LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR
Dans le cabinet de Nebo, la princesse, en corset, finissait d'arranger une fausse chevelure, d'un édifice compliqué ; à côté d'elle, une teinture brune dont elle s'était déjà enduit un côté du visage, laissant l'autre au naturel par plaisanterie.
— Au temps du périple, vous deviniez ma curiosité du moment; maintenant, vous n'avez plus cette faculté qui m'étonnait.
— Déjà, vous nie déclarez en décadence ; voyons, donc si je n'ai pas prévu votre curiosité présente, et si je ne vais pas la satisfaire tout à l'heure.
— Je vous en défie bien ; celle-là est plus difficile que les autres.
— Dites-la, sans souci de la difficulté : vous savez bien que je mets en actes pour vous les paroles de M. de Oalonne à la Reine.
— Eh bien ! je voudrais le pendant à la soirée de Nergal, je voudrais entendre le décorsetage moral de femmes, non pas filles, mais ayant beaucoup vécu, dans le sens masculin du mot ; le résultat de leurs
expériences, au pluriel serait un singulier enseignement. »
— Comme c'est possible, c'est prêt. »
— Voilà donc pourquoi vous m'avez fait apporter une toilette tapageuse qui me déclassât, et dont la voyance, ajoutée à ma chevelure noire, me permît de frayer avec des... », elle s'arrêta, interrogeant du regard.
— Je ne sais pas plus que vous, comment les englober en un terme ; ce ne sont pas des filles, puisqu'elles ne se vendent pas ; ce sont cependant des pécheresses puisqu'elles se donnent. Il est plus court de les égrener une à une que de les mal qualifier collectivement. D'abord, deux bas bleus : Guy de Lavalduc écrit dans la gamme érotique et Bonneville édifie les bibliothèques paroissiales: ensuite, lamarquisedeNolay, une déclassée, et madameMionnay, uneparvenue. Enfin, mademoiselle l'Habitarelle, qui a eu longtemps le privilège de ribaude dans une cour du Nord. Toutes sont mûres, les unes descendent de la haute classe, les autres viennent d'en bas; se confesseront-elles? Ce serait bien long. Toutefois, vous présentant en déclassée, résolue à vous ébattre, j'espère qu'elle se montreront assez cyniques; c'est la seule franchise qui leur soit possible. »
— Je voudrais un peu plus de détails sur elles », demanda Paule. (( Avertie de leur passé, je comprendrai mieux leurs propos à la Vireloque.
— Eh bien, ma chère Paule, Guy de Lavalduc est une honnête femme, en ce sens qu'elle n'a qu'un amant, et une malhonnête personne, en cet autre, qu'elle fournit les Quinze-Vingts et les collégiens en vacances de lubricité écrite : et cela non pour elle, au profit d'un gaillard qu'elle adore et qui la gruge, et fait retour-
lier au vice l'argent produit parla littérature onanique. Bonneville, qui a pondu cinquante volumes de niaiseries dévotieusc et morales; si, à rencontre de ce que croit le clergé, la bêtise n'est pas la pire des immoralités, est une vicieuse endiablée et plus experte encore que Oora. Pour la marquise de Nolay, c'est une victime de madame Sand, elle a lu Jacques^ quitté son mari, et se grime en Lélia ; intime avec madame Mionnay, qu'elle appelle sa sœur Pulchérie, une lascive, jadis intendante en un château de vieillard , puis servante maîtresse, puis dévergondée et riche. Enfin , mademoiselle l'Habitarelle , la doyenne , sinon d'âge, du moins en vice, de toutes les ribaudes de Paris, emmenée en Russie comme figurante à seize ans, et glorieuse d'avoir eu la clientèle de vclmojes pendant près d'un demi siècle; je tiens d'elle l'histoire de la princesse Dinska ; elle avait été la maîtresse de Dinski, ne m'en demandez pas plus long : ce sont, sauf Lavalduc, des femmes aux mille et une nuits et à mille è tre. »
— Chez laquelle de ces dames allons-nous ? »
— Chez madame Mionnay, rue Prosny. »
— Eh bien ! me voilà prête : je me fais peur en toilette-afïiche ; cela me déguise mieux pourtant qu'un domino.
