LES DEUX SUPPLICES : ÊTRE AIMÉ
Dans le fiacre où ils venaient de monter, Paule, travestie, disait à Nebo :
— Non, paradoxe vivant, je ne vous crois pas ; rien ne présente la quantité de souffrance contenue dans ces quatre mots : n'être pas aimé ! citez-moi donc, au lieu de sourire impertinemment, quelque tourment moral aussi terrible.
— Deux mots contiennent la même quantité de souffrance que vos quatre.
— Ces mots-là?
— Ces mots-là forment la devise de la haute et basse humanité, Balzac les a écrits, et le collégien les mâchonne ; ces mots sont ceux de passe aux expériences dangereuses, aux audaces mauvaises; ne les devinez-vous pas? Non, eh bien ! naïve princesse, ces mots fatidiques sont: Être aimé.
Être aimé aussi terrible que n'être pas aimé ; je vous défie...
— Je ramasse votre gantelet, ma Clorinde, et commençons par faire de l'analogie ; c'est faire de lalumière.
Boire, un besoin et un plaisir ; cependant parmi les supplices, il y eut autrefois la question de l'eau. Veiller, le meilleur de la vie contemporaine; cependant les Chinois sont arrivés à amener la mort par la seule force de l'insomnie. Donc, l'excès du bien j devient mal, et j'entends par excès en physiologie, j une sensation qui dépasse la force organique et la dé- ; séquilibre. Manger n'agrée qu'à l'appétit; boire, qu'à | la soif. Être aimé sans aimer, c'est manger sans faim 1 et boire sans soif. Or, où est le pire d'un jeûne de vingt heures ou d'une indigestion? Dans le domaine humain, privation et saturation sont polairement aussi éloignés l'un que l'autre de l'équateur de satisfaction. Le tropou le pas assez déséquilibrent au même degré douloureux.
— On vous croirait matérialiste, aux basses comparaisons que vous faites ; il ne s'agit pas de fonctions organiques mais bien du sentimental.
— L'horreur que vous inspirait le baiser approchant de Chester le Yankee, ne nous montre-t-elle pas que toute la volupté d'un contact dépend du désir qu'on en a? notre canotage de Joinville, où il vous eût paru naturel que je vous prisse dans mes bras, n'indique-t il pas aussi que la sentimentalité, pour être la bienvenue, a besoin d'un état d'âme préalable ? Imaginez donc que vous avez à choisir, et sous peine capitale, entre un baiser répulsif et la renonciation au baiser attractif; entre l'amour sans désir, ou point d'amour : sans hésiter, chère princesse, vous renonceriez plutôt que d'affronter la répulsion et la déshonorante corvée de l'amour non senti.
— Si quelqu'un vous aime d'amour que vous n'aimiez pas, on le rebute et on l'éloigné.
— Fort bien, mais il arrive qu'un soir, on rencontre une femme, on l'accompagne en se disant : demain matin ce sera fini et demain on y retourne et ainsi quelques jours ; ce n'est qu'une fantatsie, une distraction quand on entend : « je t'aime, je ne te quitte plus ». Alors, si l'on est tendre et imprévoyant, si l'on croit que la fantaisie se prolonge sans péril pour la liberté prochaine, on se laisse câliner, on s'endort comme Samson, et on se réveille lié à une maîtresse qui ne devait être qu'une passade. Évidemment, il y a eu manque de sagesse et de prévoir, mais cette pente est si glissante que le pied manque devant qu'on se soit mis en garde. Que faire alors, à moins de cruauté? subir tant qu'on en aura la force. Heureux encore si Dalila n'est pas une naufragée sociale qui se noye et vous fait compagnon de sa noyade. En mariage, il y a aussi l'amour bête qui exaspère et l'amour égoïste qui massacre, tous deux prenant une des formes de la jalousie : aimer signifie couramment non pas se sacrifier : égorger un être sur l'autel de son égoïsme, et lui dire, en le ruinant, en le claustrant, en le questionnant : « Mon chéri, c'est que je t'aime.
— L'être qui ne se sent pas aimé, ne saurait montrer tant d'exigeance.
— Erreur, plus on doute, plus l'avidité de preuves est insatiable ; le marquis de Sade et les ensanglanteurs de l'amour n'étaient pas aimés; n'atteignant pas à l'âme, ils poussaient la possession du corps jusqu'au supplice, pour se l'affirmer. Ne pouvant pas croire qu'ils donnaient du plaisir, le sang qui giclait leur prouvait qu'ils donnaient au moins de la douleur. Et puisque, nous avons admis l'amour comme le mode le plus général de l'entité cherchant sa preuve, imaginez
que, pour la femme, ce mode est le seul possible ; elle pense passionnellement; sa conception intellectuelle même se déforme en un sentiment. Aussi a-t-on toujours vu la femme philosophe radoter, à moins qu'un substratum de foi, comme celui de sainte Thérèse, ne vînt baser ses élans qui n'ont jamais d'assise personnelle, hors le cas d'androgynéité. Quand une femme applique la raison d'état individuelle et la souveraineté du but à un sentiment, elle invente une puérilité dans le terrible.
L'épouse qui n'est pas aimée, au lieu de se métamorphoser jusqu'à ce qu'elle ait trouvé l'aspect physique et moral qui peut énamourer son mari, en appellera de l'injustice prétendue au tribunal de sa propre conscience et concluera à ce singulier verdict: « Je souffre par toi, tu souffriras par moi ». Dès lors, son amour, aussi fertile en ruses qu'un cerf dans les libretti de Scribe, s'ingéniera à hérisser la vie de l'insensible de tous les clous du tonneau de Régulus ; et, comme l'avantage reste toujours à la lâcheté féminine dans la lutte intime, elle spéculera sur la peur des scènes, des larmes et du vaudeville de la mauvaise humeur en face à face. Muette pendant des jours ou crisiaque imprévue, cette victime aura toujours visiblement écrite dans ses yeux la sommation : c( Concession ou des scènes ». L'homme nerveux, constamment appréhensif, achètera la paix aux plus avilissantes conditions.
