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LA PHILOSOPHIE DANS LE FUMOIR

— Nous allons chez les augures, ce soir », avait dit Nebo, et la princesse entrant dans l'atelier, converti en salon, qu'habitait Nergal, promena un regard d'avide curiosité sur les sept personnages d'attitude si différents.

— Nebo et Noroski », dit Nergal, « et sept branches du chandelier littéraire ; la postérité saura leur nom, ils se présenteront à vous par leurs idées », et du geste, il montra aux jeunes gens un canapé turc.

— Les présentations me font peur : cette confrontation, qui force à croiser votre bienveillance feinte avec qui n'en a pas pour vous, me terrorise comme nerveux et, comme écrivain m'humilie. Nous sommes les ornements d'une société; il n'y a pas plus de raison que je dise à ces Messieurs, ceci est Tanneguy et cet autre Gruas ; que cette potiche est de la famille verte et ce dessin s'appelle Rops'. Nous portons un caractère extérieur d'intellectualité qui nous doit signaler suffisamment. »

— Nergal, le hiérarchiste enragé», dit Oruas, un

gros homme, à la tête volontaire, et célèbre par sa force de peintre en prose, Courbet qui aurait reçu une éducation latine, « est égoïste dans son inconséquence, il a la chance d'être beau; la femme qui l'aime lui baisera les mains ; tandis que moi, qui ne suis point une bête, j'ai du ventre et des mains de sous-ofFicier.

a On n'est pas souvent l'anagrame plastique de son œuvre, et Gavarni apercevant Balzac pour la première fois, le prit pour un commis de la librairie où il le rencontrait. Quand Raphaël fît son carton de l'Ecole d'Athènes, on n'avait pas les iconiques qu'on a découvert depuis ; eh bien, ceux qu'il a inventés vont mieux aux philosophes grecs que les vrais. »

— Tais-toi », dit Nergal, « tu as la force et la vigueur de tes livres. »

— Pour tes yeux et quelques autres ; mais nous parlons ici salon et non cénacle. »

— Nergal n'a pas que le casse-tête chinois de son hermétique », dit Tanneguy, le comte romancier, le gentilhomme qui a mis la plus forte pulsation d'artère aux psychologies d'exception, « il a l'amour du bouton et veut être mandarin; en dépit des magots, des crêpons, il a un faible pour ce peuple grimacier et bas. »

— Ce peuple simiesque, si vous voulez », prononça Nebo, « n'est pas pandour : un lettré refuse de traiter avec des officiers occidentaux, et cela, du moins, annonce qu'il n'a pas subi la poigne abrutissante d'un Bonaparte, pourvoyeur de la mort, instaurateur de la prostitution militaire. »

— Bonaparte », s'exclama Tanneguy, « c'est le colosse de Rhodes planté à l'entrée du siècle ; on écorchera le socle, mais on ne rayera pas le bronze.

— Oui, c'est un colosse d'airain, le colosse Molochite ; monomane du massacre, il suggestionna son goût à tout un peuple : considérez-le comme le boucher par excellence, le Nimroud moderne; mais à la double lumière de charité et de raison, sa colonne apparaît un charnier en hauteur, et le pli qu'il a donné aux mœurs, une préparation à la conquête. >>

— C'est une brise parfumée pour moi », soupira Nergal, «que la dépréciation de la force aveugle; mille canons tonnant ne font pas un verbe, et la gloire n'éploye pas ses ailes sur l'infamie d'une guerre d'Espagne. »

— Les peuples guerriers sont les grands peuples : entre nations comme entre individus, il y a nécessité de voler pour garder et de tuer pour vivre ; l'abbé de Saint-Pierre et l'Arbitrage et la Synarchie européenne du marquis de Saint- Yves sont des rêves qui s'évanouissent, en face des conditions vitales d'un pays. Je m'étonne que vous, Nergal, qui ne croyez pas au progrès, vous donniez dans les bourdes du vieil Hugo, bonnes pour une chambrée de mécaniciens détraqués. »