Ils s'en allèrent à pied, discourant:
— Je m'appelle, ce soir, comtesse Noroska? »
— Oui, il faudra leur raconter deux mots d'histoire, ce qui vous passera par la tête de moins vertueux. »
— Jeneparle pas pour moi,jeune fille plus libre qu'aucune, désillusionnée et garantie contre les mirages par votre art de Prospero ; mais la femme honnête, privée de la maternité, délaissée par son mari, doit-elle pas,
à certaines heures, envier le sort de ces irrégulières qui chevauchent le manche à balai de tous les sabbats, montent en croupe toutes les chimères et vivent, dans la portée masculine du mot, sans frein, ni entraves d'aucune sorte ; en un mot, les vierges sages n'ontelles jamais un mouvement d'envie en songeant aux vierges folles ? »
— Aux époques lasses et déçues de la vie, une rébellion se lève dans l'àme la plus pure contre l'apparente injustice des événements qui récompense les vertus par des douleurs ; mais une fois vieillies, si elles pouvaient comparer ce qu'elles sont restées, elles, les sages, avec ce que sont devenues les folles; alors, malgré la solitude d'àme, les heures lourdes et la rancœur du bonheur insaisi, elles s'estimeraient privilégiées. La vieillesse du vice a une physionomie particulièrement laide. Oroyez-vous que la dévergondée, qui ne pourrait pas faire le compte et la chronologie de ses amants, ait le cœur plein de souvenirs ? Tous ont passé sur elle sans laisser de traces, alors que madame de Mortsauf, la femme à un seul amour, satisfait ou non, est une chapelle ardente où vit, pleure et chante un souvenir vivant. Vous serez étonnée du peu que la vie laisse de science, lorsqu'elle n'est pas méditée. A qui devons-nous les livres vraiment psychologiques? à des prêtres qui ont regardé dans les âmes et qui furent de profonds spectateurs du péché; ou bien à des solitaires, qui puisèrent dans la seule étude d'eux-mêmes, la connaissance totale des passions humaines. Voyez Balzac, de tous les romanciers, nul n'a moins que lui vécu passionnellemont, si on entend par là, éprouver et agir ; thaumaturge fabu- ! leux, il frappait son front jupitérien et l'intuition jail- |
lissait, plus vivante, plus vraie que la notation analytique d'aucun réaliste. La vie qu'on mène est toujours peu de chose, à moins d'être Salomon ou la reine de Saba; la vie qu'on rêve, voilà la grande et immortelle existence, parce qu'on la continuera par delà la mort, en expiation si l'on rêve malemcnt, en béatitude, si l'on rêve selon les Normes. Aller voir des vieilles gardes, tout le monde le peut : ce qui donne de la valeur à notre démarche, c'est son caractère de leçon dans un enseignement rare et grandiose. Au bas de l'échelle humaine, croupit l'être instinctif ; en haut, plane l'être intentionnel. Quand saint Benoit fit un geste sur le vase empoisonné, ce n'était rien qu'un mouvement de la main ; mais, par sa foi dans le signe de la Rédemption, par cet appel confiant au bois toutpuissant du Golgotha, il faisait un acte divin et le vase se brisa de lui-môme. Or, le miracle est le seul acte qui vaille la peine d'être agi.
— En ce cas, il y a bien peu de gens qui agissent.
— Erreur, le jour où le miracle cessera d'être permanent dans l'humanité, une comète désorbitera le globe. Vous ne croyez au miracle, comme les bonnes femmes, que lorsque les aveugles-nés voient, que les boiteux marchent et que les paralytiques dansent. Enfant ! c'est parmi les phénomènes psychiques que le miracle resplendit, ostensoir de la présence réelle de l'étincelle divine dans l'assemblage humain. Préférer l'hypothèse de la foi à l'expérience de la raison, et le futur au présent ; rester chaste quand l'instinct aiguillone; charitable quand parle l'égoïsme; équitable quand bouillonne la colère ; être indulgent à autrui, à soi-même sévère; laisser les réalités tangibles pour le mystère ; prier au lieu de jouir ; faire des œuvres au
lieu d'ordures; toutes ces victoires du beau sur le laid, toutes ces exaltations vers l'idée au mépris des faits, sont des miracles, c'èst- à-dire des témoignages à la lumière.