— Le comte Noroski lutterait jusqu'au bout ! » s'écria Paule.
— Le comte Noroski ! que ferait il contre une femme qui a toujours prêt un sanglot retentissant et qui semble briser la poitrine pour en sortir ? il n'y a que deux
fins : la roulée que le souteneur administre à sa marmite et la rupture ; nous écartons la première comme bassement brutale, la seconde, pour sa difficulté plus grande qu'on ne croit, même sans la question des enfants. L'homme, qui ne peut ou ne veut pas se dérober par la fuite, ni descendre aux moyens coercitifs des gens d'assommoirs, arrive, de capitulation en reddition, jusqu'à « aimer par ordre », quant aux formes extérieures, comme un comédien de la Cour qui accepte le rôle indiqué par son monarque ; et cette hypocrisie obtenue panse la plaie d'orgueil de la femme qui n'est pas aimée.
Envisageons un très différent côté de l'amour imposé.
Voilà une très jeune fille, qu'on marie, parce que l'occasion est bonne de s'en débarrasser, à un être qu'elle prend naïvement et dans l'ignorance totale des conséquences physiques du mariage : au lendemain, elle se couperait une main, si de l'autre elle pouvait se démarier: tout lui déplaît en cet homme, de son nez à son esprit, et son contact la convulsé. Lui, au contraire, adore, et la possession lui est une extase. Si la malheureuse est chrétienne, elle se résignera, demandant à la dévotion les forces de se résigner, sinon c'est la rébellion et le déclassement ; dans les deux cas, la perspective qui se dessine épouvante,
— Vous invoquez des extrêmes, Nebo; la moyenne sexuelle ne présente pas, ce semble, un pareil corollaire à l'amour.
— Eh bien ! entrons dans la moyenne psychologique du mariage : pour une femme, être aimée de son mari, c'est de la querelle en allant au bal et des larmes au retour ; le mari épris trouve toujours sa femme trop
dénudée, il interprète douloureusement la coquetterie qui s'aiguise ou la flirtation qui se prolonge, et rapporte dans l'intimité l'humeur empoisonnée parce qu'il a souffert secrètement devant le public ; être aimée de son mari, c'est le : « où vas-tu?» de la sortie, le; « d'où viens -tu », de la rentrée. Au théâtre, la lorgnette maritale suit celle de la femme; celle-ci a-t-elle un arrêt masculin, observation et échange d'aigreurs. Etre aimée, pour une femme, c'est n'être maîtresse ni de ses regards, ni de ses paroles^ ni de ses allées ; avoir toujours derrière soi la réclamation d'un propriétaire disant : « tu es mon bien-meuble ; tes yeux ne doivent rencontrer que les miens ; tu ne trouveras de l'esprit qu'à moi ; si tu te plais à la conversation de Rivarol, tu me trompes intellectuellement ; si tu contemples une statue de Mars, tu me trompes plastiquement ; si tu rêves sur un roman, tu penses au héros comme amant ; si tu te pâmes pendant que le ténor chante, tu es cérébralement adultère ; il n'y a qu'un beau mâle : moi : qu'une intelligence : la mienne ; car, de par Dieu et le ventre d'un épicier, tu es ma propriété ».
— Vous seul, Nebo, pourriez me parler ainsi, sans que je m'esclaffe de rire.
— Pas même moi, princesse, il y a un adultère et une infidélité inévitables parce qu'il y a en nous deux ferments que l'éducation et la vertu ne contiennent pas, l'attirance de l'inconnu, et l'inquiétude spirituelleo Je pourrais dire à une femme, « je vous engage mon corps ; il ne subira de contact que le vôtre ». Engager mon esprit, serait mentir. La plus vertueuse matrone, quitte à se reprocher cette pensée, la plus grande dévote, quitte à se discipliner ensuite, n'éviteront pas, à
la vue de l'être qui passe sous les traits d'un idéal rêvé : « c'est celui-là que j'aurais voulu ». Le mari, le plus scrupuleux de fidélité, entendra avec stupeur en lui un écho de désir au rire d'une mondaine, au coup de jupe d'une drôlesse. En cela, la vertu, c'est de tourner le feuillet de l'impression sentimentale et de n'y pas écrire une délectation, comme dit la théologie. Audessus des tentations de la variété, il y a les troubles de l'idéalité ; l'être, que l'Art affine, n'est pas toujours maître de se clouer à la réalité et au devoir ; l'imagination aiglonne, aux ailes toujours battantes, nous emporte dans l'éther des cogitations. Qui donc, parmi les esthètes, n'a pas donné de baisers spirituels aux lèvres des femmes lombardes ? et l'Endymion de Girodet n'a-t-il jamais reçu au passage des regards de caresse? Est-ce que l'écrivain ne vit pas en inceste transcendental avec les filles de son cerveau ? Balzac, le chaste génie, qui a poussé la continence jusque dans l'expression de la bestialité, aurait-il pu dire à madame Hanska : «je n'ai point eu d'amour pour Esther, Ursule ou madame de Bauséant? Engager son imagination ! mensonge ou inconscience. L'amour, même revêtu de la réciprocité et de la vertu sacramentelle, demeure le pis-aller de l'idéal et sa vulgarisation : un appétit supérieur et insatisfait darde toujours en nous sa curiosité.
— Ce phénomène du romanesque se restreint à quelques êtres d'imagination pure, aux Mercutio, aux Benedict, aux...
