LE CYCLE PASSIONNEL
l'envers d'un bal
Il y a quarante ans, Balzac prononçait par la bouche du comte de Marsay, l'oraison funèbre de la grande dame française, annonçant l'avènement de la femme comme il faut; nous en sommes aujourd'hui à la femme du monde. On va chez elle et on la reçoit : son mari n'a pas de casier judiciaire, ni sa vertu de faits divers : aucune autre spécification ; elle s'appelle indifféremment des Porcellets et a son hôtel sur la rive gauche ou Poirier et, lors, habite la rive droite : la fortune a jeté dans l'opinion même un pont entre les deux faubourgs riches, Saint-Germain et Saint-Honoré et un bon voisinage, établi depuis la chute de l'Empire, fait danser dans le même rond l'armoriai déchu et le coffre plein d'hier seulement.
La femme du monde est plutôt un lieu qu'une personne. Accessoire de son salon, elle donne à dîner et à danser, et n'a que la valeur d'une station dans le chemin de la mode.
Dès la moitié du siècle, la noblesse fut placée entre un double chemin, comme Hercule : se retirer sur l'Aventin du Blason, rester les gentilshommes malgré tout, comme les Juifs restent les Juifs partout, et bénéficier du prestige de son dédain et de l'éloquence du mutisme ; énerver aussi la République par de sourdes et perpétuelles menaces de conspiration, ou bien tenir i le jeu de la Démocratie et gagner ; dans l'ordre politique, le succès enlève tout. La vieille douairière a perdu toutes les parties ; celle de la blague comme de la | bourse et, descendue dans la boue du suffrage univer- ! sel, salie à jamais par le coudoiement basochien, elle | ne se retrouve pas même noblesse comme devant ; le prestige est à terre. Ajouter conseiller municipal à : i « Ne suis ne comte, ne marquis, suis le sire de Cou- ; cy », et faire succéder le titre de maire communal à : | « Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis », c'est ; abdiquer son passé et préférer être peuple, comme dit | Labruyère.
Localement, les porteurs de grands noms féodaux ! ont été battus par les fils de leurs anciens tenanciers i et, sur le grand théâtre du vaudeville républicain, il | n'y a eu ni les impertinences d'un Maury, ni les perfidies nécessaires aux minorités parlementaires. En France, on ne se soucie pas d'être quelqu'un, on veut être quelque chose, c'est-à-dire baser l'estime de soi sur l'assentiment officiel des autres ; et la Ducaille comme la crapule. Désobéissants à l'honneur du nom qui exigeait une retraite des Dix Mille de l'orgueil de race devant le flot égalitaire, les nobles pouvaient encore inspirer cette crainte, sans laquelle on se méprise entre ambitieux, en envoyant à la Chambre des énergumènes sans lettres, à laKropotchine, donnant corps
ainsi au spectre rouge, dont Prud'homme a toujours peur, malgré son Voltaire et son Jean-Jacques en biscuit! Point, ils ont niaisement mimé des : « Après vous, messieurs les Rouges », et sont tombés dans l'avocaterie ; c'est si bas que ni les individus ni les peuples ne se relèvent d'une pareille chute. La littérature elle-même n'a plus osé peindre le grand seigneur ni la grande dame, qui ont leur cénotaphe dans l'œuvre de Balzac, et le Maître, prenant la particule et s amusant aux émaux de l'héraldique, a certainement prolongé de plusieurs lustres le prestige des classes titrées.
A une confession générale des débuts de lettres, combien n'avoueraient pas être allés aux porches de Saint-Thomas d'Aquin et de Sainte-Clotilde pour voir entrer et sortir des duchesses, comme Ruy Blas? Et ils n'ont vu que des femmes du monde. Plus tard, pénétrant dans les salons, ils ont compris que toutes les femmes élevées dans le luxe et le frottement esthétique se valaient, en dehors des castes; quel Denoisel ou autre Parisien le plus parisianant pourrait dire d'une inconnue, à un mardi des Français ou à un vendredi d'Opéra : « Celle-là est comtesse» ? La valeur du nom devient exclusivement matrimoniale et, à vacuité égale, l'enrichi qui préfère pour gendre le gentilhomme au militaire et à l'avocat, voit juste : un nom qui a du passé restera toujours un objet de luxe et un article de toilette sociale.
La civilisation latine n'aura plus d'aristocratie ; en admettant que, sur ses derniers jours, la France n'assimile plus les penseurs aux rouliers, la consécration d'une gloire véritable tarde si longtemps, qu'elle semble précéder et annoncer la mort ; quant à l'hérédité intellectuelle, nulle n'y peut croire, à moins d'ànerie.
Les fils d'Hugo n'étaieat qu'estimables, ses petits-fils risquent d'être quelconques.
Cependant, la vogue et l'opinion obéissent à la Norme, qui fixe et individualise les courants humains, aussi changeants et versatiles qu'ils soient : ne voiton pas le journal perpétuellement occupé à désigner au public les meneurs éphémères du branle jouisseur. Avec le carnet mondain, les échos du baron de Vaux et autres reportages, dans plusieurs siècles, les chiffonneurs de l'érudition auront la liste des toilettes et le détail d'ameublement de toute femme qui a donné à danser en ce temps catin.
