‹ L'initiation ou La connaissance des mondes supérieursChapitre 2 sur 21 · CONTEMPORAINE · texte numérisé non relu

CONTEMPORAINE

La plupart de ceux qui entendent aujourd’hui parler de vérités supra-sensibles ne peuvent s’empêcher de demander : Comment peut-on soimême parvenir à ces connaissances? Cette question est naturelle. L’esprit contemporain est ainsi fait qu’il ne peut rien accepter sur la foi d’une autorité. Il ne veut bâtir sa conviction que sur son jugement propre. Quand le mystique et le théosophe exposent leurs connaissances touchant la destinée de l’âme et de l’esprit avant la naissance et après la mort, ils s’attirent, en vertu de ce postulat de notre mentalité contemporaine,

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l’objection suivante : Des dogmes de ce genre ne méritent pas d’être considérés si vous ne nous montrez pas le chemin par lequel chacun de nous peut arriver au contrôle personnel de vos assertions.

Ce postulat est justifié : il n’est point de mystique ou de théosophe digne de ce nom, qui entreprendrait d'en contester le bien fondé. Mais il est non moins certain que beaucoup de ceux qui exigent cette satisfaction se laissent en même temps dominer par un sentiment de scepticisme ou d’éloignement à l’égard des assertions des mystiques.

Cet éloignement se manifeste particulièrement quand le mystique en vient à donner des indications au sujet des chemins qui conduisent à la vérité qu’il propose.

On lui dit souvent : Ce qui est vrai doit pouvoir se prouver. Prouvez-nous ce que vous avancez. — Et Fon ajoute : La vérité est chose simple et claire, qui apparaît lumineuse au bon sens commun. Elle ne peut être le privilège de quelques élus, qui auraient besoin pour la connaître d’une illumination particulière. Ainsi le détenteur des vérités spirituelles se trouve placé en face d’hommes qui le repoussent parce qu’il ne peut leur fournir à Tappui de ses assertions les

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preuves que le naturaliste, par exemple, leur expose dans un langage intelligible à tous.

D’autres sont plus prudents dans leur opposition. Mais ils reculent avec quelque effroi devant l’étude de ces questions, qui, disent-ils, n’entrent pas dans leur entendement. Ils se tranquillisent en se donnant une satisfaction, la plupart du temps imparfaite, par la pensée que les phénomènes qui dépassent la période de l’existence comprise entre la naissance et la mort et qui, par suite, sont situés hors de l’expérience des sens, font partie d’un domaine inaccessible au savoir humain.

Nous ne citons ici qu’un petit nombre des sentiments ou des pensées auxquels vient se heurter le détenteur des vérités spirituelles. Mais toutes ces difficultés se ressemblent et dérivent toutes d’un trait caractéristique de notre époque. C’est justement ce trait caractéristique dont il faut se rendre un compte exact avant de donner son adhésion à un mouvement spirituel.

Le mystique lui-même sait, en ce qui le concerne personnellement, que ses connaissances dans le domaine hyperphysique sont aussi solidement fondées sur des faits que les descriptions qu’un explorateur, par exemple, peut nous faire du continent africain en faisant appel à ses sou-

venirs et à ses expériences vécues. Pour lui, rien n’est plus vrai que cette pensée exprimée par Annie Besant dans son ouvrage La Mort et les États qui la suivent : « Lorsqu’un explorateur revenant d’Afrique nous expose les mœurs et les caractères des animaux qu’il a observés, et nous énumère les produits naturels et les particularités des contrées qu’il a parcourues, peu lui importent les critiques que peuvent porter sur ses récits des gens qui n’ont jamais vu ces pays. Si ces critiques ignorants vont jusqu’à le contredire et jusqu’à le tourner en ridicule en essayant de rectifier ses assertions, il n’en sera ni irrité ni blessé. Il passera outre. L’ignorant aura beau protester de sa compétence: il ne saurait convaincre celui qui sait. L’opinion de cent personnes sur une question dont elles ignorent le premier mot pèse aussi peu que l’opinion d’une seule. La concordance de témoins multiples qui affirment leur connaissance d’un fait fortifie la valeur de leur témoignage. Mais zéro multiplié par mille reste zéro. »

Ces lignes précisent la situation où se trouve le mystique vis-à-vis de soi-même. Il entend énoncer des objections. Il sait qu’il n’a pas à les discuter parce qu’il s’agit de jugements portés par des gens qui n’ont ni éprouvé, ni vécu les

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expériences qu’il a lui-même vécues et éprouvées. Il est dans le cas d’un mathématicien qui a découvert une vérité et pour qui cette vérité demeure inébranlable, quand même le monde entier s’élèverait contre elle.

