vers les rivages ensoleillés de la Méditerranée. M. Ley estime que cette vie

errante lui permit d’acquérir une profonde connaissance des hommes et que ce fut pour lui une formation très utile. Pendant ces pérégrinations ce rempailleur cachait en sa rude écorce une passion pour | étude de la chimie — c'était comme il l’a dit lui-même son violon d’Ingres mais ce fut aussi son « violon du Luthier » Grâce à la chimie, il put franchir la « barricade » et passer du côté patronal. Il découvrit en effet, un procédé dont l'application devait être très intéressante pour l'industrie textile et pour l'appliquer entra dans la direction d’une usine vers 1912. Survint la guerre avec l'invasion et enfin l’armistice. En 1918, M. Ley s'étant rendu compte que pour aider efficacement à la renaissance de l’industrie dans les régions dévastées, il était nécessaire de créer un bureau d’études économiques obunt d’un industriel une modeste subvention et commença s0a travail.

En 1919 et en 1920, les terribles grèves du textile se déclenchèrent ; c’est alors que M. Ley se révéla porteparoles du patronat ; il fut un médiateur remarquable. Il sut maîtriser l’ardeur parfois violente des syndicats et terminer, on peut dire, définitivement le différend. C’est de ce moment que datent l’origine et la puissance du consortium ; il est devenu en effet depuis. le médiateur indispensable qui a toujours su calmer les conflits naissants.

Nous voudrions étudier maintenant | œuvre de M. Ley au point de vue social, qui a pour premier caractère une modification intéressante aux bases du salaire. En effet, l Administrateur-délégué du consortium a introduit en France une méthode tout à fait originale de rémunération du travail, il a adopté ce qu’il a appelé : le salaire

moyen. M. Ley a admis ce procédé parce que tous les autres systèmes de rémunération ne lui convenaient pas. Il rejetta, d’abord, le salaire minimum pour une raison éminemment psychologique et qu’il exprime à peu près ainsi :

« L’ouvrier considère que, par le seul fait de sa pré- « sence à l’usine le salaire minimum lui est dû. »

Il ne voulut pas non plus du tarif aux pièces parce qu’il redoutait la tendance des patrons à diminuer le tarif pour l’ouvrier qui aurait fourni un gros effort et augmenté largement sa production ; c’est, nous l’avons vu, ce qu’on appelle en Amérique le rate cutting. Pour parer à ces inconvénients, M. Ley a donc fait adopter le système du salaire moyen par les adhérents du consortium ; ce système est établi d’après le principe que, pour chaque catégorie d’ouvriers, on fixe un salaire moyen à l’heure. Par exemple, une catégorie d’ouvriers (les tisserands) devra gagner 2 francs de l’heure, ce qui veut dire que ce taux de 2 francs représentera pour le patron la somme que lui coûte par heure la production par tisserand occupé. Le salaire de 2 francs étant fixé par accord entre le consortium et les syndicats, il appartient donc à l’industriel d’élaborer ses tarifs de façon à ce que l’ouvrier moyen gagne 2 francs.

Mais le rôle du consortium ne se borne pas à établir par accord avec les syndicats le taux du salaire moyen, il va chez l’industriel contrôler si le salaire moyen est régulièrement appliqué. C’est ce que l’on appelle « la vérification des moyennes ». Voici comment elle est opérée. Dans chaque usine et pour chaque profession, toutes les semaines les salaires sont totalisés, de même les heures de présence à l’usine. Le premier total est

divisé par le second, le quotient doit donner le salaire moyen convenu. Cette explication peut paraître un peu abstraite, aussi nous croyons devoir l’éclairer par un exemple : 10 ouvriers tisserands ont gagné 2.000 francs ; ils ont travaillé pour cela 1.000 heures. Le produit de la division donnera 2 francs par heure ; le salaire moyen est atteint.

Ce système a deux avantages, il permet au patron de fixer les tarifs lui-même et d’autre part, il permet à l’ouvrier de gagner suivant ses capacités de travail. En effet, pour que la moyenne soit de deux francs, il faut que certains ouvriers aient gagné plus et d’autres moins.