La princesse Ywanowna Dinska représente bien l'espèce; son salon esile Figaro des salons, on y passe au moment du succès, véritable pont d'Avignon de la notoriété, où le forçat qui aurait eu l'honneur de quelques chroniques, serait reçu avec les égards de Balzac rencontrant Vautrin.
Tout Paris connaît l'hôtel à dôme moscovite de l'avenue Kléber. Le Gaulois l'a décrit en trois cents lignes de première page, sans omettre les dentelles du lit et le knout d'argent qui siège sur la table du boudoir.
De manières distinguées, la stature haute et les cheveux roux, la princesse Dinska est plutôt très élégante que jolie ; elle a commis un volume de poèmes en prose et pastiche Nergal, qu'elle a admiré une des premières. Indifférente aux coteries, intelligente sans être supérieure, elle préfère un homme d'esprit à un sot, une idée à un galon, un livre à un titre, ce qui lui donne la réputation d'être excentrique et de ne pas penser comme les autres. Ses réceptions, très courues, se citent pour une particularité: on se demande, en allant chez elle, quels seront les plats du jour.
Us étaient officiels, le jour où Paule etNebo devaient s'y rencontrer : les nouveaux ambassadeurs et les derniers ministres.
La jeune fille, venu presque trop tôt, dans son impatience de revoir son cher Virgile, disait à son amie, qui jetait autour d'elle le regard d'un régisseur au moment de lever le rideau :
— Que pensez-vous de M. Nebo? »
— C'est un jeune homme très comme il faut. »
Et ce fut tout. Blessée dans son admiration, Paule reprit :
— Vous en parlez comme du premier venu : c'est un esprit supérieur. »
— Je ne m'en suis jamais aperçue... Il est vrai qu'il vous a fait un très beau portrait, et on a toujours l'amour-propre de son peintre !... »
Elle s'interrompit pour répondre aux salutations des premiers arrivants.
On n'imagine pas, d'ordinaire, ce que le nimbe de gloire le plus pâle même, ajoute à l'amour; jamais un amant obscur, fût-il un hercule la nuit et M. de Montausier le jour, ne donnera les jouissances singulières que l'homme célèbre procure, a son insu peut être, à la femme qui l'aime. Exciter l'envie de ce que l'on possède est la plus intense façon d'en jouir : le prestige des actrices n'a pas d'autre cause. Quand toute une salle crépite de bravi et de désirs, celui qui reçoit d'un regard la préférence de la ballerine éprouve une sensation d'orgueil violente et très propre à l'enivrer. Quelle griserie pour une femme de se dire : « Chaque lettre qu'il m'écrit vaut plus qu'un billet de banque, vénalement ; le temps qu'il me donne il le prend à sa gloire, et j'ai la réalité de cet enchanteur, dont les fie-
tions font pâmer d'amour les femmes qui le lisent. »
En ce moment Paule eût ôté à Nebo la moitié de son génie pour rendre l'autre publique ; elle s'exalta à la pensée qu'elle pourrait le tourner vers le soin d'une réputation retentissante ; déjà, en idée, elle cherchait à quelle vitrine du boulevard exposer l'Eros, malgré le sculpteur. Puis elle se gronda, prise d'une peur absurde qu'il ne devinât tout à l'heure sa divagation ; elle se sentit en faute vis-à-vis du Platonicien et se débattit en des appréhensions bizarres pour cette velléité de despotisme. Enfin, ce remord d'âme s'immobilisa en tristesse un peu humiliée ; ce caractère si résistant sous des formes si douces, lui imposait un respect quelquefois lourd : la disproportion de leurs entités la blessait, au bout de ses comparaisons, elle se retrouvait petit fille, et cette infériorité lui empoisonnait de délicieuses impressions.
Magnifique de jeunesse dans sa robe bleu cœruléen, entièrement recouverte de toile d'argent, Paule, hardiment décolletée, montrait des épaules vraiment nues, sans même de poudre de riz, et la matité blonde de cette peau parcourue de filaments bleuâtres, était une saveur où l'œil jouissait. Cette carnation irréelle des babys des grandes familles anglaises, peinte par Reynolds et Lav^rence, éblouissait. Antar, im.puissant à rendre son admiration pour cette chair spirituelle dont parle Baudelaire, lui avait dit un jour : « Votre peau, c'est de la lumière à travers du lait. » A l'omoplate, au coude, aucune des aigreurs de forme, des acidités de contour de la jeune fille ; non plus au gras du bras les épaisseurs de la femme faite. Son cou expliquait la métaphore biblique qui le compare à une tour, et casquée plutôt que coiffée de ses cheveux brillants, elle
était belle. Au gré des superficiels, le visage se gâtait d'expressions compliquées et sa tête visiblement pensante détonnait dans la pouponnerie voisinante. L'or vert de ses yeux inquiétait et écartait le madrigal ; depuis plusieurs mois, on se disait dans son monde que la princesse Riazan avait des regards bien profonds, des répliques singulières, des moues grosses de secrets dédains : dans la jeune mondaine, l'écolière de Nebo apparaissait quelquefois, et les souvenirs du périple éclairaient d'atroces lueurs le monde gravitant autour d'elle. Son regard, par instant, charriait de formidables spectacles ; et la cuire sse de dégoût que le Platonicien lui avait bouclée aux reins, la protégeait, quoique invisible, contre la concupiscence qui se serait avancée.
