CHAPITRE III
Les SURINTENDANTES
L'origine de l’Institution. — Pendant la guerre dans les usines travaillant pour la défense nationale. — Leur œuvre : à l’usine Michelin, à la Cie Générale d’Electricité, à la Cie des Chemins de Fer P. O., à la Cie du Nord. — L’Association et l'Ecole.
Depuis peu, nous venons de le voir, une certaine spécialisation s’est effectuée dans le service du personnel et cela a eu pour effet d'amener quelques-uns des chefs de ces services à devenir de véritables ingénieurs sociaux. Mais le processus inverse s’est aussi produit. Des ingénieurs sociaux ont pu fonder des services du « personnel ». C’est souvent, en effet, le cas des surintendantes. Elles arrivent sur un terrain vierge et doivent de toutes pièces créer le service social. Mais cette évolution se manifeste seulement depuis la guerre, car c’est à l’occasion de cette grande tourmente que cette institution a été créée, nous venant d'Angleterre.
En 1915, en effet, quelques ouvrières anglaises furent envoyées en France pour visiter les usines qui travaillaient pour la défense nationale. A la suite de cette visite, un comité de femmes de grand cœur fut constitué sous la présidence de Mme Brunschvig, pour envisager les moyens de parer à la situation matérielle et morale des populations ouvrières occupées dans les usines de guerre, car en France, comme en Angleterre, la transformation des usines travaillant pour la défense nationale avait amené dans les ateliers une proportion énorme de main-d'œuvre féminine. On questionna les
LE SERVICE SOCIAL DANS L'INDUSTRIE pA
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ouvrières venues d'Angleterre et elles parlèrent des « Ladies superintendantes » occupées dans les usines de munitions. Aussi le ministre de l’armement français lui-même envoya une délégation d’ouvrières en Angleterre pour observer les bienfaits que pouvaient amener dans la marche d’une entreprise ces ladies superintendantes. Ce fut ensuite grâce à l’impulsion du comité que fut décidée la création en France de l'Association des surintendantes et la fondation de son école. Voici comment le rôle des surintendantes a été défini dès le début par la Présidente du Comité :
« Les chefs d'industrie, les grands commerçants, les «administrateurs se trouvent par la force des choses, « éloignés de leur personnel ; absorbés par la partie «technique ou commerciale de leur direction, ils ne « peuvent suivre dans le détail les besoins de ceux qu'ils «emploient. La Surintendante complète leur œuvre ; «associée morale et sociale du patron, elle le décharge « des nombreux soucis qu’entraîne pour lui le bien- « être de ses employés. »
« Affectée à la direction du service social, elle peut « organiser et diriger les œuvres qui en relèvent ; mater- «mité, crèche, infirmerie, garderie d’enfants, cantine, «foyer, coopérative, etc... s’il existe une cité ouvrière «elle peut l’administrer d’accord avec le personnel « dirigeant. ,
«Sa présence est une garantie d’ordre et de bonne «gestion pour les œuvres sociales réalisées par la Direc- «tion.
«La Surintendante est en rapport direct avec le « Service médical et collabore avec lui pour la lutte «contre les fléaux qui déciment la population. Elle
«est en relation constante avec la famille ouvrière ; «pendant que l’homme travaille au dehors, elle visite «la femme et les enfants, s’enquiert de leurs besoins, « de leur état de santé ; elle apporte les conseils que lui «inspire son expérience, et son action morale peut avoir «la plus haute portée. »
Notons en passant que les attributions des surintendantes ainsi comprises, sont identiques à celles des ingénieurs SOCIAUX.
Les premières élèves qui sortirent de l’école furent réclamées par le Ministère de l’Armement et réparties entre diverses usines qui travaillaient pour la Défense Nationale ; notamment, un certain nombre d’entre elles furent envoyées à la Pyrotechnie de Bourges. D’autres manufactures d'Etat en demandèrent aussi. Les résultats de l’activité des surintendantes dans ces établissements dépassèrent les espérances. Voici quelle est l’opinion du général Appert en ce qui concerne leur action dans l’établissement de guerre qu’il dirigeait :
« Ayant pu pour la première fois, assister à une réunion de l'Association des Surintendantes de France, je tiens à témoigner en quelques mots ma reconnaissance pour les services rendus, sous ma direction, par les premières élèves de l’école.
