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LE SACREMENT DE MARIAGE

— Adonisez-vous : ce soir, comte Noroski, vous faites une comtesse. »

— Qu'est-ce h dire ? »

— C'est-à-dire que je vous marie et, à cette fin, vous mène choisir une femme. ))

— Une fille, voulez-vous dire. »

— Non pas, une femme destinée à être la mère de vos enfants. »

— Quelle facétie ! et les femmes estimables, les vierges, on les trouve quelque part, au choix, en un bazar matrimonial ? »

Et la princesse haussait les épaules, en boutonnant son gilet.

— Je ne me prêterai pas à pareille comédie. »

— Vous me faites ce soir la même scène que pour l'Érotic-Office ; or, sans être économe, je ne jette pas mille francs pour le plaisir; j'ai payé pour que vous choisissiez une femme et vous viendrez la choisir. »

— Et combien vous coûte t-elle, ma femme?» dit Paule, avec un rire aux lèvres. « autant que le poète Davèze? Est-elle blonde, brune ou châtaine ? »

— Elle sera selon que vous la choisirez : J'ai payé mille francs une soirée où l'on m'a promis le plus vaste choix, il y a même des fortunes à votre service ; peutêtre rencontrerez-vous sur ce terrain des connaissances, des amies de pensions. »

— Me menez-vous au mauvais lieu ou bien chez des gens honorables ? »

— Je vous mène dans le salon de l'Agence. »

— Enfin, est-ce borgne? » s'écria Paule agacée.

— Ce n'est qu'à peine louche, et pour les avertis seulement. »

— Alors, en ce bien heureux Paris, on peut donner commission de vous trouver une honnête femme comme une malhonnête; et le mariage a ses agences ainsi que l'adultère? Quel couple un peu propre a pu se rencontrer là ! Je donnerais quelque chose pour voir des époux ainsi fabriqués. »

— Connaissez vous le baron Dalgouski et sa femme ?»

— Oui, un charmant ménage. »

— Eh bien, ma chère Paule, le baron Dalgouski avait, il y a cinq ans, le diable dans son portefeuille ; il s'est adressé à l'agence Plot, qui lui a découvert mademoiselle Lingerat, laquelle a échangé son million contre le titre de baronne ; et le hasard les fait heureux tous les deux. »

— Et savent-ils, les Dalgouski, comment on a aidé le hasard? »

— La femme l'ignore ; parfois le mari l'ignore aussi. »

— C'est donc une œuvre pie et de charité pour l'extinction du célibat ; il doit y avoir des dames patronnesses que je connais? »

— Vous sautez d'un extrême à Tautre ; vous dites

d'abord lupanar à mon Agence et puis œuvre de miséricorde ; c'est simplement une maison de commerce. On paye tant pour cent sur la dot qu'on prend. »

— Quelle est donc la dot que je prends puisque vous avez donné mille francs.

— Ce sont là des avances; les bougies et le thé au punch de la présentation. »

— Même en travesti, le jeu d'un mariage d'argent me répugne ! »

— D'abord je n'ai pas précisément parlé de votre avidité; j'ai dit que plus la jeune fille complairait, moins vous exigeriez de dot, c'est fort élastique. Maintenant, laissez-moi vous lever une idée de fausse générosité et un point d'honneur né d'une grande ignorance de la vie. Vous vous soulevez à l'énoncé de la question d'intérêt, en matière d'amour légitime, comme si une grâce d'état devait tenir lieu de tout, en cette occurence. Le mariage n'est pas l'accouplement sanctifié par l'Eglise , d'un homme et d'une femme qui se sont librement choisis selon leur humeur et convenance; on ne se marie pas que pour coucher ensemble ; et même ce point devient vite le moins important.