— Point, les lectrices du Petit Journal sont adultères avec les chaufourniers vierges et désintéressés ; pour le commis, la femme de Paul de Kock est une reine de Schebah ; et le commissionnaire héroïque et décoré, à
la recherche de son acte de naissance qui le fait lord et millionnaire est un Cœlio irrésistible aux âmes de comptoir. Qu'un romancier dote un héros de beauté et de génie, et qu'il lui donne une âme vraie, c'est-à-dire troublée, changeante ; qu'au sortir d'un rendez-vous avec la femme aimée, il le montre sensible à une tête de Lippi, il cessera dès lors d'être le personnage sympathique dont l'unique sentiment à la projection invariable d'un canon pointé toujours au même but.
— N'est-ce pas l'être idéal d'une femme, celui qu'elle hynoptise au point de l'isoler du reste de la création ?
— Comme idéal d'égoïsme, il est naïvement complet : et pour un homme, être aimé à ces conditions-là c'est une annihilation possible momentanément, en la ferveur des ivresses premières, mais insoutenable un peu longtemps. Qu'il s'oublie dans le monde à prendre visiblement du plaisir à la causerie d'une autre femme; qu'il fasse un compliment, fût-il de bienséance, que son regard s'arrête sur des épaules, qu'il oublie d'afficher devant la galerie son culte conjugal, et l'épouse s'estime volée de toute la différence qu'il y a entre les premières nuits d'un mariage, et celles de l'année suivante. Elle s'efforcera peut-être de remonter au premier diapason ce culte surbaissé et, dans sa douleur rageuse de n'y pas aboutir, elle se fera la garde-chiourme de l'époux, lui jetant sans cesse au visage, ses parole^, ses caresses, sa conduite de lune de miel ; bientôt, ce mari trop aimé donnerait sa femme au diable, s'il l'en voulait délivrer ; car, le nid devenu prison, la tourterelle aigrie, il ne reste plus qu'un duel à coups d'épingles...
— Où sommes-nous? » interrompit Paule, en sentant la voiture s'arrêter.
— A Champerret, à la porte d'un mari trop aimé, Gandolière, l'auteur dramatique, qui écrit, en aussi bonne langue que Dancourt, des comédies où le dialogue mord en souriant avec l'aristocratique misanthropie d'un Gavarni de la rampe.
Un aboyement sonore fît écho au tintement de la sonnette et Gandolière lui-même vint ouvrir.
— C'est gentil, mon cher Nebo ; comte Noroski, soyez le bienvenu ; ma femme qui m'accuse de ne pas aimer à lui présenter mes amis ; surveillez la conversation, je suis le mari le plus gardé ! J'attends d'être veuf pour faire représenter mon ménage, ce sera mon chef-d'œuvre ; malheureusement, je serai vieux quand je ferai cette pièce-là », et d'un talon rageur il malmenait le gravier de l'allée.
C'était un beau garçon de trente-cinq ans, les traits fins, l'allure très parisienne et un peu cabotine de laisser-aller et d'une fébrilité d'artiste inquiet et d'observateur toujours en quête.
Il les présenta à madame Gandolière, une brune au teint olivâtre, d'une saveur espagnole avec de l'embonpoint, élégante de mise et l'accueil bienveillant.
— J'ai vu, je crois, dans un journal de ce matin, qu'on répétait ce soir votre féerie oTientale, V Anneau de Salomon ; est-ce retardé ? » dit Paule, croyant être aimable.
Gandolière mit les mains dans les poches de son veston.
— Non, monsieur, ce n'est pas retardé ; demandez à ma femme pourquoi je suis en ma bonne villa de Champerret au lieu de promener l'œil de l'auteur sur l'œuvre.
— Mais, mon ami... », dit la femme embarrassée.
— Messieurs », fit Gandolière, « elle n'a pas le courage de ses despotismes, car l'opinion des femmes c'est d'abuser même de l'amour que vous leur inspirez.
— Je trouve, mon cher, que nos petites affaires n'intéressent pas ces messieurs et que le goût est douteux de donner la comédie de son chez soi.
L'auteur dramatique ne désarma pas.
— Madame Gandolière est, de son nom moral, une demoiselle Othello, moins les coussins : elle prétend qu'un homme qui a l'honneur de lui appartenir ne s'appartient plus, et lui interdit, au nom de la foi conjugale, d'assister aux répétitions de ses pièces, de peur qu'une Bethsabée de la figuration...?
— Aimez donc votre mari pour... » s'exclama-t-elle.
— Confisquer un homme, c'est l'aimer; je suis un officier conjugal perpétuellement aux arrêts.
— Que signifie ? Est-ce que je vous attache...
— Chérie, tu n'en as pas la force si tu en as l'idée. Mais tu sais ménager de si jolies rentrées que je renonce à mes sorties, par crainte des tiennes.
— Est-ce que je crie jamais, par exemple?
— Tu pleures ou tu boudes, tu prends les expressions des Madeleine de Guide ; oui, madame Gandolière a le mauvais goût de faire des mines bolonaises. On ne peut tenir pied à l'intrigue qu'on noue dans sa tête et à celle de son propre ménage ; si j'ai autour de moi une atmosphère grognonne, j'œuvre mal, et Madame qui sait le clou où pendre son mécontentement, berne Gandolière mieux que lui-même n'a jamais berné un mari, en quatre acte de prose, au Gymnase.
Sa femme avait pris le parti d'affecter l'indifférence et de paraître absente du discours.