Les différences de gain que les ouvriers constatent entre eux ne les inquiètent pas ; ils savent, en effet, qu’elles ne proviennent pas de l’arbitraire patronal puisque la moyenne convenue est effectivement payée. Mais ii se peut que, suivant les semaines, le travail soit plus ou moins facile, ou bien que l’ouvrier soit plus ou moins bien disposé et alors sa production peut varier. Aussi la vérification des moyennes n’est-elle faite que toutes les huit semaines. C’est après cette période que les calculs sont entrepris et que les rajustements aux tarifs sont appliqués.

Si l’on aborde maintenant l’histoire du salaire moyen, on voit qu'il naquit en même temps que le consortium de l’industrie textile ; il fut fixé en effet, pour chaque profession, en octobre 1919. Depuis, aucune modification n’a été apportée aux salaires fixés ; aussi ont-ils été appelés : « salaires de base ». En janvier 1920, le consortium, d’acord: avec les syndicats, a joint aux salaires de bâse une partie mobile qu’il a appelée prime

de vie chère. Celle-ci a été augmentée ou diminuée suivant les circonstances. Mais dès la fin de 1925, on s’est rendu compte que le coût de la vie augmentant il fallait accroître la prime de vie chère ; cela pouvait constituer un danger. En effet, par suite de cette augmentation constante, la prime de vie chère risquait de devenir trop élevée relativement au salaire de base ; étant fixe et s’ajoutant au salaire, l’ouvrier pourrait avoir tendance à ne pas développer sa production. C’est pourquoi en janvier 1926 on a créé une troisième partie mobile : les majorations. A cette date, il fut décidé que tous les salaires gagnés par chaque ouvrier individuellement (salaire de base et prime de vie chère) bénéficieraient d’une majoration de 5 0/0. Depuis, cette dernière a été portée de 5 à 10 et 20 0/0. Cette forme d'augmentation est une récompense à la production individuelle de chacun, tandis que l’augmentation uniforme de la prime de vie chère ne créait aucune émulation entre les ouvriers.

Nous avons peut-être exposé d’une façon un peu étendue la détermination du salaire moyen. Mais nous avons trouvé ce mode de rémunération si intéressant et si original, que nous avons cru devoir l’étudier d’une façon un peu complète. Comme toute œuvre humaine, le salaire moyen n’est pas parfait, cependant c’est une tentative intéressante qui garantit à l’ouvrier une rémunération de son effort et permet au patron de déterminer le tarif comme :1l l’entend. Voici du reste un extrait d’une lettre adressée par un Président de Chambre de Commerce à M. Ley, et que ce dernier à été assez aimable pour nous communiquer :

(Si J'ajoute quelques mots à ces remerciements,

«cest d’abord pour vous dire que je suis, personnelle- «ment, entièrement acquis aux principes que vous « émettez, relativement à l’établissement des salaires, «j'estime que vous avez mis en lumière et en action le « véritable principe : pas de tarifs absolus et généraux, « Pobtention et le maintien d’une journée moyenne, « établie par tel ou tel tarif découlant des conditions «particulières du travail. Votre formule « le salaire «appartient à l’ouvrier, le tarif appartient au patron » «est parfaite. Cette formule suppose aussi une disci- « pline et une surveillance syndicales que vous avez pu « heureusement réaliser. Ce principe est des plus féconds : «1l sauvegarde la condition de l’ouvrier ; il permet à « l'initiative patronale, en matière de prix de revient, « d'appliquer, lorsque besoin est, les méthodes les plus «souples d'observation, d’abord, d’effort rationel (de «taylorisation, si nécessaire), de progrès industriel par « le machinisme. C’est la formule d'avenir qui permet « l’établissement de réduction des prix de revient, « sans dommage pour l’ouvrier.. »

Mais l’œuvre sociale du consortium ne se limite pas aux salaires. Il joue aussi le rôle d’une caisse de compensation pour les industriels de Roubaix-Tourcoing. Il verse des allocations familiales, des primes de naissance, organise des primes supplémentaires pour encourager les visites prénatales, distribue des brochures de puériculture, etc. Nous eroyons qu’il est intéressant de donner quelques chiffres en ce qui concerne ces œuvres sociales. Ainsi en 1926, le consortium a fêté, avec les bénéficiaires des œuvres, le centième million dépensé “en allocations familiales depuis 1919. Les familles allocataires s'élèvent environ à 39.000, composées à

peu près de 170.000 personnes. Nous n’avons rapporté ces chiffres que pour donner une idée de l’importance du consortium et de l’étendue de son rôle social.