Distraite aux présentations, elle s'impatientait de l'emplissement des salons, où son attendu ne surgissait pas.
Malgré son luxe, l'hôtel Dinska ressemblait à un ministère ; tout y portait la marque d'une vie en l'air; rien d'intime et de la personnalité n'y était imprégné ; malgré la foule et les bougies, on sentait que ce n'était pas moralement habité : la princesse Dinska n'était elle-même que sa première invitée.
Nebo parut enfin, gracieux mais replié, portant au cou la décoration qui avait si fort intrigué le prince de Trêves, à son souper de noces concubines avec Rose Combe. Le Platonicien salua la princesse Dinska, avec la phrase de tout le monde, et, sitôt, Paule prenant son bras, l'emmena à l'écart.
— Pourquoi avez-vous été banal avec Ywanowna ?
— Par convenance, ma chère élève ; il faut parler le langage de ceux avec qui Ton parle et du lieu où
l'on est. Dans un bal aussi mélangé et avec une mondaine, voulez-vous que je sois l'Orlando, au pays d'Ardenne ? Une femme qui reçoit deux cents personnes, presque toutes en vogue, a-t-ellele temps d'écouter un compliment à tournure neuve, avec les adjectifs assortis. Paule, si vous connaissiez ce que cela coûte de se montrer supérieur, même en petite matière ; voyez-vous ce vieux jeune, qui fait de son claque un ventilateur, tandis qu'il s'accoude à la cheminée? Son malheur, ça été la Chiromancie, une victime de Desbarolles. Ce garçon-là, à trente ans, n'avait qu'un salut pour mener la vie de Paris : se richement marier. Or, il imagina, pour sortir de la pénombre où grouille la gent à la poursuite d'une dot, d'apprendre à lire les mains. Malheureusement, il devint très fort et, au lieu de lire entre les lignes, il lut les lignes mêmes. Le premier effet de ce beau savoir fut de lui fermer le cœur entr'ouvert d'une jeune fille à laquelle il déclara qu'elle donnerait beaucoup de tablature à son mari ; le second est exquis : en s'abstenant de regarder les mains des demoiselles à marier, il se crut sauf et, un deuxième mariage pointait à son horizon, quand, défié par sa belle-mère de deviner son passé, il lui dit : (c Vous avez eu la charité universelle ! » Cette fable montre, comme dit Esope, qu'afficher une prétention c'est provoquer le prochain, qui est toujours méchant et toujours dangereux, et qu'il ne faut pas plus montrer son esprit dans un salon que son portefeuille sur les grandes routes.
— En vous attendant, mon ami, j'étais à des pensées inverses, je vous souhaitais glorieux, votre nom est si bien fait pour être répété ; j'aurais voulu, quand vous êtes entré, qu'un remou de curiosité et d'envie...
— Si vous étiez ma femme ou ma maîtresse, vous m'inquiéteriez beaucoup, avec ces billevesées : ma personnalité n'a pas besoin de suffrage ; être grand pour moi et les miens, j'entends des êtres chers et grands eux-mêmes, miroirs qui me flattent sans me mentir, voilà qui suffit. Eh ! inconsidérée que vous êtes, si Nebo faisait une œuvre, il ne ferait pas l'éducation de la princesse Riazan : allez dire à Nergal de développer son Androgynat, il vous répondra : « Je l'ai déjà fait et ne recommence rien, » en vous citant un de ses romans.
— Venons à notre grande leçon, » dit Paule, « et commencez par la maîtresse de céans. »
— Eh bien ! allons dans la serre. »
Ils quittèrent les salons et entrèrent dans une sorte de jardin d'hiver éclairé de lanternes chinoises. Ils s'assirent tout au fond, derrière un massif d'arbustes.
— Si vous parvenez à me noircir Ywanowna d'aucun crime, je croirai tout possible. »
— Croyez-le donc ; le livre du désir est dédié : à elle. Elle signifie Katerina Ridzé, sa propre sœur, qui est mariée à lord Bedforest, colonel britannique aux Indes. Vous ignorez que les deux soeurs ont grandi, jusqu'à leur majorité, au château de Zaslavl ; dans ce pays de loups, couvert de neige une moitié de l'année, sans distraction et surtout sans surveillance : leur père était un vieux général taciturne et maniaque; elles ont lu des romans et, n'ayant pas le moindre velmoje avec qui flirter, elles ont inventé un jeu dangereux : Katerina se déguisait en homme et courtisait sa sœur. Un jour, grisées par leur comédie amoureuse, elles se sont embrassées plus longuement que de coutume. Lors, Zaslavl est devenu un Tourlaville plus