‹ L'initiation sentimentaleChapitre 22 sur 27 · LES JOIES LÉGITIMES · texte numérisé non relu

LES JOIES LÉGITIMES

— Oh ! voilà plus que de la ponctualité », fit Nebo en voyant Paule entrer dans son cabinet et s'abattre essoufflée sur un fauteuil, vers huit heures et demie.

— J'ai tant de choses à vous demander... le travail de ma tête depuis les tirades de cette damnée l'IIabitarelle, vous n'en avez pas idée », et, ôtant son chapeau, rejetant sa pelisse, elle traîna le lourd fauteuil de bois sculpté près du feu.

— Ma chère, j'ai l'idée de tout, et si une idée existe que n'ait pas visitée ma cervelle, c'est une exceptionnelle et bien excentrique personne, l'idéologie complète étant ma seule ambition. »

Paule présentait ses bottines humides qui fumaient, au braisoiement de la cheminée.

— C'est au Nebo consultant que je parle, et non au clinicien : je veux des solutions, et non pas voir des cas, des symptômes discordants entre eux. »

— Quelles solutions, quémanderesse ingénue? »

— La solution sociale, rationnelle des rapports sexuels: pour excuser l'ennui du mariage, on le

déclare une chose de raison, de devoir ; cependant l'amour illégitime présente, je n'en puis douter après ce que j'ai vu, autant d'ennui, ce semble. D'un côté, l'amour qui dure tourne au mariage sans dignité ; de l'autre, le mariage ressemble à une liaison avouée, h une raison sociale, sans dignité non plus puisque la question des sentiments s'élimine. En cette duperie à à double face, que devient la valeur du sacrement dans la face licite, et la réalité amoureuse dans l'illicite? La débauche, carrément professée, d'une l'Habitarelle d'un Quéant a l'incontestable supériorité de la netteté. On passe, femme, d'un homme à l'autre ; homme, de celle-ci à celle-là; cela s'appelle la luxure. Mais l'Amour sans amour, de Rumond, de Ligneuil ; mais le mariage sans dignité de l'Agence Plot, ne me montrent qu'une variante d'illogisme? Les maîtresses n'ont pas plus de fidélité que les épouses qui se disent mal mariées et contre leur gré? Les maris du grand monde laissent sciemment « peloter « leur femme par le premier danseur venu? D'où vient cette incohérence des mœurs '/ »

— Tout androgyne que vous soyez, mon adorable questionneuse, vous ne pouvez exposer une question sans la brouiller, comme une chatte ferait d'un écheveau de fil. L'opinion, unanimement, de la théologie et de l'expérience vicieuse, donnent le mariage pour solution des rapports sexuels ; et l'ésotérisme qui en sait plus que la casuistique et que l'expérimentalisme de don Juan et de dona Juana eux-mêmes, explique le moyen de solutionner efficacement. L'épithète du mariage en langage des Pères, remeclium conçu piscentiae. contient tout le secret ; toutefois les Pères n'ont pas osé le révéler ; et de fmt, il y a des besognes sacrées

que le sacerdoce doit laisser accomplir aux clercs laïcs surtout dans une époque où les imbéciles sont à l'affût du moindre scandale à produire, si ceux qui ont mission de lieurs et de délieurs des âmes touchent publiquement aux côtés turpides, aussi inévitables dans la direction des consciences, que la rencontre du rein dans la dissection d'un cadavre.

Le remède de la concupiscence, signifie agnostiquement l'œuvre de chair accomplie selon le mode le plus usuel. Gnostiquement, le remède de la concupiscence s'étend à toutes les concupiscences, hautes et basses, nobles et immondes, séraphiques et sales. La perfection est un idéal, et parmi ses formes, le mariage chrétien qui reste décent au lit, une des plus belles. Mais entrons dans le rôle du ministre des âmes et entrons-y avec cette conviction épouvantablement bien basée, que nous n'obtiendrons la dignité conjugale qu'en laissant la fantaisie et la salacité se satisfaire extérieurement. Ln présence de l'adultère permanent des femmes sous forme de flirtation et d'attouchement mondains s'affrontant avec la débauche totale des maris, à quoi se résoudra le manieur des âmes? Prêcher les fins dernières aux ouailles de la vente de charité, autant chanter le Magnificat aux huguenots. On a reproché aux jésuites leurs théories; ils n'ont pas été assez jésuites le jour où ils les ont laissé publier par quelques-uns de leurs Pères. Autant le dogme doit rester granitique , quand même le salut apparent du monde dépendrait d'un changement de virgule, autant la discipline doit s'assouplir en face de l'individu. Le Pape promulguant n'est- plus un homme ; il est le vivant Memnon qui vibre aux rayonnements de l'inspiration Divine, qui l'insuffle ; le psy-

chologe catholique, en face de l'impossibilité absolue de sanctifier l'homme de son temps, s'efforcera de le modifier, et la seule modification sérieuse de nos mœurs serait de renfermer la débauche dans le mariage, et que les époux entre eux fussent des libertins.

— Oh! y pensez-vous ? Initier dans l'ombre à ces mystères infâmes !

Pour le fatal plaisir d'assimiler leurs femmes Aux femmes saos pudeur dont ils les ont appris, Ils ne leur laissent plus de neuf que l'adultère.

— Ma chère indignée, le duc Laertes parle ici de ses filles qui sont pures, à Silvio qui est pur, vierge comme elles ; je vous parle, moi, des Silvio impurs, et des Ninon qui sont initiées à ces mystères infâmes, dès le pensionnat. Je ne vous dis pas ma solution bonne ; seule possible. Quant à l'attrait de nouveauté que garde l'adultère, il faut mettre l'adultère dans lemariage, c'est-à-dire se varier l'un et l'autre, passer du langoureux au lascif, du joyeux au passionné. A la femme d'être La Vallière, Rose Pompon, Juliette, la Goualeuse ou Cléopâtre ; à l'homme de jouer Abeilard, d'Artagnan, Desgenais ou Hercule. Je connais un couple que je signalerai à Nergal, leur histoire mérite l'écriture : vivante et victorieuse application do ma théorie. Laure est à la fois romanesque et lubrique, doublement douée pour sauter les barrières de la fidélité, et son mari encore pirement fêlé ; cependant à leur mort je me porterai garant de leur constance mutuelle. Imaginez-vous une jeune femme, très bien élevée, qui se lève de son fauteuil, au cœur de l'hiver : « Gaston, j'ai des idées drôles qui me passent : Je vais

descendre faire une seconde le trottoir, descends derrière moi, tu me raccrocheras? Vous croyez que Gaston bondit et sonne pour qu'on aille chercher un médecin aliéniste? Du tout. Il descend presque aussitôt, passe et repasse devant sa femme qui finit par avoir froid, la réchauffe avec des gros mots et des tapes qui feignent la colère: puis, ils remontent dans leur luxueuse chambre à couch'er. Le lendemain, ils se disent très reconnaissants tous deux: « Tu es un ange, Laurc. — Tu en es un autre, Gaston. »

Une autre fois, Gaston prend la parole en ces termes singuliers : « Laure, j'aurais envie d'une chanteuse des rues, bien déguenillée : tu sais, la petite mendiante de Beaudelaire. » Sa femme se précipite vers sa garderobe, lacère des jupons, revient habillée de loques ; lui se vêt de même et prend un violon; pendant plus de deux heures ils chantèrent dans les cours de la rue Saint-Honoré et rentrèrent s'aimer comme des fous. Un soir, les gardiens de la paix regardaient d'un œil étonné un homme et une femme vacillant rue Vivienne; j'avance, c'était mon couple, qui étais gris de truffes et de Champagne. En voyage, on les prend, depuis sept ans, pour déjeunes mariés; ils s'embrassent dans les gares, dans les omnibus, ils s'embrasseraient devant toute l'Europe ; quant aux imaginations de huis-clos, je crois que Jules Romain reculerait épouvanté. Eh bien! remedium concupiscentix. A part leur manie de s'aimer à la barbe du passant, et de prendre la rue pour une sorte de boudoir, voilà de fidèles époux, quoique d'esprit détraqué. »

— Le bel exemple à suivre et l'excellent modèle que vous donnez-là ! »

— Quand on cite au buveur d'absinthe le buveur

l'initiation SENTniENTALE

de vin, et qu'on montre un magistrat à un bandit, on n'entend pas que ce sont des exemples et des modèles; évidemment, il vaudrait mieux se griser de quatuors de Beethoven que de Champagne, et jouer Séraphi- Séraphita, qu'un Amour dans le désert; mais je prétends que mieux vaut se griser en compagnie de sa femme et faire changer sa femme de costume ou ne point lui en laisser du tout, que d'aller chez Cora. Je prétends qu'à lever la jambe, il vaut mieux que ce soit à la hauteur de l'œil du mari que de l'œil de l'amant.»