Et Ohavanay, d'une lèvre ironique, lançait en pontifiant :

— Au xx^ siècle, la guerre sera morte, l'échafaud sera mort, la haine sera morte, la frontière sera morte, les dogmes seront morts. )i

Nergal haussa les épaules :

— Un boniment de Mangin philanthrope pour gobeurs socialistes ; je ne prétends que deux choses : la première, c'est que la caserne et le lupanar sont parallèles ; on prête son corps au premier venu, aux deux endroits; là, pour une caresse, ici, pour une blessure. Or, je conteste à la société le droit de recruter des

soldats comme on lui conteste, en principe, celui de recruter des filles. Le service personnel, au lupanar, aurait tout aussi bien sa raison d'être pour toutes les Françaises, que le service personnel à la caserne pour tous les Français. La guerre et la prostitution portent le même titre : « Des maux nécessaires ». Dans la pensée du législateur, la fille est une sauvegarde de l'honneur des familles, comme le soldat, de la liberté et des biens civiques. »

— Mon cher», interrompit Bandol, «tu paradoxes indignement, et pour me placer à ton point de vue, je te dirai simplement que le service horizontal des Françaises serait inutile à l'Etat, tandis que le service des Français, qui finit, ma foi, horizontalement aussi, est une nécessité d'époque : et nous sommes convenus de ne pas rêver et de nous souvenir que nous sommes des docteurs en psychologie. »

— J'ajouterai », fit la Farlède, « que l'Etat, considéré comme hôtelier ou propriétaire, a le droit de dire à l'individu : si vous ne voulez pas des conditions que je fais à mes hôtes ou locataires, allez ailleurs. »

Nergal secoua sa lourde chevelure.

— J'accepte que l'Etat soit scélérat comme vous le formulez ; il a besoin d'autant de soldats qu'il y a d'habitants valides, et les épeurés du sac n'ont qu'à émigrer. Mais qu'importe à l'Etat que je lui envoie mon domestique faire l'exercice et la guerre h ma place; Nergal représente, pour le recrutement, un homme ; soit, il l'aura cet homme. Mais pourquoi veutil Nergal en personne? »

— Parce que l'Etat est devenu un voyou et considère tout le monde comme voyou et propre seulement aux œuvres de voyous », fit Chavanay.

— La seconde chose que je prétends », reprit Nergal, « c'est que le gâchage des individus, au point de vue économique, est aussi absurde que le gâchage des objets ; couper du bois avec l'épée de Charlemagne et prendre pour cible la cuirasse de Henri II ; faire d'un Palissy l'écuelle de son chien, allumer le feu avec des manuscrits à miniature et prendre ses pots de chambre au Musée Campana, c'est exactement la même chose que de faire monter la garde à l'un de nous. La Chine, que vous vitupérez bien à l'aise, Tanneguy, a compris depuis beau temps, qu'il y a des êtres de luxe, auxquels on ne fait pas nettoyer les latrines. »

— Allons », dit Théoule, o revoilà la question mandarine. Songez, mon cher, que la supériorité basée sur un examen, produit les Normaliens ; et si demain on nous autorisait à passer ce bachot de la boule de cristal, nous serions tous indignement collés. Je ne sais pas un mot de géométrie ; Oruas ignore le nom des trois grâces; dénombrez-moi les îles Marquises, Bandol ; combien l'âme a-t-elle de facultés selon les manuels, la Farlède? faites-moi, Chavanay, le tableau politique de la France sous Louis le Gros ! Non, je vous le dis, nous ne passerions pas au baccalauréat, et de l'avis général cependant, nous sommes tels, que les grands ne nous sont à cette heure que des égaux. »

— Vous avez cent fois raison, Théoule; aussi mon mandarinat serait-il basé exclusivement sur l'œuvre écrite, sur le livre ; et la discussion publique devant les pairs, afin de faire la preuve qu'on est bien l'auteur. Pensez-vous que nous ne pourrions pas oralelement commenter nos romans, et prouver par les

questions sociales qu'ils remuent et les problèmes psychiques qu'ils soulèvent, la réalité de notre aristocratie ? »