Nous avons exposé quelques types d'œuvres que peuvent entreprendre des groupements patronaux et en particulier celles du consortium ?.

Nous voudrions maintenant tenter d’apprécier la valeur comparative de ces différentes sortes d'œuvres par opposition aux œuvres patronales ou individuelles.

Rappelons tout d’abord qu’au cours de cette étude nous avons déjà cité l’avis de M. Martin Saint-Léon qui reprochait aux groupements d'imposer, en ce qui concerne les œuvres, une sorte d’hégémonie ; ceux-ci fixent le taux des allocations, offrent des œuvres sociales identiques, ayant toutes pour but unique la natalité. Ce n’est plus le patron qui cherche à connaître ses ouvriers et à pénétrer leurs besoins. En adhérant à un groupe, il semble au contraire vouloir se débarrasser de son rôle moral au profit de ces organismes collectifs. On peut ajouter que les œuvres sociales collectives n’ont pas le plus souvent d’influence morale. Ce sont des organisations matérielles, très utiles, mais qui, malgré les dames visiteuses, ne rapprochent pas vraiment les patrons

1. Il ne faut pas confondre le consortium avec la caisse familiale du Textile de Lille qui poursuit du reste aussi une œuvre sociale importante. Elle édite notamment une revue qu’elle distribue aux familles allocataires et qui s'intitule La Famille Textile.

Cette revue a, paraît-il, un grand succès ; en tous cas elle a le rare mérite de réunir toutes les qualités d’une revue d’usine et

d’avoir une action au moins aussi efficace dans un cadre beaucoup plus étendu.

des ouvriers. Enfin, on dit aussi : « L’œuvre collective est trop administrative, enfermée dans des règlements, elle ne connaît que des cas ».

Cependant les organismes collectifs savent répondre à ces critiques, voici notamment un extrait d’une lettre qu’a bien voulu nous adresser le Directeur du « Comité Commun pour l’Hygiène de l’enfance », fondé entre les caisses d’allocations familiales de Lyon et de sa région :

«€ En laissant au patron distribuer lui-même des avantages à son personnel, on courrait le risque de voir celui-ci employer surtout des non-bénéficiaires. D'un autre côté, on placerait l’ouvrier dans un état de dépendance. Pour sauvegarder les dignités il paraît indispensable que les avantages accordés par le patron soient dépourvus de toute apparence de bienfaisance. Il faut un véritable statut.

« Avec l’organisation collective, nous réalisons ce but ; nous respectons cet amour de la liberté si profond à l'heure actuelle ; nous évitons l’imnuxtion du patron dans la vie privée de son personnel ; nous supprimons le danger d’une bonne volonté patronale purement arbitraire, dépourvue de garantie de stabilité ; nous mettons l’ouvrier en présence d’une organisation désintéressée, anonyme en quelque sorte, pourvue de règlements soigneusement étudiés, avec un esprit d'équité qui assure ,une constance dans les règles choisies et enlève à celui qui en bénéficie toute obligation de reconnaissance vis-à-vis de son donateur. Dans l’organisation collective, le rôle du patron se borne à celui d’ «assureur ».

« Avec l’organisation collective, le salarié est assuré de la discrétion vis-à-vis de son patron ; il se confie donc à celle-ci sans arrière-pensée. lei, à Lyon, au Comité

Commun pour l’Hygiène de l'Enfance, nous recevons chaque jour de nombreux bénéficiaires qui viennent se renseigner, se documenter, adresser leurs réelamations en toute confiance. »

D'autre part, les œuvres collectives ont une certaine supériorité car la dispersion des ouvriers en France s’oppose à un rendement véritable des œuvres individuelles. Pour les 5.000.000 d'ouvriers, répartis entre 590.000 établissements (ce qui fait à peu près dix ouvriers par maison), les œuvres individuelles n’auraient pas grande efficacité. Mais dans la métallurgie où l’on trouve 80.000 ouvriers, répartis dans 8.000 maisons, les œuvres individuelles ont plus de chance de réussir.