— Et le sacrement^ que devient-il dans votre orgie conjugale? »

— Je vous parle, Paule, mariage moderne; cela n'a point de rapport avec le mariage chrétien; toutefois, ne vous imaginez pas que les canons trop inutilement rigides : l'épouse du Cantique des cantiques... »

— Eh bien I pour exprimer sa dignité sévère », objecta Paule, « l'époux compare l'épouse à une armée rangée en bataille. »

Nebo se mit à rire.

— Pourquoi riez-vous, Nebo? «

— Parce que le poète-roi Schlomo n'était pas si Ramollot de comparer le corps de sa belle à un corps d'armée: si vous saviez l'hébreu, je vous prouverais sur le texte que cette métaphore, pour être comprise, a besoin d'être ainsi paraphrasée : « Tu es toujours prête (au désir de l'époux) comme une armée en campement de guerre (est toujours prête à se battre). Ce que que vous interprétiez comme une roideur est. au contraire, de la mollesse la plus voluptueuse. D'après la Vulgate, même, on pourrâit dire : tu fais toujours front au désir de Tépoux, comme une armée en ordre de bataille. Eh bien ! pour une femme, être toujours

prête, ne signifie pas seulement être toujours propre, cela signifie employer, à toutes les heures du jour et de la nuit, le même soin d'être désirée par son mari, qu'on en met pour se toiletter avant le bal. Voici un couple qui rentre au matin ; la femme enlaidie, éreintée, sommeillante et de mauvaise humeur si on veut encore prolonger sa veille. Le mari songe combien de souffles ont chauffé le cou de sa femme, combien ses genoux ont cogné de genoux, ses mains pressé de mains, ses yeux rencontré d'yeux pervers ; se demande-t-il pas si à côté du cocuage ridicule et complet, il n'y en a pas un autre, général, celui-là, et pas ridicule; car ce qui est ridicule, c'est ce qui est exceptionnel et la coiffure de tout le monde ne saurait prêter à rire. Vous ne me contesterez pas que tout homme est un cocu partiel volontaire, dès que sa femme danse. Se bien marier, Paule, ce n'est pas seulement garder son rang social et prévoir ce qu'il faut d'or pour se cuirasser contre les traîtrises de la vie, c'est mettre en commun son àme avec ses sens ; c'est partant, unir un esprit avec un esprit et accoupler une brute avec une autre brute. Ah ! vous faites la moue, je ne sucre pas mes mots, je ne mens pas par synonymes, appelant extase le spasme ; cela vous choque et vous trouble, et pour un peu vous diriez avec Bélise :

Mon Dieu ! que votre esprit est d'un étage bas î

Mon esprit, chère élève, ne confond pas la vrille qui finit un marcassin avec la queue d'une comète, et je porte un entendement hardi sur toute chose que je vois ; le mensonge a faitplus de mal que jamais un mot,

fût-il gros, sonnant vrai. La mijaurée dressée à l'hypocrisie arrive au lit nuptial avec la résolution de s'y croire à l'office et feint à la fois une fausse indifférence et une fausse pudeur ; le mari qui sait bien que la mère a dit à sa fille il n'y a qu'un moment : « Et surtout sois froide pour mener ton mari. La première nuit, mon enfant, est décisive pour toute la vie », le mari, dis-je, se contient lui aussi; trop d'enthousiasme donnerait à la jeune fille, dès le lendemain, l'idée d'un pouvoir trop grand et celle, corollaire, d'en abuser. Tartufe, au moins, est net et clair, comme le génie môme de Molière dès qu'il touche à l'amour. Il ne patenôtre plus et déclare qu'il n'est pas un ange et qu'un homme est de chair. Dans Lisistrata, les femmes qui se sont mises en grève sexuelle, au bout de quelques jours, avouent n'y pouvoir plus tenir : ce n'est pas séraphique, mais franc. Le mariage actuel commence d'ordinaire par cette hypocrisie nocturne ; sinon, la femme avoue ses notes de couturière, entre deux caresses, comme une fille, et l'amour conjugal frappe aussi ouvertement à la caisse que l'autre et aussi souvent... Mais; habillez-vous en Noroski , je vous mène ce soir en divers lieux où il y a des femmes jalouses... Laissez la porte ouverte, je continuerai à vous parler d'ici. »

Paule, emportant un flambeau, passa se dévêtir dans la chambre.

— Le fait plus grave des rapports sexuels, n'est-il pas la galanterie devenue la guerre? vous avez vu chez le baron Plot, comment une fille qui vise un mari, tend des pièges de garce ; vous avez vu à Joinville-le- Pont, l'acide suîfurique aux mains d'une ancienne maîtresse ; cherchez dans les anecdotes des deux der-

niers siècles des femmes assassinant leur amant, vous n'en trouverez pas ; aujourd'hui les journaux hebdomadaires ne paraissent jamais sans en raconter un ou deux cas. Ces faits divers rendent les jeunes gens d'une prudence spéciale qui les pousse exclusivement vers les filles. Or, l'éducation, non celle du pensionnat, l'éducation maternelle, n'est qu'une excitation préventive contre le futur gendre ; si la mère a courbé son mari : « Fais comme moi, mène ton mari comme j'ai mené ton père... tu vois qu'il s'en est bien trouvé, puisque, etc. » Si la mère n'a pu dominer son époux : « Ne fais pas comme moi, mène ton mari. Si j'avais mené ton père, il s'en serait bien mieux trouvé... » Voilà les deux versions de la leçon matrimoniale donnée aux jeunes, en y ajoutant l'émulation des bonnes amies : « Moi, je veux que mon mari me mène au bal quatre fois par semaine ». « Moi, je veux que mon mari me laisse toute liberté ». « Moi, je veux tenir l'argent ». Et, une de ces demoiselles, par hasard, s'éprend-elle de son mari, ces ferments se métamorphosent en exigences sentimentales, toutes aussi outrées et aussi égoïstes. Qu'il ait un peu d'amour ou point, le mariage est la lutte, non l'union, d'un homme et d'une femme, et comme il n'y a pas de vainqueur dans le face à face conjugal, le mari disparait le plus qu'il peut de chez lui, devenu une arène où il sera toujours roulé au moyen d'une crise de nerfs ou du mouillage de quelques mouchoirs. »

— Ah ça », vint dire Paule sur le seuil de la porte, « et le tort masculin, vous n'en parlez guère, Nebo? »

— Parce que c'est le plus évident des deux. Le mariage comprend deux mouvements en sens inverse ; là où la femme s'émancipe, l'homme se case. Comme

on fait son lit, n'est-ce pas ? Eh bien, l'homme ne songe pas môme à faire son lit, et il est mal couché ou découche sa vie durant. En entrant dans un appartement qu'il doit habiter toujours, Têtre le moins soucieux, étudiera tout de suite ce qu'il peut faire pour y demeurer avec le plus d'agrément. En entrant dans une femme, qui doit être désormais la seule existante pour Jui, l'intelligent comparera ses angles sortant et les angles rentrants de sa moitié, et essaiera leur emboîtage. Or, puisqu'ils sont arrivés jusqu'au lendemain du mariage, à l'état diplomatique et armé, il faudrait obtenir la bonne foi et le désarmement. Aligner chacun ses défauts et ses qualités, et, h quatre mains loyales, pactiser l'indulgence réciproque ; traiter la paix, en un mot. Pour cela, il faut se découvrir un lien moral, fût-ce l'amour des collections ; si le mari n'a pas de gloire à offrir à sa femme, il doit, ne pouvant l'intéresser à la destinée, la lier à lui par une manie quelconque, lui donner un goût ou prendre un des siens.

