‹ L'initiation sentimentaleChapitre 16 sur 27 · L ' I N 1 T T A T I ON SENTI M E NT A L E · texte numérisé non relu

L ' I N 1 T T A T I ON SENTI M E NT A L E

criminel que le château normand, et les Ridzé dépassèrent le crime des Rovalet ; songez à cela, princesse, l'inceste antiphysique. »

— Horreur! » s'écria Paule.

— Le ])ourreaii n'a pas touché à ces cols délicieux, ni l'histoire à cette honte, enfouie à Zaslavl, et qu'aucun d'Aurevilly ne racontera jamais. Seulement votre cri d'horreur s'est hâté, et vous aurez à le redire à la fm de l'histoire. Le vieux Ridzé connut-il le forfait de son château? Du moins, quand le prince Dinski, amené par le hasard d'une chasse, s éprit d'Ywanowna, il la maria presque de force. Celle-ci, emmena sa sœur avec elle ; combien de temps Dinski fut-il sans soupçons , comment lui vinrent-ils? Six mois à peine écoulés, il priait Katerina de les quitter, et partit avec sa femme pour ses terres de Zaslavl ; Ywanowna paraissait très résignée, mais son mari, un soir d'hiver, après avoir frappé à la porte de sa chambre, la força : le lit était vide.

« Lors, il prend son l'evolver et descend dans le parc; un clair de lune éclatant lui montre des traces de pas sur la neige fraîchement tombée, il les suit l'espace de deux cents mètres jusqu'à un pavillon d'où filtrait de la lumière.

« Tendant l'oreille, il perçoit un dialogue passionné coupé de baisers et de soupirs ; furieux, il crie : « Ouvrez, madame, ou je mets le feu au pavillon. » Un silence de stupeur lui répond ; puis le remuement fiévreux et bousculant tout de l'adultère surpris ; et, lorsqu'il pèse de sa forte épaule contre la porte, la fenêtre s'ouvre, et une forme humaine, à peine vêtue d'une culotte, tombe presque à ses pieds et se dresse dans unç course folle.

« Dinski s'élance à sa poursuite, une branche lui fouette le bras au passage, son revolver tombe ; derrière lui, une femme, dévêtue et troussant sa robe pour l'atteindre, lui crie : « Dinski, c'est ma sœur. » — « Je la tuerai », hurle le prince. Alors la princesse ramasse le revolver et, s'arrétant pour mieux viser, tire : le prince tombe. Au bruit de la détonation, Katerina s'est arrêtée, et les deux sœurs, à quarante pas, se regardent avec épouvante. Entre elles, barrière formidable et qui les sépare à jamais, le cadavre de cet homme. Un grand moment, elles se considérèrent sans oser avancer l'une vers l'autre ; puis, sans un geste d'adieu, la princesse rentre au château ; et Katerina, un mois après, épousait lord Bedforest, colonel des cipayes. Elles ne se sont jamais revues. »

— Maîtresse de sa sœur et meurtrière de son mari ! Ywanowna », murmurait Paule attérée.

Ils se taisaient, quand un bruit de voix et de pas vint à eux.

— Chut ! » souffla Nebo.

— Ici, nous sommes seuls », dit une voix de femme, et ils s'assirent, tournant le dos au bouquet de cactus et de palmiers qui cachaient les jeunes gens.

— Voyons, mon cher, expliquons-nous », commença la femme^ « je sais quel homme vous êtes, et je ne crois pas à votre amour ; quel intérêt avez-vous à cela ? »

— Que vous importe ? Je vous offre cinquante mille francs. »

— Vous ne les avez pas, qui vous les donne? Celuilà a de grandes raisons en cette affaires ; car vous recevez au moins autant que vous offrez ? Donc, cartes sur table ou point de jeu. »

l'initiation sentimentaï^e

— J'abaisse tout mon jeu, en vous disant, je séduis pour épouser la fortune. »

— A d'autres : le comte ne vous la donnerait pas, même enceinte, et vous le savez bien, il la tuerait ou la cloîtrerait, et voilà tout. Ce n'est pas un homme à qui on forcerait la main, même avec du scandale. »

-T- Que croyez-vous donc? »

— Je crois, mon habile homme, que l'intéressé c'est le frère du second lit, Enguerrand ; en déshonorant Blanche, il croit que son père la déshéritera, la mettra au couvent et, dès lors, la fortune des Nogent lui échoit toute ! Hein, dites non ? J'ajouterai que vous avez carte blanche pour le budget du piège ; et je mets à cent mille francs mon concours. »

■ — Tope », dit l'homme, « mais vous abusez delà situation et je puis m'en souvenir.

— Mon cher, vous ne m'effrayez pas assez pour renoncer à ce doublement de prix.

— Eh bien! quand ? comment?

— Quand, je ne sais pas; comment, voici: dès le premier jour, j'inviterai Blanche à une collation, à ma campagne de Oréteil ; un soporifique dans son verre, je la couche sur le canapé et je me retire; à vous le reste. »

Ils se levèrent ; sur le seuil de la serre, la femme se retourna.

— N'avez-vous pas entendu iin bruit derrière les palmiers. »

Mais l'homme n'en tint pas compte : c'était Paule qui avait écarté le feuillage pour voir les interlocuteurs dont les voix lui étaient inconnues.

— Mistress Connghaut ! » fitrelle, « quant à sori accolyte, je ne l'ai jamais vu. Mskis yous empêcherez ce crime, Nebo.

— Oui, soyez-en sûre, et comparez ce complot avec celui du grand Trimard ; l'Armée du crime n'a pas que sa cour des Miracles : elle a aussi un corps d'élite où l'assassin est ganté et des Mistress Rakings, avec vingt mille francs de diamants sur leurs épaules nues. La morale, c'est-à-dire l'opinion sur les passions, est une raison d'Etat, tout à fait locale. Voyez le bigame condamné à Paris, honoré à Constantinople : les Anglais autorisent la recherche de la paternité à Londres et la vente des femmes h Malte; ils fondent des sociétés de tempérance dans leur île et bombardent les côtes chinoises le jour où l'Empereur Céleste repousse leur opium. A Marseille, le même homme qui fait la traite des Nègres du Gabon, donne à lire à sa fille la Case de ronde Tom. Les Français regardent l'annexion del'Alsace-Loraine comme un crime horrible et ils volent le Tonkin. Le prêtre français et le prêtre allemand prient le même Dieu de leur donner à chacun la victoire : et que la guerre soit juste ou injuste, sur une rive ou sur l'autre, on chante le Te Deum. Spectacle épouvantant que cet égoïsme des nationalités cohésionnant l'égoïsme communal, l'égoïsme de coterie et l'égoïsme industriel. La notion de la justice n'existe pas dans les actes de la civilisation ; en politique, c'est l'étranger qui a tort, et en morale, c'est le peuple. Celui qui oserait dire un jour à la douce France qu'elle est mécréante, serait traité d'Iscariote et, chaque fois qu'un éthologue a retourné le gant parfumé des classes riches pour découvrir la même main crochue et tachée de sang qui griffe la barre des assises, on a crié à la calomnie et à l'invention infernale d'un esprit dépravé.