Nebo sonna à une maison neuve-
— Quelle étrangeté que la vôtre ; une tirade mystique en manière de préface aux pires causeries. »
— A une certaine hauteur d'esprit, Paule, on est une salamandre du mal ; ni sa flamme ne ternit, ni son contact ne brûle ; et la vue d'une orgie romaine ne troublerait pas ma prière. »
Au premier étage, ils furent introduits par une camériste à l'allure friponne dans un boudoir luxueux, tendu de soies japonaises, aux tons exquis, mais d'ensemble bizarre et arlequin. Madame Mionnay tendit la main à Paule :
— Soyez la bienvenue sur l'Avantin de l'indépendance féminine ; M. Nebo m'a dit tout l'intérêt que vous méritez. »
Madame Mionnay avait été jolie ; l'embonpoint affadissait sa beauté blonde ; sa toilette annonçait encore la prétention d'être souhaitable. L'avant-bras sortait d'un sabot de dentelles noires, et la robe, largement fendue sur les seins exorbitants, indiquait une héroïque décision de ne pas enrayer encore.
Presque aussitôt parut mademoiselle l'Habitarelle et sa vue surprit étrangement la princesse. Petite et maigre, elle portait ses cheveux blancs coupés en brosse ; et le monocle à l'œil, semblait un potache vicieux vieilli d'une façon foudroyante par quelque sortilège. D'une vivacité de ouistiti, elle eut en un clin d'œil allumé une cigarette et, le dos à la cheminée, troussa ses jupes pour se chauffer, sans souci que
Nebo aperçut ses jambes maigres ; et, dévisageant Paule un instant :
— Si vous étiez blonde, vous ressembleriez à la princesse Riazan. »
Grâce à sa teinture, le changement de couleur ne se vit pas sur le visage de Paule, et d'une voix assez assurée :
— Je ne la connais pas. Quelle femme est-ce ? »
— Demandez-le à M. Nebo, qui s'est fait son chevalier. »
Elle allait parler du baiser de Ohester à la vente de charité, quand Bonneville décolletée, Guy de Lavalduc, en simple robe de mérinos, entrèrent.
— Où allez-vous donc, Bonneville? » fît l'Habitarelle, « vous faites toutes voiles dehors. »
— En vous quittant, je vais souper avec... »
— Avec des hommes ou des femmes », continua l'Habitarelle, et se tournant vers Paule, « je vous présente, sous les traits de madame de Bonneville, le comble du cumul : elle élève les âmes des jeunes filles comme il faut dans les récréations des couvents et lève les corps des jeunes filles comme il ne faut pas, dans les entr'actes de bastringue.
— Tu m'ennuies », dit négligemment Bonneville, « tu sais bien que ça m'a passé. »
— La preuve », continua l'Habitarelle, « c'est que tu guignes madame Noroska; ne nie pas. Une femme comme toi, Bonneville, n'a pas d'autres compliments à faire aux dames que d'offrir de les raccompagner.
— Tais-toi donc », fit Bonneville, « tu as si bien collectionné les vices, que l'on ne peut pas te répondre ; tu personnifies...
— L'ordure, vas-y ma fille », dit l'Habitarelle.
La marquise de Nolay entra sur ce mot.
— Ici les vilains mots s'entendent dès le corridor. » C'était une grande brune, aux traits fatigués, très
pâle, l'œil ou vague ou fébrile et qui gardait encore, dans le maintien, la marque de sa race.