« Le mariage est avant tout une association contre la misère, la maladie et l'ennui ; or, avant de dire à une femme : je vous réponds d'une vie aisée et de tout le soin nécessaire, si vous souffrez, et de toute la distraction possible, si le tête-à-tête vous endort, il faut assez d'or pour mettre des tapis sous les pieds de l'épouse, envoyer chez le pharmacien, et avoir le loisir de s'occuper d'elle. Si, sans cet or, vous songez à vous marier, il est plus loyal et plus noble de dire à une jeune fille riche : « Vous jeune, belle, je vous aime ; mais

précisément parce que vous êtes jeune et belle, je ne vous prendrais pas si vous étiez pauvre, parce que je suis pauvre aussi, et qu'il faut à la jeunesse du mouvement et de la joie, à la beauté, du luxe ». Enfin, si nous considérons la fin physiologique et sacramentelle, quel égoïsme insoucieux et coupable de faire naître de malheureux êtres qu'on ne pourra pas garantir du travail, de l'humiliation et des servitudes que la société impose à celui qui ne peut pas se racheter des réalités abêtissantes ! »

— Si on aime vraiment, au lieu de tant raisonner on se fie à Dieu », s'exclama la Princesse.

— Se fier à Dieu, cela passe pour de la piété, c'est plutôt une témérité de la foi ; Dieu ne pactise pas ainsi avec sa créature. Quant à se mettre en ménage, ayant pour tout lest de l'amour, il faut ou avoir un bon état d'ouvrier ou se pourvoir d'un boisseau de charbon. L'Amour déshabille une femme et lui met des baisers ; mais on ne sort que dans les vers de Théophile Gautier en tunique de baisers ! Est-ce en embrassant sa concierge qu'on désarme cet ennemi inévitable? Est-ce qu'on s'aime longtemps assez pour se réchauffer l'hiver sans autre feu que des caresses? Epouser une fille de pionnier américain et, muni d'un bon rifle, s'enfoncer dans les Savanes, à la grâce de Dieu, ce n'est pas très fort : on a à craindre que les fauves et les Peau-Rouges. Mais sur le pavé des villes, il faut avoir de l'argent ou mourir, et mourir de cent façons, toutes très lentes. »

— Enfin, Nebo, si vous étiez pauvre, vous n'épouseriez pas une fille pauvre aussi, si douée qu'elle puisse être sous tous les autres rapports ? »

— Non, certes, en loyauté. Du jour où je devrais

pourtraiturer des mufles bourgeois, au lieu de crayonner mes rêves, je serais d'une humeur enragée ; or, l'humeur enragée est incompatible avec toutes les autres. Puis, la perspective de petits Nebos, forcés d'illustrer des journaux pour vivre ! Cela me lève le cœur en y pensant. La pauvreté commande à l'être intellectuel de rester seul. Suivant moi, celui qui doit faire face, par le travail, aux exigences monétaires de la vie, et qui répond du bonheur d'une femme, est menteur ou illuminé. Songez donc, Paule, quelle lucidité d'esprit, quel soin de la tenue, quel art de la grâce, sont nécessaires pour être aimables à toutes les heures de la vie commune. »

— Mais vous parlez du rôle du mari comme s'il s'agissait d'une œuvre d'art : le mariage n exige pas de génie, sinon quel dépeuplement !... »

— Nous parlons ici du mariage de luxe, du mariage d'un artiste avec une millionnaire. La jeune fille apporte l'étoffe de ce qu'on appelle le bonheur, cette ouate qui capitonne une existence et qui dépend d'une épaisseur de bancknotes ; le mari-artiste va découper, tailler, ajuster cette étoffe précieuse, et si vraiment l'étoffe suffisante ne manque pas sous sa main, il doit paraître et demeurer devant sa femme, préférable à tous les amants qui paraîtront. »

— Evidemment », dit Paule, « celui qui peut offrir un pareil rêve en échange d'un tas d'or, donne plus qu'il ne reçoit, et sa part dans la communauté dépasse extrêmement l'apport de la femme. »

— En politique, j'estime qu'on doit accorder à un ministre, à un ambassadeur, à un général, un blancseing, sur tous les points, mais, exiger le succès; en mariage mémement, l'époux peut demander au palais

et ses accessoire, mais dans ce palais, il est tenu d'être aimable jusqu'à être aimé. En théologie, la doctriine de saint Liguori sur la pureté d'intention a cours ; non pas en matière sentimentale. »

— Cependant », observa Paule, « on dit parfois : gloire aux vaincus, et honneur au courage malheureux. ))