« Appelé à la tête d’un grand établissement de guerre, J'eus la tâche d’assurer l’augmentation de la production de munitions dans des proportions formidables, tout en ménageant la main-d'œuvre masculine et en faisant par conséquent un appel pressant à la main-d'œuvre féminine. Je me suis alors trouvé en présence de. difficultés multiples que comporte le recrutement d’un nombre assez élevé d’ouvrières ; il s'agissait de faire
* passer l’effectif de 2.000 à 6.000. Les questions de logement, de nourriture, d’apprentissage, d'installation des familles dans une ville où rien n’était préparé en vue du but poursuivi, demandaient des solutions promptes : il fallait veiller à l’installation matérielle des femmes de toute origine, mais surtout entretenir chez ce personnel irès divers, un moral élevé.
« L'Ecole des Surintendantes venait d’être fondée : c'est à elle que je fis appel pour venir en aide à cette double tâche.
«Cinq surintendantes furent appelées à collaborer à cette œuvre ; Je ne peux pas les nommer toutes — car quelques-unes sont présentes à la réunion, qui ont fait leurs preuves pendant la guerre et depuis — de peur d’effaroucher leur modestie, mais je tiens à prononcer avec une respectueuse gratitude le nom de celle qui a été, pour aimsi dire, leur initiatrice et leur chef : Mme Gervais-Courtellemont.
« En peu de temps, grâce à l’aide de ces femmes de cœur au courant des questions sociales, d’un dévouement à toute épreuve et ne comptant n1 avec leur temps, ni avec leurs intérêts, le personnel féminin se mit à l’œuvre ; les résultats obtenus répondirent à l’attente des armées pour lesquelles la question de production de munitions était vitale. Cités ouvrières, aménagements de restaurants, de coopératives, discipline des dortoirs, crèches, pouponnières, foyers d’ouvrières, s’organisèrent sans qu'il parût y avoir effort : l’ordre, la discipline régnèrent ; dans les jours troublés, les ouvrières de l'établissement dont il s’agit, manifestèrent hautement que, malgré les excitations et les menaces, elles ne chômeraient pas ; et cela, pour prouver
leur reconnaissance envers ceux et celles qui avaient assuré leur existence et qui, tout en maintenant sévère: ment les règles d’obéissance, leur avaient donné le moyen de travailler sans aucun des soucis matériels que comporte la vie quotidienne.
«La situation de la Surintendante entre la Direction et les ouvriers est définie par le rôle qui vient d’être brièvement résumé et qu’elles ont joué pendant la guerre. Il est de toute nécessité que ce rôle se continue, que les ouvriers et les ouvrières trouvent, à côté de leurs chefs techniques ou administratifs, quelqu'un qui accueille avec bienveillance leurs réclamations et sache y répondre en faisant connaître à la fois leurs devoirs et leurs droits. »
Cet exposé du Général Appert se suffit à lui-même ; il est un plaidoyer efficace en faveur des Surintendantes et d’une façon plus générale en faveur des travailleurs sociaux. Du reste, des articles fort élogieux pour ces femmes si dévouées furent publiés par le Bulletin des Usines de Guerre qui relatait les remarquables résultats de leur activité dans les Etablissements industriels travaillant pour la défense nationale.
