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PROSTITUTION SACRÉE

Tout le rez-de-chaussée du vaste hôtel transformé, par l'enlèvement des portes, en une suite de salons, resplendissait de lumière et de bruit. La duchesse de Novare avaitlaissé à chaque vendeuse le soin d'arranger sa boutique : « Je donne la salle et les bougies, à vous de faire le reste » , avait-elle dit, s'en rapportant à la vanité des dames patronesses du succès de sa vente de charité. En sa qualité de présidente , elle n'avait motionné qu'un seul point : la tenue du bal pour la vente du soir, et cet article voté d'acclamation indiquait chez la vieille douairière, l'entente corrompue de son milieu. Dès la porte, des jeunes filles tendaient les fleurs de boutonnière à l'arrivant et, féroces dans cet exercice de duper l'homme et de le berner, qui devait être leur vie, elles se mettaient jusqu'à quatre pour fleurir celui qui leur semblait béat et point au fait de ces difficiles escarmouches, où il faut plus que de l'esprit pour n'être ni dupe, ni impoli. Le quadruple fiorissement coûtait quatre louis, et à peine échappé aux bouquetières, des cigarreras collaient leur boite

de sapin au plastron du dévalisé : « Un petit louis, le londrès, Monsieur, ce n'est pas cher. »

Il n'avait pas fait cinq pas et avait (tonné cent ' francs.

Quelques arrivants affichaient, épinglé comme une plaque d'ordre à leur habit, un carton rouge portant en grosses lettres : Exempt. Le vicomte de Quéant avait adressé à la comtesse de Novare une requête, couverte des signatures du Crrand Cercle, demandant à ce qu'il fût délivré, au prix de cinq cents francs, une carte qui, portée en évidence comme celle des courses exempterait des importunités des vendeuses. Et la duchesse de Novare, qui avait le respect des artistes et des écrivains, respect presque inconnu dans le faubourg Saint Germain abêti, avait délivré aux peintres , aux romanciers , à tous ceux qui , dans une assemblée, trouvent la pose d'un personnage ou la page d'un livre, des cartons rouges.

La vente avait lieu au profit d'une fondation italienne. Le R. P. Riccardi élevait à Florence une église dédiée au Saint-Esprit, et la duchesse de Novare, en affiliation avec le clergé romain, avait offert au prélat une vente, s'il venait prêcher à Saint Thomas d'Aquin. Le jésuite avait enlevé son auditoire par la finesse de ses discours, où une foi certaine s'exprimait avec des concetti ironiques, promettant de paraître au soir de clôture; Nebo avait dit à la princesse Riazan de l'y attendre.

Maussadement assise dans le débit de liqueurs de madame d'Estaque, Paule avait jeté à la figure de M. de Genneton, le verre de grenadine dont il offrait cinq louis, si elle voulait y boire la première. Et cet acte de brusquerie, inconnu dans les annales des ventes de charité, avait causé une sorte de scandale chez les

femmes que cette fierté humiliait et un engouement parmi les hommes que cette indépendance allumait, avec l'appât du difficile à obtenir.

— Pour un psychologue », disait Nergal, que protégeait la carte rouge, «j'estime madame la duchesse, que le spectacle n'a point de prix : on va à Versailles les jours de grandes eaux; ici, vous donnez les grandes eaux de la coquetterie, et mon exemption est exorbitante quoique nécessaire, car j'emporterai d'ici une grappe d'observations perverses...

— Emportez toutes les observations, mais ne me les qualifiez pas ; je suis, ce soir, orfèvre et Dame Josse )), fit spirituellement la duchesse de Novare, qui siégeait en face de l'entrée, à une sorte de bureau, offrant ses cartes rouges à cinq cents francs. Puis les comptoirs se suivaient luxueux et disparates ; la baronne de Stains, en robe blanche, et sa lesbienne amie madame de Montmagny, en satin vieil or, tenaient un bazar oriental, et les poignées de pastilles du sérail que jetait incessamment la baronne dans un brasero, alourdissaient l'atmosphère au maugrément des voisines. Les demoiselles de Ohamarande, en leur pâtis- I série, pour un louis entamaient les gâteaux. Madame de Breuvannes vendait les japonaiseries ; la duchesse j de Noirmoutier débitait des portraits de la famille ; d'Orléans signés par les originaux ; tout au fond, i dans un des pavillons, en une boutique pourvue d'un j petit salon, la marquise de Trinquetailles montrait, à j des prix exorbitants, un album de Félicien Rops', et l officiellement des photographies d'actrices et de célé- i brités. Blanche de Nogent disait la bonne aventure et j tirait les cartes. La princesse Dinska ne débitait que j du vin de Champagne à emporter , comme portait