— Votre idée parait lumineuse )), fit Bandol, « mais nous sommes en Erance, où le romancier n'est pas considéré comme écrivain sérieux ; les professeurs qui dégurgitent d'indigestes in-octavos sur l'étude de l'homme se croiraient-ils pas déshonorés, en citant Balzac ou d'Aurevilly. Il faut en prendre son parti, faire sa trouée, puis sa nichée et boire frais. »

— Un écrivain », dit Tanneguy, « dans une société anarchique comme la nôtre, doit se laver les mains de tout et baiser celles des femmes. L'infortuné Nergal s'obistine à jeter ses carreaux sur des êtres insensibles excepté à l'endroit de leur intérêt : ça peut être beau comme moyen littéraire, ça est nul comme effet sur le public. »

— Ah ça ! » fit Nergal, « est-ce que nous tous en écrivant nous ne parlons pas à la cantonade ; notre véritable lecteur ce n'est pas celui qui nous achète, c'est celui qui nous aime.

— Donc », fît Tanneguy, « le véritable lecteur c'est la dame de bonne volonté. Le laurier n'est bon qu'à attirer le myrte et mes vrais droits d'auteur, ce sont mes bonnes fortunes. »

— Comment », dit Cruas, « vous visez l'imagination de Oydalise et les reins de Lisette, quand vous ciselez une page ; l'art poétique de Musette, dans Namouna :

Vive le mélodrame où Margot a pleuré !

— Eh ! non, je ne mets pas mon mérite dans la palpitation des corsages, j'y mets ma joie : Ecartons la question de boursicot, qu'est-ce que cela me fait d'avQir cinq cents lecteurs à Lyon et même dix au

Grand Gallargues ou à Port-de-Bouc ? Quelle volupté me reviendrait-il d'être aussi connu que Bornibus le moutardier ou Menier le chocolatier? l'auteur s'en tirera, comme il pourra, avec les siècles, mais l'homme en moi ne voit qu'une montée au Oapitole dont la couronne du triomphe est faite de beaux bras nus. »

— Toujours la question plastique comme dans mademoiselle de Maupin », fit Oruas, « vous Tanneguy et Nergal, vous faites œuvre d'idéaliste, œuvre lyrique; moi, qui suis un analyste, qui ai la vision nette, profonde, mais sans ailes joliment folles, je me trouve déshérité dans vos solutions. »

— Ecoutez, Paule », dit Nebo ; « au point où ils en sont, ils vont vous donner un remarquable dialogue d'initiation sentimentale.

La Farlède, blond et svelte, et dont la grâce avait séduit jusqu'au rigide journal Des Débats, jusqu'à la podagre Reime des Deux-Mondes, le seul jeune admis chez les vieux, coq parmi les chapons académiciens, se leva pour rallumer sa cigarette.

— Tanneguy est particulièrement doué; mais pour moi qui n'ai pas les mêmes restrictions physiques et esthétiques de Oruas, j'avoue que jouer au boudoir ses héros, c'est le dernier des métiers. La femme qui veut un écrivain, le veut selon ses livres ; or, les niiens sont pieux d'amour ; me voilà donc en bonne fortune, perplexe, à la manière de l'âne de Buridan, ne sachant si je dois continuer la passion éthérée de l'œuvre ou aimer carrément, non en esprit, mais en chair et en lubricité. »

— Vous touchez », dit Bandol, « à la question grosse de conséquences des rapports sexuels. Que vous soyez amant de votre femme légitime ou d'une femme