Nebo » , interrompit la princesse habillée en

homme, « tout cela est fort bien, et je ne doute pas que jusqu'à demain matin vous ne discouriez admirablement, mais ma solution... reste. »

— Il n'y a qu'une solution, Paule, en matière morale : c'est la vertu. »

— Autant dire que la question est née pendante et restera telle ))j fit la princesse avec une tristesse de philosophe pyrrhonien ; ils sortirent et marchèrent un moment sans parler. A l'entrée du faubourg Saint- Honoré, quelqu'un frappa sur l'épaule de Nebo.

— Ah ? c'est vous, monsieur Vonnas ; je vous présente le comte Noroski.

— Il y a longtemps qu'on ne vous a vu », reprit le venant, un bel homme de quarante ans, très riche et très habile commanditeur des entreprises les plus variées. « Madame Vonnas tient beaucoup à vous avoir Il ses soirées, et me reproche de ne pas vous y amener, fût-ce de force. Vous devinez d'où je viens, en ce moment? de chez Arlequine... Le comte Noroski est discret ? »

— Comme un confesseur », dit Paule, et crânement: « Du reste, le t'ranc-maçonnisme masculin oblige...

— Ah ! » s'écria Vonnas, « nous aurions un fier besoin de nous serrer les coudes pour n'être pas écrasé par les femmes ; dire qu'il faut avoir deux ménages pour vivre passablement ! c'est affreux. »

— Le comte Noroski ne comprend pas. Expliquezvous, ça vous soulagera et ça l'instruira, car il est jeunet, tout jeunet, comme vous pouvez voir. »

Vonnas ne se fit pas répéter l'invite :

— Vous vous êtes dit tout de suite^ cher monsieur : ce Vonnas est débauché ou il a une femme laide ; non )'ai une femme jolie, bien plus jolie qu'Arlequine, et je ne demanderais pas mieux que de m'en tenir à elle. Seulement, figurez-vous une femme qui, au matin, si on discute, vous jette au visage : « Cela est bien d'un être aussi bestial... aussi corrompu que vous », et se disant replie d'idéales ailes d'Éloa tombée dans le Céramique. »

— Mais », fit Paule, « se refuser au devoir conjugal?

— Mon cher monsieur, elle ne se refuse pas du tout, seulement, après, dans ce moment même où la satisfaction a cassé les ailes au désir, elle semble avoir été couillée. Oui, je suis alors la limace de cette rose ; l'indigne possesseur d'une reine Blanche. Que diable,

on a son amour-propre chacun et son petit prestige à garder ; or, cela me crée vis-à-vis d'elle, une infériorité insupportable. Si elle m'avrit dit, avant que nous eussions devant nous la bedaine de M. le maire : « Je vous avertis, monsieur, que je suis un ange », je me serais récusé î Vrai, les jeunes filles devraient vous dire si elles veulent l'amour sans phrases ou avec phrases. Mon tort, c'est de ne pas savoir faire deux choses à la fois : marivauder et platoniser en même temps. Je peux bien, à mes heures, appeler une femme de noms de légumes et d'animaux domestiques, mais je suis un sanguin, la possession m'absorbe et me rend muet. Ce mutisme, pour elle, est le dernier mot de la grossièreté. Il faudrait lui réciter la Nonvelle- Héloïse, lui enguirlander la sensation. Quand on a ce goût de la phrase au lit, on prend un homme de lettres, ils doivent tenir cet article, ça rentre dans leur métier ! Moi ! je suis un financier et j'ai plutôt fait de donner une rivière de diamants que de décrocher une étoile, centoner Saadi et parfaire un selam de mots exquis. Vous comprenez que j'aille chez Arlequine chercher l'amour sans phrases : elle, au moins, n'est pas un ange et je puis la manier, sans qu'elle prenne des airs d'ostensoir aux mains sacrilèges. Nous voilà chez moi, montez donc prendre une tasse de thé. »

— Merci, mon cher monsieur Vonnas, nous sommes attendus. »

— Cette femme n'a pas tort », dit Paule, f( je sentirais comme elle», et, après avoir réfléchi : « Cet homme non plus n'a pas tort. Ils n étaient pas faits l'un pour l'autre, voilà tout ».

— Voilà toute la difficulté, en effet», dit Nebo, « retrouver sa moitié, qui reconstitue en vous l'Andro-

gyne primitif; mais ce n'est pas aussi simple que d'être premier ministre en France. Quelques portes plus bas, nous allons monter chez une femme qui aime son mari.

Madame Béard était une charmante Parisienne, le geste très gracieux, la toilette originale, qui reçut les deux jeunes gens, dans un petit salon japonisé, par une exclamation inquiète.

— Monsieur Nebo, vous n'avez pas vu mon mari ? ce Paris est si dangereux ; quand il est dehors, après neuf heures, je tremble : il y a tant d'agressions mentionnées dans les journaux ces jours-ci. — Tenez, l'autre jour, avenue Marigny, ce n'est certes pas un quartier excentrique »

Et madame Béard raconta un fait-divers ; Paule crut un instant à une jalousie qui se déguisait sous des airs de sollicitude, mais le souci de la jeune femme se donnait champ sur un autre point.

— Et justement, Edouard est sorti sans vouloir mettre son paletot ; il rentrera enrhumé, bien sûr. Figurez-vous, monsieur Nebo, qu'hier j'aperçois, sur la place du Théâtre-Français, un monsieur au parapluie fermé, tandis qu'il tombait de grosses gouttes depuis un bon moment : c'était mon mari. Oh ? cet homme me fera mourir. »

M. Béard entra, corpulent et un peu essoufflé de sa hâte à monter les deux étages ; sa femme s'élance :

— Mon ami, il ne t'est rien arrivé? ces messieurs t'excuseront, viens changer de linge ; je vais te préparer un grog et te faire chauffer une chemise. »

— Ne dirait-on pas », fît Béard à Nebo, « que j'arrive des Grandes-Indes. Si j'écoutais ma femme, je passerais ma vie à me précautionner; ici, monsieur Noroski, on joue un mari dans du coton ! »

Et à sa femme qui insistait :

— Ma bonne amie, je n'ai besoin que d'être tranquille. ))

— Vous êtes indigne des soins que je prends. »

■ — Pourquoi les prenez-vous ? ils me désobligent et empoisonnent notre ménage. »

— Les hommes sont des moYistres; on les choyé, voilà comme ils nous le rendent », et pleurant, elle quitta le petit salon en faisant claquer la porte. M. Béard s'assit sans émotion.

— Les artistes ont jeté un sort sur les bourgeois », fit M. Béard, railleur et triste en même temps ; « depuis que le crayon de Daumier s'est croisé avec le parapluie do Louis-Philippe, la vie de ménage est gâtée. J'ai voulu une femme qui ne s'occupât que de son mari, et je suis trop bien tombé. Ah! Monsieur Nébo, le lait de poule, la chemise bien repassée, le pot-au-feu de famille, les pantoufles en rentrant, les goûts philistins dévorent plus de monde que jamais la bête du Gévaudan. Oui, j'ai péché par l'amour du chez soi, j'en suis cruerllement puni. Madame Béard me considère comme une poupée, et je ne suis pas aussi docile que celles qu'elles a soignées de six à seize ans ; elle est donc très malheureuse. Dans son esprit, elle est responsable de ma santé; aussi a-t-elle des colères de médecin en chef, quand je me soustrais à son traitement, un traitement de toutes les heures et de toute la vie, et basé sur un tas de ces idées de bonnes femmes qui, par les nourrices, ontinfesté la haute bourgeoisie. A peine éveillée, son premier regard est pour le baromètre; elle combine ce que je dois mettre et sa dernière pensée, le soir, est toujours une infusion. Si elle ne régentait que mon corps! Mais elle prétend penser

à ma place. Si je place de l'argent, elle prétend que je vais le perdre; je suis directeur, vous savez, du Petit Sud : un rédacteur blague-t-il le père Grévy, elle craint un procès. Bref, elle se considère comme ma tutrice, et^ malgré qu'elle soit jolie, avenante et fidèle, malgré que je sois bon vivant et bon époux, nous sommes très malheureux, parce qu'elle a dans sa tête qu'un mari c'est un joujou à soigner: voyez-vous la colère d'une bambine devant la révolte de son polichinelle : voilà la situation d'esprit de ma femme. »

Les deux jeunes gens prirent congé.