— En matière brutale, comme la guerre, soit ; mais qu'un écrivain décline et qu'un mari prenne du ventre, le public et la femme jugeront, sans appel, que l'un n'a plus de droit à l'admiration, ni l'autre à Tamour. A une époque, j'ai été ambassadeur d'un navré amoureux auprès de la femme qui ne l'aimait plus ; et quand je lui représentais toutes ses qualités, morales et immorales : « Je le vois, comme vous, mieux que vous, je pense plus de bien de lui que vous n'en dites, mais je ne sens plus rien pour lui ». Cet amant transi avait cessé d'être attractif; or, je puis vous l'avouer, je possède de tels secrets que je pourrais empêcher ma femme de me voir vieillir, et mes cheveux devenus blancs, elle croirait passer sa main dans les boucles les plus blondes. Eh bien ! malgré ces armes de séduction inconnues à presque toute l'humanité, je serais battu par le premier vicomte d'Antioche, si je devais dépenser ma force à la lutte pour la vie. Aussi, si j^avais un conseil à donner aux filles riches, ce serait de rechercher un mari de génie, et d'un génie rayonnant sur elle, encore plus qu'autour d'elle, d'un génie d'incantateur sur le terrain matrimonial. »

— Quel être extraordinaire vous êtes ! » disait Paule en sortant de la maison du Platonicien, « l'art est tellement dans votre sang, que vous envisagez le mariage comme une sorte de chef-d'œuvre à exécuter. »

— Je parle au point de vue indépendant des préoccupations matérielles ; et, à ce point de vue là, il ne reste plus dans la vie que la Prière, la Charité, et l'Esthétique. »

Il héla un fiacre qui passait.

— Boulevard Saint-Germain, 15. »

Là, demeure le baron Plot ; il donne nombre de soirées, et on dit sa femme d'une très grande obligeance et serviabilité.

— Il paraît que c'est mêlé », observa la jeune fille.

— Mêlé, oui, quand nous y serons, car vous êtes, comte Noroski, un des invités de la baronne Plot. »

— Comment? ils tiennent bazar matrimonial et on ne le sait pas? »

— Ma chère Paule, à Paris tout se sait, mais dans un monde très restreint et chacun a trop à faire pour colporter longtemps un commérage et surtout pour le relancer lorsqu'il tombe. En province, les dévotes aiguisent, pendant un trimestre, une médisance et se la renvoyent comme un volant, sansjamais le laisser tomber, jusqu'à vingt années de suite. Quand il y avait une Cour et des castes sociales, les gens en place, c'est-à-dire en lumière, étant groupés, on les suivait tous d'un même coup d'œil, et voilà pourquoi les démocrates ont beau jeu à déterrer les débauchées de la noblesse du dernier siècle; aujourd'hui les places sont des passages et les honneurs des corridors ; on salue et on traverse ; la chronique scandaleuse n'a pas le temps de saisir ses lorgnettes, et les Jacobins du vingtième siècle auront beau jeu d'écraser les scélérats Richelieu, Mazarin, Fleury et Bernis sous les vertus et les vies patriarcales des quatre vingts ministres de la troisième république. Rien ne signifie d'un insigni-

fiant; M. Prudhomme a trente parcs aux cerfs et des légions de Lebel dans Paris, n'importe; pour l'histoire, seul le Parc-aux-Oerfs de Louis XV a eu lieu ; madame Prudhomme a eu des amants, une brochette, on ne parlera jamais que de Buckingham et d'Anne d'Autriche; un pays sans Cour peut avoir de la morale, non des mœurs ; un gouvernement sans apparat n'est plus qu'une gérance, et par le chemin de l'Egalité, la France ne sera bientôt plus qu'une Société anonyme, à la capitation de trente-six millions de Jacobins inconscients.

c( Si le baron Plot ou la baronne Plotte vous questionne sur vos biens et alliances, dites-leur de s'adresser à M. Nebo, votre secrétaire : cela vous évitera des frais d'imagination qui ne seraient pas peut-être du même alliage que ceux que j'ai faits, car ces estimables marieurs du genre parisien se prennent très au sérieux et ne comprendraient pas du tout votre curiosité pure et simple. »

— Profitez », continuait Nebo, en montant l'escalier, c( de ce que le comte Noroski est annoncé comme un brillant parti à celles des jeunes filles qui sont dans le secret de la maison ; secret que vous êtes censé ignorer; l'occasion est à la Maupin de connaître les douceurs du rôle masculin, en flirtation. Entrez dans le personnage du jeune homme à marier, soyez galant, soyez hardi. »

— Oui», ditPaule, «je crois que je vais m'amuser. L'antichambre, d'un luxe modéré, était occupée par

deux laquais en livrée et mollets.