— Chère moitié, vous pensez que je suis un monstre d'ingratitude, je ne veux pas cependant celer vos mérites et je les énumère. D'abord je suis sûr de n'être pas cocu, ensuite toutes les sollicitudes, enfin, elle ferait l'impossible pour me plaire; je lui demanderais de s'habiller d'une peau d'ours, en plein été, ou de ne pas s'habiller du tout, en plein hiver, elle risquerait avec joie la suffocation et le refroidissement : je suis le Ministre de l'intérieur le plus obéi qui soit. Tu vois, chère, que je ne te marchande pas la louange équitable et due. Mais, les affaires extérieures ! voilà le portefeuille qui divise notre gouvernement. Un mari, c'est un ara donné par les parents, on le gave de sucre, on le laisse voleter dans toute la maison, pourvu qu'il ne sorte pas. Or, sortir c'est pour moi un besoin de nature, une nécessité de talent, la condition absolue de ma gloire. Il y a les pélicans de la littérature qui se piquent la veine et écrivent leur propre histoire; mon individualité n'est pas assez haute pour que je me substante de moi-même ; je ne suis pas l'intuitif, l'homme qui, dans l'ombre de son nombril, perçoit tout son art; la pensée me vient par les yeux; observer, c'est ma création : je travaille en vivant ; mon théâtre c'est la vie de Paris, ramenée par la réflexion à son relief essentiel. Vous connaissez les médailles grecques lithographiées par Delacroix, où le crayon résume l'esprit d'un profil en resserrant l'expression, en simplifiant le galbe ; eh bien ! mon talent c'est de faire, sous forme de dialogues liés par une intrigue, des résumés moraux ou immoraux, de tirer la quintessence de la modernité ambiante. Est-ce dans cette
banlieue que je butinerai ces sucs de décadence qui ne se trouvent qu'en plein fumier parisien ?
— Quand on a un pareil métier et qu'on aime sa femme, on en change.
— Hein », s'écria Gandolière, « est-ce assez femme ce mot métier craché sur votre œuvre, sur ces pauvres pattes de mouches qui coûtent tant de veilles et de labeur ! Mettez donc toute votre âme, épuisez votre santé, pour que l'être qui vous aime le plus, vous souflette ainsi !
Et, subitement encoléré :
— Quand tu étais enceinte, quand tu as accouché, je n'ai pas insulté ton ventre auguste; ne viens pas, à ton tour, jeter de l'ordure sur mon front qui porte et qui met bas : des œuvres, ce sont des fils, entends-tu, femme? Et la parturition cérébrale a une grandeur singulière, je ne permets pas à ton utérus de mépriser mon cerveau.
Cet éclat paraissait inaccoutumé, à la stupéfaction que laissait paraître madame Gandolière.
— Le ménage de l'artiste régulier, savez-vous ce que c'est? le coudoiement d'un ennemi de l'art, qui vous dispute à lui ; on perd, à défendre son talent, le temps et les forces qui le feraient grand. Il y a une mise au point qui ne peut être faite qu'en répétitions, mais Madame est jalouse des salopes en costumes d'aimées: il faudrait l'emmener avec soi ; voyez-vous l'auteur dramatique talonné et surveillé par sa femme, au vu des coulisses? ce serait un ridicule dont la France entière retentirait. Madame Gandolière se figure que l'adultère est de la famille des chouettes, il ne s'ébat que la nuit; tant qu'il fait jour elle n'a point de transes; sa jalousie, comme la lune, se lève à l'heure du
café. Dans sa cervelle d'oisonne et dans les romansfeuilletons qu'elle a lus, l'après-midi est honnête, le soir seulement, libertin. Oui, ma femme se figure que l'adultère a un cérémonial très long, que l'on ne s'aime pas avant d'avoir soupé. Etre bizarre, crois-tu donc, si je veux te tromper, que l'heure m'en gardera? la précaution inutile, comme disait mon grand confrère Caron...
Vous avez raison dans le fond et tort dans la
forme », ditNebo, «madame Gandolière est consciente des privilèges de l'artiste, même en face de l'amour, et si vous les lui représentiez persuasivement, en douceur, comme on dit...
— Non, c'est plus fort que moi, je ne pourrai jamais changer », s'écria madame Gandolière avec une sincérité triste. Les jeunes gens se levèrent.
— Je me suis un peu déchargé la rate », disait l'écrivain en les accompagnant, « mais je le payerai », et il s'épeura aux conséquences de sa boutade. Alors Paule se ressouvint du faux ménage de l'architecte, mêmement installé en un coin perdu : au battement de la grille de fer que Gandolière refermait, elle tressauta. Un semblable malheur lui apparaissait l'aboutissement certain de l'amour comme de la haine.
— Où le fiacre nous mène-t-il ?
— Chez une femme aimée, la plus misérable créature que je connaisse, dont la misère est d'être aimée.
— Je n'aurais jamais cru que la sentimentalité eût un envers si sombre.
— Vous avez donc cru, jusqu'ici, que, dans le mariage comme sur les cheminées, le pendant, c'est Jean qui rit et Jeanne qui pleure ! Las, l'amour c'est ce blé dont parle le Zohar : on peut l'écraser entre deux
pierres simplement, en faire du bon gros pain ou de délicieux gâteaux dorés, cela dépend de ce qu'on est : meunier, boulanger ou pâtissier. Gandolière eût été heureux avec une femme garçonnière, intéressée à son œuvre, et point si jalouse. Le mariage de nos mœurs, un pendant de la confection en thèse somptuaire : il faudrait pouvoir se marier comme on s'habille, sur commande ; encore commanderait-on mal la plupart du temps. Combien peu de gens savent trouver leur voie, et comprennent la nature de leur talent ! Tout le monde devenu bon à tout, personne n'excelle en rien ; de même que l'avocat échange, en un mois, trois fois son portefeuille de ministre , ainsi on s'improvise homme marié, sans réflexions préalables. La France est un peuple de bons à tout faire : citez-moi le portier, le marchand de faïence, n'importe quel homme pourvu de rentes et de loisir qui ne se croie à la fois politicien, économiste, philosophe, critique de littérature et d'art, habile à la paix comme à la guerre et lumière oubliée dans un coin. Sur trente-six millions de Français, pas un qui n'ait fatuité d'être un être pensant, pas une femme qui ne se croie une Nitagrit : Cette monstruosité aboutit à l'incohérence des mœurs. De tous les éléments destructeurs de l'amour véritable, le plus virtuel apparaît le conflit d'amour-propre conjugal. En dépassant l'ouvrier et l'ouvrière peinants et résignés, dès qu'on arrive au petit commerce et à la petite rente, on ne voit plus que geais faisant des roues de paon ; l'ambition bête masculine et la féminité incomprise se coliisionnent ; au troisième roman qu'elle lit, mademoiselle Dandin se nimbe et il n'y a pas de potache salivant avec aisance qui ne pense : « Et moi aussi, j'ai l'étoffe d'un cabotin, c'est-à-dire d'un pre-
mier ministre ». Et, ils n'ont pas tort; les caissières ont des âmes solaires dans les romans du jour, et les dignités sont, de par l'histoire contemporaine, offertes au plus médiocre. Le sens commun, c'est-à-dire le sens des nécessités de communauté, irrémédiablement perdu, à lire Molière, on se demande si nous sommes le même peuple qui a posé devant ce génie de clarté et de droit jugement. L'éducation actuelle fêle les femmes et les rend irrémédiablement déraisonnables ; côté des hommes, autant d'écoliers laïques, autant de futurs voyous qui brûleront les Bibles pour rallumer leurs pipes, et, si un Dante paraissait, lui jetteraient leur mégot démocratique en l'appelant « vieux birbe ».