comme il faut, il ne vous est plus possible d'être vousmême : être soi-même en volupté c'est toujours être égoïste, un peu brutal et de gestes bas. Or, dès qu'une question de prestige plane entre vous deux, il faut feindre, amenuiser ses sensations et être tout pincé, tout sucré, tout en cœur, des pieds à la tête. Il faut dénouer rêveusement une tresse blonde quand on voudrait tisonner sous les jupes comme un troupier au mauvais lieu ; il faut enfin sauver la situation et que la femme tombe dans un rêve, et que ça soit si doux, si gradué, qu'elle puisse, la chose faite, feindre de s'éveiller et dire : « Où suis-je?... N'ai-je pas dormi?... C'est un songe. » A tel point cette hypocrisie complique l'acte d'amour, que cette idée seule m'épouvante. Tenez, de Tanneguy, vous m'avez rencontré l'autre jour, en fornication infime ; cependant je pouvais pécher en haut lieu, avec une gente dame; mais dès qu'il faut posséder une femme avec un tel art, la sueur m'inonde et les bras me tombent. L'adultère masculin, l'infidélité du mâle n'a pas d'autre cause dans la plupart des cas. p

— Mais », hasarda Paule, et à ce mot tous les regards se tournèrent vers elle sans qu'elle s'émut, « si on convenait à l'avance qu'il y aura des heures de bestialité et qu'on reprendra son prestige en sortant.

— Le malheur, monsieur », dit Tanneguy, a c'est que le prestige- est un costume enchanté qui perd sa vertu à jamais, si une fois on le quitte : et comme en toute chose l'orgueil nous détermine, nous tenons à notre piédestal, fût-il le plus bas des tabourets; et pour concilier la vanité et la paillardise, on fait comme Bandol, on flirte en haut lieu et l'on perpètre en bas étage.

l'initiation sentiment.a^le

— Autre fait qui n'a pas encore été avoué par le livre ; dans une nuit d'Alcmène, il y a peu de plaisir pour Zeus-Amphitryon : sa valeur tant de fois multipliée l'est par l'amour-propre seul : quel mobile plus éperonnant pour l'homme, qu'il soit de génie ou de rien, que la virilité qui terrasse une femme et lui fait demander grâce? Ce prestige tout physique est la secrète attraction innommée qu'exerce le type de Don Juan. Il est toujours l'homme d'une nuit héraclide et voilà tout l'idéal qu'il renferme : un satyriasis équilibré. »

— Vous m'accorderez », dit Oruas, « sans m'accuser de matérialisme, que, pour nous, hommes de pensée, les adorables niaiseries de l'amour, son parlage de perruche qui se compose du : « Tu m'aimes, dis... Je t'aime, va ! » « mon ange, ma chérie », a moins de charmes que pour l'homme ordinaire. »

— Evidemment », dit Chavanay, « aux passions de notre vie, il faut ajouter les passions de nos livres ; quand j'ai eu écrit mon bouquin, Vile des baisers, j'étais comme épuisé. Le commun des mortels apporte dans l'amour toute son idéalité ; où la dépenserait-il ailleurs ? nous autres, quand nous n'y apportons pas les perversités du blasement, c'est plutôt de la lubricité que nous demandons. La femme, c'est la réaction de notre abus cérébral et la détente du corps au lieu que pour les autres, la femme représente vraiment toute la lyre. »

— Un autre caractère à noter en nos âmes : persuadés de notre supériorité et légitimement unis à la littérature, nous ne considérons le mariage sacramentel lui-même que comme une infidélité aux Lettres, nos Moires. Aussi ne pouvons-nous aimer que l'être

inabsorbant et adoratif qui ne tient pas de place dans notre vie. »

— Je me suis toujours souvenu », raconta Nergal, « d'un sermon, au temps où j'étais élève jésuite i le prédicateur nous peignit, à l'époque de la persécution des chrétiens, un jeune enfant, auquel on avait confié une hostie à porter à une catacombe. Entraîné par la vue d'autres gamins qui jouaient, il s'attarde avec eux ; puis, ce souvenant du précieux dépôt, il croise ses bras sur sa poitrine et veut fuir. Les gamins veulent savoir ce que porte l'enfant et ils le suivent en le pinçant, en le battant ; mais le petit, sous les coups, garde ses faibles bras couverts de sang invinciblement croisés sur sa poitrine où pend, dans un custode, la divine Eucharistie. Quand j'ai senti un verbe s'éveiller en moi, cette histoire touchante m'est revenue, comme l'allégorie de l'écrivain et de l'artiste. Nous nous arrê tons dans le chemin de la vie aux mauvais jeux de l'Amour; mais lorsqu'on touche à notre hostie, à l'œuvre, à cette parole de beauté ou de charité qui nous a été confiée, alors nous croisons nos bras sur notre poitrine et nous savons souffrir et être lâches pour sauver le divin poème que nous portons. »