Dans ce débat il est difficile de donner, d’une façon absolue, raison aux organismes corporatifs ou au contraire aux patrons qui fondent leurs œuvres sociales eux-mêmes. La préférence que l’on accorde dépend de données purement subjectives. Cependant si l’on veut rechercher dans les œuvres sociales un moyen de rapprochement entre patrons et ouvriers, on peut être sûr que ce but ne sera pas atteint par les organismes collectifs.

$ 3. Le service du personnel

Nous avons déjà noté précédemment que certaines grandes entreprises avaient, au cours de la guerre, soit créé, soit développé leur service du personnel. Cette tendance s’est maintenue pendant la paix, car on constate de plus en plus dans les entreprises et dans les administrations une spécialisation du service du personnel. Nous nous trouvons en présence d’un phé-

nomène semblable à celui qui s’est opéré aux États- Unis. Les patrons, rappelons-le, poussés par les nécessités, ont continuellement développé et spécialisé leur service du personnel. Cependant, aux États-Unis ce développement s’est fait d’une façon consciente et logique, tandis qu’en France cette évolution s’est poursuivie inconsciemment et sans données précises.

Les œuvres sociales, en effet, sont rattachées au service du personnel dans quelques importantes maisons françaises. Citons tout d’abord le Crédit Lyonnais. Dans ce grand établissement de Crédit, le chef du personnel dirige les œuvres sociales. Nous donnerons un énoncé des principales œuvres qui montrera quelle peut être en ce domaine l’action du service du personnel.

Ces œuvres sont organisées d’une façon fort originale ; ainsi les allocations pour charges de famille sont combinées avec une distribution d’actions de capital aux Mères de familles nombreuses, à partir du cinquième enfant. De même pour faciliter le logement, le Crédit Lyonnais à souscrit des actions à deux Sociétés 1mmobilières qui doivent donner satisfaction à ceux de ses employés qui s'adressent à elles pour obtenir un prêt en vue de la construction ou de l’acquisition de maisons individuelles, ou encore pour la location de pavillons restant la propriété de ces Sociétés. Enfin, le Crédit Lyonnais consent des prêts aux employés qui désirent acheter ou faire construire une habitation à bon marché.

Il y a aussi au siège social un service médical pour les employés avec consultations gratuites ; ce service médical est complété par un service d'hygiène des enfants qui a pour but de procurer à ceux-ci tout ce qui peut être utile à leur santé. Ce service procure notamment

des consultations médicales gratuites, des examens spéciaux (tels que radios, analyses), des soins de laryngologie, des consultations et soins dentaires, ete...

Seulement ces soins sont sévèrement contrôlés ; les enfants sont obligés de fréquenter régulièrement le service d’hygiène. Enfin, voici quelques œuvres classiques qui se trouvent dans la plupart des grandes Administrations : réfectoires, sociétés sportives, groupes musicaux, etc... Mais citons une œuvre, assez rare en France, en faveur de la formation générale. Le Crédit Lyonnais entretient des bourses dans les écoles commerciales de la Chambre de Commerce de Paris, qui sont attribuées aux fils des employés de la maison.

Voici maintenant un autre exemple où le service du personnel est en même temps un service social : c’est à la Société des Biscuits Pernot que nous retrouvons cette synthèse. Le service du personnel s’intéresse notamment à l’hygiène en organisant des vestiaires, lavabos, des bains douches (gratuits mais obligatoires), une clinique où un docteur fait une consultation quotidienne, etc...

Il a organisé aussi tout un système d’aide aux familles et créé des Sociétés de secours mutuels, des Caisses de prêts d'honneur en cas d’embarras matériels, des allocations familiales, ete...