Au simple point de vue sceptique , le sort des mœurs occidentales dépend du catholicisme : les femmes de demain qui ne prieront pas et les hommes d'aujourd'hui qui blasphèment formeront une civilisation de crapules dont l'histoire n'a pas encore vu le tableau; mais, nous voici à celui que je vous veux montrer.
La voiture s'arrêtait devant une maison neuve de l'avenue de Villiers.
— Madame Jaillon », expliquait Nebo, en montant l'escalier, » est un être charmant, mais qui aime le mouvement, la causerie ; tandis que son mari voudrait la claustrer loin de tous les yeux. Ce gentil colibri est accouplé avec un hibou ; et nous profitons de l'absence de M. Jaillon pour voir sa victime.
La bonne les introduisit d'un air stupéfait, qui faisait voir le caractère d'événement qu'avait pour elle cette visite vers neuf heures et demie du soir.
— Quelle bonne surprise ! monsieur Nebo , mais
quelle imprudence ! » s'écria la jeune femme, une blonde, petite et frêle, partagée entre le plaisir de leur venue et la crainte de son seigneur.
— Ne dirait-on pas que nous venons en conversation criminelle ! je sais des secrets de M. Jajllon qui me le livrent à discrétion ; puis, rassurez-vous pleinement, il ne sera ici que demain.
— Je veux vous croire», fit-elle et, brusquement confidentielle : « Cet homme me tuera... Est-ce une vie, monsieur Nebo, je vous le demande, que de ne pouvoir ni sortir, ni ouvrir sa fenêtre, ni lever son rideau? avant de l'épouser, j'ai eu une passionnette pour un jeune homme, qui s'est bornée à des échanges de regards et de lettres ; je le lui ai avoué, avant le mariage, en lui demandant de ne m'en parler jamais et il m'en parle toujours. Je me tais : « tu penses à lui ». Si j'ai sommeil : «tu n'aurais pas envie de dormir avec lui ». Si j'ai goût de prendre l'air : « tu ne l'aurais pas s'il était ici à ma place ». Sortons-nous : « ce monsieur t'a regardée, ce monsieur se retourne ; il faut que tu fasses des manèges de fille que je ne vois pas pour attirer ainsi l'attention des passants ; je ne t'ai pas épousée pour essuyer l'œillade boulevardière : rentrons ». J'aime la lecture, et, le soir, au coin du feu, la causerie avec un homme d'affaires tombe vite : (( Si tu m'aimais, tu me regarderais au lieu de lire », Franchement, la prétention est énorme : il ressemble à M. Grévy, en plus jeune. Au lit, monsieur Nebo, si je n'ai pas l'enthousiasme qu'il lui appartient de me donner, il s'écrie : « Ah ! si c'était lui, tu ne serais pas aussi froide ». Enfin, je suis crucifiée par l'amour de cet homme au point de le fuir, si j'avais une famille ou me réfugier. A toutes mes représentations, il oppose
le répons : « Je t'aime ». Pensez-vous qu'il suffise de dire ces deux mots pour avoir droit de torture sur une femme? Il m'aime ! donc il n'a pas à prendre la peine de se faire aimer; il m'aime ! et si je meurs de solitude, de crainte, de repliement, il se dira, la conscience bellement nette : « Je l'ai bien aimée ». Ah ! monsieur Nebo, que j'envie les femmes qui ont des des maris coureurs, mais doux et point jaloux ; quand on aime sa femme légitime, on se venge sur elle de ce que les maîtresses vous ont fait souffrir et j'échangerais ma dignité d'épouse chrétienne contre une place au sérail ; je ne serais pas plus claustrée et, n'étant pas favorite, je me ferais si petite que l'ombre me protégerait dans un oubli paradisiaque. Oh ! quel bonheur que de pouvoir échapper à la bestialité de rhomme. Si l'amour poétise la possession, le mariage, en la rendant si facile à tous les instants, livre la femme à la fantaisie brusque du mâle. Je serai là à broder, baissant les yeux, tâchant d'oublier la torture proche du lit commun, quand tout à coup, je suis saisie et possédée brutalement avant que j'aie pu faire : Ah ! Monsieur en me regardant s'est ému, et, comme ses émotions sont très violentes et que je ne puis pas sonner, ni crier à la garde, je suis ainsi prise à l'improviste , sans consentement, sans avertissement, sans préparation à cette horreur. Vous n'imaginez pas ce qu'on éprouve à être ainsi terrassée avec moins de ménagements qu'une fille ! je dois dire qu'après il se fond en idéalités, se met à genoux; mais se mettre à genoux veut une grâce qu'il n'a pas ; le ridicule vient souligner l'ignoble. Ah î je suis malheureuse à me tuer !
— Cependant », hasarda Paule, « vous pourriez lui
tenir la dragée haute, et le dominer, puisqu'il vous aime.