Au moment de la paix l’idée est lancée. L'Association continue son œuvre sous la direction de Mme Jacob. Plusieurs usines et même des Administrations réclament des Surintendantes. On voit des postes se fonder dans les Ministères et les usines ; citons : Ministère des Régions Libérées, Foyer des Ouvrières de Saint-Etienne, Usines Michelin, Foyer de l’Ouvrier, Usine des Locomotives, Batignolles-Châtillon, Permanence d’entr’aide sociale, LCA ELCrR |
Alors la fonction de la Surintendante se développe ; elle s’occupe de questions qui ne sont plus intimement liées aux conditions spéciales de l’industrie pendant la guerre ; elle surveille, en effet, l'éducation, l'hygiène, la liaison entre les employeurs et employés, ete. Cette dernière question est, nous le verrons, le point le plus intéressant des fonctions de la Surintendante. Son rôle d’intermédiaire la fait aimer du personnel et les ouvriers viennent se confier à elle. En développant son action elle se fait connaître du public. L'Académie Française lui décerne un prix de vertu en 1921 ; voici comment à cette occasion M. René Doumic la dépeint :
« Nous voici au seuil de la question ouvrière. J’y aperçois, pour nous aceueilhr, une figure nouvelle, une gracieuse silhouette féminine, très moderne en sa souriante gravité : la Surintendante. Elle nous vient de la guerre qui a installé la femme à l’usine. Comment définir son rôle ? Mais quelle définition vaudrait celle que donnait un jour une jeune ouvrière dans son lit d'hôpital. Comme la Surintendante était venue la voir : « Quelle est, lui demande-t-on, cette dame en uniforme kaki ? Est-ce une Américaine ? — Non. C’est celle qui s’occupe de nous. » La Surintendante d’usine est celle qui s’occupe de la classe ouvrière, dont peut-être ne nous sommesnous pas toujours assez occupés, que peut-être, nous avons trop souvent livrée aux seules suggestions des mauvais bergers. Elle s'occupe de l’ouvrière, de sa santé d’abord, de son bien-être et de son hygiène, et cela l’amène à s’occuper de sa vie morale.
« Que de qualités cela suppose, et surtout que de tact. Il est si facile, dans ces milieux, de blesser quand on voulait obliger.
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« L'âme populaire, si différente de la nôtre, nous est si mal connue. C’est ici que la finesse féminine peut faire merveille. Nous attendons beaucoup de la Surintendante ; ni religieuse, ni ouvrière, ni femme du monde, ou peut-être tout cela ensemble. elle est entre la classe ouvrière et la nôtre le meilleur agent de liaison, la marraine élue de la paix sociale. »
Mais jusqu'ici nous avons envisagé surtout l’œuvre de la Surintendante au point de vue moral. Etudions-la, maintenant, au point de vue pratique, à la lumière de quelques exemples.
Nous emprunterons les quelques faits qui vont suivre aux rapports que font, chaque année, les Surintendantes à l’Assemblée générale de l’Association. Nous citerons tout d’abord un de ceux qui nous paraît plus spécialement intéressant, car 1] permet une synthèse ; c’est celui que fit, en 1925, Mlle Gros-Coissy, sur son activité aux usines Michelin. Nous choisissons spécialement celui-ci car 1l nous permettra de compléter l’étude que nous avons déjà entreprise dans cette grande firme et de voir quelle peut être l’action d’une Surintendante chargée de Fembauche. Nous avons déjà remarqué combien, au point de vue général, ceite question était importante. Voyons maintenant comment une Surimtendante la résout :
€ Pouvoir choisir le personnel, c’est déjà préparer le milieu dans lequel on va travailler, c’est déjà rendre un service immédiat au double point de vue industriel et social. Au point de vue industriel, en s’efforçant d'introduire dans l’usine des éléments stables et de bon esprit, répondant le plus possible aux aptitudes exigées ; au point de vue social, en donnant du travail à ceux
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qui ont le plus besoin de gagner leur vie et en éliminant ceux qui, soit par leur état de santé, soit par leur situaüon familiale, n’ont aucun intérêt à venir à l’usine. Le point de vue industriel et le point de vue social sont souvent d'accord et ceci facilite la décision. Que de fois ai-je vu ce cas par exemple : une mère de famille ayant plusieurs jeunes enfants, son mari travaille, gagne de bonnes journées, reçoit les allocations familiales de l’usine ; on fait le budget : avec de l’économie et la femme étant au foyer ils peuvent vivre. Que la femme entre à l’usine, les enfants ne sont plus surveillés, la cuisine faite à la va-vite devient coûteuse, le Hinge n’est plus entretenu, la maison est mal tenue, et au bout de peu de temps la femme qui s’escrime à faire sa journée de mère de famille et sa journée d’ouvrière, tombe malade. Donc au point de vue social, mauvaise affaire ; au point de vue industriel, mauvaise aflaire aussi. Cette ouvrière qui se fatigue chez elle a peu de rendement, l’un ou l’autre de ses enfants est malade, elle ne peut pas être régulière...
