‹ L'initiation sentimentaleChapitre 14 sur 27 · EROS-ROI · texte numérisé non relu

EROS-ROI

Tous deux, maintenant, regardaient l'œuvre étrange et ne parlaient plus.

— Si la cuisson réussit, j'en doute, la pièce est d'une grosseur inusitée au four, je vous l'offrirai.

Oh ! généreux Nebo, quel ornement sur l'estrade du hall.

— Non », fit l'artiste, « je ne veux pas qu'elle soit en exposition, mais qu'elle anime un bosquet; sa place est dans un parc: ce sont les clauses de la donation. »

— Eh bien, à Saint-Fulcran, château que ma tante vient d'acheter, il y a une clairière disposée à souhait pour votre Eros, — mon Eros. Je pourrai, ce soir, me déshabiller à la Titus ; se faire donner un chef d'œuvre voilà qui s'appelle ne pas perdre sa journée ! Allons, Nebo de Thyane, à samedi la grande métamorphose des invités de la comtesse Dinska en stryges, lamies, empuses, incubes, succubes... »

— Attendez », fit Nebo en la retenant, et, l'œil un peu fébrile, la voix émue, l'attitude exaltée :

— -Vous m'avez demandé commentée baptisais cette statue. Eh bien ! soyez sa marraine, et écoutez la formule exorciste »; et, posant la main sur l'épaule de la jeune fille, les yeux fixés sur l'œuvre, il improvisa cet hymne orphique :

Eros, roi des cœurs vagissants, Saggitairc railleur dont les flèches ignées hérissent de désirs les reins mortels!

De l'Olympe descends, et viens de ta divinité animer cette forme, pieusement pétrie^ selon le rituel.

A V évoquer, r heure est propice : le taureau bondit au zodiaque; Pasiphaé le suit, d'une course affolée, aux champs crétois. Les doux mystères du printemps, dans la forêt frissonnante, se révèlent à V amant hardi ^ à la craintive amante. Les mondes, amoureusement dans leur ronde solaire, irradient jusqu'à nous de purs rayons de lumière.

Vair est plein de baisers flottants, qui effleurent très doucement les bras nus des vierges. Quel souffle cliaud fait voltiger aux lèvres la moue d'un baiser., les poils follets aux nuques frêles ?

Le désir jaillit sous les pas, et, dans les plis droits des tuniques, des effluves montent, lubriques.

Alanguies^ enlacées et le regard perdu, sous bois, elles s en vont interroger les fleurs; et, dans Vécorce des bouleaux, avec Vépingle de leurs cheveux ; elles écrivent le nom quelles n'osent pas prononcer. Loin du pédagogue ennuyeux, Vadolescent rêveur s'esseule en des chemins ombreux pour écouter la voix nouvelle qui parle en lui et qui parle d'aimer, A travers le fourré, entend-il point

ricaner les vieux faunes ? Perçoil-il pas réclair charnel d'une nymphe surprise et qui fuit vers les saules, un péplos mal jeté sur ses beaux membres nus'i

Éros, roi des cœurs vagissants, Sagittaire railleur dont les flèches ignées hérissent de désirs les reins mortels!

De V Olympe descends, et viens de ta divinité animer cette forme, pieusement pétrie selon le rituel.

Eros, roi des cœurs battants, tililleur des seins turgescents^ entremetteur de la nature entière, proxénète par qui tout rut est exaucé!

Insuffle à cette argile et V extase amollie du plaisir qui s'avance et les spasmes vibrants.

Cest toi qui règnes et resplendis quand ^ sous Vor d'Hélios, lastrideuse cigale chante les pâmoisons de la terre enflammée, quand V argent de Phébée poudroie dans la nuit bleue; autant decubicules, autant d'autels, Eros! autant de sacrifices en ton nom, puissant Dieu!

Comme des lutteurs acharnés^ l'un à l'autre liés^ les amants ne sojit plus qu'un seul corps; ils balbutient des mots perdus dans les baisers ; en leurs fauves ardeurs ils crient et mordent. Zeus alors peut lancer ses foudres redoutables, Poséidon soulever les vagues monstrueuses et celles-ci vomir des dragons effroyables, sans troubler seulement ces mortels enivrés. Le battement de leurs artères et la pulsation de leur cœur les fait semblables aux Dieux, extasiés et solitaires, sans pensée et sans peur.

Eros, roi des cœurs battants, titilleur des seins turges-

L ' I X ITI ATI ON SENTI M ENTAL E

cents, entremetteur de la nature entière, proxénète par qui tout rut est exaucé !

Insuffle à cet argile et Vextase amoUe du plaisir qui s'avance et les spasmes vibrants.

Eros, roi des cœurs mourants^ déceveur des âmes candides, qui souffles l'inconstance au cœur, la lassitude au corps !

Donne à cette effigie le regard éperdu d'un grand amour trompé, artisan des déceptions amèresî

Lamentables et obstinées, les chercheuses d'amour ne te maudissent pas ; les seins pendants, les lèvres lasses et le corps tout meurtri aux combats du plaisir, elles mendient encore un même amant trompeur.

D'autres à l'abandon ne se résignent pas, et de la même main qui versait la caresse, broient la ciguë ; impuissantés à garder leur amant, elles le donnent à la Mort !

Plus avides, les mâles fourragent les baisers sur les lèvres qui passent, et, presque sans choisir, errent de femme en femme, sans jamais assouvir leur turpide désir. Là-bas, à Vécart, le rocher de Leucade atteste, ô dieu de la vie, que tu fiances à la mort; 1 humanité te fait, Eros, un effrayant cortège : les râles du trépas, les râles du plaisir, affreusement fc mêlent „ ces cris confus sont-ils de haine ou de bénédiction, ces passionnés., tes serfs sont-ils sages ou fous ? Charmes-tu la vie ou bien situ la troubles ?

Êros, roi des cœurs mourants, déceveur des âmes

candides : qui souffles l'inconstance au cœur^ la lassitude ait corps /

Donne à cette effigie le regard éperdu d'un grand amour trompéj artisan des déceptions amères !

ÈroSy roi des formes aimées^ au milieu de Vouhli d'un siècle inconscient, tu renais sous ma main et ta gloire à nouveau par mon art apparaît.

AuxErotides, les Thespiens t'ont-ils voué plushelicone? Je t'ai ressuscité^ Éros, pour te braver et te vaincre. Vois en moi AnteroSy le hiérophante-maître.

La forme splendide où tu revis n'est que le signe de de ma volonté, sous ces traits d'argile, f enchaîne tes prestiges et tes charmes, et la cause seconde qui fait ta force. Tai brisé la ligne verte dès longtemps et je la brise aujourd'hui pour cette vierge : aussi fa.i je donné le double charme asmodéen. Règne sur les multitudes, Éros ; elles sont viles elles sont dignes d'un tel roi ; mois souviens tel de docilement servir ceux qui marchent sur V aspic et le basilic et qui foulent le lion et le dragon. »

fin du prologue

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