— - Si j'avais un autre tempéramment, oui, monsieur, mais les scènes m'affolent, mes nerfs ne les supportent pas ; je cède toujours pour acheter la paix. Avoir devant soi un être que la mauvaise humeur enlaidit, qui est brusque et semble se faire violence pour ne pas vous violenter. Oh ! quelle horreur que l'amour dans le mariage, ce sylos dont on ne sort que par le déshonneur !
Et Paule fut frappée de retrouver en cette femme cette espèce spéciale de lâcheté qui naît de la vie intime et fait toutes les concessions, pour obtenir un peu de calme. L'entretien s'écarta ensuite de son début confidentiel, et madame Jaillon se montra enjouée, spirituelle.
— Vous m'avez fait, Messieurs, oublier un moment ma chaîne; visiter les prisonnières, c'est bien; n'est-ce pas une œuvre de miséricorde?
Et les deux jeunes gens remontèrent en voiture, dans un silence attristé ; au bout de quelques minutes, elle s'arrêta de nouveau, à l'entrée du boulevard Malesherbes.
— Qu'allons-nous voir, encore, de navrant ? » demanda la princesse.
— Encore une femme trop aimée, mon élève; et celle-là aimée à quatre mains.
— Je ne vous comprends pas », fit Paule.
— Elle s'expliquera elle-même et l'impression en sera plus intense.
Ils attendirent un moment dans l'antichambre ; puis un élégant sortit d'une porte, tenant son chapeau d'une main et reboutonnant sa redingote de
l'autre. Il s'empressa vers Nebo, froid et presque agressif.
— Vous savez nos conventions, monsieur de Saint- Béron », dit le Platonicien.
— Soyez sûr que je les observerai », fit l'interlocuteur avec la contenance rancunière d'un homme humilié.
— Que signifie? » demanda vivement Paule.
— Cela signifie que la comtesse d'Izouard, ayant sauvé des mains de l'armée un de mes frères en Rose- Croix, je veille sur elle et la protège.
Une femme de chambre leur fit traverser des pièces meubiées avec un grand goût, et, dans un boudoir d'un vert tendre, apparut la comtesse, en peignoir de satin blanc broché d'argent. D'une stature presque démesurée et les formes opulentes sans empâtement de contour, madame d'Izouard avait un aspect de parfaite beauté païenne qui frappa la princesse comme un exception extraordinaire dans le milieu parisien. Elle avait par surcroît le geste noble et tout le caractère d'une Hermione, tempérée par la douceur des yeux, qui indiquait une mollesse du vouloir et le manque d'activité cérébrale.
— Bonsoir, ami Nebo, et bonsoir, ami de Nebo», dit-elle, « vous avez croisé un membre de mon déplorable duumvirat
— Le comte Ladislas Noroski est affilié.
— Fort bien », dit-elle, « mais quelle singulière ressemblance avec la princesse Riazan !
— On me le dit souvent », fit Paule avec assurance, « et je me meurs d'envie de voir ma Sosie.
— C'est moi qui achèterais une Sosie, son poids d'or. Avant, je m'indignais contre moi même, j'avais
de généreuses bouffées de honte; maintenant, Nebo, je deviens Grecque d'abrutissement, je subis la fatalité de la situation, et, pour un peu, j'accuserais les dieux, seuls auteurs de mes maux, comme Phèdre.
— J'arriverai à vous débarrasser de Saint-Béron ; il vous aime, mais il aime le panache, et Rudenty, sous-secrétaire d'Etat, m'a promis de le nommer consul dans un pays perdu et malsain.
— Une promesse d'homme en place ! » s'écria-telle.
— Il est Rose-Oroix », observa Nebo.
— Vous m'avez Tair en ce moment, Monsieur Nebo, d'un Rodin jeune, beau et bienfaisant.
— Mauvaise comparaison : Rodin voulait être pape et je ne veux rien être ; j'ai des amis plus nombreux, plus intelligents et plus fidèles qu'un autre, je m'en sers, comme je les sers, dans le bien, et voilà tout mon mystère.
— Le mien est plus noir ; avoir un mari et un amant, cela se voit, à tout coup ; mais être aimée follement de tous les deux au point qu'ils pactisent et se partagent ma possession, de peur que je leur échappe. Non ! mon cas est unique : j'épouse en M. d'Izouard un gentilhomme chasseur qui jusqu'à moi avait été un Hercule nageur, buveur et écuyer ; Omphale malgré moi, je lui inspire un amour désordonné, et il m'écrase et m'abrutit de toute la force qu'il dépensait jadis à travers monts et vaux : déjà un horrible sort ! Cette horreur s'est doublée : M. de Saint-Béron s'éprend à son tour, prie, supplie et menace de se tuer ; je crus à cette menace, vraie peutêtre, et je lui cédai comme je me déshabillerais pour couvrir et sauver du froid un moribond ; dès lors, je
n'ai pu m'en garer ; j'ai tout avoué à mon mari, qui s'est battu jusqu'à trois fois avec Saint-Béron, sans se blesser gravement. Ces trois rencontres sans résultat ont frappé leur imagination comme un arrêt fatidique ! Je m'étais enfuie et cachée, ils me cherchèrent de concert, et finalement ont conclu que je serais à tous les deux ; n'étant pas hommes à s'assassiner et n'ayant pu se tuer en un quatrième duel, ils se sont partagés mes jours. Je n'aime ni l'un ni l'autre, je les subis avec le même ennui moral et la même bienveillance physique. A me voir, on me croirait très matérielle ; non pas, mes vrais plaisirs seraient d'imagination, si je les pouvais choisir ; la pression de main d'un intellectuel me délecterait plus que leurs spasmes imbéciles. Que faire ? Puis-je divorcer parce que mon mari m'aime trop ? même en me déshonorant, en m'affichant avec M. de Saint-Béron, qui nierait, comme mon mari, ma culpabilité, suis-je pas condamnée à cette prostitution, n'ayant pas le courage de fuir pour être poursuivie et reprise ? S'expatrier, aller aux Indes, ce serait de l'héroïsme : je n'en ai pas. Ce qui me stupéfait en mon aventure, ce n'est pas le partage qu'ils font de moi, c'est leur prétention de m'aimer, en me forçant au mépris de moi-même, en faisant de moi i;n être de joie, comme on dit. Si j'aimais, j'aurais la délicatesse de ne pas prendre le plus furtif baiser à celui que j'aimerais, sans m'être assuré qu'il lui est aussi agréable. Qui jettera la sonde aux profondeurs de régoïsme d'amour ? Ces deux hommes n'aiment que ma beauté, et ma beauté comme objet de la luxure. Vous qui êtes subtil, Monsieur Nebo, vous n'aurez pas d'étonnement trop vif à entendre déclarer par la femme la mieux servie charnellement que, dans le véritable
amour, la chair tient une place secondaire : ceux qui à se tenir les mains n'ont pas un plaisir déjà grand, ^ne sont que des débauchés, des amants non pas.