— Le philosophe grec qui commençait l'enseignement de la sagesse par l'étude de la musique ». disait Nebo, avenue de l'Opéra, « enseignait, par ce premier point de son programme d'études, que l'harmonie, c'est-à-dire l'équilibre ou la mesure; domine toutes les règles. Il y a un excès du bien, dangereux d'autant plus que l'on ne voit pas communément le point où l'exaspération d'une qualité devient un défaut. La Foi devenue insensée enfante Torquemada et les monstrueux dominicains inquisiteurs; l'athéisme à la période aiguë, engendre la période de 1880 et le crochetage des cloîtres.. Le jeune et le vieil Horace de Corneille sont deux sauvages, aussi dénaturés qu'un Sioux ou un Oomanche ; ils représentent cependant une passion assez noble, la solidarité d'un groupe humain. Leczinska n'a pas gardé la mesure des pruderies, en fermant sa porte au jeune roi, une veille de fête. Un accord d'harmonium, trop longtemps soutenu, fatigue et agace. — Mais dans le cas de madame Béard, il n'y a pas que l'excès de zèle, on y découvre cette idée qui pousse sous tous les crânes étroits de la féminité, que l'épouse vertueuse a des droits de drui-

dessc : « On paye toujours plus cher la vertu de sa propre femme que le vice de la femme d'un autre », disait Quéant un soir, et le mot a de la profondeur. Le théâtre et le roman, la rue et le salon, toute la vie montre la femme si fragile, que celles qui n'ont pas de fêlure se qualifient vases d'élection. Elles s'infatuent de leur vertu par comparaison et cette infatuation-là pèse lourd dans l'intimité.

Ils tournèrent l'angle de la rue de la Paix.

— Vous allez voir, princesse, un autre malheureux : celui-là a épousé une mondaine, c'est-à-dire une femme qui se croit perdue et qui se désespère si elle ne lorgne pas à toutes les premières, ne danse pas à tous les bals, ne parie pas à toutes les courses et ne paraît pas partout où il y a des toilettes à montrer et des monocles pour les apprécier. Vers dix heures, quand ce couple n'est pas à une soirée de gala, on est sûr que madame passe son blanc de perle sur ses épaules et que monsieur en tenue, maugrée, jure et peste jusqu'au moment de partir.

Au premier étage d'une maison luxueuse, un valet les introduisit dans le cabinet de M. de Méjannes.

— Ah ! c'est gentil à vous, monsieur Nebo, de venir à l'heure où je me donnerais au diable, s'il voulait de moi.»

— Le comte Noroski,un très jeune Télémaque, dont je me suis constitué le Mentor. »

— Eh bien! veillez à ce que votre Paris ne donne pas la pomme à une Vénus à la mode », et, se jetant dans un pouf : « Oh ! les gens qui n'ont jamais mis de gants blancs, qui ne savent pas la corvée mondaine et qui ignoreront toujours les douceurs d'un courant d'air, tandis que la femme qu'on aime danse avec les hommes qu'on déteste le plus. »

— Il me semble », hasarda Paule, « que je ne laisserais pas danser ma femme ; on ne se marie pas pour fournir une sensation aux ennemis et inconnus.

— Empêcher une Parisienne de danser! » s'écria M. de Méjannes, « une parisienne qui était déjà dans le mouvement quand on l'a épousée, autant vaudrait faire remonter la Seine à sa source ou forcer l'Académie française à ne recevoir que des écrivains ! Savezvous qu'une femme citée dans les carnets mondains, se croit un chef-d'œuvre de grâce; et que la dérober au public ce serait rejoindre dans son exécration le duc de Ripalta qui ne laisse pas les artistes en voyage pénétrer dans la Farnésine. Elle ne s'appartient pas, comment appartiendrait-elle à quelqu'un? sa destinée, c'est l'exposition permanente : une grande mondaine relève de la mode seulement, et le mari de la grande mondaine n'est qu'un homme d'escorte.

— Oui », fit Paule, « mais quand il a escorté, il... »

— - Vous croyez ça, ô Télémaque : mon cher monsieur, songez que j'ai conduit ce matin ma femme au bois, que j'ai fait des visites et vu de la peinture l'après-midi, que je ne rentrerai qu'à six heures du matin, rompu. En outre, autant la femme qui part pour le bal parle au désir, autant la femme qui en revient lui déparle; quand je ramène la comtesse, je crois parfois ramener une noceuse. A sept heures du matin, lui en supposant la force, aurait-elle la constance de faire une toilette spéciale pour le mari? Au monde la grâce, le teint frais, la robe neuve, la femme fringante et de belle humeur ; à moi le visage où la sueur a délayé les fards, la danseuse froissée par Briaré, la femme vannée et qui bâille, la femme à bout de jambes, à bout de sourires, et qui s'endort sous la

caresse. Les épouses qu'on prend dans le train, on en a la propriété; mais la jouissance reste au public.

— Cependant », objecta Paule, « il y a des maris du train, plus résignés que vous. ».

— Parbleu ! ils n'aiment pas leurs femmes ; ils en jouissent par l'amour-propre; c'est un être de luxe qui porte leur nom sur ses robes, ils ne demandent qu'un plaisir de vanité, et on le leur donne. Moi, je voudrais m'enterrer avec elle à Méjannes et ne pas savoir s'il y a sur cette planète un double ruban d'asphalte qu^on appelle le boulevard. »

— Vous n'avez pas essayé? »

— J'ai tout essayé; je l'ai emmenée en Italie, je l'ai claustrée à Méjannes ! J'avais alors un automate rudimentaire, ne disant pas même oui et non comme les phoques des enfants ; une vivante commanderesse entêtée dans son attitude pétrifiée; de marbre, à la tendresse; larmoyante, devant la colère; j'y aurais perdu la raison : mieux vaut encore porter son boulet que de le traîner. »

Le domestique, après avoir gratté, entra.

— Madame la comtesse voudrait consulter M. le comte sur sa toilette.

— J'y vais ! Hein? c'est le comble : je suis consulté pour un menu où je n'aurai que les restes — s'il y en a. »

Et comme Nebo et le faux Noroski s'étaient levés:

— Vous êtes attendu, bien vrai? Merci d'avoir fait galerie à ma rancœur! »

— Maintenant», dit Nebo en sortant, « nous allons voir décliner et roussir une lune de miel, qui a beaucoup duré : trois mois. »

Entrés dans la rue des Capucines, le Platonicieu regarda la fenêtre d'un troisième étage :

— Ils y sont; suivez-moi, Paule, et constatez la nécessité d'une manie à défaut de mieux. »

A l'accueil que leur firent les Foucherans,on sentait la gratitude de gens qu'on sauve, en rompant leur têteà-tête. Madame Foucherans, laissaitlire sur son visage brun et expressif une langueur qui ne demandait qu'à être accueillie ; mais le mari avait l'attitude lasse de l'homme encagé par le début du mariage et qui rêve de reprendre la vie toute extérieure qu'il menait avant.

— Depuis trois mois », disait Foucherans, « nous roucoulons, aussi nous allons sortir de notre pigeonnier; n'est-ce pas, Lucie, qu'il te tarde? »

— Non, mon ami, il ne me tarde pas de rentrer dans le tourbillon; et vous êtes trop modeste de croire que vous n'intéressez plus du tout, au bout de trois mois. »

— Je t'intéresse ! je me demande comment, avec quoi ; on ne cause pas avec sa femme, on s'est tout dit dès l'abord ; nous n'avons pas d'affaires ; au moins, rentrés dans le courant, nous parlerons de nos plaisirs. Mon cher monsieur Nebo, n'est-cepas que je fais sagement en n'attendant pas la lassitude pour nous désenlacer un peu ? »

— Qui vous dit que je serais jamais lasse? » dit la femme avec une obstination de tendresse vraiment touchante.

— Ma chère, si tu étais bourgeoise et commerçante, tu pourrais te substanter avec les tracas domestiques : pardonne-nous d'être riches et oisifs. Si j'étais un peintre, un savant, tu pourrais, à la rigueur, nettoyer mes pinceaux, corriger mes épreuves et t'amuser au rôle de Muse familière ; mais tu n'as épousé qu'un

homme du monde, et cette espèce ne se transplante pas en nid d'amant perpétuel. »

Une larme perla aux cils de madame Foucherans, et le reste de la conversation fut banal.