— Allons »), dit Nebo, « ils nous font le grand jeu, et n'ont pas lésiné sur la figuration. »

A leur annonce, faite d'une voix trop forte, il y eut

la prise de pose instantanée d'un bataillon à l'instant où le général vient à lui, dans les revues. Ék Nebo avait surpris un mouvement de chef d'or- ^ chestre, dans le maniement d'éventail de la baronne Flotte, le : « Attention, ne bougeons plus », du photographe.

Elle s'avança avec trop d'empressement vers les arrivants. C'était une femme distinguée malgré l'embonpoint et dont la quarantaine évidente se maintenait dans cette rubrique insolente du viveur désignant une maturité point trop avancée : « Encore faisable ».

Le baron affectait l'allure ronde de l'ancien militaire et portait les moustaches roides et effilées propres aux derniers bonapartistes provinciaux.

Au premier coup d'œil, la différence des tenues choquait : à côté d'épaules très nues, une robe montante; celle-ci n'avait que les bras à l'air et celle là que le cou. On sentait que chacune s'était mise de la façon la plus avantageuse à son air, cachant l'une, l'absence de sa gorge, l'autre, au contraire, l'exhibant. La coquetterie jouait serré, plutôt une partie de fortune qu'une de plaisir ; on était là pour arranger sa vie, et non pour marivauder sans conséquence. Cette préoccupation, traduite seulement par la fébrilité du regard et un peu de nervosité dans la grâce, donnait à cette soirée une physionomie d'une rare intensité : Une vingtaine de jeunes filles, les unes laides et riches ou jolies et pauvres ; les autres ayant une tare dans leur famille, toutes enfin impuissantes à trouver, dans le rayon familial, le mari émancipateur, considéraient ce Ladislas Noroski, un comte, riche, jeune et admirablement beau. Quand la baronne Flotte amena Faule à un fauteuil près d'elle, et que celui-ci le refusa d'un geste

souriant et s'adossa à la cheminée du salon en balançant son monocle, il y eut un chuchottement admiratif. Soit que le désir de ces vierges auréolât fluidiquement le faux comte, soit que sa grâce touchât Nebo jusqu'en de mystérieuses profondeurs, il restait pris aussi par le charme et le baron Plot, se penchant à l'oreille du Platonicien, disait :

— J'en ai vu défiler des jeunes gens ; celui-là c'est un rêve; il peut choisir même Miss Milding, deux millions et jolie.

L'habit allait adorablement à la princesse, quoique le plastron blanc gonflé par les seins comprimés avec peine eût un gondolement inusité, mais qui pouvait passer sur le compte de l'empois roidissant la toile ; son ventre effacé et masculin écartait l'idée d'un travesti, que ne pouvaient donner sufïîsamment la cambrure des reins et les basques de l'habit un peu repoussés.

La baronne Plotte commença tout de suite à présenter ses jeunes filles. A côté d'elle et signalée à l'attention du comte par cette place d'honneur, Miss Milding, l'orpheline aux deux millions, une rêveuse Anglaise, ayant ces yeux démesurés et cette bouche trop petite pour le baiser des keepsakes d'il y a trente ans : elle était maigre et diaphane. A côté d'elle, et en contraste, une Viennoise blonde et grasse, étalant de belles épaules de femme faite, avec une taille d'enfant. De l'autre côté de la cheminée, deux sœurs à l'allure parisienne, à la toilette raffinée.

Prenant le bras du comte Noroski, la baronne, pendant un grand quart d'heure, le présenta successivement à toutes les demoiselles présentes ; et Paule s'inclinait à chaque station, amusée des mines engageantes qu'on lui faisait.