« Toutefois, un autre côté de la question nous solli-

cite. Baser une société sur la vertu, un saint peut y penser, non pas un psychologue ; il faut, cependant, que la bête à deux dos ne surgisse pas au coin des rues à midi, ni le couteau à minuit : on n'a donc pu que détourner les mauvais instincts, les endiguer, en les poussant vers un dépotoir ; et on a des lupanars et des tapis francs. En montant l'échelle sociale, on se trouve en présence de délits irrépressibles ; l'intelligence humaine a des ressources infinies pour mal faire et, lors, la condition de l'existence sociale c'est l'hypocrisie. « Esbats-toi entre quatre murs, vole, viole, tue, mais si tu te laisses voir, mais si tu calcules mal, mais si tu n'enterres pas bien tes cadavres, moi, société, je serai forcée, à mon vif regret, de sévir. » Supposez que je puisse remettre demain à la justice les vingt dossiers criminels qui dansent dans cet hôtel, je l'embarrasserais fort. La morale, c'est un corset ; à partir d'une certaine zone sociale, tout le monde le porte ; mais à certaines heures, tout le monde le quitte ; la même femme qui tonnera contre l'adultère, va demain rejoindre son amant au Grand-Hôtel ; pourvu qu'elle ne soit pas vue sans corset, elle est considérée. Le Pacte social n'a qu'un mot : « Ceux qui sauveront les apparences seront saufs. » Pour parodier le fameux commandement de Beaumarchais , la société dit : « Sois sage si tu veux, dépravé s'il te plaît, mais ne le parais pas. » Encore se faut-il modérer dans la sagesse et ne pas dépasser un diapason donné : l'excès de vertu est une imprudence et punie comme telle par toute-puissante Opinion. Les légitimistes qui l'ont été plus que le roi, les seules bêtes noires de Frosdorff, savent ce qu'il en coûte d'être les puristes d'un parti ; à des destinées plus épouvantables encore sont voués

les puristes de conduite. Rien ne doit dépasser. Le gris, qui est la couleur morale du monde, a une haute raison d'être: cet effacement produit la sécurité; qu'une individualité rouge ou bleue intervienne, le gris paraît ce qu'il est, sale, étant éclairé. On n'abreuve de tant de fîel les supériorités que parce qu'on redoute la lumière qu'elles irradient : et si Nebo était pour cette salonée autre chose qu'un habit noir de plus, il ne pourrait pas vous enseigner cette science du mal, qui vous forcera à vous vouer au bien, uniquement. »

Le prélude d'une valse hongroise se fit entendre, ils se levèrent.

— Un bal, princesse, c'est pour la pensionnaire la première toilette ; pour la femme de trente ans, l'amant, ; pour tous, le champ de bataille où évoluent les vanités et les désirs, où commencent et se résolvent les passions. Le Bal n'a pas lieuen province, si ce n'est ceux des mairies par souscriptions, des bastringues, et l'annuel delà Préfecture, la féte des sandaraques et des épitoges. Mais le vrai bal parisien, comme celuici, c'est une espèce de prostitution. »

— Vos appellations déraisonnables exaspèrent; je suis allée au bal très souvent et m'y voilà : en quoi me prostitué-je? »

— Oh! je sais, ma princesse, que ces mots-là font peur et qu'à les prononcer on passe pour un visionnaire d'ordures ! N'importe, écoutez-moi. Qu'un Noroudine, un vicomte d'Antioche, vous surprenne à l'hôtel Vologda nu-bras et assez décolletée pour qu'on voie par devant le commencement de vos seins, plus bas que les omoplates par derrière, vous vous déroberiez vite, en grand émoi, jetant un voile sur vous. Cependant vous montrez tout cela, sous une lumière crue

et les yeux concupiscents de cent mâles. Il y a donc deux pudeurs, une première vis-à-vis l'homme seul, l'autre pour les hommes en tas. Encore êtes-vous jeune vierge et la casuistique vous autorise à émouvoir les sens, si vous tendez à l'œuvre de chair qui est au mariage : mais supposez-vous mariée. Entre un inconnu qui vous prend la taille, vous serre contre son gilet, coule son œil dans votre gorge, emmêlant ses jambes à votre robe le plus lascivement qu'il peut, tandis que vous mettez un bras autour de son cou et une main dans la sienne. Surprise ainsi par votre mari, il ne lui reste plus qu'à tuer l'homme ou à plaider en divorce. »

Et il la mena à la porte du grand salon où les couples tournoyant évaporaient du désir parfumé.

— Voyez ces femmes pâmées sur des épaules d'inconnus, ce sont des femmes mariées et des femmes honnêtes. Il y a donc une honnêteté pour ce qui est public, une autre pour le privé et le mariage ne souffre aucun dommage des attouchements lubriques s'il y a galerie. Quiconque vous surprendrait chez vous en train de danser, serait persuadé que cet homme est votre amant; ici, il s'appelle simplement votre valseur. Serait-ce donc que l'opinion absout une luxure qui n'aboutit pas, qui ne choisit pas? »

Et du regard montrant les couples enlacés :

— Voyez ces regards noyés, ces crispations des mains gantées sur l'épaule du cavalier ; voyez ces jambes disparaissant dans la robe ; voyez ces têtes qui penchent et ces tailles qui ploient; voyez ces étreintes où pointe le spasme, ces moiteurs frissonnantes du dos ; voyez ces gorges qui battent le corsage, ces lèvres séchées et ces narines palpitantes. Écoutez ces froissis

d'étoffe ; dessous, la chair se froissé aussi ; écoutez ce halètement, ce n'est pas celui de la fatigue. »

Et Paule, à la parole du Platonicien, voyait le fantôme obscène de la Pollution planer Siir la danse.

— Vous êtes abominable, Nebo! »

— Dessiller les yeux volontairement sillés, appeler chacun par son nom moral et dérioricer les choses dans leur essence mauvaise; oui, c'est uné abomination! De quel droit appeler ivrognes des buveurs, voleurs des habiles et lascifs des gens corrects ? C'est toucher avec impiété au Concordat signé entre la bienséance et le vice.

« Au début du périple à travers les mœurs, nous allâmes prendre la clé de leur explication au café. C'est au bal que les formes mêmes des passions vont nous apparaître. A vue de niais, il n'y a ici que des gens en toilette qui en regardent sauter d'autres ; à vue profonde, il y a toutes les horreurs constitutives d'une civilisation. Nous avons étudié séparément et chacun dans leur lieiij l'homme au café et au cercle, la femme au Bon-Marché et au Printemps. Ici les sexes sont en présence et en conjonction : et le cas général et qui saute aux yeux... »

— C'est l'adultère. »

— Non, l'adultère des gens riches suppose, sinon l'amour, le choix, la préférence, des préliminaires de dignité et un peu de soupirs avant les embrassements, de la quémanderie gracieuse, et quelque lenteur d'agrégation. Au bal, on accorde à un inconnu, à presque n'importe qui de présent, une possession extérieure et momentanée qui équivaut moralement à l'abandon complet, et physiquement aussi parfois.

« Et d'abord, princesse, nombre de filles se feraient

payer d'avance avant de se montrer aussi déshabillées que vous l'êtes. »

— Vous êtes un empoisonneur de la vie, Nebo; votre imagination satanique frappe la mienne et vous m'écœurez sans me convaincre. »

— Eh bien ! je vais me taire et vous prier d'écouter; si des bribes de conversation ne commentent pas éloquemment mon dire, je renonce au Virgiliat près de vous. »

A l'entrée du buffet, en une petite cohue, Paule entendit ce dialogue à mi-voix déjeunes gens.

— Tu la serrais trop ; elle en faisait des yeux blancs. »

— Mon cher, c'est elle ; je parie que mon épaule garde la marque de ses doigts ; une femme qui rabroue les déclarations en Minerve, je n'aurais jamais cru ça. »

— Eh ! » dit l'autre « les surprises de la valse et du bazar. »

Nebo louvoya vers un groupe de clubmen très élégants et feignit de s'entretenir avec Paule, qui écoutait de toutes ses oreilles.

— Qui est-ce qui a dit que madame de Guébriant n'avait pas de jambes? elle a même des mollets. »

— Je te parie cent louis que je la fais », s'exclama le duc de Nîmes.

— Parbleu » , fit de Quéant, « si tu la mets de moitié dans le pari. »

— Je vous recommande, messieurs », dit un autre, « le balcon de madame de Ganges, ça vaut la peine de s'y pencher. Contour et fermeté, voilà ma devise. »

Et cyniquement, en mots bas, ils se disaient leurs sensations, déshabillant les femmes, détaillant leurs

défauts ou leur beauté, expliquant leurs tempéraments.