Mais ici nous nous heurtons à l’objection du sceptique : « La vérité mathématique peut être prouvée, nous dira-t-il. Le savant l’a, il est vrai, découverte, mais nous ne l’acceptons qu’après avoir tiré de notre propre esprit les éléments de notre connaissance. » Et il croit son objection justifiée par cette raison que tout homme qui possède les connaissances nécessaires est en état de démontrer une vérité mathématique, alors que les expériences avancées par les mystiques sont subordonnées à des pouvoirs, privilèges de quelques élus, en qui il faut croire.

Examinons à fond cet argument et nous verrons les prétentions des sceptiques s’écrouler. Car un vrai mystique tiendra au fond le même langage que ces sceptiques. La voie qui mène aux connaissances supérieures, proclamera-t>il, est ouverte à tous ceux qui acquièrent le pouvoir de la parcourir; de même que la compréhension des vérités mathématiques est à la portée de quiconque s’assimile le savoir nécessaire. Ainsi, ce que le mystique affirme, ses adversaires se verraient

contraints de l’affirmer eux-mêmes, s’ils savaient se comprendre. Mais ils avancent, eux, une affirmation pour établir aussitôt après un postulat qui ruine leur affirmation première. Ils refusent d’attendre pour examiner les assertions des mystiques le moment où ils se seront assimilé les capacités nécessaires pour le faire. Au contraire, ils portent un jugement sur lui avec les capacités qu’ils possèdent présentement et non avec celles qu’il leur faudrait avoir. Le mystique leur dit ceci : « Je ne prétends pas être un élu, dans le sens où vous l’entendez. J’ai simplement travaillé à m’assimiler les facultés qui me mettent maintenant à même de vous, parler de connaissances dans le domaine supra-sensible. Mais ces facultés, elles existent chez tout homme à l’état latent, elles n’ont besoin que d’être cultivées, » et ses adversaires lui répondent: « Vous devez nous prouver vos vérités par des preuves qui nous soient accessibles dans l’état où nous sommes. » Ils ne l’écoutent pas quand il leur demande de développer d’abord les forces latentes en eux-mêmes, mais ils réclament la preuve sans vouloir consentir à ce développement. Ils ne voient pas qu’ils ressemblent à un laboureur qui demanderait aux mathématiciens la preuve d’un théorème sans vouloir auparavant se don-

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ner la peine d apprendre les mathématiques.

Ces considérations sont d’une telle simplicité que nous rougissons presque d’avoir à les exprimer, et pourtant elles caractérisent une erreur dans laquelle vivent des millions de nos contemporains. Si on leur expose clairement ces choses, ils les accorderont en théorie, car elles sont aussi élémentaires que deux et deux font quatre; mais leur attitude prouve continuellement qu’ils n’en sont point persuadés. Il est aisé de se convaincre que Terreur est pour ainsi dire incrustée chez beaucoup d’entre eux, et qu’ils s’y attachent sans vouloir réfléchir davantage et sans consentir à se laisser convaincre de vérités qui leur apparaîtraient comme les fruits du plus élémentaire bon sens s’ils voulaient y penser sans prévention. — Que le mystique se trouve parmi des travailleurs conscients ou parmi des gens cultivés, partout de nos jours il se heurte aux memes '^préjugés, à la même contradiction en soi; il la rencontre aussi bien dans les conférences populaires, dans les journaux et revues que dans les traités et ouvrages des savants.

Il faut bien se rendre compte que Ton a affaire à un phénomène de notre époque, que Ton ne saurait se contenter de qualifier d insuffisance intellectuelle ou d’écarter par une critique cor-

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recte peut-être mais superficielle. Il faut savoir que ce parti pris à Tégard des vérités spirituelles repose sur les bases mêmes de notre mentalité contemporaine. On doit comprendre que les résultats considérables, les immenses progrès qui sont rhonneur de notre époque provoquent nécessairement de telles erreurs. En particulier le dix-neuvième siècle présente à cet égard de vastes lacunes qui sont le revers de ses qualités éminentes. La grandeur de ce siècle consiste dans ses découvertes dans le domaine des sciences naturelles et dans Tasservissement des forces naturelles au perfectionnement du mécanisme industriel. Ces résultats ne pouvaient être obtenus que par l’observation extérieure fécondée par le travail de la raison. Notre culture présente est due à l’éducation de nos sens et de notre entendement appliqués à la compréhension du monde sensible. Chaque pas que nous faisons aujourd’hui sur la route du progrès nous prouve combien nous sommes redevables à ce mode de culture.