« Aussi faut-il pour l’exercer s’entourer du plus grand nombre possible de données pratiques et ne laisser à Pimpression personnelle, qui intervient dans le jugement, que le rôle le plus minime ; je veux dire par là qu’il ‘faut être renseigné d’une façon précise sur les exigences du travail d’une part, d’autre part, sur la situation et les qualités de l’individu qui se présente.
« Pour répondre au premier point, il ne suffit pas d’avoir fait une visite superficielle des ateliers, il faut en suivre les transformations, pouvoir longuement regarder travailler les ouvrières, au besoin essayer le travail soi-même.
« Le second point, qui est d'accepter ou d’éliminer la personne que l’on a devant soi, est la partie vraiment complexe et difficile du travail d'embauche. En ce qui concerne l'aptitude physique, on est assez vite renseigné en confrontant mentalement la femme qui se présente avec les différents « types » de femmes qui peuvent être employées dans l’usine ; d’autre part, la visite médicale étant la base de l'embauche définitive, le médecin donnera toutes les indications utiles sur la santé, mais en ce qui concerne l'intelligence, la vivacité, l'honnêteté, les chances de stabilité, comment se renseigner ? On ne le peut que très imparfaitement, il faut l’avouer, et il faut à ce moment-là se méfier beaucoup des impressions reçues et ne pas juger les possibilités de travail d’une ouvrière sur son aptitude à se faire valoir. Je ne suis pas partisan du système qui consiste à bombarder la candidate de questions officielles auxquelles ‘elle ne doit évidemment répondre qu’à son avantage. Îl faut prendre son temps, laisser causer la femme, qui commence presque toujours par expliquer sa situation de famille et ses raisons de vouloir travailler. On apprend fréquemment ainsi, par exemple, et sans l’avoir demandé, que la femme préférerait rester chez elle, mais que son mari lui reproche de ne pas gagner d’argent et quelquefois 11 y a des arrangements possibles avec le mari. En causant ainsi naturellement à la femme, on peut se faire une idée assez juste de son intelligence, de sa vivacité d’esprit, de l'intensité de son désir de travailler. En lui parlant des emplois qu’elle a occupés précédemment, des raisons de ses départs, on peut acquérir des indications sur ses aptitudes spéciales. De plus, sa situation de famille,
son ancienneté dans le pays, ses conditions d'installation, et quelquefois ses certificats de travail donnent une idée de sa stabilité. Il ne faut donc pas négliger tous ces renseignements fournis presque spontanément par l’'ouvrière, mais il ne faut jamais leur accorder une valeur absolue et se rappeler que, sauf le cas d’inaptitudes ‘évidentes, seul l’essai peut renseigner de façon définitive. »
Nous avons tenu à rapporter ici fidèlement les termes du rapport de Mlle Gros-Coissy en ce qui concernait son rôle au cours de l’embauche, car il nous a paru résumer fidèlement les principes essentiels dont les Surintendantes doivent s'inspirer.
À l’usine Michelin, l’activité de la Surintendante ne s’arrête pas là, elle suit la nouvelle ouvrière, la soutient de ses conseils, surveille son adaptation au travail, sa santé et sa tenue à l’atelier. Mais ceci l’introduit dans la vie même de l’usine. Etant chargée de fournir le personnel à l’atelier elle doit examiner les transferts et surtout les cas de départ. Cette vie active est pour la Surintendante l’occasion de collaborer avec les chefs d'ateliers et les contremaîtres qui lui facilitent son travail en lui signalant les ouvrières dont la santé fléchit, ou celles qui ont des situations de famille délicates. En parcourant les ateliers, la Surintendante voit les améliorations qui pourraient être apportées aux conditions du travail. Par exemple, elle remarque que des ouvrières pourraient être assises, qu’il serait possible d'installer plus commodément un vestiaire, qu’un local pourrait être mieux aéré, etc...