Dehors, ils croisent, au tournant du boulevard, un personnage sifflottant avec gaieté et qui donnait la main à deux charmants babys de cinq à six ans.

— Eh ! bonjour monsieur Gerzat », dit Nebo.

— Serviteur, monsieur Nebo, je ne vous donne pas la main, les petits dorment en marchent. Je les ai menés à une férié, une machine imbécile, mais je m'amusais de les voir s'amuser.

— Vous aimez vos enfants, cela se voit », dit Paule.

— Qu'est-ce qu'il y a donc à aimer, hors de ces petits nous-même. Les femmes ? On en subit une et on la respecte parce qu'elle est la mère de ces adorables trésors. L'amour libre ou matrimonial, des bourdes qui déçoivent, monsieur Nebo. Ce qui fait passer sur tout, parce que cela vaut tout ce que ça coûte et plus encore, ce sont ces petits diables », et ramenant d'un geste ses enfants contre lui :

— Voilà les joies légitimes !

LES DEUX SUPPLICES : n'ÈTRE PAS AIMÉ

• — Jusques à quand, Nebo, ferons-nous les cent pas sur ce trottoir ? » disait Paule en habit masculin à son compagnon, arpentant avec lui l'avenue de Friedland, du rond point de l'Etoile à la chapelle espagnole.

— Jusqu'à ce que paraisse le premier sujet de notre clinique » ; et brusquement : « A quelles gémonies voudriez-vous voir traîner un être détesté?

— C'est toi, pâle souci d'une amour dédaignée, Désespoir misérable et qui meurt ignoré ; Oui, c'est toi, ce serait ta lame empoisonnéé. Que je voudrais briser dans un cœur abhorré.

récita la princesse.

— J'attendais ce répons Mussétique ; il fait épigragraphe à notre leçon et, regardez, voici venir un amoureux transi qui cultive depuis longtemps le pâle souci d'une amour méprisée. »

Un personnage, élégamment vêtu, précipitant ses enjambées de retardataire dépité, passa devant les jeunes gens, très affairé, — ^et subitement arrêté court,

ceux-ci le virent lever un œil interrogateur vers les fenêtres d'un hôtel. Lorsque sa faction pouvait paraître insolite aux passants, il risquait quelques pas, puis revenait à la même place, ou bien feignait d'allumer un cigare aussitôt jeté. Au bout d'un quart d'heure de ce manège incohérent, il vint s'abattre avec accablement sur un banc de l'avenue.

— Cet homme est fou ». dit Paule. « A quoi lui sert de cribler le ciel d'oeillades et de lancer des soupirs au mur de la bien-aimée? »

— Cela lui sert à tromper sa douleur; ils se sent moins éloigné d'elle, piétinant ou affalé devant sa porte, que chez lui, au Marais. Il se nomme Georges d'Epanvilliers, et la beauté d'en face, la comtessina Maléotti, une très jeune veuve, fort jolie, mais fort éprise d'un capitaine de hussards quelconque. »

— Qu'espère donc d'Epanvillers en ces stations douloureuses ?

— Il mâche son amour, et s'y entête, s'y enfonce au lieu de sauter dans un train, de se dépayser vers l'amour d'une manola ou d'une Suissesse. »

— Vous croyez qu'un voyage et la première étrangère venue ?...

— Je crois que les païens, quand ils voyaient un désespéré, faisaient autour de lui un bruit d'enfer, frappaient des gongs . soufflaient dans des cornes, heurtaient des cymbales et crevaient des tambours ; puis ils mettaient lobsédé, lenvoùté sur un cheval et le faisaient caracoler sous bonne escorte jusqu'à un lieu tout nouveau pour lui, où un festin et une tentation nouvelle l'attendaient. »

— On guérit de l'amour par le bruit etl'équitation ! » et Paule se mit à rire. Nebo resta grave.

— Ne vous ai-je pas dit qu'entre le corps, domaine de l'instinct, et l'esprit, générateur de la pensée, il y avait un intermédiaire plastique plus subtil qu'une forme, le peresprit, à la fois foyer irradiant et réceptacle des passions, leur lieu véritable dans l'économie humaine, le peresprit enfin. Eh bien ! le jour où Georges d'Epanvilliers a vu la comtessina Maléotti, il a dévié du Nord, pour suivre la femme aimantée. Au désir de l'instinct, l'imagination a ajouté ses arabesques, et le peresprit, obéissant à la double pression du corps et de l'intelligence, a pris fluidiquement la forme de la comtessina ; de ce jour, le peresprit, agissant à son tour sur l'âme et le corps, a accru ce fantôme, qui suit partout le jeune homme, peut le mener à tout, et même le tuer comme un vampire de légende ; chacune de ces larmes et de ces pensées d'amour, tout le désir qu'il irradie vers la Maléotti, tout cela revient aviver le fantôme sidéral. Aussi, envelopper d'ondes sonores, de vibrations violentes , d'Epanvilliers, ce serait désagréger le fantôme, et la violence d'une chevauchée jusqu'en une atmosphère très différente, empêcherait les larves fiuidiques de se rejoindre. Que de gais compagnons frappent sur son imagination, qu'il oublie une heure, qu'il rie, le fantôme fluidique est dispersé, et l'amoureux guéri. »

— Ce que vous dites est un exorcisme, et les passions jugées des possessions, vous frustrez le Diable d'une spécialité ! »

— Qu'est-ce que le Diable pourrait donc ajouter à la passion d'Harpagon, ce possédé de l'or ; à la passion de Bonaparte, ce possédé du meurtre ? Dès l'heure où il jette son vouloir en bataille contre l'hydre passionnelle, l'homme se livre aux courants aveugles,

aux incohérences du peresprit et la folie et le crime ' deviennent ses perpétuels tenants.

— Je ne vois pas clair ce que vous faites du Diable.

— Rien, c'est la dénomination du laid et du mal, c'est le nom du criminel et du fou : Qu'est-ce que l'ombre ? rien que l'absence de lumière ; qu'est-ce que le Diable? rien que l'absence de Dieu. Tout homme, vide de divinité, est plein de diabolisme ; tout verbe qui s'élève contre le verbe de Jésus est une parole de l'enfer, et tout acte de charité, une inspiration angélique.

Un sanglot, parti du banc, interrompit Nebo, et l'éclat de cette douleur brisant le masque mondain chez un homme élevé selon les plus rigides lois de tenue sociale, apitoya la princesse.

— Pauvre garçon ! » fit-elle.

Nebo lui prit le bras et ils descendirent l'avenue.

— Cette pitié, vous ne l'auriez pas si vous étiez la comtessina du pauvre garçon ; blessée de son entêtement, vous le regarderiez de cet œil sec de la femme qui n'aime pas ; il faut avoir connu la naïve cruauté de l'indifférence et la sérénité égoïste de la femme qui s'est reprise pour concevoir combien entièrement un cœur se déblaye de Tamour pour l'envahissement d'un nouveau ; il faut avoir entendu la maîtresse dire de l'amant d'hier, et sans mentir : « Ai-je bien connu cet homme-là? » Telle, à la première minute de la rupv'jre, a marché résolument vers la berge, qui demandera deux ans plus tard, au passage de l'amant : « Quel est donc ce monsieur ? » Nergal , dernièrement, essuyait sa plun?.e à une lettre, je la ramasse : « Vous ne pourrez pas la déchiffrer, mes larmes l'ont effacée presque, le jour où je l'ai reçue», il l'avait reçue un

mois auparavant ! D'Epanvilliers guérira et ne se souviendra de son amour que sous l'image d'une horrible maladie ; et la comtessina, vieillie, dans trente ans d'ici, se parera devant le souvenir de cette passion ; ce sera une flatterie pour ses vieux ans, une vanité de coquette qui se remémore. L'Amour, quand il ne tue pas, se conclut par le titre Shahespearien : Beaucoup de bruit pour rien.

— Constatations détestables ! » s'écria Paule, « toute l'humanité communie donc sous des espèces vaines et vides, puisque même dans la plus grande ardeur et dans le plus libre choix, le même néant d'amour apparaît.