C’est sous rinfluence de ces bienfaits de notre civilisation que s’est façonné notre esprit; il s’est accoutumé à édifier ses constructions à l’aide des sens et de l’entendement, parce que c’est à eux qu’il doit sa grandeur. Il fallait que les hommes s’accoutumassent à penser ainsi pour laisser les

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sens et l'entendement produire tous leurs fruits et rien, dans l’esprit, n’a plus de tendance à réclamer pour soi une souveraineté sans limites que les sens et l’entendement.

Si l’homme s’est élevé par ces moyens à un certain degré de culture, il s’habitue purement et simplement à soumettre toute chose au jugement et à la critique. Il est un autre domaine où l’on rencontre le même phénomène, c’est celui de la vie sociale. L’homme du dix-neuvième siècle a voulu réaliser la liberté absolue de la personne humaine dans le plein sens du mot; il a rejeté l’autorité et il a cherché une forme de collectivité telle que l’entière indépendance de la personnalité fût garantie. Par suite, il s’est accoutuméà prendrel’humanitémoyenne comme la mesure à laquelle toute chose devait être rapportée. Or, les pouvoirs supérieurs latents dans les âmes se développent dans des proportions différentes, selon les personnalités; l’un devance ses semblables, l’autre se laisse distancer. Dès que les hommes évoluent ces forces occultes ou tiennent compte de leur action, ils se différencient. Lorsqu’on admet ces possibilités il est juste que l’on reconnaisse au plus avancé plus de droits à parler d’un sujet ou à agir dans une direction donnée qu’à celui qui est resté en

arrière. Au contraire, pour ce qui regarde les sens et l’entendement on peut imaginer une sorte d’égalité, une moyenne. De ce point de de vue, l’on peut accorder à tous un droit égal,, une égale liberté.

On voit que la forme même de la société contemporaine a contribué, pour sa part, à soulever Topinion contre l’admission des forces spirituelles dans l’humanité. Le théosophe dira qu’au dix-neuvième siècle la culture humaine s’est bornée au plan physique et que les hommes se sont habitués à agir uniquement sur ce plan physique où ils se sentaient bien chez eux. Les pouvoirs supérieurs qui, au cours de l’existence, se développent sur des plans autres que le plan physique et les connaissances qui se rapportent à ces univers sont devenus par là même étrangers à l'homme.

II suffît d’entrer dans une assemblée populaire pour se rendre compte que les leaders de l’opinion sont incapables d’émettre une pensée qui s’élève au-dessus de ce plan physique. On fera la même constatation chez les écrivains qui tiennent la première place dans nos journaux et nos revues, et partout ce même phénomène se reproduit de l’éloignement le plus orgueilleux, le plus absolu à l’égard de tout ce que l’œil ne peut pas voir

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OU que la main ne peut pas toucher, en un mot de tout ce qui dépasse les limites de l’entendement moyen. Mais, répétons-!e, il est superflu de réprouver ou de condamner cette mentalité; c’est une étape nécessaire dans révolution humaine. Sans l’orgueil et les préjugés des sens et de l’entendement, nous n’aurions jamais conquis les précieux avantages de la vie matérielle. Nous ne serions jamais parvenus à donner à la personnalité le degré de liberté dont elle jouit, et nous devrions renoncer à l’espérance de réaliser un idéal dont l’édification exige chez l’homme l’aspiration à la liberté et le sentiment de la personnalité.

Mais les erreurs inhérentes à une civilisation trop matérialiste ont creusé dans les esprits une empreinte profonde. Il n’est pas besoin d’en chercher la preuve dans les faits évidents que nous avons cités plus haut. Des constatations, que notre époque considère trop volontiers comme insignifiantes, démontrent jusqu’à quel point la mentalité contemporaine est engagée dans cet engrenage des sens et de l’entendement, et ce sont précisément ces petites constatations qui font voir combien est indispensable un retour en arrière ou plutôt une résurrection de la vie spirituelle.

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Le bruit que souleva autour de la question « Bible et Babel » le professeur Friedrich Delitzch, nous autorise à considérer les opinions de cet auteur comme symptôme des temps.

