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CHAPITRE V

Les expériences les plus sérieuses qui accompagnent l’entrée dans les mondes supérieurs sont les rencontres avec le gardien du seuil. En réalité, il n’y en a pas un seul, mais bien deux, qu’on pourrait appeler l’un, le petit ; l’autre, le grand gardien.

Le premier se présente à l’homme au moment où les liens qui unissent la volonté, la pensée et la sensibilité se brisent dans les corps subtils. Quant au grand gardien du seuil, l’homme le rencontre au moment où cette dissociation se répercute dans le cerveau physique.

Le premier gardien du seuil est un être doué d’une existence indépendante. Il n’existait pas avant que l’homme n’eût atteint ce stade de l’évolution et il est sa créature. Nous ne pouvons dé-

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crire ici que quelques-unes de ses qualités caractéristiques. 11 serait malaisé d’en donner une description complète. Nous essaierons tout d abord de représenter sous une forme narrative la rencontre du disciple avec cet être. Cette rencontre est le premier signe qui vient prouver que la dissociation entre la pensée, la sensibilité et la volonté est complète. Le disciple aperçoit devant lui une sorte de fantôme assurément terrifiant et il a besoin de toute sa présence d’esprit, de toute sa confiance dans l’excellence de sa discipline occulte pour l’affronter. On peut traduire le sens de cette apparition par le discours suivant : ^

« Jusqu’ici des puissances invisibles te dominaient. C’est par elles qu’au cours de tes existences antérieures, chacune de tes bonnes actions recevait sa récompense, chacun de tes méfaits son châtiment ; c'est par elles que ton caractère s’est édifié avec les matériaux de tes expériences et de tes pensées. Elles furent les maîtresses de ta destinée. Elles ont déterminé la mesure de joie ou de souffrance qui devait t’échoir dans chacune de tes incarnations d’après ta conduite passée. Ces puissances renonceront maintenant à une part de leur domination sur toi et le travail qu elles accomplisaient est mis à ta charge. Bien des malheurs t’ont frappé jusqu’ici et tu ne sa-

vais pas pourquoi : c’était les suites d’une action funeste accomplie dans une existence précédente. Parfois aussi tu as trouvé le bonheur et la joie. C’étaient là également les effets de tes propres actions. Dans ton caractère il y a de beaux côtés et des taches hideuses : c’est toi-même qui a créé les uns et les autres par tes expériences et par tes pensées, mais jusqu’ici tu n’as connu que les effets sans voir les causes. Ce sont elles, les puissances karmiques, qui scrutaient tes actions, tes pensées et tes sentiments les plus secrets pour en tirer la substance de ta vie et de ton être actuel.

« Mais à présent, se révéleront à toi tout le bien et tout le mal de tes incarnations précédentes. Ces causes étaient jusqu’ici tissées dans ton être propre : elles étaient en toi et tu ne pouvais les voir, de même qu’avec ton œil physique tu ne saurais voir ton propre cerveau. Maintenant tout ce passé surgit de toi-même et se sépare de ta personne pour revêtir une forme personnelle que tu peux voir devant toi, comme tu vois les pierres et les plantes dans le monde extérieur. Cette entité qui s’est façonné un corps de tout ce qu’il y a en toi de noble ou de bas, c’est moimême, c'est un être réel dont la substance est la somme de tes débits et de tes créances envers la loi de causalité universelle. Je demeurais au-

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paravant en toi-même, invisible à tes yeux et c’était un bienfait pour toi que cet aveuglement, car la sagesse immanente à la destinée a pu ainsi travailler à ton insu à effacer les taches hideuses dont tu vois en moi les vestiges. Maintenant que je suis sorti de toi, cette sagesse cachée t’a abandonnné et elle ne se souciera plus jamais de ton destin. Elle remet sa tâche entre tes mains. Il faut que je devienne un être parfait et splendide sous peine de finir dans un anéantissement misérable ; si ce malheur arrivait, je t’entraînerais avec moi dans un monde de ténèbres et de détresse. Pour éviter cette calamité, il faut que ta sagesse personnelle soit assez grande pour accomplir la tâche dont s’acquittait auparavant la sagesse universelle. Lorsque tu auras franchi le seuil que je garde, je ne quitterai plus un seul moment tes côtés et lorsqu’à l’avenir tu penseras ou agiras contre la loi, ta faute se réflètera sur mon être en une grimace infernale. C’est seulement quand tu .seras assez purifié pour avoir réparé tes erreurs passées et que le mal te sera devenu impossible, c’est seulement alors que mon êtra se revêtira d’une radieuse beauté et que pour le plus grand bien de ton activité future, je m’unirai à toi et de sorte que nous ne serons plus qu’un seul et même être.

« Le seuil que tu vois est maçonné par tes craintes et tes appréhensions devant l’entière charge de toi-même, qu’il s’agit aujourd’hui de prendre. Situ redoutes d’avoir à diriger toi-même ta destinée, c’est qu’une pierre manque encore à cette barrière et tant qu’il en est ainsi tu dois rester devant ce seuil ou te heurter contre lui comme un banni. N’essaie pas de le franchir avant d’être affranchi toi-même de toute crainte et prêt à te charger de la responsabilité suprême.