l'écriteau de sa baraque ; elle ne vendait que dix francs la bouteille, prêtait deux verres par bouteille ; chacun pouvait, à ce prix modique pour le lieu, aller boire avec la dame de ses préférences ; et la duchesse se terrifiait en voyant six cents bouteilles se ranger sur les étagères de la slave : « Je crains ma chère, que ce flot de Champagne ne fasse tourner des moulins coiffés de cornettes. »

Nebo ne vint qu'à dix heures; la princesse l'aperçut arrêté et enveloppant dès la porte la situation d'un coup d'œil lucide , tandis que d'une main lente il cherchait le carton d'exemption dans sa poche. Au lieu de venir tout de suite au débit de liqueurs où était Paule, il se dirigea avec une certaine précipitation vers Blanche de Nogent : devant elle Mistress Oonnghaut était arrêtée donnant le bras au personnage avec qui elle avait comploté dans la serre de l'hôtel Vologda.

— (( Voulez vous. Mademoiselle », dit Nebo, « que j'explique à votre place les cartes que Monsieur et Madame viennent de tirer », et, sans attendre la permission : « Le 15 me fait voir un dessein diabolique et le 17 me marque qu'il s'agit de perdre une pure jeune fille par le 13 suivi du 4, c'est-à-dire par le déshonneur aux yeux de son père, et cela au profit d'un frère du second lit, comme il appert du... »

— « Assez, Monsieur », dit l'inconnu épouvanté.

— « Versez donc cent francs à mademoiselle de Nogent. »

Et Nebo laissa les deux complices très pâles et rejoignit la princesse. Celle-ci saisit un verre , et affichant son affection pour le Platonicien :

— « Monsieur Nebo, que puis-je vous offrir à boire? »

— « Votre gracieuseté est une ironie, vous savez que je n'ai jamais soif ». Et, bas. « autant vaudrait m'embrasser devant eux, je vous supplie de dissimuler. Pas d'initiation sans mystère. »

Une excitation nerveuse, un entraînement fendillaient le vernis des convenances ; la tenue diminuant, l'offre des vendeuses câlinait mieux et les acheteurs hardis flirtaient d'une manière ouvertement galante. Tout ce qu'il y avait de secrète liaison peu à peu se dévoilait; l'amant heureux, ou près de l'être, s'immobilisait devant un comptoir et poursuivait sa cour, au travers des interruptions de la vente.

Il faisait très chaud, et les femmes trop corsetées rougissaient derrière l'éventail, et non pas des propos tenus. Dans leurs yeux un peu noyés, la volonté se relâchait. Depuis deux heures qu'elles escrimaient avec des gens sans autre désir que de faire écouter de correctes gaillardises, leur contenance, lasse d'être un peu raide, s'assouplissait souriante à un irrespect croissant.

— « J'ai parié que vous aviez la plus ferme gorge du bal», déclarait M. de Montessuy à madame de Brécourt, « baissez-vous un peu que je voie si mon pari est gagné. »

Et la dame, indécise de rire ou de se récrier, flattée et blessée aussi de la forme brusque et impertinente du madrigal, restait gênée, quand le comte, tirant un billet de cent françs, continuait à voix plus basse :

— C'est pour une église, souvenez-vous en, et puis, madame de Meyne, qui tient aussi les cravates, risque de vous dépasser en recette si vous êtes plus renchérie que charitable. »

Et la dame, vaincue par ce dernier argument

— « Puisque c'est pour une église », et, sous apparence de mettre à M. de Montessuy la cravate achetée, elle se baissait si bien que le petit bouquet parfumant le vide de l'entre-deux des seins tombait en dehors de boutique.