__ Enfin, elle est chargée de la surveillance morale des jeunes ouvrières ; ce rôle est très apprécié par les mères
qui sont dans la nécessité d’envoyer leurs filles travailler à l’usine, La présence de la Surintendante qui surveille la tenue des ateliers a été pour les familles une garantie de sécurité.
Pour étudier l’œuvre de la Surintendante dans l’ensemble, nous avons cru trouver un excellent exemple dans ce qui était fait à la Cie Générale d’Electricité. En effet, cette grande firme est spécialement intéressante ; le chef du personnel groupe sous son autorité les différentes Surintendantes qui sont réparties dans les usines d’Ivry, d'Orléans, de Boithorel, etc... ; c’est encore un exemple du phénomène « d’intégration » dont nous avions déjà parlé.
L'activité de la Surintendante dans cette importante entreprise industrielle est intéressante car elle montre la façon dont elle doit comprendre son rôle de « lien » entre la direction et les ouvriers. Pour arriver à ce résultat elle s'occupe des travailleurs mdividuellement, et c’est pour elle un puissant moyen d’atteindre la masse ; ceux auxquels elle s’est intéressée reconnaissent son action bienfaisante et lui font de la « réclame ». Aussi la Surintendante acquiert sur le personnel un ascendant moral vraiment efficace, difficile à déterminer d’ailleurs. Cependant cette bonne influence existe et le chef du Personnel, qui fort aimablement nous exposait ces quelques idées, nous à cité un eas où l’on sent nettement cet ascendant s’exercer. Ainsi, après la guerre, cette Compagnie fut obligée de réduire l’effectif de certaines usines employant de 4 à 5.000 ouvriers, et de le ramener à environ 800 hommes. Or, comme nous le faisait fort
bien remarquer le chef du personnel, « en général de pareils licenciements ne s’accomplissent pas sans des mouvements de population, souvent violents ». Les licenciements que la Cie Générale d’Electricité fut obligée d'opérer, se firent sans aucun trouble. La direction attribue cet heureux résultat à l’activité que déploya alors une Surintendante qui fit son possible pour adoucir aux ouvriers les rigueurs d’un renvoi. Elle mit son amour propre à faire comprendre au personnel la nécessité de cette mesure. Grâce à des exemples de ce genre on peut se rendre compte que l’ascendant moral existe bien.
Mais cet ascendant, la Surintendante peut l’acquérir dès l'embauche. Elle doit savoir alors accueillir avec douceur et autorité les nouveaux ouvriers.
Sur cette question une jeune surimtendante de la Compagnie générale d'électricité a bien voulu nous expliquer comment elle entendait ses fonctions, particulièrement délicates puisqu'elle travaillait dans une usine où les ouvriers manipulaient des matières toxiques. Elle nous à montré comment il fallait accueillir les ouvriers et nous à fait comprendre combien 1l était parfois délicat de consoler certains candidats refusés à l’examen médical.
A son avis, son rôle est alors de calmer ces malheureux et de s’employer à les diriger sur d’autres usines où ils auront des chances de trouver un emploi.
D’une façon générale, quand la Surintendante peut consoler, c’est un excellent moyen d’obtenir l’ascendant moral tant cherché. Cependant, elle a à sa disposition d’autres procédés. L’aimable surintendante qui voulait bien nous exposer d’une façon détaillée son genre d’action nous expliqua que c’est à l’occasion des accidents
du travail et grâce au canal du service médical qu’elle entre le plus facilement en relation avec les ouvriers. C'est, nous a-t-elle dit, au moment où ils viennent à linfirmerie se faire panser qu’ils racontent le plus volontiers leur histoire et qu'ils font leurs confidences, ou bien c’est lorsqu'ils sont malades et qu’ils se présentent à la consultation. Ainsi, lorsqu'un ouvrier est reconnu tuberculeux, il faut d’abord le persuader qu’il est de son intérêt de se soigner, puis l’envoyer dans un sanatorium, s'occuper de sa famille, trouver du travail à la femme, en somme acquérir sa confiance et entrer dans son intimité.