— Votre trait m'ouvre une perspective », dit la Farlède, « sur l'infériorité de l'homme de pensée dans la lutte intime : il concessionne à la Louis XVI, accepte le verre de vin et coiffe le bonnet phrygien.

— En supposant qu'une femme, épouse ou maitresse, soit consciente que nous sommes des ostensoirs, pourra-t-elle, sans trop souffrir, nous laisser l'envergure de notre personnalité? Il y a des heures fréquentes où l'indifférence suinte de notre attitude comme l'humidité d'un mur de cave, et

ces heures-là sont dures à passer pour la femme.

— N'importe», dit Nergal. « Le moins doué de nous, a aussi des heures où il irradie un charme, où sort de lui une phosphorescence d'amour; nous sommes un mauvais ordinaire, mais nous pouvons donner à l'âme et au corps de ces fêtes qui illuminent de leur souvenir toute une vie. »

— Oui », dit Théoule, « nous avons l'étrange faculté de redevenir momentanément vierge et jeune : un Chérubin survit en notre nausée, et combien est touchante sa romance à la comtesse, quand la belle marraine se trouve là, à propos.

— Si nous faisions des grogs, mes pairs », dit Nergal, en poussant un guéridon à roulettes, chargé de flacons et de verres.

Dans le remuement que fit cette invite, Nebo dit à Paule :

— Vous avez lu Tanneguy et Cruas, le romantique et le positiviste de l'étude passionnelle ? »

— Je connais aussi Théoule et La Farlède; mais Bandol, quel est son genre? »

— L'ironie à base scientifique, l'ironie lyrique et si hautaine qu'elle ne s'aperçoit pas en- ses mordances. »

Nergal se retourna vers eux.

— Tanneguy me demande ce qu'est le beau jeune homme que vous accompagnez? »

— C'est un écolier qui s'instruit en vous écoutant, mes maîtres », dit Paule avec crânerie.

Tous échangèrent un regard : le travesti était découvert.

— Nous avons passé notre conseil de révision moral », dit Tanneguy.

— Oh ! vous ôtes tous exempts : en qualité d'êtres de luxe.

Bandol s'approcha :

— Comte Noroski, si vraiment vous êtes venu Ici comme en classe, interrogez vos six professeurs sur les matières de cet enseignement spécial où M. Nebo est Archi-Recteur. »

— Mon Dieu ! » fit Paule , « si je vous questionne, nous aurons l'air déjouer aux petits papiers parlés. »

— Qu'importe l'air que nous aurons ? » dit La Farlède, « s'il vous plaît, ce sera le meilleur. »

— Eh bien ! messieurs », dit Paule, « définissezmoi l'amour, six fois, chacun une. M. Tanneguy, commencez. »

— L'amour, c'est la plus forte émotion que puisse donner la vie et la seule qui fasse souhaiter de mourir en l'éprouvant », dit Tanneguy.

— L'amour, c'est un concordat entre un ange et une bête aboutissante une double faillite », dit Bandol.

— L'amour», dit Cruas, «c'est un prétexte que l'homme s'est donné pour se distinguer des auti-es mammifères. »

— L'amour, c'est de l'idéal en gros sous », dit Théoule.

— Un rêve, qui finit toujours en cauchemar », dit Chavanay.

— Une vessie ou une lanterne, on n'a jamais bien su lequel des deux », conclut La Farlède.

— Comme dans M. de Concourt, me prenez- vous pour un public? » s'écria Paule, c< vous dites des phrases d'esprit par à peu près quand je veux des solutions profondes. »

— Cher monsieur, croyez-vous qu'on a toujours

plein les poches de solutions profondes ; une solution, même superficielle, ce serait bien joli. »

Nebo admira que Paule renonçât à jouer dans ce Banquet, le rôle de Diotima; facile en débitant ce qu'il lui avait appris.