— Oh ! Nebo », s'écrîa Paule, en crispant son bras sur celui du Platonicien, « que Dieu me préserve de m'entendre déshabiller ainsi.

— Ne parlons pas de Dieu ici ; à vous seule appartient cette préservation, et croyez bien que les neuf chœurs s'inquiètent peu d'imposer silence à vos valseurs. J'admire la lâche routine chrétienne qui jette sur Dieu la responsabilité de nos vices. « Seigneur, je m'expose à tout, faites que je ne succombe à rien » : voilà les patenôtres féminines, et celles du parti catholique : « 0 Jésus, si nous sommes dénués de tout mérite et si nous ne faisons aucun effort c'est pour votre prestige et que votre intervention soit plus visible, lahvé, votre droite apparaîtra mieux en sauvant des indignes, et nous sommes le fumier Achab, pour votre plus grande gloire. »

La princesse Dinska vint à eux :

— Monsieur Nebo, vous êtes accapareur et ne pouvez vous séparer de votre modèle », et à Paule, « chère vous ne dansez pas, vous ne parlez à personne et vous compromettez. Venez faire un tour de salon avec moi : a-t-on jamais vu de confiscation semblable. »

Et comme la princesse allait répliquer d'indépendance agacée.

— Princesse, suivez ce conseil ; je m'en veux de ne pas vous l'avoir moi-même donné ; mais la faveur de votre compagnie est telle que je suis excusable de l'avoir si longtemps conservée, au mépris de l'usage qui est maître ici. »

Et, saluant cérémonieusement les deux femmes, il s'écarta.

I / 1 N l T I A T I D N SENTIMENT A L E

— Quel est donc le charme de M. Nebo ! » demandait Ywanowna à Paule, « vous auriez une passion pour lui que vous le quitteriez avec moins de regret.

— Son charme, c'est de ne pas me faire la cour, de ne pas me serrer le bras, de ne pas se pencher sur mon épaule ; en le quittant, je suis livrée aux fadeurs, aux compliments niais ; je rentre en scène, avec lui j'étais dans la coulisse ; voilà mon regret. »

— Que vous êtes étrange depuis quelques mois ; jusqu'à la façon dont vous me répondez est bizarre. »

Mais la princesse Dinska arrêtée par un ministre, dut lui présenter Paule ; celle-ci répondit d'un mouvement si bref que ce dispensateur de bureaux de tabac et d'emplois à deux mille cinq, ne crut pas digne d'accepter le dédain de la jeune fille.

— Le pouvoir, mademoiselle la princesse, est bien peu de chose auprès de la beauté. »

— Mais l'intelligence, monsieur le ministre, prime la beauté. »

— En ce cas, je me prévaudrai auprès de vous de ma naissance, la plus obscure du monde, je suis le fils de mes oeuvres, si je ne peux me vanter de mon père. y>

— Vos œuvres? » articula Paule, « si vous disiez vos blagues, ce serait plus exact. Vous avez blagué dans un café d'abord, dans un club après, à la chambre enfin. Gavarni, un historien plus sérieux que Louis Blanc, a écrit en deux mots l'histoire contemporaine : « blagueux et blagués », prétendez-vous en appeler de mon jugement. »

Un moment le ministre de l'intérieur se rebiffa ; puis voyant qu'on ne les entendait pas.

— Eh bien ! madenioiselle, vous voulez me froisser

et Vous m'amusez ; une Riazan parler argot avec un clerc d'étude, fût-il devenu ministre, cela est gai.

« Entre augures, on accepte d'être scélérat, mais non pas imbécile. Vous vous moquez du ministre ; vous ne pouvez rire de l'homme. Nous croyez-vous donc assez sots, mes collègues et moi, pour nous prendre au sérieux : la République un gouvernement! allons donc, c'est la faillite d'un peuple. Nous des ministres ! à d'autres ! Des syndics oui, et si le France obtiérit son concordat, nous serons les plus étonnés ! »

Le marquis de Hou-Hang-Li en habit noir, clignant ses yeux pleins de malice, s'avança et dit à la princesse, en excellent français.

— Madame, vous êtes ce que l'envoyé du Céleste- Empire a trouvé de plus céleste et aimable en Occident, et ne devriez marcher que sur des jonchées de fleurs de pêchers. »

— Ce madrigal d'un pays de Li-Taï-Pé me plaît : et une Occidentale ne peut répondre à votre selam de mots que par une fleur de son bouquet », et elle lui offrit un camélia hlanc ; l'Asiatique le porta à ses lèvres avec dévotieuse drôlerie et profitant de la retraite du ministre^ s'approcha de Paule comme pdur lui confier un secrfet. »

— Les Français dés hautes classes, » dit-il « emploient des mots qui ne sont fias dans le dictionnaire du français mandarin : je n'ose pas deirtahder l'explication aux mandarins officiels ; ils me prennent pour un sot; mais vous qui conriaissez Un poète chinois, expliquez-moi ceci : je demandais l'autre jour « ^Uè fait donc le chef de l'Etat, quand il ne signe pas », on m'a répondu « il fait sa pelote ». Tout à l'heure, je cherchais M. Ronçân, et un attaché d'Elttibassade iiie

répond : « Ne le dérangez pas, il pelote madame Borie ». Comment le mot « pelote » peut-il s'appliquera l'oisiveté d'un vieillard et à la causerie d'un homme et d'une femme. J'ai lu dans une revue encore ceci : « M. Renan est un peloteur d'idées ». En France, on pelote au pouvoir, on pelote dans le monde, on pelote même dans le silence du cabinet, je m'y perds. »

— Faire sa pelote», fit la princesse, « doit signifier faire ses affaires personnelles, faire son magot.

— Magot rime avec Chinois en français », interrompit l'Asiatique en riant.

— Quant aux autres acceptions, j'avoue la même ignorance que vous ; mais je vais questionner... M. de Nîmes, venez ici expliquer au marquis le mot «pelote.»

Le duc ouvrit de grands yeux, puis fit signe au Chinois de s'éloigner de la princesse.

— Ah ! mais, je veux m'instruire aussi », fit-elle.

— Il faut expliquer devant vous? Je suis trop mal avec les périphrases pour m'en charger », et il s'éloigna vivement.

— Il ne sera pas dit qu'un mot gardera ainsi non secret. Offrez-moi le bras, marquis, et mettons-nous à la recherche de Nebo, celui-là nous répondra. »

Ils trouvèrent le Platonicien causant bas avec le comte de Nogent, très pâle et le front plissé.

— Attendons », fit Paule à l'ambassadeur, « son colloque est très important. »

Et quand Nebo les rejoignit :

— Le marquis de Hou-Hang-Li me demande ce que signifie « peloter ».

— Eh bien, je vais le lui dire. »

Et il se pencha à l'oreille du Chinois, qui eut un jeu de physionomie plein de salacité.

Paule se montait l'imagination sur ce mot que Nebo, l'oseur sans réticence, ne lui traduisait pas.

— A vous princesse, je vais vous le faire voir en conjugaison, et peut-être sur vous-même; patientez. »

Selon la mode, la princesse Dinska,. au milieu de son bal, produisait quelque attraction; acteurs en vogue, musiciens célèbres ; ce soir-là, l'orchestre hongrois, avec solo de czimbalium, était annoncé.

Des domestiques, envahissant le grand salon, alignaient des fauteuils et les chaises.

— Asseyez-vous près de moi » dit la princesse.

— Non », dit Nebo, « nous nous retrouverons après ; mettez-vous près de Varnage ; il ne bat pas la mesure avec son pied et ne dodeline pas de la tête, condition de voisinage indispensable à une audition musicale. »

Deux jolies femmes, le sourire aux lèvres, mais la voix un peu fébrile :

— Tu crois que je ne t'ai pas vue ? tu t'abandonnais ; tu me trompais », et, se penchant coquettement, elle laissa tomber, avec une inflexion indéfinissable de jalousie contenue :

— Sale! »

Ce mot glaça Paule, ainsi prononcé au milieu des minauderies les plus tendres.