Elle voulut les retenir, mais Nebo allégua bientôt une visite urgente.
— Je vois maintenant », disait Paule, en se remettant en voiture, « que le malheur le plus général, générateur de presque tous les autres, c'est le mauvais accouplement ; la sentimentale tombe sur le charnel ; et le pervers sur la vertueuse ? Vous qui savez ce qui n'est pas dans le livre : la science des âmes, n'imaginez-vous pas pas un art qui permettrait de s'unir selon son espèce et de retrouver sa moitié de poire, le morceau de sa médaille ?
— En admettant, chère princesse, qu'il pût exister des marieurs consultants, de quel poids serait leur avis devant les raisons d'intérêt ou les déraisons d'attraction. La marque infaillible de l'être complétaire, c'est qu'il fait abnégation de lui. Quand une femme d'échelon social pareil aime assez un homme pour lui pardonner une infidélité et même, si l'infidélité a des suites physiques, pour le soigner, sans aigreur, qu'il s'associe à elle, il a trouvé le morceau de sa médaille. Quand un homme se plaît longtemps et d'une façon camarade après la possession, que la femme l'épouse, ils sont faits l'un pour l'autre.
— Vos expériences sont absolument impossibles : ne suis-je pas votre moitié de médaille, sans preuves d'un ordre aussi bas ?
— Chère moitié de médaille, nous sommes du troisième sexe, il n'y a donc pas d'intérêt masculin ou féminin entre nous ; je n'ai pas à m'inquiéter de connaître votre altitude de jalousie, ni vous de savoir mes
qualités ou mes défauts d'alcôve ; cela n'intéresse que les amants et les époux ; et nous ne serons jamais ni l'un ni l'autre.
Et Nebo dit cela du ton le plus naturellement détaché sans voir la pâleur de la princesse pelotonnée dans le fond de sa voiture.
— Descendons au Grand Cercle ; il y aura Aubessagne, un spécimen de la série des gens aimés.
Ils trouvèrent le jeune homme dans la salle de lecture, écrivant avec fièvre.
— Je vous le donne en dix millions... devinez
j'écris à un ami de Sidney pour l'aller rejoindre.
— Comment », fit Nebo, « au moment où un beau mariage vous assure la vie de Paris la plus large, vous vous australisez, vous à qui cette idée ne serait jamais venue, au temps des dettes et des créanciers hurlant après vos chausses ?
— Oui bien, je fuis la fortune après avoir fait front à la misère, parce que, au temps de la dèche, j'étais libre, et que les chaînes dorées sont trop lourdes.
— Vous n'avez ni belle-mère, ni beau-père, votre femme vous adore.
— Si elle ne m'adorait pas, je resterais.
— Je comprends de moins en moins.
— Ah ! comprendre cela, ce n'est pas donné aux honnêtes lecteurs de M. Octave Feuillet; et l'écrire demanderait le glossaire mœchiologique, mais je vais tâcher de vous phraser la chose proprement, sans avoir fait de physiologie. Vous n'ignorez pas que le congressus a parfaitement lieu, avec la femme au négatif, mais que la positivité de l'homme est laïque et obligatoire, même dans les États de l'Église. Eh bien! madame Aubessagne, qui s'ignorait elle-même étant
jeune fille, est une Messaline vertueuse, c'est-à-dire qu'elle demande à son mari ce que la femme de Claude demandait à quarante voyous romains. Elle m'a pris endetté et pitoyable ; en échange de ses millions, elle croit avoir droit à être énormément aimée. Or, je n'ai pas de goût pour elle ; en aurais-je, que douze ans de vie vicieuse m'ont diminué comme hercule de foire aux amours. J'ai essayé de lui faire comprendre le second dé ces points, elle s'est écriée que je mentais, que je faisais des réserves pour les filles. Comme je suis un très honnête garçon, j'estime qu'un contrat où il y a malentendu doit être déchiré ; je Tépousais pour enrayer ; elle me prenait pour chevaucher ventre à terre. Je vais lui fournir un prétexte de divorce et m'australiser ; ce n'est pas gai, mais mieux vaut encore cela que la corvée conjugale. Croyez que je ne la blâme pas : j'ai voulu faire le poseur d'alcôve et l'épater tout d'abord ; elle a pris un gala pour type de son ordinaire, et n'en démordra point. Je lui souhaite mieux que moi et me retire sous une tente de trappeur. Si j'étais moins fantastiquement scrupuleux je la laisserais se morfondre, mais elle m'aime et, en retour, je ne dois pas condamner au jeûne et à l'abstinence cette dame plus pleine d'appétit qu'appétissante. Et, regardez, mon cher, comme l'amour tombe toujours en tuile et en guignon : je flottais sur la belle asphalte, avec peine, mais j'arrivais à me maintenir, et de la Madeleine à la Bastille, les filles et les garçons de café connaissaient le monocle d'Aubessagne. Une jeune fille a millions se met à m'aimer, et moi, le Parisien désorbité hors de son Paris, j'en suis comme chassé. Que le diable emporte l'amour ! car c'est bien lui qui l'a apporté pour déguingander un peu plus ce
monde mal fait ! Voyez donc, ici même, au Grand Cercle, les gens qui ont été aimés, tous chauves avant l'âge, ruinés, ayant manqué leur vie par le barrage qu'y a mis une femme. Etre aimé est un luxe de monarque oriental gardé d'une femme par un tas d'autres et qui a des glaives nus pour éclairer ses colères ; mais un moderne, forcé de se débattre contre la vie, contre tous les besoins, contre les lois et contre ses frères les hommes, est fou, insensé, de ne pas repousser l'amour comme le diamant néfaste qui le marquera pour la fatalité et le désignera aux coups du sort.