— Je vous préviens », dit rilabitarelle à la princesse, « que cette marquise est un avatar de Jérémie ; comment ce prophète a pu entrer dans ce corps à trèfle ? pour qu'elle faute énorme? je l'ignore; d'ici quelques minutes vous allez entendre la chanson de l'âme seule ; j'aime mieux la complainte de Fualdès ; il n'y a pas de choix, il faut subir. »
— Non y>, disait madame Mionnay à Paule, « vous n'imaginez pas ce qu'élucubre cette Bonneville ; ce serait à la jeter par la fenêtre, si dans l'intimité
— Mais, j'ai lu V Honnête famille, c'est anodin, et le genre admis », dit Paule.
— Vous avez lu l'Hormete famille ! » s'écria Bonneville, « vous ! mais au temps où vous étiez pucelle et bête. Je trouve un femme pas sotte qui a lu un de mes livres ! vite le jour, le quantième, la minute que je le note en rentrant, ce jour faste. Lisez plutôt Lavalduc, c'est d'un sale et d'un amusant son dernier machin : les Matines du Prieur Barnabe. »
— Oh ! » fit Lavalduc, « nous sommes aux antipodes ; tu vis sur le thème vertueux et tu es d'un naturel vicieux; je suis plutôt un tempéramment d'honnête femme, et j'écris des saletés ! Ah ! si Guy était un autre homme. »
— Tous les hommes sont les mômes », promulgua l'Habitarelle, « ils vous mènent quand on ne les mène pas. Puis, tu ne sais pas l'histoire de la femme obstinée: tu crois que je vais raconter une gravelure, non.
En fait de boissons, pas d'absinthe, dit la sagesse des cafés ; et, en fait d'hommes, ne t'obstine pas, dit la sagesse des boudoirs. Croire qu'il n'y a qu'un homme au monde, c'est, parbleu, se mettre à sa merci ; Robinson Crusoë, pas celui des enfants, qui rencontra Vendredi, l'autre qui rencontra une prêtresse du Vendredi, ne fut plus maître dans son île; madame Vendredi était seule, il n'y avait pas moyen de suppléer. Mais quand je vois dans ce Paris, où il y a plus que de tout puisqu'il y a même de vraies femmes honnêtes, à ce qu'on dit, des niais pleurnichoner pour une Jeanne, quand il y a mille autres Jeanne tout aussi Jeanne et même plus ; et des niaises s'arracher des cheveux, qui ne repoussent pas, pour un Jean, quand il y a mille autres Jean tout aussi Jean : je crève de rire, comme quand je crois voir des fous. »
Et à Paule :
— Une supposition : vous aimez M. Nebo : il est joli gars, très savant. Eh bien! s'il se fait trop prier, on prend un autre blond, et on va au bout du pont des Arts, ainsi on a le même volume en deux tomes. Notez que les gens sont toujours composés de plusieurs tomes, reliés en un volume : pour avoir l'équivalent, on casse le dos, et on divise les pattes de son araignée. Autre supposition : M. Nebo aime une femme qui platonise bien, qui cause bien et qui couche bien : il est trompé ou remercié ; que fera-t-il ? il cassera le dos à son amour et le lira en trois tomes ; il aura une femme pour faire du sentiment, une autre pour de l'esprit, une troisième pour parfaire. Hein ! marquise, je gaze ; faites-moi passer une cigarette en manière de bon point. Ainsi, j'ai appliqué cette théorie, et je m'en suis bien trouvée ; à Saint-Pétersbourg, j'avais toujours un
grand chambellan pour l'enseigne , un jeune comte pour l'infidélité avouable et un moudjick pour le gros ouvrage.
— Mais », dit Paule. « si un seul homme réunit toutes les qualités, comme beaucoup de femmes ?