La passion, ce torrent du cœur, a donc des crues si formidables qu'elles envasent toute la dignité et débordent du respect de soi et de toute contrainte? — pensa-t-elle.

— Gaston, ne faites plus ça en dansant, je frissonne toute, je me retiens pour ne pas crier », disait une jeune fille à son cousin germain.

On prenait place, et pour l'œil delà princesse, dont Nebo avait développé la portée psychologique, les

couples s'accotaient; chacun s'approchait de la personne de prédilection.

— Quelle douceur de vous tenir entre mes bras, de voir vos seins prêts de jaillir du corsage dans l'émoi de la danse ! si vous saviez ce que j'ai senti... »

— Vous êtes mieux doué que moi, » répondait la femme, « je n'ai rien senti du tout, sinon vos coups de genoux, qui me faisaient faire des faux pas ; votre main d'épileptique qui pétrissait les baleines de ma tournure ; il y a des femmes qui aiment ça ; moi je ne fais qu'une chose à la fois; quand je danse, je danse, et les cavaliers qui veulent faire d'une pierre deux coups et d'une valse une... vous me comprenez, je les juge, sans appels aussi mauvais galants que piètres danseurs, cela vous soit dit, en passant, mon beau sire. »

Un ménage se querellait en souriant.

— Vous étiez indécent, sa barbe vous... »

— Sa barbe ! je n'ai pas vu sa barbe. »

— Elle vous grattait le cou ; il est encore rouge. » Et une mère à sa fille :

— Tu as fait la grue avec ce monsieur. »

— Mais, maman, tu m'avais dit toi-même. .... »

— Je te l'ai dit pour ton établissement et non pour ton plaisir ; quand tu seras mariée, bien ; mais jusquelà, rien que des danseurs conséquents, mademoiselle. »

Ces lambeaux de dialogues dépravés arrivaient de tous côtés battre au cerveau de la princesse, toute hérissée de répulsions et de malaise. Nebo lui avait ouvert les oreilles comme les yeux : en quelques heures, la redoutable perception de l'infamie mondaine s'éveillait en elle.

Le czimbalium jeta tout à coup ses vibrations mé-

talliques et les archets attaquèrent la marche fantastique, avec le staccato de l'élan d'un cavalier. Sitôt, la chevauchée des notes déroula les mornes horizons de la Pùsta ; on eût dit les voix de passions fauves et déçues, hurlant dans la steppe.

La princessse, emportée sur la mélodie nerveuse des Tziganes, respirait mieux à cette musique de plein air où le vent même passe et couche les sons pressés comme une crinière de cheval emballé, quand diverses sensations l'arrachèrent à sa rêverie.

Des doigts dégantés lui frôlaient le dos ; un souffle agaçait son bras ; un pied cherchait le sien ; des yeux posés sur sa poitrine ne s'en écartaient pas. A cette quadruple impertinence, elle se rebiffait avec la violence de sa colère et de son dégoût, quand la comtesse de Sommières..., non loin d'elle, dit assez haut pour être entendue de plusieurs.

— Monsieur, il y a longtemps que cela ne me fait plus rien. »

— Mais, Madame, c'est pour mon plaisir et non pour le vôtre. »

— Si j'avais ma bourse », répliqua la comtesse, « je vous donnerais un louis et en descendant dans la rue, vous trouveriez à vous satisfaire beaucoup mieux.

— Ce ne serait plus la même chose », répondit avec tranquillité le personnage, en s'écartant.

Paule, après avoir enveloppé ses obsesseurs d'un regard dont le couroux les étonna fort, attendit impatiemment que le morceau finit. Lors, rejoignant Nebo, resté debout à l'entrée du salon :

— Me direz-vous enfin l'explication de ce mot? »

— Ne venez-vous pâs de l'éprouver, à l'éniôtiôn (Jùe je votis voie.

— Dites, dites toujours », fit-elle fébrilement.

— G Peloter », princesse, signifie, en argot érotique faire de menues caresses, des attouchements furtifs, parce que la partenaire ou le lieu n'en permettent pas davantage. »

— Et cela se tolère », s'écria-t-elle.

— Ecoutez une documentation à ce sujet: sous l'Empire, le gouverneur militaire d'une des plus grandes villes de France, bancroche et paillard, voulait épouser une demoiselle noble qui avait l'esprit, étant riche, de rester fille. Le père de cette intelligente personne, vieux militaire, recevait souvent le maréchal-gouverneur à dîner, et le singe amoureux se trouvait placé à côté de la jeune personne. Tout le repas durant, il pinçait les jambes de celle qu'il aimait, sous forme de ramasser sa serviette. Pour obvier à ces attouchements, la demoiselle imagina de le flanquer de deux laquais, un à droite et un à gauche, et chaque laquais, d'une douzaine de serviettes : Eh bien ! devinez, au dessert, le nombre des serviettes restées aux mains des laquais : chacun une. Le maréchal gouverneur avait fait vingt-deux tentatives depelotage et, partant, changé vingt-deux fois de serviette. Ne vous figurez pas que l'attouchement lubrique entre inconnus soit un caractère spécifique des bals ; là, il est inévitable, voilà tout. Mais, dans toutes les foules, expositions de nouveautés aux magasins du Louvre, cohue attendant un passage officiel ou un feu d'artifice, sur la banquette du théâtre et de l'omnibus, dans les églises même, la Pollution se glisse et s'ébauche. Vous verrez d'anciens viveurs mariés, prier un ami de se mettre à côté de leur femme, à l'Hippodrome, afin qu'on ne lui «fasse pas le genou », comme ils disent. On fait le

coude, on fait l'épaule, on fait la hanche, on fait tout ce qui est possible et même ce qui ne le semblerait pas. La police appelle ces gens-là « des frotteurs » ; ils n'ont pas nom dans langue mandarine, comme dirait votre interlocuteur d'il y a un moment.

(( Pourquoi la vie de Paris est-elle si agréable, de l'avis universel ? parce que l'atmosphère même y caresse les vices : pauvre, on s'y frotte au luxe : seul, dès sortir, on respire cet odor dl femina qui y flotte ; quel promeneur peu pressé a jamais monté du boulevard de la Madeleine au Chàteau-d'Eau, sans ramasser un joli regard, un frôlement agréable? Au-dessus, de ces attouchements qui vous révoltent, il y a une vaporisation de péché, si subtil qu'on s'en défend mal, et qu'il faut apercevoir, à l'aide d'un esprit mal fait, selon l'expression de ceux qui n'y voient rien de mal en dehors des gros faits. »

Le concert finissait ; cette confidence leur parvint :

— J'ai éprouvé des choses... je sens que c'est mal. Je le dirai à mon mari, en rentrant, car je l'aime. »

— Garde-t'en, chérie; quand tu ne l'aimeras plus, ces choses..., tu sentiras que ce n'est plus mal. »

— Voilà )), fit Nebo, « la princesse Dinska qui va nous apercevoir et recommencer sa récitation des convenances », et il s'esquiva.

Paule restait à la même place, les oreilles rouges, les veines gonflées, un plissement au front.

— Et il sera nommé, vous le jurez? Eh bien ! alors, à mardi où vous savez. »

Et Paule, subitement retournée, au lieu de madame de Marneffe, aperçut une femme au regard navré et un sous-secrétaire d'Etat obèse.

Incapable de répondre sans humeur aux empressés,

elle gagna un petit salon retiré et là, jetant son éventail, elle s'assit sur un divan et, croisant les bras, se mit à réfléchir.