Mais ce qu’il y a vraiment de plus original, c’est que le Chef du Personnel reçoit lui-même les employés et leur donne des consultations juridiques ; il prouve, en agissant ainsi, qu'il est en même temps le chef du service social ; c’est d'autre part un moyen pour lui de se rapprocher des ouvriers et de les connaître, car ceux-ci se confient à lui en parlant de leurs affaires.

Il y a aussi, dans cette maison, des institutions desünées à la récréation qui sont : la bibliothèque, les jardins ouvriers, l’harmonie chorale, sociétés sportives, section théâtrale.

Mais l’œuvre la plus importante du chef du personnel des Biscuits Pernot est certainement la conclusion d’un contrat collectif. Ce contrat organise : 19 un conseil paritaire ; 20 Je taux du salaire. Voici quelques dates importantes de l’histoire de ce contrat : il fut signé le 11 septembre 1919, puis diverses annexes y furent ajoutées. Notamment l’une d’elles prévoyait la composition d’un conseil paritaire composé de quatre représentants de la Direction et de quatre représentants du personnel par atelier. Voici comment il fonctionne : Seuls peuvent être élus les ouvriers ayant dix ans de services, ce conseil a voix délibérative ; 1l a droit aussi de trancher les questions secondaires telles que règlement intérieur, etc. Le contrat collectif, tel que nous venons de le voir fut modifié à plusieurs reprises, cependant, chaque fois qu’il fut dénoncé, on reconnut de part et d’autre qu’il avait été appliqué loyalement et qu’il avait donné toutes satisfactions aux deux parties. Il fut dénoncé notamment une fois pour améliorer la répartition des salaires ; on adopta alors une classification permettant de baser le paiement des salaires sur les capacités des ouvriers et en même temps de les faire varier suivant le coût de la vie. Une seconde fois ce contrat fut dénoncé en 1921, mais pour quelques modifications de détails au sujet du salaire aux pièces.

Le contrat collectif subit encore quelques vicissitudes. En 1993 il supporta une crise qui faillit le faire sombrer ; le personnel tout entier de quelques ateliers refusa

d’élire des représentants. Le secrétaire du syndicat intervint personnellement et après de multiples négociations on parvint à conclure un nouvel avenant.

Nous croyons avoir exposé les œuvres principales de Pusine des Biseuits Pernot mais insistons encore sur le point le plus frappant ; le rôle actif de direction que le chef du personnel exerce sur les œuvres sociales. Nous l'avons vu, il agit personnellement et tente de se rapprocher des ouvriers, c’est une illustration tout à fait précise de la tendance que nous avions déjà remarquée et qui prouve que l’on trouve en France une spécialisation plus grande du service du personnel. Il tend à se réserver la direction des œuvres sociales.

Citons encore d’autres industries où les œuvres sociales dépendent du service du personnel : Schneider et Cie, la Compagnie générale d’Électricité, où le chef du personnel groupe sous ses ordres le service des surintendantes. (Nous reviendrons plus loin sur cette orgapisation).

Ainsi, depuis la guerre nous trouvons des services du personnel dans certaines entreprises qui n’en possédaient pas autrefois et la plupart sont plus spécialisées qu'auparavant.

Mais cette évolution, à la différence de ce qui s’est passé en Amérique, s’est faite sans plan bien arrêté. Les patrons français, qui ont rattaché leurs œuvres sociales au service du personnel, l’ont fait par mesure de simplification. Au contraire, en Amérique ce sont les travailleurs sociaux, les welfare workers, les employment managers qui ont pénétré ou absorbé le service du personnel et lui ont insufflé un état d’esprit nouveau. Cette accession du travailleur social aux sphères de ia

direction a été, le résultat d’ardentes campagnes entreprises par des esprits généreux imbus de l’idée qu’il fallait rendre l’industrie plus compréhensive de facteur humain. En France, rien de semblable, Les œuvres sociales sont créées, elles ont besoin d’être rattachées à un service responsable, on les rattache au service du personnel. Cette spécialisation est donc purement empirique, mais elle est heureuse, car elle entraîne les chefs de ces services à étudier les problèmes sociaux et peutêtre aussi à les résoudre d’une façon plus « humaine » (adoptons le terme américain). Cette tendance, nous ne saurions trop le répéter, se dessine nettement depuis la guerre.

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