Cette jeune fille nous montra que c’est souvent aussi à l’occasion de la naissance d’un enfant qu’elle est amenée à pénétrer dans l’intinuté de l’ouvrier. À ce moment, elle est bien accueillie, car elle apporte la prime de naissance.
Mais notre aimable interlocutrice revenant sur la question de l’ascendant moral a voulu nous montrer comment elle parvenait à l’exercer dans les ateliers de son usine. Îl est nécessaire, dit-elle. d’acquérir cet ascendant, car cela lui donne une autorité que les membres de la Direction ne peuvent obtenir ; notamment en ce qui concerne les règles d'hygiène. Ainsi, dans cette usine où l’on manipule du plomb, cette frêle jeune fille prétend avoir besoin de conserver € intact tout son ascendant », pour empêcher les ouvriers de manger à l’atelier et les obliger à se laver les mains le travail terminé. Du reste, cette jeune surintendante nous a avoué que cette question de l’hygiène à l’atelier était sa principale préoccupation, car elle estime qu’elle arrive à des résultats en se donnant la peine d’expli-
quer aux ouvriers les dangers du plomb et en même temps en illustrant ses explications de quelques exemples.
Après nous avoir ainsi décrit son rôle moral, cette surintendante a bien voulu nous indiquer quelquesunes des besognes matérielles dont elle était chargée. Elle surveille la distribution des vêtements de protecton, qui sont obligatoires dans les usines dites «toxiques » ainsi que leur entretien, c’est-à-dire qu’en dehors du raccommodage et du blanchissage elle doit veiller à ce que les ouvriers ne les abiment pas volontairement ce qui était fréquent, paraît-il, avant son arrivée, car les ouvriers prétendaient 1 que les vêtements les gênaient et pour se mettre à l’aise les tailladaient à coups de couteau. Enfin, parmi ses autres besognes, la Surintendante s’occupe de la crèche, de la garderie, des cantines, des réfectoires, des bains-douches et de tout ce qui concerne l’hygiène en général.
Les œuvres sociales sont naturellement de son ressort ; par exemple, l’œuvre de l’accouchement qui consiste à surveiller l’attribution aux ouvrières d’un congé payé de quatre semaines. Cette Compagnie a aussi institué une caisse de secours et la Surintendante s’occupe de la distribution ; c’est elle qui fait les demandes, car seule, elle reçoit les confidences et se maintient au courant de la situation des familles.
Enfin, citons la Caisse de prêts pour les opérations chirurgicales ou pour le placement en sanatorium.
Si nous nous sommes étendus un peu longuement sur Ja description du service social de cette usine, c’est qu’elle nous a paru constituer un exemple typique de
1. Cela procède du même état d'esprit lorsque l’on voit des ouvriers retirer des machines les appareils de protection.
l’action d’une surintendante dans des ateliers où lon manipule des produits toxiques. Îl est certainement inutile ici d’insister sur son utilité ; les quelques exemples que nous avons fournis ont certainement sufli à montrer combien sa grande activité était un précieux élément de stabilité et d'entente.
Que la Surintendante ait su ramener l'harmonie entre patrons et ouvriers, ce résultat se passe de commentaires. Mais certains ont mis en doute l’influence de la Surintendante. Certes, celle-ci n’est pas mesurable. Aussi pour pouvoir l’apprécier il faut des exemples. C’est pourquoi nous voudrions en choisir quelques-uns et étudier en premier lieu le rôle d’une surintendante sur un grand réseau de chemins de fer. Nous envisagerons les méthodes d'adaptation et les résultats acquis par les surintendantes employées par la Compagnie des Chemins de fer du P. O.
Le rôle de la Surintendante sur un réseau ne peut être aussi complet que dans une usine où tous les éléments, personnel et matériel, sont groupés. À cause de la diversité des services, de la disposition des locaux du personnel dans une Compagnie de Chemins de fer, il faut concentrer son activité sur un point unique :le foyer. Aussi la Compagnie d'Orléans at-elle chargé ses surintendantes de s’occuper exclusivement du foyer des ouvriers, afin de l’assainir et de le rendre plus agréable en y faisant pénétrer les principes d'hygiène. Cette action est utile car le foyer est le lieu où « l'agent » vient se reposer et refaire ses forces physiques etmorales. Pour avoir un personnel apte et productif, ce réseau a compris qu'il devait faire .porter tout son effort sur la vie de famille.