Elle avait traversé le monde des brutes, sans être effleurée, et dans son monde à elle, le plus haut situé, après celui des cours, elle n'échappait pas aux attouchements qui salissent. L'ardeur lesbienne apparue d'abord sous le traits d'une fille de brasserie, se pourprait d'un meurtre conjugal, en la personne d'une amie; dans les salons princiers, les hommes osaient plus en mimique qu'au foyer de la danse : l'Erotic- Office ne lui semblait plus monstrueux, après le complot de Mistress Connaught et le marché du soussecrétaire d'Etat, Le souteneur s'étalait sous les traits de l'ambitieux qui lance les grâces de sa femme à la séduction des gens en place ; la marmite conjugale répouvantait plus que celle du boulevard extérieur. Les crimes, elle les devinait exécutés le Code à la main et l'honnêteté générale un savant contournement des répressions; et, par dessus tout, le cynisme masculin abusant de l'ignorance des vierges, appliquant les secrets appris de Phryné à troubler des sens encore dormants ; le masque tombait enfin, que portait si bien attaché la haute classe ; retrouvant si près d'elle toute la boue des rues, se sentant salir, elle s'exaspérait à évoquer l'avenir que lui faisait sa terrible éducation.

Pendant que la jeune fille se débattait douloureusement contre cet irrésistible dégoût, clamé par Beaudelaire, le Platonicien, à moitié couché sur un divan du fumoir, regardait sa fumée l'entourer d'un nuage.

Il y avait quelque chose d'extraordinaire à déchiffrer pour qui aurait pu rapprocher l'attitude du maître

l'initiation p ent I m ent al e

et de l'élève, isolés chacun à une extrémité de l'hôtel ; Nebo savait l'état d'âme de la princesse, et sa sérénité presque cruelle révélait la volonté immobile d'un but résolu. Ce penseur qui savait si bien se taire qu'on le croyait à peu près nul ; cet oseur, si prudent qu'il n evcillait aucune méfiance de son pouvoir, semblait arrivé à l'apogée de son individualité. Une illumination corporelle avait eu lieu depuis son entrée à l'hôtel Vologda ; il laissait maintenant croître ses cheveux blonds foncés, comme symbole de sa royauté affirmée par la marche désormais infaillible de sa réalisation passionnelle ; le teint éclairci, l'arc des lèvres plus vibrant, son allure même jadis amollie, annonçaitplus de force et une maîtrise de soi, traduite en gestes précis.

La vue de son rêve se possibilisant étoilait ses yeux.

Balthazar des Baux entra ; ils s'étaient croisés plusieurs fois pendant la soirée sans paraître se connaître.

— Tu as de la plante attractive, sur toi ? »

— Oui », dit Ncbo, « mais aucun dominical n'est tombé mortellement amoureux. »

— Moi-même! »

— Et tu aimes Blanche de Nogent ! »

Nebo se dressa.

— Tu devrais te souvenir des serments ; on n'emploiera le secret de Van Helmont qu'envers des femmes en perdition commencée ou bien envers toute femme, pour sauver l'un de nous, dans sa liberté on s» vie. »

Le prince des Baux baissa la tête.

— A toi seul sont confiés les actes de courage exté-

rieur ; je commande au laboratoire ; mais tu m'aurais sauvé la vie que je ne te donnerais pas l'élixir que tu demandes, parce que ce jour-là, le Dominicat serait rompu. Notre force c'est notre chef ; et si tu étais plus initié, l'idée ne te viendrait pas de violer impunément la volonté de Mérodack. Ignorons-nous : on vient. »

Nebo rentra dans les salons, échangeant des banalités ; il fut bientôt rejoint par la princesse, qui lui reprit le bras.

— Soûlez-moi d'horreurs, puisque telle est votre déplorable fantaisie. Est-ce qu'il n'y a point d'assassins et de voleurs ici? »

— Il y a, d'abord, ceux qui ont tué en duel un adversaire ignorant du tir ou de l'escrime ; ensuite, les banquiers. Mais si vous voulez de la cause célèbre, inédite, cherchons. Oe personnage au profil coupant, avec le certificat de trois médecins a fait mettre sa femme à Oharenton, et au bout de trois jours elle devint folle en effet ; l'épisode d'Adrienne de Cardoville plus intense. Cet avocat général, si doucereux auprès de cette blonde anglaise, a fait condamner un romancier et le romancier est mort d'une maladie contractée en prison ; ce général a mis au sylos un métaphysicien. Cet autre magistrat qui aborde la princesse Dinska a nombre de cadavres sur la conscience, il a abusé de la prison préventive : ce crâne dénudé est un doyen de faculté qui a refusé un candidat parce que sa composition était trop remarquable pour ne pas être copiée. Nous ne saurions en finir, princesse, surtout s'il faut que je vous montre le visage en vous dévoilant le scélérat. Qu'il vous suffise d'être éclairée sur les risques que court votre trop attirante personne, parmi ces pickpokets de l'érotisme. »

— Il n'y a donc pas une seule vertu ici. »

— Plusieurs, sans parler de la nôtre ! »

Pour céder la place à un groupe qui évoluait, Paule et Nebo s'effacèrent dans ure embrasure de fenêtre et ne furent pas vus de Noroudine et du vicomte d'An tioche qui s'arrêtèrent devant eux.

— Rien ne vaut la peau de la Riazan », dit M. d'Antioche.

— Ah ! mon cher », s'exclama Noroudine, « ses jambes ! les jambes de Diane !

— Tu les as vues ?

— Je les ai senties.

Nebo pesa de ses deux mains sur les bras de Paule our la contenir.

— Nebo », fit-elle, la parole sifflante, quand les jeunes gens eurent passé, « vous les châtierez. »

— Qui ne veut pas se mouiller ne va pas à l'eau, et, lorsqu'on tient au secret de sa robe, on ne laisse pas les genoux d'un danseur y fouiller. »

Deux larmes de bonté, lourdes et chaudes, jaillirent des yeux de Paule et l'une d'elles tomba sur le gant de Nebo qui, d'un mouvement grave, se baissa et la but.

— Oh! Nebo, je ne sais pour qui je me garde; je jure pourtant, impitoyable Maistre, d'être impolluée désormais: je ne danserai plus! »

CONÇU BINAT

Seule dans le cabinet du Platonicien, la princesse, déguisée en comte Noroski, regardait fixement des débris de cristal dans un plat d'argent et l'intonation de Nebo lui emplissait l'oreille : « Brisez donc cette coupe, symbole de toutes les ignorances auxquelles vous renoncez ». Son orgueil ne lui permettait pas le repentir ; mais une vague terreur l'envahissait, de tout le dévoilement que la main de son Virgile poussait toujours plus avant. Le dénouement de cette initiation, quel serait-il? Après quinze nouvelles soirées, allait-il la laisser encore? de la révolte bouillonnait en elle de ne pas voir où la menait cette voie douloureuse de la désillusion. En entendant venir Nebo, elle se fit un visage de dissimulation : deux éperons, maintenant, l'assouplissaient au dessein inconnu ; à la curiosité entêtée d'aller au fond et au bout s'ajoutait un sentiment indéfini, dont le symptôme était l'impérieux besoin d'avoir présent l'être qu'elle jugeait unique et digne d'elle.

— Vous m'avez pardonné », fit-il en lui donnant une

poignée de main masculine, « et mon absence et ma prière de vous déguiser avant ma venue pour ne pas perdre de temps? je n'ai pu m'assurer plus tôt qu'il y avait comédie humaine là où je vous veux mener. »

Paule ne l'interrogea pas, par feinte d'incuriosité, et habilement en témoigna une autre que celle du moment.

Puisque la connaissance de la vie est Tétude de Targot, un autre mot me revient tout à fait incompris. « Il est collé » ai-je entendu dire, et cela ne pouvait pas s'entendre d'un refusé d'examen.