— Tout à l'heure vous disiez des choses vécues et partant instructives ; maintenant que vous avez un écolier à instruire, vous plaisantez. »

— A vous la faute », dit Oruas, avons tendez un panneau abstrait, nous tirons à poudre; mais si vous nous demandiez des choses concrètes... »

— Concrètes? » fit Paule. « Eh bien, est-il vrai que la préface longue soit le meilleur du livre sentimental. »

Il y eut unanimité.

— Croyez-vous que la sensation existe dans sa plénitude, en dehors de la passion, en débauche ? »

— Evidemment», ditBandol, « d'autant mieux qu'elle y est seule. »

— Entendons-nous sur la plénitude delà sensation», fît La Farlède ; « ce n'est parfois qu'au cinquantième morceau que le Stradivarius donne toute sa note à Paganini lui-même. »

— La sensation dépend toujours de l'état cérébral », dit Tanneguy, « or, l'idée qu'on étreint un être rarement étreint transfigure la possession. »

— Autre chose », interrompit Paule avec un despotisme féminin, « dites -moi chacun, Messieurs, lafemme qui vous fixerait. »

— Un ange dont je serais le diable et que je damnerais », dit Tanneguy.

— Une catin prude pour tout autre que moi », dit Bandol.

— Une femme de sérail qui ne saurait pas lire

et dont je ne comprendrais pas la langue », déclara Cruas.

— La Fée aux miettes », dit Théoule, « une belle de nuit, matrone de jour. »

— Moi », fit G h a van ay, « je demande l'amie avec des hanches, selon le mot de Baudelaire. »

— Parbleu, Chavanay, tu m'as volé mon programme, celui de tous les intellectuels. L'idéal, c'est la sécurité et l'indulgence dans l'amour ; non pas l'âme sœur, mais l'esprit frère ; le compagnon qui ne retrouve un sexe que vers minuit ; l'ami qui a la main loyale autant que douce, et qui soutient et qui réconforte et qui pardonne surtout. Pardonner, en amour, pardonner les gaucheries, pardonner les indifférences, pardonner même l'infidélité, voilà ce qui nous fixerait en nous prosternant. Mais ça, compagnons, c'est le rêve de l'Androgyne ; il habite au pays des mandragores arborescentes et du Dahlia bleu ; c'est à la fois l'ange de Tanneguy, la courtisane de Bandol, la silencieuse de Cruas, la belle de nuit de Théoule, c'est tout le bon et tout le beau ; est-ce aussi votre rêve, monsieur Nebo? »

Nebo inclina la tête gravement ; et il y eut un silence qui gêna la princesse ; un enchantement jaillaissait d'elle qui énamourait les sept écrivains : ils la voyaient telle que La Farlède avait dit : et Nebo sentit l'envelopper la rancœur de l'homme, qui a prouvé sa valeur, dépassé par un être sans œuvres. Paule se défendit vivement contre leur pensée mauvaise.

— L'Androgyne déchoit en se féminisant à minuit, monsieur La Farlède; l'androgynéité n'existe qu'au prix de la négation du sexe; s'il s'affirme, on n'a plus qu'une femme ; les ailes quittées et le lit ouvert, il ne reste rien que d'ordinaire. »

— Mais l'aube ramène avec elle l'androgynat ? »

— N'avez-vous pas dit, il n'y a qu'un moment, qu'à cire naturel, c'est-à-dire bestial, le prestige, une fois envolé, ne revenait plus : il faut opter ; ou la passion sexuelle avec toutes ses conséquences ou l'insexualité avec tous ces renoncements. Dès qu'on veut du rare, on s'expose à de grands efforts, et prétendre enfermer en un même corps l'antinomie de la maîtresse et du camarade, c'est se duper l'entendement. »