« Auparavant je ne sortais de toi que quand la mort mettait fin à ta course terrestre. Mais ma figure te demeurait voilée. Seules les puissances qui veillaient sur toi me voyaient et d’après mon aspect elles pouvaient dans les intervalles qui séparent la mort d'une nouvelle naissance modeler à ton intention les forces et les facultés qui devaient te permettre de travailler dans une incarnation nouvelle à t’améliorer dans le sens de l’évolution. Et c’était précisément mon imperfection qui obligeait ces puissances à te renvoyer sur la terre pour une jincarnation nouvelle. A ta mort j’étais là et c’était pour moi que les Maîtres du Karma t’obligeaient à une nouvelle naissance. C’est seulement lorsque, par le renouvellement de ces existences multiples, tu m’aurais inconsciemment rendu parfait que les

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puissances de la mort n’auraient plus eu d’action sur toi et qu’uni à moi tu serais entré dans l’immortalité par la route ordinaire.

« Me voici donc aujourd’hui, visible devant toi, tel que j’ai été si souvent à tes côtés à l’heure de la mort. Lorsque tu auras franchi mon seuil, tu entreras dans les ro5'aumes que tu habitais après la mort, mais tu y entreras en pleine conscience et en même temps que tu continueras à évoluer sur la terre sous une forme physiquement visible, tu évolueras dans le royaume de la mort, qui sera pour toi le royaume de la vie éternelle. Je suis véritablement l’ange de la mort, mais je suis en même temps l’annonciateur d’une vie éternelle, d’une vie supérieure, intarissable. Étant vivant en ton corps, tu mourras par moi pour naître à une existence incorruptible.

« Tu rencontreras dans le royaume où tu pénètres des êtres supra-sensibles et la félicité y sera ton partage, mais il fallait que ta première vision dans ce nouveau monde fut moi, c’est-àdire ta créature. Je vivais auparavant de ta vie propre, tu m’as éveillé à une existence personnelle et maintenant me voici, juge visible de toutes tes actions à venir, peut-être ton accusateur perpétuel. Tu as pu me créer mais en même

temps tu t'es donné le devoir de me recréer pour me transformer en un être parfait. ^

L^événement que nous avons présenté sous cette forme narrative ne doit pas être considéré comme symbolique, mais bien comme une expérience au plus haut degré réelle pour le disciple. Le gardien l’avertit qu’il ne doit pas avancer plus loin s’il ne se sent pas la force de répondre aux exigences qu’il lui fait connaître. Si terrible que soit cette apparition, elle n'est que l’effet des existences antérieures du disciple, elle n’est que sa propre nature extériorisée et éveillée à la vie, et cet éveil survient par la dissociation de la volonté, de la pensée et du sentiment. Un fait est à lui seul d’une haute signification : c’est que pour la première fois l’homme prend conscience d’avoir engendré un être spirituel. Le disciple doit s’être préparé à supporter sans effroi cette vision terrible et avoir évolué les forces nécessaires pour oser se charger délibérément de la transformation de cet être en une forme parfaiment belle.

Une conséquence du succès du disciple dans cette première rencontre, .c’est que sa prochaine mort physique ne ressemble plus aux précédentes : il meurt consciemment en abandonnant son corps comme un vêtement trop usé

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ou qu’une déchirure imprévue a mis hors d’usage. Cette mort n’est plus un fait important que pour les autres hommes, pour ceux qui vivent avec lui et qui sont encore bornés au monde des sens : pour eux le disciple meurt, mais pour lui, il ne se produit aucun changement véritablement important dans son entourage. L’univers spirituel dans lequel il est enti é existait déjà pour lui avant sa mort, et c’est ce même univers qu’il contemple après sa mort.

Mais la rencontre du gardien est encore liée à autre chose. L’homme appartient à une famille, à un peuple, à une race et son action dans ce monde est unie à celle de ces communautés ; son propre caractère en dépend également. Car l’action consciente des individus n’est nullement le seul élément qui constitue la famille, le peuple ou la race, il existe une destinée des familles ou des peuples, de même qu’il y a un caractère distinctif des familles et des races. Pour l’homme borné à ses sens, ces choses restent des concepts généraux et le penseur matérialiste, tout plein de préjugés, considérera de son haut, avec mépris, l’occultiste en l’entendant dire que la destinée d’une famille, d’un peuple, d’un tribu ou d’une race existe aussi littéralement que la destinée d’un individu quelconque. C’est que l’oc-