Collage, studieuse princesse, a pour synonymes, en langage théologique, concubinat et. langue Emile Augier, faux ménage; en termes communiqué de la Préfecture de police, vivre maritalement, c'est-à-dire cohabiter avec sa maîtresse. »

— Eh bien ! le fait d'avoir une maîtresse, vitupérable au sacré et au moral^ une fois admis, implique presque pour moi la vie commune. »

— L'opinion n'a pas vos yeux, ici; elle est sévère pour le concubinat. Qu'il soit public, que vous ne sortez d'un lupanar que pour entrer dans un autre ; vous êtes un viveur; mais si vous vivez avec votre Chloris, vous êtes déconsidéré. »

— Absurde, vraiment! Une passion déchoit moins que de la débauche; et la constance dans la fornication me paraît moins bas qu'un papillonnage phallique. »

— La société qui se gausse de la vertu, tient fort aux mœurs, c'est-à-dire aux conventions. Tuer un homme en tête-à-tête, c'est assassiner et on risque « d'épouser la veuve », comme eût dit feu Jamais Pris; tuer un homme devant quatre témoins, cela augmente de beaucoup votre prestige. En fornication , aussi ,

Bridoison juge fort bien que tout est dans la forme. Or, la société n'admet pas la forme maritale de la fornication : elle réprouve ce terme moyen entre le sacrement et le péché. En outre, collé est synonyme de momentanément fini : le concubin est un être qui a fermé sa vie au hasard et dont tout l'effort n'aboutira qu'à se soutenir à la flottaison. Puis, on sait par expérience que c'est là pis qu'un mariage : la fausseté de la situation aigrit les humeurs, l'absence de sécurité, la rupture, pendante épée de Damoclès pour l'un ou pour l'autre, aiguisent la jalousie et aigrissent le caractère: « Epouse, si tu aimes, ou quittes si tu n'aimes pas », dit le monde ; et les concubins répondent : « on ne choisit pas mêmement sa maîtresse et la mère de ses enfants. »

Balzac a peint dans la Muse du département, le concubinat de Lousteau, le journaliste; mais, en cette bohème, il perd de sa conséquence. Entre Rubempré et Coralie, il est tout à fait déshonorant, parce que c'est la femme qui nourrit l'amant. Epousez des millions, vous êtes un mâlin; que celle qui vous donne la nichée vous donne aussi la pâtée et c'est fait de votre réputation. »

— Voilà encore qui me passe », fit Paule, «je fermerais ma bourse à celui auquel j'ouvre ma robe et mon cœur! Peut-on laisser sans pain celui qu'on aime? »

— La femme peut penser comme vous; mais ici l'homme d'honneur est de l'avis du monde; il acceptera, dans le besoin, le prêt d'une amitié, jamais le don d'une maîtresse. La dignité humaine défend d'enfourner son pain dans un lit, fût-il le plus hautement passionné du monde. Mais neuf heures vont sonner et la voiture en bas nous attend. »

— Boulevard Bineau », dit le Platonicien au cocher, et à Paule : « Pourquoi vous mettre en pénitence et vous imposer ce grand effort à seule fin de me faire croire que la même jeune fille qui a risqué sa vie et sa répu-

ation par curiosité, ne se soucie pas de savoir où je 'emmène, en travesti. Vous avez de l'humeur, chère âme, et je vous mène chez des gens de méchante humeur, en un faux ménage d'une ex-pensionnaire de Saint-Denis, avec un ingénieur, Rumond. Vous verrez en eux le plus haut degré de correction où le concubinat puisse atteindre.

« Vous remarquerez la maladive susceptibilité naissant de la situation fausse et les soins qu'aura la femme d'appuyer sur le contrat absent : car elle s'appelle à Neuilly, madame Rumond. Ne venez à parler ni de d'Alembert et de Lespinasse, ni d'aucun fait rimant avec la situation ; ce pauvre Rumond essuyerait une tempête après votre départ. »

— Je plains cette femme, elle doit souffrir affreusement. »

— Mais elle fait souffrir aussi ; vous allez me dire le propos mondain, « quitte ou épouse », je vous y répondrai en sortant, si vous n'avez deviné l'impossibilité des deux partis. »

Ils descendirent devant une coquette villa, et sonnèrent à la grille d'une cour assez vaste et plantée. Une bonne en tablier blanc les introduisit dans le salon élégamment bourgeois : au coin du feu, une femme proche de la quarantaine, brodait, en face de l'architecte en robe de chambre et pantoufles : l'impression conjugale était donnée, avec un art de bonhomie digne d'une mise en scène de théâtre. Rumond présenta les

jeunes gens cérémonieusement, disant : ma chère femme !

Elle se récria sur le mérite de venir la nuit, visiter des sauvages comme eux, dans ce pays perdu, attribuant l'installation extra-muros à la poitrine de son mari et à son amour du foyer domestique. Encore jolie le maintien aisé, la diction facile, elle parut à Paule très appropriée à l'âge et à l'air de Rumond. Persuadée par son mari que Nebo la croyait épousée, elle crut bien faire à sermonner en partisan du mariage quand même...

— Mon mari, monsieur Nebo, m'a beaucoup parlé de vous et je vois que chez vous l'homme du monde enveloppe si bien l'artiste... »

— Trop bien, madame, et c'est un grand tant pis : je suis sociable et improductif; mieux vaudrait que je fisse peur aux dames et que mes œuvres réjouissent les mânes des génies. L'artiste, à l'état esthétique ou de nature, est un fantasque hérisson ; ses pics sont nécessaires au maintien de sa personnalité ; qu'il les coupe, et sitôt il sent, vit et pense comme tout le monde, il n'est qu'un bâton de plus dans la flottaison de son temps. »

— Mais, monsieur », objecta la dame, « quelles mœurs, celles de vos artistes-hérissons! Des ribauds, et la plupart acoquinés avec des drôlesses. Oh ! fî ! j'estime avant tout la tenue et la conduite. »

Rumond semblait compter les oves de la frise, les yeux au plafond. Elle l'apostropha.

— Mon cher, je sais que les hommes ne sont aimables qu'avec leur maîtresse, mais quand oti à du monde... »

L'ingénieur abaissa son regard sur les chenets :

l'oppression de la voix et le mutisme dessinaient déjà une effroyable situation.

— Comte Noroskij vous avez presque l'air d'une jeune fille. »

— Cela m'aide à séduire », fit Paule d'un air crâne.

— Comment à séduire? » fit-elle avec un jeu de Lady Tartuffe.

— Eh! » fît Paule, « si je ne faisais pas mes sottises maintenant, elles me resteraient à faire et je me hâte, avec l'aide de Nebo ; pensez-vous, cher, que j'aie bientôt fini. »

— Mon Dieu! » fit Nebo, que la comédie de Paule amusait, « encore vingt-six adultères, dont moitié de dévotes et moitié de duchesses, trente et une grisettes, un enlèvement...

— Vous me scandalisez, monsieur Nebo; je comprends encore l'amour à l'âge du comte, mais l'amour pour une seule. »

— C'est la faute de toutes, madame, » fit Paule, « si je n'en ai pas encore vu une qui me parût valoir plus de huitjours.

Elle pinça les lèvres et redressa son buste, offensée qu'on parlât, en la regardant, d'amour hebdomadaire.

— Et vos travaux, ingénieur-architecte que vous êtes, je vous avais recommandé à Cora? Vous a-t-elle pas agréé ? »

— Si fait, mais ma femme... »

Les yeux de madame Rumond se braquèrent en manière de pistolets...

— Je vois, et quelque chose de rare », interrompit le Platonicien, « être jalouse de son mari, madame, c'est la suprême flatterie qui soit au pouvoir d'une épouse. »

— Certainement, je suis, comme toutes les femmes qui aiment, peu partageuse. mais j'ai foi en Rumond : seulement vous avouerez que travailler pour les filles, il fallait construire une naumachie pour les ébats érotiques de cette donzelle et je n'aurais pas trouvé cet argent-là propre.