Montessuy, rejoignant un groupe de viveurs, leur enseignait son invention ; et tous , dans une gaieté extrême, se présentaient aux boutiques et n'achetaient rien que la vue des seins des vendeuses. Et toujours l'argument décisif faisant bâillonner les corsages sous leurs yeux concupiscents , était l'assertion que la voisine, la rivale, faisait plus de recettes. Cédant à de pareilles instances, la grosse madame Sylvabelle se pencha trop, et ses seins lourds jaillirent du corsage ; elle dut se retirer dans le fond de la boutique et tourner le dos aux acheteurs, dilatés par un rire muet. Pour six louis, mademoiselle de Chamarande, la cadette, déchirait la dentelle qui diminuait le décolletage de sa robe.

La princesse Riazan avait pris le bras de Nebo.

— Voyez », disait le Platonicien, « le mauvais lieu élégant apparaître déjà. Il n'y a ici que deux courants : le masculin, d'obtenir de ces femmes honnêtes les concessions les plus filles possible, et le féminin, de faire payer le plus cher possible ces dites concessions. »

— « Achetez-moi ce bronze », disait madame de Breuvannes.

— « Je vous achète un baiser payable demain chez moi. »

— « Mon cher marquis », répondit la vendeuse, « ceci est l'article désespéré ; quand je saurai le bilan de ces dames, si le mien n'est pas présentable, alors je vendrai cela, mais chez moi et non chez vous. »

— « Tout ce que je vois, tout ce que j'entends m'écœure murmura la princesse. « C'est à ne pas croire à ses yeux et à ses oreilles. »

— « Aveugle et sourd, je sentirais exactement ce qui se passe ici; et cela ne peut pas être différent. »

— « Je ne vous comprend pas, Nebo, vous trouvez naturelle... »

— (( Cette prostitution sacrée, oui, naturelle et fatale. Vous figurez-vous bonnement que les mondains qui sont ici y soient par charité? Ils y sont par mode et par obligations d'élégance. Beaucoup laisseront ici un billet de cinq cents, sinon de mille et plus ; j'en compterais jusqu'à dix qui ont emprunté, à trente pour cent, l'argent qu'ils jettent sur ces comptoirs. Ils ne veulent pas que ce soit entièrement perdu pour leurs vices ; et par perversité autant que par rancune, ce qu'ils ôtent ce soir aux filles, leurs tirelires habituelles, ils veulent le savourer en catinisant les femmes qui les dévalisent hors d'alcôve. Quant aux vendeuses, dès qu'elles ont accepté ce terrain de lutte, il y va de toute leur vanité d'y triompher. Celle qui , restant décente, demain à l'assemblée des dames patronesses avouerait quelques cents francs seulement, se croirait déshonorée et se mettrait au lit de cette humiliation. Pouvez-vous dire aux viveurs : videz vos bourses comme des sages, sans arrière-pensée sexuelle, et aux mondaines : abdiquez tout amour-propre de vos charmes. Non? en effet; eh bien ! ce double steeple-chase de l'acheteur poussant la vendeuse à une menue prostitution , et de la vendeuse y consentant pour l'honneur de sa beauté et de sa réputation mondaine, ne sauraient être en ces assemblées que plus ou moins gazées, absentes, jamais. »

La duchesse de Novare avait pressenti le danger des six cents bouteilles de la boutique de Dinska : Quéant portant des verres et Montessuy une bouteille, allaient de comptoir en comptoir ; ils avaient réfléchi que si eux se grisaient, on les traiterait plus tard de grossiers, et ils complotaient de griser les vendeuses, et offraient un louis à celle qui buvait un verre de Cliquot.

Ywanowna suivait, d'un œil perversement amusé, la griserie qui allait venir rompre les dernières bienséances encore gardées. L'amphitryonne, madame de Noirmoutier et les douairières voyaient venir un moment où les apparences même de retenue disparaîtraient, et maudissaient Quéant, Montessuy et le prince des Baux qui débandaient la vente en fête foraine; mais le moyen de dire à des clubmen qui vident leur bourse, qu'une vente de charité ne comporte pas de gaies fantaisies. Des dames s etaieut réunies pour dévaliser ces messieurs; elles les dévalisaient ; le but proposé atteint par delà les espérances, comment critiquer les moyens? et les femmes mûres et raisonnables se résignèrent, se consolant par les haut-le-corps qu'elles feraient tout le mois en déchirant la réputation des vendeuses.