— Je ne dis rien des hommes ; à leur monter dessus, j'ai l'air de me venger ; mais pour le sexe auquel je dois ma portière, je prétends qu'il n'y a pas de femme passe-partout, et que la bonne à tout faire ne fait rien de bien. La centralisation, ça perdra la France, dit la province, et moi je dis que la centralisation des vices tue le vicieux. On ne met pas tous ses œufs dans le même panier, surtout quand le panier est une femme, etles fantaisies, des choses aussi fragiles que des œufs. La femme à qui vous dites : « Chère cœur! Ame incomparable », ne pourra jamais vous faire et vous ne pourrez jamais lui faire certaines caresses : une fois qu'on s'est mis des ailes, si on patauge, on rame de la boue et on s'éclabousse indignement. D'un autre côté, dire « cher ange » à unedrôlesse comme moi, ça pourrait fendre de rire la cloison. Dans l'amour ordinaire, on ne satisfait ni l'esprit, ni la bête, parce que ces deux côtés de l'organisme se nient l'un l'autre. «
— Tu me produis l'effet, l'Habitarelle, d'un dragon apocalyptique figurant toutes les bassesses, toutes les laideurs humaines ; je t'aime parce que tu entretiens ma haine de l'humanité ; ta vie et tes disconrs sont de perpétuels rappels à la désespérance, suprême aristocratie des âmes incomprises. Tu es le type de la femme satisfaite : tu as trouvé l'amour à chaque pas, tellement tu lui as peu demandé de mérite. Retrouvant en toi-même l'aptérie des autres, tu ne songes pas à la leur reprocher. Si tu avais le sens du divin,
tu serais furieuse contre Dieu, qui supporte les hommes tels qu'ils sont et qui se manifeste si peu, que je ne puis avoir que des moments de conviction. Volée par la religion, je suis volée par l'amour qui ment, qui se traîne au lieu de voler. Je suis quinauldée par la chair qui m'excite et ne m'apaise pas. Je suis dupée par la vie parce que je n'y ai trouvé ni du ciel, ni de l'enfer. Ah ! ne pouvoir ni s'absorber dans le bien, ni s'engouffrer toute entière dans le mal ; mener la vie commune, prier et blasphémer tour à tour, avoir les fantaisies cruelles de Néron et les effluves charitables de saint François , s'agiter douloureusement de la vertu au crime, sans opter ; ne rencontrer ni Satan, ni Jésus; sans pouvoir contre l'ennui, sans ressource contre la douleur ! Emietter l'immortalité de son être en des choses tantôt bonnes, tantôt mauvaises et toujours petites. Avoir du remords dans le vice, et du vice dans le repentir. Demander la chastet-é à la haire, en recevoir l'aphrodisie ; apporter au pied des autels des obsessions infâmes et sentir des élévations d'âme au milieu des furies sexuelles. Être ballottée , enfin, d'un pôle à l'autre du libre arbitre, animal flottant que les courants de l'instinct et la raison successivement poussent : c'est la vie, cela ? Eh bien, la vie est un mal, vive la mort ! Ne faites plus d'enfants et, comme Manfred, mourez en maudissant, mourez en blasphémant, mourez en niant la vie, le bien, le beau, ces fantômes, qui ne sont que des appareils de torture dans l'inquisition féroce que la matière fait peser sur cet animal manqué qui s'appelle l'homme. »
Et la marquise de Nolay exaltée et le regard fébrile, ^'affaissa, écrasée de cet effort de déraison.