— Léonard de Vinci, qui était ingénieur, sachant tous les arts comme toutes les sciences, construisait les châteaux de plaisance des maîtresses du duc Sforza. »

— Autre temps, autres mœurs », fit-elle d'un ton tranchant.

On apporta le thé, et la conversation pénible et banale traîna encore un moment. Madame Rumond avait compris l'hostilité des visiteurs et leur laissait voir qu'elle les souhaitait partis.

— J'accompagne ces messieurs jusqu'à leur voiture, ma bonne amie », dit l'ingénieur, quand ils se levèrent. Et le perron franchi, l'imprécation éclatait aux lèvres du concubin.

— La garce! Elle m'a fait manquer cette affaire de Belfont, cinquante mille au moins, par peur que Cora ne me séduisît ; et elle m'aime comme je l'aime ; vous ne vous figurez pas... »

Et il allait se dégonfler, quand madame parut dans l'ombre sur le perron.

— Rentre, Rumond, tu prendras froid. »

A cette voix, l'ingénieur baissa la tête.

— Evitons une scène ; ce qu'on devient lâche dans les luttes intimes! » et prenant la main de la princesse et la serrant d'une pression où se sentait toute sa rancœur.

— Jeune homme, avant de confier jamais un secret

h une maîtresse, rappelez-vous l'enfer du boulevard Bineau. »

Et il rentra.

La porte de fer grinça en se refermant.

— Ah ! dit Paule ! Quelle horrible vie ! Ils s'abhorrent et restent ensemble, je m'y perds. »

— Cette femme déclassée par une vie très panachée, sans ressources, a double raison défaire ce jeu; après avoir rôti les balais, elle finit dans une semblance honnête et aisée. Quant à Rumond, il est rivé par un secret, j'ignore lequel. Figurez-vous qu'elle garde quelque faux en écriture, je vous cite cela comme exemple. Puis, Rumond a des besoins d'intérieur ; un bouton qui manque, sa flanelle absente ; cet homme est malheureux, il a les besoins bourgeois du pot au feu, du gigot de ménage cuit à point, des petits plats et des chemises bien repassées ; à ces servitudes de tempérament, ajoutez le cadavre secret et voyez le comment de la rupture. »

— S'il l'épousait, ce serait au moins la paix intérieure. »

— Erreur, elle ne se tient que parce qu'elle n'a pas de droits; le jour où le maire y passera aura un lendemain de fantaisie adultère. Puis, Rumond, au milieu de ses abdications, garde assez de sens pour ne pas donner son nom à un passé aussi chargé et, ainsi, ils se martyriseront indéfiniment, à coups d'épingle journaliers et mutuels. »

La voiture s'arrêta au coin de la rue Levis :

— Nous allons ? » demanda Paule.

— Chez Ligneuil, celui qui vous déplut le moins, à la Grande-Truanderie; ici je n'ai pas de recommandations à vous faire que d'être garçonnier ; la dame du

lieu prise plus les démences que les bienséances.

Au second étage d'une maison d'ouvriers, Ligneuil lui-même leur ouvrit. Il portait, d'assez bon air, une blouse de drap rouge et tenait une pipe neuve.

Après avoir traversé une pièce d'aspect hybride, cuisine sans feu et débarras sans meubles, ils se trouvèrent dans une chambre à l'aspect révélateur. Des indications de luxe intelligent et des puérilités sordides signalaient qu'un double courant d'art et de niaiserie se mouvait là. Sur la cheminée en bois peint, une réduction du mandara du temple de Too-dji était flanquée d'un peigne et d'une pantoufle. Un vieux bas pendait lamentablement, barrant de vulgarité un rite Astharotique de Félicien Rops', et sur les quatre murs, le même pourchas de loques et de l'objet d'art.

— Je vous ai déjà vu, il y a sept à huit mois, comte Noroski, à la Grande-Truanderie », fit Ligneuil à Paule, « je ne connaissais pas encore M. Nebo. »

Les rideaux de l'alcôve s'ouvrirent.

— Ma femme, — MM. Nebo et Noroski. »

Celle-ci tendit la main à chacun des jeunes gens.

C'était une grande fille, visiblement hystérique, à l'oeil halluciné, au corps ondulant et donnant l'impression d'une horizontale qui rêverait. Elle avait trop de poudre de riz et aux pieds des socques qui sonnaient l'avachissement à chaque pas qu'elle traînait.

Elle coula tout de suite un luisant regard sur le faux comte.

— Soyez les bienvenus. Messieurs, dans Elseneur>/, dit-elle d'une voix rauque de femme lascive.

Paule, qui ignorait les mutuelles infidélités de ce couple, laissa voir son étonnement à être si ouvertetement désiré, dès l'abord,

— Lalie, tu scandalises Monsieur «, fît Ligneuil avec ironie, « et tu reluques en vain. Cette fantaisie-là, ma fille, tu ne te la passeras pas ; ainsi prends pour devise ce soir : décence et résignation. »

Le regard de la femme devint plus noir et son coude creusa le coussin du sofa. L'auteur des Métiers Et'^anges, sautant de la calme horreur de sa situation à la psychologie générale, lâcha une lourde bouffée, et se tournant vers Nebo :

— Etre fidèle ou ne pas l'être, c'est là la question sentimentale. Y a-t-il plus de noblesse d'âme et d'art à imaginer en une même femme toute la féminité, ou bien un être, épris du rare et de l'intense, doit-il parcourir les lèvres qui passent, comme les notes du clavier d'amour jusqu'à ce qu'il frappe sur son ut enchanté? Ecartons du problème ceux qui l'dht écarté, les absorbés et les incommodés, style Montalisier. Une femme ?... ou toutes les femmes?... Une, c'est la mort du désir... toutes, c'est du satyriasis... Et dire que cette torture qu'on nomme éducation, depuis l'Epitome et le jardin des racines grecques jusqu'au développement de sensibilité que produit l'entraînement catholique, tout cela aboutit à une Lalie !... Le dénouement de la culture, comme disent les Allemands, c'est la mort de tous sentiments pour l'honneur d'un seul, qui n'est lui-même qu'une sensation. Une femme?... ou toutes les femmes? ou point de femmes? Oui, là est l'embarras. Car, quelle vocation du rêve faudrait-il, pour n'avoir pas le besoin' impérieux d'étreindre de la vie? Voilà qui doit nous arrêter. En réfléchissant à la rareté du spasme, sur ce globe, c'est-à-dire de la minute nerveuse où l'être s'électrise et perd pied dans Je suave, on absout les calamiteuses Lalies. Qui vou-

drait, en effet, supporter la réprobation et le blâme du monde, la débilitation de son corps, la perte de son génie, la négation de tout avenir, les déceptions pressées et successives comme les battements du pouls, la nausée qui cotonnetout l'être et la jalousie qui le tord, s'il pouvait en être quitte avec le simple renoncement à l'amour? Qui voudrait obéir à un être absurde, méchant, puéril et pleurard, si la crainte de quelque chose de pire, ne troublait sa volonté et ne lui faisait surmonter les maux de la passion par l'épouvante qu'il fait dans un lit froid et dans une âme seule? Ainsi le sentiment fait de nous tous des lâches; ainsi les plus virtuels s'énervent aux tordillons d'une femelle ; ainsi l'épopée d'un esprit avorte en un collage, et toute la volonté inutile comme une épée faussée pend ironiquement au flanc d'un cadavre. Doucement, maintenant ! Voici la belle Ophélia... Nymphomane, souviens-toi de mes oraisons dans tes péchés. »

Pendant cette parodie du monologue d'Hamlet, Eulalie avait roulé et allumé une cigarette.