— Vous semblez avoir raison, comte Noroski », dit Bandol, « il y a, et dans la circulation et à tous les étages sociaux, des femmes que les superficiels appellent bonnes filles et qui sont la monnaie de Ninon de Lenclos. On les reconnaît à ce qu'elles se donnent tout de suite ou jamais, et vous quittent, sans haine ni chantage ; ce ne sont pas des androgynes éclos entre les pages de Swedenborg ou de Platon, mais bien les seules maîtresses dont le souvenir soit sans amertume, h

La conversation languit ; la parole étouffée sous le poids de la pensée, une rêverie descendit sur eux; on eût dit un club d'haschichins ; ou plutôt la princesse transformée en un narguillé, et chacun aspirant d'elle la chimère de son cœur. Calme et souriante sous ces regards qui aimaient et ne désiraient pas, l'admirable jeune fille n'avait point d'embarras ni de rougeur; Pauline Borghèse, elle posait devant l'imagination de ces écrivains, et il y avait un tel respect dans leur contemplation, c'était si bien une communion spirituelle, que le silence se solennisait; une émotion religieuse laissait éteindre les cigares, immobilisant les poses.

Cruas, à cheval sur une fumeuse, le menton aux mains, la tête enfoncée dans les épaules, percevait

peut-être pour la première fois la sentimentalité de l'amour ; La Farlède, rejetant en arrière sa fine tête blonde, clignait des yeux, dans un éblouissement passionnel ; Tanneguy, les mains arquées sur les cuisses, penché en avant, et l'œil fixe et démésurément ouvert, semblait, en abaissant parfois sa lourde paupière, prendre de cérébrales photographies ; Chavanay frisait sa moustache soyeuse, avec son sourire voluptueux de savoureur des plaisirs spirituels ; La Farlède et Bandol se jetaient des regards semblables à ces coups de coude d'admiration qu'ont les artistes balbutiant d'enthousiasme devant un chef-d'œuvre, et Nergal, debout contre la cheminée, les bras croisés, semblait mâchonner des énigmes.

Un soleil d'orgueil s'éleva dans l'âme de Paule ; sa seule présence avait soumis les plus aiguës, les plus indépendantes pensées: dans ce rayonnement d'amour qui lui venait de ces hommes supérieurs, elle vit enfin le génie de Nebo, et d'un regard où la fierté était reconnaissante , elle offrit au Platonicien l'hommage intellectuel de ces génies. Ce regard, tous le saisirent, et détournant un moment leurs yeux de la princesse, ils considérèrent le Platonicien avec l'étonnement de l'artiste forcé de s'incliner devant un être improductif, de l'écrivain étonné par un inédit. Une minute, cette éducation surnaturelle leur apparut plus grande que leur œuvre.

— Qui de nous écrirait, s'il pouvait vivre, un roman pareil ? » s'écria Nergal quand Nebo et Paule furent sortis, en une silencieuse salutation; car, pour ces docteurs ès-sensations, une parole gauchissante et la banalité des poignées de main eût ôté quelque chose à cette heure rêvée.

— Vous vous êtes tu, Pygmalion ». disait la princesse à Nebo, « la Galathée témoignait de votre fécond génie : au bas de mon pantalon, ils ont lu : Nebo fecit; je ne savais pas que vous ayez accompli en moi de si grandes choses. Mais je suis déçue, au point de vue pédagogique ; ces cliniciens de l'âme, ces prêtres de la sentimentalité ne m'ont pas dévoilé le moindre arcane. »

— Enfant», dit Nebo, «en vous adorant lous, ces Mages de l'art ont salué en vous l'arcane suprême que Dante a incarné dans la Béatrice de son paradis. Romanesques ou charnels, tous les six vous ont dit mieux que par des paroles le dernier mot de l'initiation sentimentale. »

— J'y suis », s'écria Paule en qui se levait le souvenir de la dernière conversation du périple, « le bonheur se produit en réduisant la vie végétative, en éteignant la vie passionnelle, et en développant, de toutes nos forces, la vie intellectuelle, qui est celle des anges : ce qui se résout en l'androgynéité que je leur représentais. »

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