Voici quelles furent les étapes de l'introduction des surintendantes sur le réseau d'Orléans, La Compagnie décida tout d’abord de créer des postes de surintendantes dans les gares les plus importantes, Comme premier essai, elle décida la création de deux postes, Pun à Brive, l’autre à Limoges. Le commandant Huec qui avait été chargé d’organiser ce service donna aux surintendantes qui allaient débuter dans une ambiance toute nouvelle pour elles des directives précises, afin d'éviter le plus possible les erreurs. Voici les principales idées du programme qu’on leur fixa. On leur conseilla de collaborer avec le service médical, en tant qu’infirmières brevetées afin de se faire connaître et apprécier du personnel. D'autre part, elles devaient assurer Papplication des principes d'hygiène dans les locaux occupés par les agents et faire l’instruction du personnel chargé de l'entretien. Enfin, le programme conseillait aux surintendantes de faire connaître aux agents et à leur famille les œuvres d’assistance publique ou privée existant dans la localité ou la région ; ces instructions leur conseillaient d’entrer en rapports avec les directeurs de ces œuvres afin d’étudier en commun les meilleures méthodes pour les faire connaître et les moyens pratiques d'utilisation. C’est un procédé qui permet aux réseaux de subvenir au défaut d’œuvres sociales, inhérent à son organisation. Enfin, ces directives précisaient qu’il leur serait nécessaire de créer à leur bureau un secrétariat familial où les agents en dehors de leurs heures de service pourraient recourir à leur avis et leur demander des conseils pour leurs
- affaires privées.
M. le commandant Huc a reconnu lui-même que les
débuts de ces deux surintendantes furent pénibles ; cependant, grâce à leur énergie et à leur tenacité, elles surent surmonter les obstacles et s'imposer. Un an après, les résultats obtenus étaient suffisamment satisfaisants pour envisager la création de trois nouveaux postes. En 1923, Montluçon, Capdenac et Vierzon virent bientôt trois nouvelles surintendantes. En 1924, et 1925, ce sont les postes de Nantes, Bordeaux et Orléans qui sont pourvus.
Si l’on envisage maintenant les résultats qu'ont pu obtenir sur les réseaux les surintendantes on est obligé de s’en référer à quelques chiffres. Ici, en effet, les exemples vraiment probants sont rares. Répétons encore une fois que les statistiques ne peuvent mesurer ascendant moral, elles indiquent tout au plus un certain succès, Nous avons vu, grâce au programme qui leur avait été assigné, que les deux parties les plus importantes du travail des surintendantes étaient les visites qu’elles faisaient au foyer des employés et d’autre part, celles qu’elles recevaient à leur secrétariat social. L’augmentation du nombre de ces deux catégories de visites peut, en partie, mesurer la progression de son influence.
Voici quelques chiffres en ce qui concerne ces visites :
17e année 2€ année 3€ année 4€ année 5€ année
Privers… 1.310 4:513 1.701 1:710 1"585 (9 mois)
Limoges... 690 956 874 1.147 1.109
Montluçon. 803 1.385 1.095 1.155
L'influence morale est indéniable et la Surintendante emploie toute son activité à l’acquérir. Certes on peut parler d’activié car le travail d’une surintendante est accablant. Pour en donner une idée nous résumerons
ici, l'exemple fourni par le commandant Huc dans une de ses conférences sur le rôle des surintendantes.
Celui-ci exposant les poiit. essentiels de leur activité dans un des grands centres du réseau indiqua comment dès 8 heures du matin, ayant son cabinet à cêté de celui du médecin, la Surintendante est prête à recevoir les blessés que le docteur lui envoie. Puis, montrant quels sont les autres buts de l’action de la Surintendante, il indique que jusqu’à midi, elle reste dans c2 rôle d’infirmière, ne se contentant pas cependant d'appliquer les prescriptions médicales, mais devenant pour l’agent une véritable amie qui suit avec intérêt l’amélioration des blessés, prodiguant à chacun de bonnes paroles « accompagnées de ce sourire féminin qui aura toujours sur le moral de l’homme une si profonde influence ».