— L'ardeur même et le choix purement sentimental, voilà les artisans de ruine qui mènent inconsciemment une sape profonde sous l'édifice construit à l'invocation de leur reins. Pour durer, le sentiment doit devenir rationnel, et la passion ne persiste qu'en mariage. La communauté complète non pas seulement des sensations, mais des intérêts et de l'avenir, apaise la flamme et, en la modérant, l'éternisé. Toutefois, la main savante qui peut faire de la vie conjugale une pavane gracieuse et toujours agréable n'est pas celle qui met d'ordinaire la bague au doigt des fiancées ; la vie à deux est un art, et l'art ne s'enseigne pas ; on naît artiste en matière conjugale comme au point de vue esthétique ; ceux-là, plus rares infiniment, restent ignorés, et s'ils disaient leurs secrets, on les excommunierait. Il y a une cuisine du bonheur, une technique sexuelle ; heureux qui la devine ; celui-là ne la révélera pas. Vous allez étudier le supplice d'une femme qui adore son mari et qui en est délaissée. Ce mariage rentre dans la détestable catégorie des coups

de désir ; un homme s'amourache d'une jeune fille dont il ne peut faire sa maîtresse ; il l'épouse parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de l'avoir. Un mois de possession le lasse, et il ne voit plus que la faute d'intérêt commise; tandis que la jolie petite bestiole, par une métamorphose fréquente chez les jeunes filles brusquement mariées à un homme épris, devient intelligente juste à l'instant de souffrir. Celle dont la morale se borne à ne pas se vendre, pour qui Eros est un maire, marieur et démarieur, peut, si elle est quittée, se refaire une vie avec d'autres amours, comme elle a fait avant. Mais l'honnête femme, gardée par la religiosité et les principes d'éducation, gardée aussi par un tempéramment sans violence, liée dès vingt ans à un homme qui ne l'aimera jamais plus, se trouve dans la pire situation ; en sortir c'est se déclasser, y rester c'est crever de douleur comme madame de Porquerolles.

Ce disant, Nebo avait sonné, et ils s'étaient assis dans l'ascenseur. A l'instant où ils mettaient le pied sur le palier, le comte de Porquerolles sortait.

— Monsieur Nebo, qu'elle coïncidence ! Je suis attendu ; vous m'excuserez, je vais vous amener à ma femme qui s'ennuie, et votre visite m'obligera fort.

— Ma chère », lança le comte, en ouvrant la porte du boudoir, « voici monsieur Nebo et un ami qui viennent vous tenir compagnie pendant ma courte absence ». Et il s'éclipsa avec une précipitation inconnue à ceux dont le « chez soi » n'est pas le supplice.

— Mon mari ne me fait pas l'honneur d'être jaloux.

— Je vois », dit Nebo, a à votre tristesse, que vous lui prodiguez cet honneur-là.

Et le ton apitoyé du Platonicien acheva de jeter bas

le masque mondain mal attaché, et sur le visage de la triste épouse, émergea la douleur, un moment refoulée. Petite, mais extrêmement bien faite, la comtesse avait une toilette où se lisait l'effort perpétuel d'une coquetterie navrée, vainement ingénieuse à retenir le mari. D'un fichu de dentelle se dégageaient des épaules tombantes, d'un ton ravissant — et le bras, qu'elle avait beau, se dénudait, au mouvement d'une manche large et fendue à la saignée. Ses yeux rougis, dont la signification s'accentuait d'un pli prématuré aux lèvres, trahissaient visiblement son abandon.

Quand Nebo lui eut expliqué, pour la faire parler sans réticence, que Paule était un jeune seigneur russe auquel il apprenait la vie.

— Eh bien ! monsieur Noroski », dit-elle, « ne faites pas une malheureuse, en épousant la femme que vous voudriez pour maîtresse. Le -mariage demande d'autres qualités que l'amour. Comme maîtresse, je serais encore longtemps entretenue ; comme femme, je suis laissée. M. de Porquerolles, riche et comte, croyant à ses quartiers et vivant dans le monde qui y croit, m'a pris petite bourgeoise et sans fortune. Son monde me repousse si bien qu'entre amis, il m'appelle « sa gaffe ». En échange de son nom et de sa fortune, je ne peux lui donner que mon amour ; il s'en moque, se considère comme volé et je me meurs de souffrance. Quand ses yeux se posent sur moi, j'entends qu'il récite le Confiteor : « C'est ma faute, ici présente, si je ne suis pas allié à une famille qui m'ouvrirait les grands emplois, au jour de la Restauration orléaniste ; c'est ma faute, si au lieu d'une femme de mon monde qui eût été sans amour, mais aussi sans ennui, j'ai là devant moi et pour toujours, un être pleurard, jaloux, et qui me re-

regarde de l'œil d'une brebis égorgée. Me voilà condamné au rôle d'amant malgré lui, ou bien à celui de bourreau ; aimable alternative ! »

— Il est jeune », dit Paule, « ne croyez-vous pas que quelques années de plus vous le ramèneront plus juste envers vous et plus aimant?

— Je ne résisterai pas à quelques années de ce que j'endure », fît la comtesse d'une voix sourde, puis :

— Vous jugez mal M. de Porquerelles ; l'amour pour lui, un cigare très cher, une fantaisie qui coûte plus ou moins de peine et d'argent; mais l'avoir payé de son nom, c'est trop ; il s'en repentira toute sa vie. Aux gens comme lui, il faut une femme bien apparentée, de bel effet dans un salon et de bonne camaraderie en tête à tête, qui lui dise : « Mon cher, hier, à rilippodrome, vous vous affichiez trop ; et les bellâtres qui me font la cour m'embarrassent, parce que je ne sais pas si les convenances veulent que je paraisse le prendre comme je le prends en réalité. A vous de décider, je ne suis pas plus légitimiste que le roi... » Et à laquelle il dirait, en ramassant une déclaration tombée du mouchoir, sans y regarder : « Pas de pattes de mouche, ma chère ; il faudrait aller les repêcher au bout d'une épée, et vous êtes assez mon amie pour m'éviter cet ennui-là. Qu'on vous écrive, si cela vous amuse, bien ; mais ne répondez que de vive voix. » Au lieu de cet idéal d'indifférence, il a en moi une femme qui voudrait se suspendre à lui comme un lierre, pour laquelle le lit conjugal est l'autel d'une religion.

Son bonheur, c'est de me fuir. Peut-il prendre un plaisir qui ne me soit une douleur? J'étais sotte quand il m'a prise, la passion m'a déniaisée ; quand il rentre et passe chez lui, très tard, je vais, au risque d'être

rencontrée par un domestique, regarder au trou de la serrure, et je vois à un rien si ce soir-là il m'a trompée. Quand un désir lui vient et qu'il le tourne vers moi parce qu'il me trouve sous sa main, ce court bonheur est empoisonné par une impression singulière. Apporte-t-il une bizarrerie dans sa caresse, un de ces je ne sais quoi, dont l'adultère masculin se souvient au lit conjugal, alors je m'étouffe pour ne pas lui crier: « A quelle fille as-tu pris cette manière de volupté? » Ah ! monsieur Nebo, on a décrit dans les livres l'amour malheureux de l'être éloigné de son idole par la hiérarchie sociale, la caste, l'espace, la fortune ; on a plaint les Ruy Blas épris d'une reine ! ceux-là ont des murailles entre eux et l'objet de leur désir. Songez donc à la femme mariée à l'homme qu'elle aime, tous les jours attablée en face de lui, toute la vie habitant le même toit, étant sa femme devant Dieu et devant tout le monde, n'ayant qu'à tendre les lèvres pour rencontrer les siennes, les siennes qui se détournent et qui s'évadent du baiser comme d'un ennui !

— Il vous reste la maternité.

— Le comte, je l'ai compris, ne le veut pas ; il ne caresse pas l'espoir de ma mort, mais il en prévoit la possibilité et, se remariant alors selon son monde, un fils du premier lit le gênerait fort. Je ne peux lui donner qu'une preuve d'amour, celle de mourir : Oh ! je suis trop chrétienne pour songer au suicide, mais une maladie croissante sera la libératrice qui le délivrera de moi et me délivrera de la vie.

Tel était l'accent de ce désespoir que les deux jeunes gens ne répondirent que par la compassion de leur attitude et quand ils se levèrent, avec cette divination de la femme qui souffre, elle ne crut pas nécessaire de

s'excuser ni de demander le secret de ses plaintes.

— Merci, messieurs », dit-elle, « pour mon pauvre cœur un peu dégonflé ; il y a si peu d'écouteurs pour les plaintes.