cultiste apprend à connaître des états d’âme supérieurs dans lesquels les personnalités représentent des parties d’organismes plus vastes au même titre que les bras, les jambes et la tête représentent les parties d’un corps humain et dans la vie d’un peuple ou d’une race, il voit agir au-dessus des individus des réalités plus hautes qui sont les âmes familiales ou nationales. Oui, en un certain sens, les individus ne sont que les agents extérieurs de ces hautes entités spirituelles et il est entièrement vrai de dire que l’âme d’une nation se sert de chacun des individus appartenant à un pays pour accomplir un certain travail. L’âme nationale ne saurait descendre jusqu’à la matérialisation sensible, elle évolue dans les mondes supérieurs, et les individus sont les agents physiques par lesquels elle agit dans notre monde. Elle joue le rôle d’un architecte qui emploie des manœuvres pour bâtir un édifice. Chaque homme reçoit de ces esprits supérieurs sa tâche, mais l’homme borné aux sens n’est nullement initié au plan supérieur qui préside à sa tâche, et c’est inconsciemment qu’il travaille aux buts qui lui sont assignés par l’âme nationale ou raciale.

Or, à partir du moment où le disciple a rencontré le gardien du seuil, il a, non seulement à

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veiller à l’accomplissement de ses devoirs personnels, mais encore à collaborer consciemment à l’œuvre de son peuple et de sa race. Tout élargissement de son horizon agrandit aussi le cercle de ses devoirs. Ce qui se passe en réalité, c’est que le disciple revêt en quelque sorte un nouveau corps animique qui s’ajoute au précédent, comme un vêtement de plus. Jusqu’ici il a marché à travers le monde environné des voiles qui habillaient sa personnalité et, quant à ce qu’il avait à faire pour la collectivité, les entités spirituelles qui se servaient de lui en prenaient souci. Le gardien du seuil lui révèle maintenant que ces puissances spirituelles se retireront de lui. Il est retranché de la communion humaine et, par suite, il s’endurcirait dans l’isolement et ne tarderait pas à dépérir, s’il ne savait s’assimiler les forces qui appartiennent aux puissances collectives. Beaucoup d’hommes prétendront, il est vrai, s’être affranchis de toute solidarité nationale ou raciale et diront : « Je A^eux être homme et seulement homme », mais on pourrait leur répondre ! « A qui devez-vous votre liberté?» N’est-ce pas votre famille qui vous a fait ce que vous êtes dans le monde, n’est-ce pas votre nation ou votre race? Elles ont été vos éducatrices, et si vous pouvez vous élever au-dessus

de tous les préjugés et être pour les autres une lumière ou un bienfaiteur, n’est-ce pas à cette éducation que vous en êtes redevable? Alors même que vous dites être purement un homme, c’est aux entités collectives que vous devez d’être devenu ainsi.

Seul le disciple apprend à connaître ce que c’est qu’être abandonné par les esprits de sa race, seul il peut expérimenter l’insuffisance de toute éducation purement sociale pour la vie qui lui est désormais réservée. Car tout ce qu’il a reçu par la culture se dissout au moment de la dissociation entre les facultés maîtresses de Fâme et il considère toutes ses expériences passées comme l’on regarde une maison lézardée de toutes parts et qu’il s’agit de reconstruire sur un nouveau plan.

Après que le gardien du seuil s’est fait connaître comme nous l’avons raconté, le disciple voit s’élever, non pas symboliquement, mais réellement, un tourbillon de tempête qui part du lieu où il se tient et qui éteint brusquement toutes les lumières spirituelles qui, jusqu'alors, ont éclairé pour lui la route de l’existence. De profondes ténèbres l’environnent, une seule clarté y brille, c’est celle qui émane du gardien du seuil et du sein de cette obscurité sortent de nouveaux avertissements.

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« Ne franchis pas mon seuil, si tu n’es pas sûr de pouvoir par toi-même éclairer ces ténèbres, ne fais pas un pas de plus en avant si tu n’es pas certain d’avoir assez d’huile spirituelle pour alimenter ta propre lampe. Car les lampes des guides qui t’éclairaient jusqu’ici ne t’éclaireront plus à l’avenir. »

Après ces paroles, le disciple se retourne et porte ses regards derrière lui. Alors le gardien du seuil tire devant lui le rideau qui voilait auparavant les mystères profonds de la vie. Il voit à l’œuvre dans leur açtivité les esprits de la race, et comprend qui l’a conduit jusqu’ici et pourquoi il doit désormais se conduire lui-même. Tel est le deuxième avertissement que le gardien du seuil lui donne. Personne ne pourrait supporter sans préparation un tel spectacle, mais la haute discipline qui permet à l’homme d’avancer jusqu’au seuil, luipermet également de trouver au moment voulu la force nécessaire. Dans certains cas, il se peut que cette discipline ait été si harmonieuse que cette entrée dans une vie nouvelle perde tout caractère effrayant ou tumultueux; alors les expériences du disciple devant le seuil seront accompagnées d’un pressentiment de cette félicité qui sera la note dominante de sa vie nouvelle. Le sentiment de sa liberté récente effacera tous

les autres et avec ce sentiment les devoirs nouveaux et la responsabilité nouvelle dont il doit se charger lui apparaîtront comme une obligation absolue qui doit normalement échoir à Thomme dans ce stade de l’évolution.

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