— « Encore un moment, princesse », disait Nebo, « et vous allez voir jaillir, suivant le mot d'Armand Hayem, la Manon Lescaut qui est dans toute femme. Le pli d'extérieure rectitude que le soin de la considération leur impose va s'effacer; il ne reste plus que des scrupules ténus ; bientôt, la femme va se piquer à son jeu de fille, et ne marchandera plus les faveurs publiquement accordables ; l'irresponsabilité va venir, un phénomène suggestif s'opère; depuis plusieurs heures,

des regards, du geste, du sens des mots, non des mots eux-mêmes, on leur dit et ressasse : «Allons, farceuses, ce soir vous êtes des hétaïres ; » et, envoûtées par la chaîne magnétique que formeront tous ces mâles corrompus, comme sous une baguette de Girceus, elles vont se transformer. Déjà il n'y a presque plus de différence entre le bar des Folies-Bergères et ceux de l'hôtel de Novare. Comparez ces promeneuses et celles de l'Eden, les mots échangés diffèrent, mais le raccrochage physique, le jeu érotique sont les mêmes. L'argent n'est pas pour elles et elles rentreront coucher seules ou avec leurs maris : voilà les seules disparates, n'est ce pas ?

Le petit Nonancourt eut une idée qui enthousiasma: au lieu de verre, les deux mains unies de la vendeuse étaient remplies de vin de Champagne et l'acheteur buvait en les baisant: Chaumontel demanda et obtint pour faveur singulière que la vendeuse essuyât ses mains mouillées à ses joues et à sa barbe ; et le duc de Nîmes payait quarante francs un cigare que madame d'AUichamps avait tenu une minute sous l'aisselle.

Une détestable émulation les faisait chercher toute la lubricité compatible avec le lieu : les mouchoirs de vendeuse mouillés de sueur étaient fort disputés. De tous les comptoirs, la laiterie, située à une extrémité des salons, faisait les plus maigres recettes ; madame d'Ardany, sans esprit et, jusqu'à cette heure, sans audace, se terrifiait de la soirée avançante sans honneur pour elle. Quéant remarqua qu'elle avait de beaux bras d'une blancheur rosée savoureuse et lui conseilla de les tremper dans la crème et de les offrir ainsi à baiser ; et sitôt la faveur tourna vers la laitière.

Mademoiselle de Lectoure ne pouvait vendre un fruit qu'elle ne l'eût mordu, et madame de Pexonne, une cigarette qu'elle ne l'eût allumée. On chuchotait que la marquise de Trinquetailles passait les bornes, dans son arrière-boutique, et que les baisers ne s'y comptaient pas plus que les pièces d'or.

Paule, toute à l'examen de ces Erotides que, jusqu'alors, elle avait hautainement traversées sans les comprendre, ne s'apercevait pas des regards malveillants qui convergeaient vers Nebo. En cette heure de liesse galante, les nombreux admirateurs de la jeune princesse eussent tenté d'obtenir un menu suffrage, sans la présence du Platonicien.

— « On me veut maie mort de vous accaparer, Paule, ce qui n'est rien ; mais on se vengera sur vous, on calomniera. »

Elle haussa ses belles épaules.

— « Que m'importe? et, du reste, sans votre protection, en but aux turpides poursuites de ces drôles, je ferai quelque éclat d'un pire effet pour ma réputation.

La boutique de Dinska se vidait à vue d'œil, et la griserie allumait des fusées de rires, éveillant l'idée de femmes chatouillées et surprises, les exclamations se lançant à toute voix. Il y avait des taches aux tentures des buvettes et du désordre à toutes les boutiques ; les fards détrempés par la sueur encanaillaient un peu les visages ; les coiffures, on ne savait comment dérangées, les robes inexplicablement frippées disaient le moment prochain où quelque insanité générale se produirait. Les fantaisies masculines devenaient absurdes; les demoiselles de Chamarande, pour écouler leurs fondants, devaient les écraser, de leur coude nu,

et tirer les pastilles de chocolat de leur gorge, ce qui les forçait constamment à effacer avec leurs mouchoirs les traces de marron sur leur poitrine.