— Comment persiste-t-elle à aimer cet homme alors qu'elle le juge? mieux vaudrait vraiment qu'elle aimât ailleurs, coupablement », disait Paule dans la rue.

— Le propre de l'amour c'est l'hypnotisme sur un seul être, hors duquel rien n'existe. Pour madame de Porquerolles, la terre ne porte qu'un seul homme, et il n'y a qu'une seule femme pour d'Epanvilliers. Ce phénomène me remémore ce mot digne de Gavarni. Une catin contemplant, étendu sur la table de la Morgue, un jeune homme qui s'était noyé par amour: « Il avait dix francs dans son porte-monnaie quand il s'est noyé, je l'aurais joliment bien aimé pour ce prixlà, et il ne serait pas mort. » Tournons ici, la rue de la Boëtie renferme le pendant de la comtesse de Porquerolles, laquelle considère mon gilet comme celui où Ton pleure le mieux.

— Comment connaissez-vous le Bottin des passions de Paris ? » interrogea Paule, tandis que son guide sonnait à un porche.

— Comme un botaniste sait le repli de terrain où croît telle espèce; psychologue et éthologiste, j'ai fait faune et flore des parisiennes, et, ainsi qu'un naturaliste vous mènerait à l'endroit où pousse tel arbuste, je sais où vous montrer les croissances psychologiques.

On les introduisit dans un fumoir peu éclairé, où un homme s'avachissait à plat ventre sur un divan et la tête dans ses mains ; il sauta à terre au nom de Nebo.

— Ah ! le bon Dieu vous envoie, il n'y a que vous

qui me compreniez. Monsieur est votre ami, je puis parler devant lui, n'est-ce pas ?

Et sur le signe de tête afïîrmatif du Platonicien, le personnage s'accroupit sur une fumeuse.

— Vous ne vous figureriez pas », dit-il, « ce que m'a fait madame Thruyère î ma femme me rendra fou, mon pauvre ami ! Vous savez quelles échappatoires elle trouvait pour ne pas m'appartenir. Soit pitié, soit remords, soit peur, je l'avais encore quelquefois, cette détestable adorée. Au retour d'un bal, où j'étais allé la chercher, car je ne peux rester calme en la voyant aux bras des danseurs; je ferais de l'esclandre, ou pis encore! au retour, je la suis dans sa chambre. Elle se déshabille en causant, je hasarde une caresse, elle me menace de sauter par la fenêtre si je la touche ; je la touche ; je la prends de force, elle me déclare qu'elle se vengera de ma violence, et que chaque fois que je l'aurai ainsi, elle se donnera à un soupirant. Elle considère que, n'étant pas venu à elle vierge, je n'ai aucun droit, que l'adultère c'est le plaisir sans amour, qu'elle est prête à me poser tous les vésicatoires du monde comme la meilleure des sœurs, mais qu'elle se reprend, c'est son expression, et n'appartiendra à personne, puisqu'elle est ma femme et qu'elle ne m'aime pas. J'en perds la raison, et les saints deviendraient enragés à cet horrible jeu.

— Mon pauvre Thruyère, vous êtes mal tombé, et un grand clerc aurait besoin de toute sa clergie pour mater cette déraisonnable scélérate ; mais, avant de perdre ainsi tout prestige, il faut avoir commis des bévues sans nombres.

— Bévues, bévues », s'écria Thruyère, « l'adorer, l'idolâtrer, faire le chien couchant et le fanatique

indien devant elle, si ce sont des bévues, je les ai faites.

— Aucune femme n'acquiert la certitude de son pouvoir sur un homme sans en abuser ; l'excès est la règle de ce sexe ; malheur à qui désarme et ne laisse pas une incertitude qui les épeure dans le sentiment qu'on leur montre. Vous l'avez priée de mettre son pied sur votre nuque, par jeu; elle Ty maintient par perversité. La battre mène au divorce, et vous n'en voulez pas ; la tromper officiellement vous punirait, vous, non pas elle ; il n'est pas en votre pouvoir de la changer, changez-vous, allez en Caucassie.

— J'aime mieux ma douleur !

— Que voulez-vous donc que je vous conseille? vous souffrez et vous aimez votre souffrance, vous êtes envoûté, mon cher. Goërres raconte l'histoire d'un homme qui fut mordu par une tarentule : toute sa vie il eutplusieurs accès annuels et, pendant ces accès, si on lui présentait un miroir, il y voyait la hideuse araignée et lui faisait mille révérences; il aimait son empoisonneuse, et souffrait de ne plus la voir quand on lui retirait le miroir. Madame Thruyère est votre tarentule ; au lieu de vous dérober à son obsession, vous y trouvez des charmes; c'est un cas d'ivresse astrale qui peut vous mener à la tuer, à vous tuer ou à entrer pensionnaire à Charenton.

— Quand la fatalité est sur vous...

— Quand on tombe dans la rivière, on est mouillé, pas encore noyé ; on peut essayer de gagner le bord, tandis que vous, pris dans un tourbillon, vous ne voulez pas même faire une brasse pour vous sauver.

— On se sauve de ce qui répugne : le feu, l'eau, le fer ; on ne se sauve pas de ce qui attire.

— Votre chère femme est-elle en ses appartements ?

— Elle danse à cette heure, elle valse, elle laisse le premier venu prendre sa taille, sa main et lui sourit. Quand elle rentre, que j'essaye les mêmes gestes, les mêmes, entendez-vous, je suis un monstre, un orangoutang qui viole une vestale. Ah ! les femmes romanesques , que la peste les étouffe... et pourtant je donnerais ma vie en prolongation de la sienne, de la sienne qui ne sera que la détestation de son mari mort ou vivant.

Bientôt les jeunes gens laissèrent M. Thruyère à son obsession.

— Il vous reste à voir », disait Nebo en prenant la rue de la Pépinière, « l'amour dans le vice; la comtes* sina, M. de Porquerolles et madame Thruyère sont, à la lettre, honnêtes personnes ; elles ne relèvent pas de la prostitution ; tandis que je vais vous montrer un être tout à fait supérieur épris à la façon de M. Thruyère et de d'Epanvilliers, d'une drôlesse qui, à cette heure, fait son trottoir.

— Je crois fermement, je l'avoue, que la première nécessité pour aimer, c'est d'estimer...

— Bonsieur, monsieur Nebo », dit une voix, et ils virent un petit monsieur de bonne tenue.

— Oh ! je ne vous reconnaissais pas, M. Bastide ; je vous présente mon ami Noroski, et si vous voulez entrer avec nous au café du Havre, nous y avons rendez-vous avec Maulmont que vous connaissez.

M. Bastide accepta et, quand ils furent installés au fond, devant des bocks, Nebo, se tournant vers le petit homme, dont maintenant on voyait les yeux intelligents.

— Je causais avec Noroski des phénomènes amou^ reux; il dissertait, c'est de son âge, sur la douleur des cœurs incompris.

Sitôt, M. Bastide changea d'expression, comme un joueur devant lequel on sort des cartes. Paule pensait : « Voilà une question qui l'intéresse plus qu'on n'aurait dit ». Après son silence ému et réfléchisseur, il s'exclama :

— N'être pas aimé, c'est le malheur qui passe l'espérance d'Oreste, le sceau qui vous marque de solitude pour la vie ; n'être pas aimé, c'est être laid, c'est être sot ; et chaque heure de l'existence le souligne, et chaque événement de la vie devient un miroir qui vous raille. N'avoir jamais rencontré sur son chemin un regard de femme qui vous fît d'aveu ; quand passe un pensionnat de demoiselles, n'avoir jamais fait baisser d'amour les jeunes paupières ; au théâtre, quand le duo passionné lance ses notes ardentes ou que le jeune premier reçoit les bras de l'héroïne autour du cou, ne pouvoir pas se dire : en tel lieu, tel jour, une femme m'a dit ces mots, m'a regardé de ces yeux-Ki, m'a caressé de cette étreinte. Par celui que la nature a gâté en le faisant attractif, cela n'est pas apprécié ; mais le malheureux déshérité, peut croire que sur une femme on monte au ciel. Oh ! je ne vous parle pas ici de passions héroïques, dignes d'être écrites, où une Ophélie effeuille, comme un bouquet sur un autel, les fleurs blanches de sa virginité et les fleurons de sa noblesse au pied de l'aimé ! Non, je ne vois que l'amour courant, banal, que peut vous donner votre blanchisseuse et la fille elle-même, le jour où elle vous dit : « Je ne veux pas de ton argent, à toi ». 11 y en a de ces pauvres honteux, à qui jamais femme, fût-ce

Maritorne, n'a donné d'elle même un baiser ; et ceuxlà, monsieur Nebo, ont une plaie qui saigne à l'endroit du cœur, et la vie qui passe n'y met point de baume. Vous, monsieur Nebo, vous devez comprendre, quoique vous n'ayez pu éprouver ces angoisses, étant beau; et votre ami, plus beau que vous, ne doit pas me comprendre du tout.