Ainsi elle amène les agents à parler de leurs femmes, de leurs enfants, des projets d’avenir, des difficultés de la vie ; elle ajoute quelques conseils et si elle voit que son action est nécessaire, elle fait comprendre qu’elle est toute prête à rendre service.
Puis le commandant Huc, poursuivant l’exposé de la journée de la. Surintendante, ajoute :
« I est souvent midi passé quand elle rentre chez elle prendre son repas auquel elle consacre peu de temps, car sa vraie mission va commencer avec les visites à domicile. »
Ces visites à domicile sont la partie la plus pénible de son travail. L’éloignement des habitations éparses par toute la ville lui impose souvent des trajets longs et fatigants, qu’elle est obligée d’accomplir à bicyclette et parfois même à pied. Mais l’accueil qui lui est réservé dans les familles est un véritable réconfort. « Ici je me
déclare incapable, reprend le commandant Huc, d’exposer le bien moral et matériel réalisé. » Il faut ajouter maintenant que la Surintendante ne s'impose pas au foyer des ouvriers, elle ne vient que si les agents qui, à l’occasion du service médical, sont entrés en rapport avec elle, le lui demandent. Mais en tous cas elle sait toujours profiter avec doigté de l’ascendant moral qu’une série de visites lui aura fait acquérir. Celui-ci lui permettra d'obtenir petit à petit une amélioration de l’hygiène au logis. Elle tentera de faire comprendre à la femme de l’agent, tout l'intérêt qu'il y a à avoir un logement propre et coquet, ainsi qu’une bonne cuisine, pour que le mari aime son intérieur et ne soit pas tenté d’aller au dehors.
Les visites terminées, la Surintendante doit en toute hâte regagner son bureau, car de 5 à 7 c’est le Secrétariat familial qui fonctionne. Elle reçoit alors des femmes, des enfants, des agents qui viennent lui demander conseil sur mille sujets différents : droit usuel, placement d’enfants, apprentissage, litiges de famille, affaires intimes, etc...
Enfin, elle doit, malgré ce programme si rempli, s’occuper de la Goutte de Lait, des consultations de nourrissons, faire des démarches auprès des autorités locales pour obtenir des subventions en faveur de certains agents spécialement intéressants. Elle aide encore à l’hospitalisation des tuberculeux et des in firmes. Enfin, elle a l’écrasante charge d’une multitudes de menues besognes du même genre.
Tel est, en résumé, le rôle de Surintendantes à la Compagnie d'Orléans. Mais comme nous l’avons déjà dit il est impossible de mesurer l’influence morale.
Concluons avec le commandant Hue : « N’oublioas pas que le père de famille attend plus de vingt ans avant de connaître les résultats obtenus par l’éducation qu'il a donnée à ses enfants ».
Nous avons cru donner, grâce à ces quelques exemples, une idée générale de l’action d’une surintendante. Pour terminer cet exposé euvisageons l’œuvre d’une surintendante de talent dans un autre grand réseau français. Nous étudierons l’action de Mile Grange, en ce qui concerne les œuvres sociales de la Compagnie du Nord. Nous verrons que c’est toujours sur le logement que doit porter l’activité d’une surintendante dans une Compagnie de Chemins de fer. Mais ici la question est vue sous un angle un peu différent.
En effet, la question du logement sur le réseau du Nord était liée à sa reconstruction. On se rappelle que sur les 3.340 km. qu'il comptait avaut la guerre, 2.340 km. avaient été occupés par l’ennemi et que 338 gares, 811. ponts avaient été systématiquement détruits. Pour reconstituer et remettre en marche ce grand réseau, il fallait pouvoir loger un personnel nombreux ; or, les logements avaient été dévastés. C’est alors qu’un Ingénieur Chef, d’une grande valeur, M. Dautry !, entreprit de loger son personnel en créant «les cités » qui font l'admiration de tous ceux qui les visitent. |
Nous avons été assez heureux pour parcourir, sous