Comme toutes les marchandes avaient vendu leur bouquet de sein et la fleur de leurs chevaux, Quéant et Montessuy s'emparèrent des fleurs restées aux mains des bouquetières et payèrent pour les poser euxmêmes. Un moment vint où leur imagination fut à court : le duc de Nîmes proposa une bourse des baisers, quelques-uns se constituèrent agents de change, se groupèrent le carnet en main, le crayon en l'air, autour d'une corbeille fictive ; et le duc de Nîmes cria d'une voix terrible : « Messieurs, la bourse des baisers est ouverte. » A cette étrangeté, toutes les conversations s'arrêtèrent, et les yeux étonnés convergèrent vers le groupe.

— « Baiser Trinquetailles, vingt louis. »

— (( Baiser Ohamarande cadette, vingt-cinq. »

— « Baiser Montmagny, trente. »

Cette fois, il y eut un murmure de protestation : cela passait la plaisanterie, et la duchesse de Novare voulut parler; mais rien ne pouvait arrêter cette facétie que les clubmen considéraient comme un comble digne de mémoire, et les cris augmentèrent. Impuissantes et forcées de subir cet intermède imprévu, les vendeuses retrouvèrent bientôt, à ce jeu insolent, le même attrait d'amour-propre qui les avait pliées aux exigences malsaines.

Tout à coup, une voix nette et coupant le bruit :

— « Baiser Riazan, cent cinquante louis. » Aucun baiser n'avait encore eu cette cote.

— Qui a crié? » faisait Paule furieuse à Nebo.

— Je ne sais », répondit-il, « mais je vais dérouter

l'audacieux », et, élevant une rose croix au bout de sesdoigts, il attendit un instant.

— a Deux cents louis », cria Nergal.

— « Mais il ne les a pas même, celui-là. »

— <i Calmez-vous, il surenchérit par mon ordre. Voyons jusqu'où cela ira, vous vous indignerez après.»

— « Deux cent cinquante louis, » répliqua la voix nette qui avait misé la première.

— « Trois cents », dit le prince des Baux.

— « Quatre cents », dit Quéant.

— « Cinq cents louis », reprit la voix nette, dans le remous de la curiosité. Nebo aperçut le nabab américain, Chester.

— « 0! Titania », fit-il, « mieux vaudrait être baisé d'un orang-outang que du Yankee, Chester !

— « L'abominable destin » s'écriait Paule, « être ainsi marchandée et achetée par un marchand de salaisons. »

— Laissez ce Minotaure étaler son or à vos pieds, je m'écarte un peu, Paule, parce que l'attention converge sur vous: mais soyez affermie, vous êtes sous ma garde.»

La contenance de la princesse devenait difficile ; le Yankee prenait au sérieux la mauvaise farce de Montessuy, et depuis qu'elle connaissait Nebo, elle avait froissé si durement tous ceux qui l'avaient approchée, que l'assemblée, presque hostile, lui souhaitait une humiliation.

Peu à peu on s'écartait, et l'Américain et la Slave se voyaient. Celle-ci, les bras ramenés au buste et l'éventail frémissant, gardait un grand air. La duchesse de Novare essayait vainement de faire entendre sa méprise à Chester, qui ne voulant pas comprendre, cria :

— <( Mille louis ! »

Un grand silence se fît : Ghester regarda autour de lui comme pour demander si nul n'enchérissait, et tout le monde s'écartant, il marcha vers la princesse : celle-ci leva son éventail, blanche de colère.

— « N'avancez pas, brute, ou je vous coupe la figure. » Ghester avança. A ce moment, le P. Riccardi était

entré sans être vu. Une angoisse immobilisait et aussi une curiosité mauvaise planait sur cette scène étrange. Ghester éleva un bras pour parer le coup d'éventail et tendit brusquement sa lourde tête, mais il recula et serra les poings; devant lui, Nebo tenait un poignard où il s'était piqué le front. Avant qu'il eût pu lever le poing, le prince des Baux lui pliait les reins sur son genou ; Nergal et Quéant le terrassaient (1).

— Renonces-tu ? » demanda Nebo.