Plusieurs jeunes filles étaient accompagnées de leur mère, qui surveillait les moindres mouvements avec l'attention soutenue d'un joueur qui risque ses louis aux échecs. Outre les parents, on remarquait des habits noirs bien portés, mais conviés sans ambages et visiblement coryphées habituels des soirées de l'Agence. A mesure que la baronne présentait, le baron expliquait à Nebo, le chiffre de fortune, l'origine et les prétentions de chacune. Il ne lui serait pas venu en idée qu'on pût organiser une semblable exhibition sans ferme désir conjugal ; et il insistait sur ce point que si le comte choisissait une fille peu riche, ce serait à lui de payer l'Agence. Nebo, à toute question d'argent, faisait la moue insouciante d'un secrétaire de Nabab.

— Vaut-il mieux, monsieur Nebo, organiser un petit concert ou une sauterie ? Vous devez savoir les goûts de M. le comte », disait le baron.

— Ni l'un ni l'autre, baron Plot; il vaudrait mieux que votre salon en eût de petits en enfilade qui permissent le tête à tête ; Monsieur le comte est romanesque, et tant qu'il ne sera pas libre d'un aparté, il restera muet et souriant, comme vous le voyez.

— Compris, c'est prévu », fit l'étrange amphytrion, et il s'esquiva vivement.

La baronne interrogeait Paule sur ses voyages en Perse et l'embarrassait fort, quand un petit tressaut circula. Une porte s'était ouverte, montrant plusieurs pièces qui se suivaient modérément éclairées.

— S'il t'emmène là-bas, ne sois pas bégueule », recommandait, derrière Nebo , une mère à sa fille, une enfant de seize ans, en corsage à la vierge.

Les rafraîchissements commencèrent à circuler, et

Paule pour s'enhardir but deux verres de punch; en voyant ces lieux d'aparté qu'on venait de lui ouvrir, elle se promit d'être aussi Théodore de Oézannes que possible avec toutes ces Rosettes. D'abord elle s'empressa auprès de Miss Milding; cette sylphide avait une grande mémoire et répondit par un centon Shakespearien qui émerveilla la princesse jusqu'au moment où elle aperçut que le Lawrence délicieux avait les bas les plus bleus qu'ait jamais portés une jambe sèche de fille d'Albion. Elle passa alors, avec des transitions polies, à la blonde Viennoise, qui lui représentait bien la maîtresse de D'Albert, moins la grâce capricieuse et, lui ayant offert le bras, elle l'emmena dans le premier des petits salons. Fût-ce un mouvement de perversité, l'effet du punch, ou une curiosité sans barrière, elle s'enhardit, osée comme un page. Assise sur la même causeuse et à l'abri des regards, elle fit en quelques minutes cette conquête.

— La femme que je rêve et que je cherche, je la reconnaîtrais à ce signe », disait Paule, « que ses lèvres ne fuiront pas les miennes, dès la première entrevue, et qu'elle se sentira mienne, presque en m'apercevant. »

L'Autrichienne sensuelle, prise à l'appeau du mariage, et aussi au charme du faux jeune homme, reçut très franchement le baiser que Paule lui donnait un peu à la cantonade. Ainsi encouragée, la princesse attira l'enfant à elle, lui caressant la gorge d'une main ; et, dans une étreinte très amoureuse, Nebo les surprit. La jeune fille confuse s'esquiva, mais Paule, très lancée, répondit par un regard d'insoumission à celui presque sévère de Nebo : elle rentra au salon, but encore un peu au hasard, et débita les galanteries les plus chaleureuses un peu à toutes.

Ayant à ses bras les deux sœurs Molineau, elle retourna dans le petit salon, et d'une verve endiablée les étourdit, les embrassant l'une après l'autre, se fiant à la douceur du baiser pour choisir; et les deux jeunes filles, rassurées en leur conscience, sur la fin possible, sinon probable de ce jeu brûlant, se défendaient mal et riaient nerveusement.

— M. le comte est très lancé f>; disait le baron Plot au prétendu secrétaire, « qu'il prenne garde à la petite Bonnard ; s'il l'emmène et qu'il la regarde de trop près, la mère essayera de forcer la main, comme dans Pot'Bouille.