— Vraiment oui », dit Nebo, « j'entends douloureusement l'angoisse de ces parias au banquet sexuel ; d'autant que l'impossibilité de vérifier leurs imaginations par les réalités, les entretient dans un état d'éréthisme sentimental. Ils se disent : si j'étais aimé, je serais heureux, ce qui est aussi naïf de formule que : je mangerais avec plaisir n'importe quel aliment. L'amour est un bige ; à se dire : je traînerais mieux ma vie, si un être y était attaché : il faut spécifier, que cet être qui serait attaché prendrait mon pas et tirerait ; dans mon sens ; d'ordinaire l'un tire à diah et l'autre i à hue, et les non aimés ne sont pas aussi volés qu'ils pensent. En outre, n'être pas aimé, ne s'explique pas complètement par la laideur ; quand on suggestionne une hystérique d'hôpital, on pourrait la faire éprendre du chef de clinique qui n'est pas toujours Antinous, Lucius Verus ou Lauzun. Il y a un point de l'horreur qui touche à l'adoration ; l'analogie des contraires ne laisse pas tant d'espace qu'on croit, entre la répulsion et l'attraction, et si l'on ne peut attendrir, tourtereau roucoulant, il reste encore à fasciner comme un serpent. Inspirer de la crainte, c'est inspirer quelque chose, et de ce quelque chose à la terreur, de la terreur à l'admiration, de l'admiration à l'amour, il n'y a que des étapes de patience et des coups d'audace ; Marat n'a jamais manqué de maîtresses. Pourquoi des

rois sots et affreux frappaient-ils avec sûreté d'être entendu au cœur des dames de la cour? parce que le prestige de puissance et d'apparat fascinait. Nos douleurs les plus lourdes à porter sont celles de l'orgueil ; or, dans ce fait de n'être pas aimé, il n'y a pas que l'inclairvoyance des femmes qui se prennent aux uniformes et aux moustaches frisées, il y a la conscience d'un manque d'audace. On n'est pas aimé de qui l'on veut ; mais on peut être toujours aimé de quelqu'une ; en cette fausse religion de l'amour, il faut se croire aimable et s'inventer un charme, se faire bourreau, clown, avocat ou chourineur. Afficher une passion bonne ou mauvaise, n'importe, c'est attirer de l'amour, et l'amour est toujours venu à tire d'aile à l'appel des virtualités.

Maulmont entra dans le café, ployant sa haute et maigre stature et penchant sur sa poitrine sa lourde tête de penseur. Il serra les mains tendues et s'assit muettement.

— Eh bien ! grand marieur des rimes et des mythes, maître des adjectifs et des symboles, hindou sémitisé de science, quels nuages pèsent sur votre aiglonne pensée ?

— Vous ne voyez pas que ce nuage a presque la forme d'un chameau », répondit Maulmont, par un double sens trivial, qui disait toute sa honte. Puis, éclata ce besoin de confession, si profondément humain que le confident nécessaire au théâtre pour le jaillissement des pensées, se trouve être dans la vie le premier venu inspirant confiance au moment où l'homme a besoin de cracher devant témoin les crapauds qui l'étouffent.

— L'estime de soi, ce beau reconfort qui témoigne

que vous n'avez pas autant de boue aux pieds que la cohue qui vous entoure; le respect de soi, cette religiosité de la personnalité humaine, qui vous envoie aux heures défaillantes, des bouffées d'immortalité ; le pouvoir sur soi, cette royauté inconnue aux rois, et dévolue aux Stylites de l'idée, qui vous nimbe à vos propres yeux, d'un or plus brillant que celui des couronnes, tout cela je l'ai eu ; et tout cela est mort sous des caresses sales. Oui, sales ! » et s'exaltant :

— Vous pensez, Nebo, à cet infortuné Maulmont, qui aime une femme à tout passant ! Eh bien, c'est la catin qui me tient; ce qui m'enivre, ce n'est pas la beauté de son corps, mais qu'il soit pétri tout le jour; quand elle m'arrive le soir, tapée comme une poire, par vingt embrassements ; l'évocation de toute la luxure qui a passé sur elle lui passe à mes yeux une robe d'infernale séduction. Tout ce vice qu'elle a absorbé me rejaillit à l'imagination ; incapable de tomber à moitié, j'ai roulé non dans le ruisseau, dans l'égout. Elle me semble gorgée de vitalité et j'ai la sensation d'étreindre un vampire tout vermeil du sang qu'il a sucé ; ah ! l'Eglise a vu plus loin que les rationalités, oui, la goule, la lémure existe, et nier son affreux ensorcellement, folie ! Clara est comme un aimant de péché, chaque homme de plus ajoute à sa force, et dire que, parti pour l'immortalité et par les voies austères des théogonies mortes, j'en suis à m'enivrer de la sueur qui s'élevait l'été du Céramique, à m'épuiser au hoquet de Suburre !

Soulagé par cette récitation, Maulmont avait tourné feuillet, et comme Clara tardait, Paule et son Virgile se retirèrent. Sous les arcades de la gare Saint-Lazare, une femme déambulait avec des tordions solliciteurs.

— Je parierais que c'est Clara», dit Nebo, et les jeunes gens s'approchèrent. La grande fille, maigre avec beaucoup de gorge, qui respirait plus l'avidité que la luxure, s'aperçut de la contemplation ; elle marcha vers eux.

— Gentils messieurs, vous ne voudriez... Nebo l'interrompit :

— Étes-vous Clara; connaissez-vous Maulmont ?

— Je suis Clara et je ne connais personne autant que Maulmont.

— Eh bien ! un conseil , vous savez que c'est un garçon très fort, le gouvernement veut l'employer à des choses que seul il peut faire ; et comme vous êtes l'empêchement, le préfet de police a reçu ordre de vous...

— D'où vient que vous me dites ça?» fît la fille avec méfiance.

Nebo prit un air de viveur bon enfant.

— Je suis l'ami des femmes, je ne veux pas qu'il vous arrive d'ennui ; changez de quartier, croyez-moi, c'est prudent.

Et tournant les talons, il dit à Paule :

— S'il la perd de vue, peut-être reviendra-t-il à la raison.

Ils marchèrent en silence et montèrent la rue du Rocher. Nebo s'aperçut qu'un individu en blouse les suivait avec les hésitations d'un mauvais coup irrésolu.

Il se retourna et vint au devant du malfaiteur supposé.

L'homme du peuple s'écria :

— Je vais vous expliquer, monsieur. Vous voyez cette fenêtre très éclairée », et il indiquait une croisée

dont les rideaux levés et la lampe contre la vitre disaient clair l'appeau au passant, « je l'aime, cette femme ; elle est chère, mes journées mal payées. Voilà: je vous suivais pour vous demander non pas l'aumône, j'ai soupé ; pour vous demander de quoi acheter de l'amour.

— Vous l'aimez donc bien, cette fille? » dit Paule.

— Si je l'aime ! pour en être venu à l'idée de mendier, pour en être venu à me faire passer pour voleur et assassin ; mais je me vendrais comme un esclave, si je pouvais, à ce prix-là, l'avoir une semaine à moi tout seul. Battre le pavé toute la nuit, sous l'œil des sergos et voir les autres monter chez elle; avoir le bonheur là, au second, au numéro en face de vous et n'avoir pas les trois francs !

Nebo regarda longtemps l'énamouré, puis, d'un geste triste, il prit de la monnaie dans sa poche et la mit dans la main de l'homme qui, balbutiant et les larmes aux yeux, s'écria :

— Avec ça, charitable monsieur, tout un jour je vais être aimé !

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