Le Yankee, sans parole, affirma d'un signe : sitôt'les trois dominicaux lâchant prise se jetèrent dans la foule avec la hâte de gens qui ont montré malgré eux leur solidarité. Le P. Riccardi, qui avait percé la foule, se trouva en présence de Nebo ; la duchesse de Novare, désolée, s'excusait auprès de la princesse, qui, singularité, était devenue presque joyeuse de fierté, à ce témoignage éclatant du pouvoir de Nebo. L'Américain, tout froissé, s'était retiré en maugréant contre l'inconséquence des mœurs françaises.

Le Platonicien et le prêtre s'étaient curieusement regardés, mais laduchessede Noirmoutiers s'emparait du prêtre lui narrant la cause de cette tragique fin de vente et la bourse des baisers. Il ne sourcilla pas; mais quand il sut qu'il perdait mille louis par le refus de Paule, il eut un geste de dépit.

(1) Invraisemblable mais historique. J. P.

A ce geste, la princesse Paule vint à lui.

— « Vous trouvez mauvais, mon Révérend, que je ne me sois pas laissé prendre ce baiser? »

— Oui », dit-il nettement.

— « Je regrette, moi, d'être inapte à la prostitution sacrée. »

Le prédicateur eut un haut-le-corps à cette expression.

— « Le péché », dit-il, « est dans la délectation et, comme ce baiser vous était répulsif, vous pouviez, en sûreté de conscience, l'accorder puisqu'il aboutissait à la seule digne chose qui puisse avoir lieu sur cette terre : l'édiOcalion d'un temple au vrai Dieu. »

— « Votre théologie casuistique est faible », reprit la princesse ironique, « si la délectation seule fait le péché, la plupart des prostituées ne pèchent pas. »

— « Je ne vois pas de la vertu, de l'orgueil seulement dans votre conduite », répliqua sèchement le prélat italien. « S'il se fût agi, au lieu d'un homme déplaisant, d'un jeune homme », et il se tourna vers Nebo.

— <( Doucement, mon Révérend » , dit Nebo, « personne au monde n'insultera impunément la princesse Riazan ; et à défaut de charité, ayez la clairvoyance. »

— « Vous êtes franc-maçon, vous? »

— « Je suis catholique romain, moi. »

— (( Et vous m'osez tenir tête ! »

— « Et j'ose, sur un terrain que je connais mieux que vous ; vous avez reçu l'onction sacramentelle, d'autres ont reçu celle du mystère. Il y aurait peut-être autant de lumières rationnelles dans un Sacré-Collège laïque qu'il y en a de surnaturelles au collège romain ; vous avez le pas hiérarchique sur nous par la consécration et les vertus ; pour Tésotérisme, c'est autre chose. Les

mystères que vous avez l'honneur de célébrer, je les expliquerais peut-être. »

A ces paroles, dites d'un air que l'on ne connaissait pas à Nebo, le prêtre se tourna vers Paule et, avec une humilité vraie :

— « Pardonnez-moi, mademoiselle la princesse, d'avoir méjugé de vous ; je vous en fais les plus entières excuses, et M. Nebo a bien dit, j'ai manqué de clairvoyance et de charité. Et comme il ne faut pas qu'un prêtre scandalise jamais, je vous dois une explication. »

— « Avant de prendre l'habit sacerdotal, j'ai vécu de la vie du monde et j'ai gardé dans le sacerdoce le douloureux scepticisme d'un pécheur converti, mais sans illusion sur l'humanité et lui-même ; obtenir le bien pour le bien, on ne peut l'espérer que de peu d'âmes et toutes d'exception ; il faut donc , dans une mesure périlleuse, j'en conviens, faire sortir une vertu d'un vice inévitable. Toutes les semaines, cette assemblée commet au bal les mêmes péchés qu'elle a pu commettre ce soir ; combien d'églises et d'abbayes dont le fondement est un crime qu'un potentat a pensé ainsi expier ; les coquetteries de ce soir se résoudront prochainement en prières pour la conversion et le salut des donateurs. »

Et se tournant vers Nebo :

— (( Et vous, intelligence que j'hésitais à reconnaître ici, comme j'ai méconnu cette vertu », et il salua Paule « ne proclameriez-vous pas comme moi, dans les bornes de charité, qu'il y a une raison réductrice des vains scrupules et fronton de toutes les grandes édifications, celle même qui apparaît en la création : la souveraineté du but, »

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