— Je ne parle pas pour M. le comte », faisait Nebo, (( mais, par aventure, un autre que lui pourrait-il pas profiter de ces petits salons?... »

— Pour embrasser ! Vous voulez rire, monsieur le secrétaire », s'écria le baron, et, d'un air entendu : « A moins d'un louis, il y a bien des divans dans Paris ;

es miens sont respectés parce qu'ils sont trop chers

our ce qu'on y trouverait.

Paule, ramenant les deux soeurs, Nebo l'entraîna un ornent à l'écart :

— Paule, souvenez-vous de la brasserie où vous fûtes troublée par une caboulotière ; vous jouez avec

'antiphysisme, le péché est énorme, et votre prestige 'y perdra à mes propres yeux. »

— Je vous entends, prêcheur, et vous rassure en ne isant plus qu'une flirtation. »

— Pas avec la petite Bonnard, la mère crierait au iol pour un abandon de pose et vous sommerait

d'épouser. »

— Sommation d'épouser! Voilà qui serait bouffon », et elle se mit à rire, puis louvoya vers la jeune fille

dont Nebo lui défendait l'approche. Celle-ci, nu bras et très décolletée sous un fichu de gaze intentionnellement mal attaché, affectait une grande retenue de maintien et baissait constamment les yeux. Rougissante et feignant l'émotion aux attentions du faux Noroski, elle accepta le bras de la jeune fille et se laissa conduire dans le petit salon : sitôt la mère s'embusqua pour surveiller le moment propice à une esclandre. Paule,très intéressée parle manège de la fausse Agnès, la complimenta sur le rose de sa peau. »

— C'est la gaze qui la flatte ; si vous la voyiez nue, elle est très ordinaire. »

— Je parie que non ! »

— Vous avez perdu, tenez», fit-elle, et, enlevant une épingle, le fichu de gaze s'écarta.

— Ah ! » fît Paule, « vous avez un signe à l'entredeux des seins.

— Il est si bas, comment pouvez-vous le voir? » et le comte Noroski se pencha sur le sein découvert ; la jeune fille lui saisit la tête et renversa la sienne comme pâmée, en poussant le a Ah ! » d'une femme possédée. Avant que Paule eût pu se dégager, la mère, levant les bras en une allure bourgeoisement théâtrale, était là, suivie d'une partie de l'assistance.

— Ma fille, tu es compromise ! Monsieur le comte, après une pareille liberté, il n'y a plus qu'une chose.. », et elle s'arrêta, en une digne émotion.

Et vraiment, l'expression de physionomie de mademoiselle Bonnard, et le caractère dénudé que donnait à ses seins l'enlèvement de la gaze, figuraient une scène embarrassante pour un autre épouseur.

La jeune fille, trop loin de sa mère pour cacher sa confusion dans ses bras, s'abattit d'une manière sup-

pliante sur la poitrine de Paule, restée assise et souriante ; mais soudain se redressant, furieuse et vraie dans son dépit elle cria :

— Maman, ce jeune homme, c'est une femme. » Elle avait senti pointer sous la chemise la gorge de

la princesse. Le coup de théâtre fut tel que l'assistance s'immobilisa de stupeur.

— Vous espériez, monsieur le comte, cacher que vous êtes hermaphrodite, hélas ! résignez-vous ; il aurait toujours fallu l'avouer », dit Nebo avec une douleur hypocrite et, fendant les groupes, il ouvrit le chemin à Paule, qui se mordait les lèvres pour ne pas rire.

— Hâtez-vous donc, folle », disait Nebo dans l'antichambre, (( le Plot et la Plotte vont se gendarmer. »

En effet, ils arrivaient, tout à fait furieux, au mo^ ment où les deux valets refermaient la porte.

— Eh bien ! vous êtes en voie de perfection vicieuse; Là moitié grise, à moitié lesbienne. »

f — Grise, un peu : lesbienne, non : ces baisers et ces caresses, autant celles que j'ai données que celles que j'ai reçues, ne m'ont été que des nouveautés en gaminerie ; le fruit de ma soirée est une conviction que tout est indifférent d'un être qu'on n'aime pas, et que c'est la personne qui fait le baiser; en lui-même il n'est rien, il n'est pas.

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