— Mon cher », commença-t-elle de cette voix morte de la femme qui va mordre avec des mots, « tu as une manie, c'est de te déboutonner dès qu'il y a du monde, et dire en me montrant : voilà mon cautère. Si je suis ta partie honteuse, cache la ; mais tu m'étales, de façon à faire croire que si je suis le chancre de ta vie, tu es assez dépravé pour tenir à ton chancre. »

— L'un, l'autre, on se pèse lourd à certaines heures » , dit Nebo, « et la femme légitime coule souvent un homme aussi bien qu'une maîtresse. A mes yeux, ce n'est pas telles conventions préliminaires qui font la dignité ou l'indignité d'une liaison. »

— Eh bien ! voilà un langage qu'il me plaît d'entendre », s'écria Eulalie.

— Vous applaudissez maintenant, Madame, et tout à l'heure vous me sifflerez. Ce qui surpasse toute autre considération pour le jugement d'un cas d'union libre ou légalisée, c'est de rechercher l'abnégation qu'il y rentre. Entre le premier venu, j'entends ainsi tout être qui n'importe ni à l'art, ni à la science, et une femme, il y a une égalité relative faite de l'infériorité du mâle; et la femme ordinaire est supérieure à l'homme ordinaire. Mais sitôt qu'il s'agit d'un être qui pense et qui œuvre, c'est à la femme de se sacrifier, sinon elle n'aime pas. En amour, dès qu'un femme admire sans se dévouer...

— Je n'admire pas Ligneuil, certes », s'écria Eulalie, « son œuvre même m'est antipathique.

— Comment », fit Paule , « vous vivez avec un artiste dont vous détestez l'œuvre; c'est comme si vous aimiez les baisers d'une bouche que vous déclareriez laide ; l'œuvre, c'est le corps et le sang d'un homme, et détester ce corps et ce sang, c'est haïr cet homme. »

— Monsieur Noroski », dit Ligneuil, « vous avez peut-être touché juste : Lalie et moi nous nous haïssons; elle est la satisfaction de mes instincts bas, de mon érotisme exigeant; et quand je la vois de l'œil du désir, il se dresse un remords : derrière elle, il y a le spectre de Banquo, le moi noble et grand que nous avons, à tous les deux, tué.

— Et toi », fît la femme, « tu es aussi le pis aller de ma luxure ; je te reste ou je te garde, choisis des deux, parce que seule tu as la lâche indulgence de m'embrasser encore quand je te reviens marbrée d'autres

baisers. Ne crois pas que ta débonnaireté me touche, j'ai honte, va^ parfois de n'avoir à me rabattre que sur un être incapable de me donner les bastonnades que je mérite. »

— Paix », fit Ligneuil , « puisque le péché nous a fait compagnons de chaînes, ne nous meurtrissons pas en nous querellant et présentons au destin nos deux fronts; pour en mieux porter les coups, partageons-les.

Nebo s'était levé.

— Où peut-on vous voir? » soufflait Lalie à Paule.

— Nulle part », fit celle-ci.

— Ne croyez pas, d'après les crudités échangées tout à l'heure, que je sois une dame Shylock ne voyant rien hors de la chair promise, c'est une curiosité plus haute qui me pousse vers vous...

• — Allons, Noroski », dit Nebo, « prenons congé», et dans l'escalier, en les éclairant, Ligneuil lançait à Paule :

— Ne venez pas en mon absence, vous seriez dévoré ou bien trouverai-je votre manteau, en rentrant. »

— Les passionnés me semblent bien plus immédia tement punis que les paillards », disait la princesse en remontant en voiture.

— Aussi bien cumulent-ils la double aberration de l'esprit et du corps; toutefois, l'être passionnel est de nature infiniment plus élevée que l'être instinctif et, partant, il apporte dans la comédie humaine des éléments plus dangereux. Une femme romanesque est l'occasion de plus de péchés et de plus de désordre qu'une femme publique. Jamais, avec l'emploi pur et simple de son corps, la femme ne suscitera les catastrophes qui marqueront ses pas si la lecture de Sand l'a fêlée et si elle irradie du faux idéal.

(( Ligneuil et Lalie se sont confessés en surface ; il y a un attrait animique qu'ils ne s'avouent pas ; dans sa poursuite maladive de la sensation qui lui fait faire le trottoir, certains jours, elle se plaît à la savante étreinte de l'écrivain.

(( Mais nous allons, quoiqu'il soit tard, étudier un autre intérieur qui n'a de hollandais que la femme. »

Ils descendirent de voiture près du square Monge et montèrent le quatrième étage d'une de ces bâtisses hideusement bourgeoises qui déparent le sol, si longtemps pittoresque, du quartier des Ecoles.

Au frappement de Nebo, une forte voix cria :

— Attendez, je me lève ». Et, au bout d'un moment, ouvrit la porte une virago, en chemise et jupon, flamande à réjouir un peintre anversois.

— Entrez donc, Messieurs, ne faites pas attention à ma tenue ; Adolphe est allé faire les provisions de demain et, comme vous deviez venir tard, je m'étais couchée; j'ai fait un somme en vous attendant.

Paule considérait curieusement cette Sirène de Rubens et sa chair rose à bourrelets aux plis ; elle releva son jupon, pour mettre ses bas, avec une impudeur animale. Ses seins énormes tressautaient à chaque mouvement. Adolphe entra et Paule crut qu'il se trompait de porte, se refusant à voir en lui le partenaire de cette belle bouchère. Le jeune homme, blond et fluet, aux yeux bleus, aux mains aristocratiquement longues, semblait l'Adolphe même de Benjamin Constant, amoureux d'une femme colosse. Et, pour surcroît d'ironie, il l'appelait « ma mignonne », « ma petite »j elle lui disait « mon gros chéri ». Leur histoire était simple : Adolphe, en sortant du lycée après son baccalauréat, était retourné dans sa famille qui habitait ses

terres, près de Rouen. Le jeune bachelier, Chérubin sans marraine ni Fanchette, s'était épris de la Normande, cuisinière de ses parents ; et lorsqu'on l'envoya à Paris faire son droit, il l'avait emmenée. Dans la maîtresse, la servante restait et aussi la vassale ; par une gloriole de serve favorite, elle aimait à recevoir couchée et à dire : « Adolphe est aux provisions »; mais intimement elle soignait son amant avec des maternités de patience et d'indulgence.

— Voyez-vous », disait-elle à Nebo, « je ne lui fais pas beaucoup d'honneur quand je sors avec lui, je ne peuxpasmettre de corset et on le blague sur sa campagnarde. N'empêche que je l'aime mieux que toutes les autres collées du quartier n'aimentle leur. Tant qu'il est étudiant et qu'il mène la vie de jeune homme, autant moi qu'une autre, est-ce pas? C'est le jour où il se rangera,qu'on verra si Jeanne est une honnête fille. Ce jourlà, je fais mon paquet et je retourne au pays, je ne veux rien alors que l'argent du chemin de fer, je lui aurai donné quatre ans de ma jeunesse, pour les quatre ans de lasienne et nous serons quittes : et il peut m'oublier. Ah ! ceneserapaslong, lorsque je sentirai que je suis de trop pour son bien ; et il n'aura pas, comme ses amis, à payer sa délivrance. »

L'honnêteté de la Normande sonnait clair dans sa voix sonore et franche ; les jeunes gens lui serrèrent la main, presque sans mésestime.

— L'exceptionnelle chance de cet Adolphe », dit la princesse en descendant l'escalier obscur, au gaz éteint, montre mieux que nos études précédentes l'égoïsme féminin qui préside au concubinat. Hormis les gens peuple ou employés, dont le destin subalterne est borné à l'atelier, au chantier, au bureau, celui qui se

laisse entraîner à la vie en commun n'est jamais aimé, au sens élevé du mot, à moins qu'on ne prenne pour de la passion cette déclaration d'égoïsme : « Donne ton cou, afin que je m'y suspende comme une pierre ; unis ta vie à ma vie, afin que je te noie socialement comme j e suis noyée ».

Page 1