Le professeur Delitzch a signalé la parenté de certaines traditions de l’Ancien Testament avec des sources de l’antique Babylone. La place où il enseignait et la forme qu’il a donnée à cette thèse ont attiré l’attention de gens qui, d’ordinaire, négligent ces sortes de questions. C’est ainsi que beaucoup ont été amenés à réfléchir sur le concept de la révélation. Ils se sont demandé : « Comment peut-on admettre que l’Ancien Testament soit d’inspiration divine, alors que des traditions analogues se retrouvent chez les peuples païens ? » Nous n’entreprendrons pas de résoudre ici cette question. Delitzch a suscité des adversaires qui craignaient de voir les bases de la religion ébranlées par ses enseignements, et il s’est défendu contre ces attaques dans une brochure intitulée : « Bible et Babel, coup d’œil général sur la question. »

Nous ne voulons citer ici qu’une seule phrase de cet écrit. Elle est importante, car elle définit le point de vue d’un homme de science considérable sur la position de l’esprit humain à l’égard des vérités . supra-sensibles. Une mul-

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titude de nos contemporains pensent comme Delitzch. Cette phrase nous donne donc l’occasion de connaître le sentiment de notre époque dans un domaine où il s’exprime spontanément et sous sa vraie forme. Delitzch s’adresse à ceux qui lui reprochent de traiter trop légèrement le concept de révélation et qui seraient tentés d'envisager ce concept comme une sorte de sagesse sacerdotale inaccessible au profane : « Personnellement, nous dit-il, je suis d'avis que, puisque ce dogme de la révélation nous est enseigné à nous et à nos enfants, à l’école, au catéchisme ou à l’église, nous avons non seulement le droit mais le devoir de réfléchir par nous-mêmes sur ces questions si graves et d’un intérêt si pratique, ne serait-ce que pour pouvoir répondre aux questions posées par nos enfants autrement que par des défaites. Les chercheurs sincères seront donc heureux, à la lumière d'une critique comparée portant sur l’Ancien Testament et sur les sources assyriennes et babyloniennes, de constater combien se trouve élevé et élargi dans sa valeur historique^ le dogme de la révélation, soi-disant réservée uniquement au Peuple élu. » Et quelques pages plus haut, on constate à quelles conséquences aboutit cette manière de voir : « Au reste, écrit-il, la seule

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chose logique serait de voir ^iseignement scolaire et religieux se contenter pour ce qui concerne l'époque préhistorique de la croyance à un seul Dieu créateur du soleil et de la terre et ranger les récits de TAncien Testament sous la dénomination de vieilles légendes hébraïques. Il est bien entendu que dans les considérations qui suivent, ce n'est nullement le savant que nous attaquons en Dielitzch. Mais que prétendil dire dans ce passage dont les conclusions sont vraiment naïves? Tout simplement que l'entendement qui décide sur les questions scientifiques du plan physique est également qualifié pour apprécier les connaissances d'ordre suprasensible. — L'auteur ne soupçonne pas un instant que cet entendement n’est peut-être pas en état de décider sans autre secours sur les données de la révélation.

Mais lorsqu'il s'agit de comprendre les vérités qui se présentent comme révélées, ne faut-il pas que l'entendement ait pour auxiliaire les forces mêmes qui sont la source de toute révélation Quiconque a évolué en soi les pouvoirs de la connaissance mystique s’aperçoit bientôt que certains de ces récits de l’Ancien Testament, qualifiés par Delitzch de légendes hébraïques, expriment des vérités d’ordre supérieur que l'enten-

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ment borné aux i^^»4/i'iences des sens ne saurait «mbrasser. L’expérience vécue par le mystique le conduit à constater que ces légendes sont dér rivées d’une connaissance directe des vérités supérieures. Et alors, son point de vue se transforme tout d’un coup. On n’avance aucune preuve contre la vérité d’une proposition mathématique si l’on découvre quel est son premier auteur ou si l'on est amené à citer tous les savants qui l’ont soutenue, relation incontestablement précieuse au point de vue historique. De même, la vérité d’un récit biblique n’est en rien entamée du fait qu’on a découvert ailleurs des traditions analogues, nu lieu de réclamer pour tous le droit, disons même le devoir de critiquer librement ces révélations, on ferait mieux de dire que celui-là seul a le droit de se prononcer sur ces concepts qui a pu éveiller en lui les forces latentes grâce auxquelles il revivra les expériences des mystiques qui nous ont transmis ces révélations de l’au-delà.

Cet exemple caractéristique prouve combien l’entendement moyen capable de remporter les plus belles victoires dans le domaine de l’expérience sensible fait preuve d’un naïf orgueil quand il s’érige en juge de questions qu’il ne veut pas apprendre à connaître, car la pure critique his-

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torique n’est fondée que sur l’expérience sensible.

C’est du reste d’une manière tout à fait analogue que la critique du Nouveau Testament s’est laissé acculer dans une impasse. Il fallait absolument appliquer aux évangiles la méthode moderne de critique historique. On a donc comparé ces documents, on les a collationnés avec toutes les sources possibles pour tirer de cet examen la suite réelle des événements qui se sont déroulés en Palestine de l’an i à l’an 33, et pour découvrir la vie et les discours authentiques de la personnalité historique dont les Évangiles nous parlent.