— Sachez, comtesse Noroska », dit madame Mion-
nay, « que cette douce personne a usé et abusé de tout. Rien ne lui a suffi. »
— Écoute, Noiay », interrompit l'Habitarelle, « tu es pire que moi, en paraissant m'écraser de toute la hauteur incohérente de tes aspirations. Je concède que tu as à ta lyre des cordes qui me manquent : mais ces cordes sonnent faux en toi, et s'il est vrai que la corruption du meilleur est la pire corruption, tu me passes. Un homme te déçoit-il ? A-t-il l'âme ou la jambe moins forte que tu n'espérais : tu le traites de misérable et ta façon de prier c'est d'accuser Dieu. Tandis que moi, je ne demande pas la destruction du monde pour les avanies que j'ai pu subir. Je ne m'insurge pas enfantillement devant les effets dont je sais la cause. Si je me soûle, et que j'en sois malade, la société ne me paraît pas responsable. Ton orgueil s'il en avait la puissance, déboulonnerait l'Himalaya à seule fin d'apaiser tes nerfs, et tu laisses voir que ton humeur devrait troubler un peu la gravitation du monde si l'univers était mieux agencé. Nolay, ma mie, tu es une sainte retournée, c'est-à-dire une diablesse. Ça te flatte ! Au fond, tu n'es qu'une vaniteuse colossale; tu voudrais que les truffes fussent plus savoureuses pour toi que pour les autres, et qu'après une coucherie, tu te retrouvasses pure comme une hermine. Tu cherches à faire de vice vertu, de vertu vice, et tu ne pardonnes à personne de ne pouvoir, en même temps, te canoniser et te vautrer, jouir et t'estimer. Ton désespoir, c'est de ne pouvoir réaliser la perversité et la sainteté dans le même sentiment, dans le même acte, comme les héros Byroniens. Va, tu es incurable, et M. Nebo, qui ne dit rien, consent à ce que je dis, n'est-ce pas? »
— Je me récuse », dit le Platonicien, «votre discussion suppose une familiarité qui me siérait mal, étant à peine une connaissance pour vous deux. »
— L'Habitarelle a raison », déclara Bonneville, « seulement, elle ne tient pas compte du cas de cérébralité passionnelle de la marquise ; l'Habitarelle aux bras d'un homme ne cherche pas à se figurer qu'elle est la maîtresse d'un Archange, tandis que Nolay, l'imagination toujours tendue à se fausser la réalité, entre en fureur dès qu'elle l'aperçoit, malgré ses efforts d'hypnotisation idéale. »
— La grande démarcation des tempéraments, en amour, c'est la conception sentimentale », dit de Lavalduc, « moi j'aime avec le cœur; Mionnay, avec le corps; Nolay, avec la tête; je pleure, l'une se débat contre l'inassouvissement et l'autre divague. »
— Enfin », demanda la princesse à l'Habitarelle, « si vous pouviez recommencer la vie ? » '
— Je prendrais un gérant responsable, un mari, afin de n'avoir qu'à jouir du vice, et non à en vivre.
— Donc «, fît Paule, « vous estimez meilleure la débauche en entr actes à la vie conjugale, que le bonnet sur les ailes des moulins. »
— Evidemment ; on ne jouit bien que de ce qu'on fait à son heure et à son goût. »
— Je ne demanderais que d'être aimée de celui que j'aime », déclara Guy de Lavalduc.
— Moi », dit madame Mionnay, «je voudrais... doisje le dire, l'Habitarelle?
— Être éreintée tous les jours! connu. Quant à Nolay, elle ne voudra jamais que l'impossible. Seulement, comtesse Noroska, qui commencez seulement à vous déclasser, ne vous fiigurez pas qu'un peu de
phrase autour d'un lit, ça en fait un autel. Ne soyez pas de ces madame Jourdain, qui font de la turpitude sans le savoir. Quand vous détournerez une santé, une fortune, une intelligence à votre profit, sachez que vous êtes lascive, avide et égoïste; quand vous serez le vice, ne vous annoncez pas comme madame la vertu. Être dupé par les autres, c'est un malheur; se duper, c'est une naïveté; or, en fait de naïveté, il faut les voir toutes, la collection complète ou aucune. Ce qui permet à une femme comme moi de se redresser et de faire front au monde c'est la carrure de ses fantaisies. Les voleurs gardent un point d'honneur pour l'argent qu'on leur prête; le point d'honneur de la déclassée, c'est de ne pas dire des bourdes aux partenaires de ses farces ; c'est d'appeler un spasme, un spasme, et Maintenon, une femme sans tempérament. Nolay s'appelle l'honneur du sexe, l'idéalité de la terre ; Mionnay, la femme aimante et compatissante au moindre désir; Bonneville, l'écrivain pour vierges, et Lavalduc, l'auteur pour sérails ; ce sont de faux noms. Moi plus, cynique, mais plus conséquente, et seule sans blague, je puis dire, avec le bonhomme Lhomond, qui n'a pas prévu ce nouvel usage de son exemple:
« Ego, l'Habitarelle, nominor meretrix.