— Vous avez le malheur éloquent, mais quelle facilité de le conjurer ; je connais des simples, comme disent les paysans, qui coupent la lubricité comme la fièvre.
— Halte-là ! sur mon âme, en ceci, Monsieur, voici mon sentiment : celui qui se permet de corriger la nature, assume une responsabilité dont je ne veux pas.
Nebo se prit à rire.
— L'esbattement des humeurs , même peccantes, vous est sacré, beau chevalier ; à votre aise et bonne chance à la rive Océane.
— Tout ce côté turpitude de l'initiation sentimentale m'écœure ; avons-nous fini la randonnée ? » dit Paule, quand la voiture roula de nouveau.
— Plus qu'une visite ; il ne faut pas que vous croyez la liaison libre exempte d'horreurs semblables à celles du mariage, sinon pires, même, quand il y a amour, ce qui est rare. )> Ils ne parlèrent plus, songeurs l'un et l'autre jusqu'à la rue de Beaune.
— Renvoyons la voiture », dit Paule, « nous rentre-
rons à pied », et ils gravirent un quatrième étage. Un homme grisonnant leur ouvrit, après de l'attente ; il avait à l'oreille une plume d'oie.
— Bonjour, Ugines, je sais vos habitudes nocturnes, et qu'il n'est pas d'heure indue à votre pied de biche )>. Paule se demandait la signification morale de ce singulier personnage, dont l'âge et l'allure ne rimaient à rien de sentimental.
— Il n'y a qu'une heure indue : l'heure du berger », déclara Ugines en avançant les fauteuils couverts en paille de son pauvre logis.
— Comte Noroski, je vous présente un homme qui a manqué le coche des honneurs et des places ; il a été jeune et beau, spirituel et entreprenant : il serait ambassadeur aujourd'hui, s'il n'avait été aimé. Je vous avise, mon cher Ugines, que je fais l'éducation sentimentale de ce jeune homme, et votre histoire vaut un enseignement.
— Mon histoire ! simple comme un roman réaliste », fit Ugines avec ironie. « Quand j'étais étudiant, je rencontrai une femme qui me fit les yeux doux, mon lit, et enfin me défit socialement : voilà le fait brut. A l'enguirlander de quelque considération , il faut, comte Noroski, vous affirmer que l'orgueil d'être aimé et le besoin d'être soigné : deux conseillers de malheur ; méfiez-vous de la femme qui s'offre à remettre vos boutons, elle vous camisolera bientôt de la chape plombée de son amour et vous coulerez comme me voilà. Je donnai donc dans le pot au feu économique écumé par la main des Grâces. Je mangeais moins de charcuterie alors ; j'en mange beaucoup maintenant. J'avais de hautes protections, mais aller au bal et laisser à la maison une femme qui pleure, cela répugne à une
âme tendre ; je fis, sur l'autel de l'amour, le sacrifice de mes gants blancs et de mes relations mondaines. En haut lieu, on m'oublia bientôt; je perdis mes entrées à ce théâtre fait de vingt salons de Paris, où se donnent les beaux emplois, où se préparent les brillants avenirs. « Moi, je te reste », me dit-elle, et dans une maladie elle me soigna. Ah ! se laisser soigner par sa maîtresse, c'est le commencement de notre fin I Comment quitter cette sacro-sainte sœur de charité ? et cela a duré longtemps; elle est morte trop tard pour que je pusse me remettre en selle. M. le comte d'Ugines, ambassadeur, avorte en Ugines, traducteur de choses russes à trois centimes la ligne, et vit en emplissant les rez-de-chaussée de journaux français des feuilletons de Dostoïeski ; si quelqu'un veut faire une tragédie classique, je ne demande aucune part d'auteur...
Et, quand les deux gens jeunes sortirent, après une longue causerie, Paule s'écria :
— La nature humaine est-elle donc si infirme quelle ne puisse aimer jusqu'à l'abnégation et l'oubli de soi?
— Ceci, ma chère Paule, est une autre question, vous ne parlez plus d'être aimé, mais d'être bien aimé.
— Qu'est-ce donc que ce bien ?
— Être bien aimé, Paule, c'est être aimé dans son avenir, si on est jeune ; dans ses manies, si l'on est vieux ; c'est pouvoir s'appuyer sur un être, au lieu que cet être s'appuie sur vous, c'est recevoir de lui tout son rayonnement et le voir s'effacer de lui-même dès , qu'il n'est plus faste; être bien aimé, c'est être certain que jamais on ne s'interposera entre l'occasion et
vous ; être bien aimé, c'est obtenir qu'on se sacrifie et qu'on souffre. Quand l'amour humain arrive au renoncement de l'amour divin et qu'on aime jusqu'aux blessures que vous fait l'aimé, alors, vraiment, on a droit au nimbe d'amour. Mais, pour inspirer de l'amour aussi intense, pour fonder, dans une âme, cette reli* gion, il faut avoir de la divinité en soi ; parmi l'humanité passionnelle, ce ne sont pas les dévots prêts aux sacrifices, qui manquent, ce sont les dieux dignes d'un holocauste.