Or, un homme du dix-septième siècle, Angélus Silesius, a fait en quatre vers le procès de cette critique :

Le Christ serait-il né cent fois à Bethléem,

S’il ne naît en toi-même, tu es perdu pour l’éternité.

La croix du Golgotha est impuissante à te sauver du mal Si tu ne sais la dresser en toi-même.

Ce n’est pas un sceptique, mais bien un chrétien fervent qui a dit ces choses, et l’un de ses devanciers, croyant comme lui, le maître Eckhart, disait déjà au treizième siècle : « Que de gens veulent contempler Dieu avec leurs yeux comme ils

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contempleraient une vache, et veulent aimer Dieu

comme ils aimeraient une vache . Des gens

simples s'imaginent qu’ils doivent voir Dieu, comme si Dieu était là et eux ici. Il n’en est pas ainsi, Dieu et moi sommes un dans la connaissance ».

Mais personne ne peut connaître exactement la valeur historique de documents tels que les Évangiles s’il n’a auparavant éprouvé leur signification mystique par ses expériences intérieures. Toutes les analyses, toutes les comparaisons sont vaines, car nul ne peut découvrir Vêtre qui est né à Bethléem si le Christ mystique ne vit en lui, et nul ne peut décider comment la croix de Golgotha nous délivre du mal, s’il ne l’a sentie s’ériger en lui. La critique purement historique ne peut pas davantage se prononcer sur le phénomène mystique qu’un anatomiste à l’aide de son microscope n’est capable d’analyser l’essence d’un grand génie poétique.

Celui qui voit clair dans ces problèmes reconnaît combien l’orgueil de l’entendement appliqué à l’expérience sensibleest profondément enraciné dans l’esprit contemporain. Je ne veux pas, dit cet entendement, développer les forces qui me permettront d’accéder aux vérités supérieures, mais je veux avec mes forces présentes, tel que

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je suis, me prononcer sur ces vérités supérieures. Dans une brochure, toute pleine de bonnes intentions, mais inspirée par l’esprit du temps, on lit ces lignes : « L’homme de notre temps peut envisager le Christ, personnification de l’Église avec une entière liberté intérieure, il peut recréer intérieurement sa figure morale, de même que l’a créée l’évangéliste. Il peut, lui, être humain, se placer lui-même sur le même rang que les évangélistes et reconstituer en soi leur mentalité, il peut lui-même prêcher l’évangile. »

Ces paroles peuvent être vraies, mais elles peuvent aussi être foncièrement fausses. Elles sont vraies si on les comprend dans le sens d’Angelus Silesius ou de Maître Eckhart, si elles désignent le début de cette évolution des pouvoirs latents dans l’âme humaine qui font revivre dans la réalité mystique le Christ des Évangiles. Elles sont fausses, si elles aboutissent à reconstituer une figure superficielle du Christ conformément à la mentalité contemporaine. Les phénomènes spirituels ne peuvent être saisis que si l’homme, au lieu de les soumettre à la critique de l’entendement, se développe lui-même de façon à pouvoir les réaliser en lui. Personne ne peut espérer percevoir les plus hautes vérités qui soient accessibles à l’humanité s’il exige que ces vérités

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entrent dans les cadres de Tentendement moyen. On nous objectera : pourquoi les mystiques et les théosophes annoncent-ils ces vérités à des gens qui, à leur avis, ne sont pas encore capables de les comprendre ? Pourquoi y a-t-il un mouvement théosophique qui répand des enseignements alors qu'il vaudrait mieux développer en l’homme les forces spirituelles qui, seules, lui permettent de s’élever jusqu’à ces enseignements ?

L’objet de cet ouvrage sera précisément de résoudre cette apparente contradiction. Nous montrerons que les courants spirituels diffèrent par leurs formes de la science qui n’est fondée que sur l’expérience sensible. Les vérités spirituelles n’en sont pas pour cela moins scientifiques que les données de la science officielle. Bien au contraire, l’occultisme étend au 'domaine supra-sensible les limites de la véritable connaissance scientifique. Nous terminerons cette introduction par une question que l’on est en droit de poser:

Gomment parvient-on aux vérités supra-sensibles et, dans quelle mesure les doctrines spirituelles permettent-elles d’y parvenir ? De la réponse donnée à cette question dépend le point de vue auquel il faudra se placer pour envisager l’évolution religieuse et spirituelle de notre époque.

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