LE MOYEN DE PARVENIR
— Sous le nom de Béroalde de Verville, un livre existe, curieux assemblage d'obscénités et de scatologies dont les commentateurs ont vainement cherché l'idée mère sous les ordures et gaillardises, et qui signifie tout simplement pour l'homme, qui sait se servir de la sexualité, de ne pas chercher autre talisman que le phallique. Au cours de dialogues insanes où Aristophane réplique à Clément Marot, se dégage la curieuse assertion que le lingam est le pentacle de toutes les réalisations sociales et le moyen de parvenir, le bien user de sa luxure. Aussi grossièrement formulé, ce commandement répugne ; déguisé, pourtant il explique beaucoup de la vie des héros et de celle des pieds plats. On appelle la queue d'un parti, ce qu'on appelait jadis la queue d'une armée, la horde qui ferme la marche et se gorge après la bataille, la gent qui braille, selon le temps : vive le roi, vive la ligue; et, soldée par l'un et l'autre, spécule sur les divers intérêts pour ne servir qiie le sien. L'amour lui-même a sa queue de traînards qui n'ont pas lu
Béroalde mais qui le pratiquent et s'en font l'atout qu lève la mise, au jeu de la vie ». Et cela était dit presque à l'oreille de Paule par le Platonicien qui l'avait amenée en comte Noroski, dans une soirée dansante de la bourgeoisie.
Le salon de madame Hourquette avait de la notoriété dans le monde commerçant du boulevard de Sébastopol ; il n'était pas de négociant, déjuge au tribunal de commerce ou de bonnetier retiré qui ne tinssent à honneur d'y être admis. Inconsolable de ne pouvoir, malgré ses quatre-vingt mille francs de rentes, être du tout Paris et monter dans le train que cite le reportage, elle avait pris le parti de la galante vieillie, qui masque son passé par de dévots dehors, prude femme révoltée à la seule vue d'une Vie Parisienne et, montant le collet de son salon aussi haut qu'il pouvait monter, elle avait produit autour d'elle l'entourage de Sophie Prud'homme jouant à la Maintenon. Le bourgeois, par sa médiocrité même, protestant de mœurs, avait applaudi à la tendance luthérienne de madame Hourquette et l'admission chez elle était devenue la pierre de touche qui révélait le jeune homme resté ou devenu sérieux : elle mariait, et nombre de familles n'eussent pas dit « mon gendre », avant que madame Hourquette eût donné son avis. Telle était son habileté que Nebo, en racontant à la princesse qu'elle avait successivement distingué les commis de son défunt mari, ne se doutait pas que cette femme boulotte et encore rose sous ses cheveux qu'elle ne teignait pas et ses soixante-cinq ans qu'elle avouait, allait encore à Oythère et ne songeait pas même à oublier les routes Corinthiennes. La grosse, mais line mouche, quand un jeune homme, qui avait eu une conduite un peu
L'lNITh\TION SENTIMENTALE
bruyante, venait lui demander appui auprès de la famille où il voulait entrer, elle répondait invariablement : « Monsieur, votre réputation est mauvaise, peut-être valez-vous mieux qu'elle ; pour que je m'en assure, venez pendant un mois me voir quand il vous plaira, dîner, veiller et, si je vous trouve comme j'espère, toute mon influence sera à votre service ». Et, au bout de quelques visites, le jeune homme comprenait quel droit seigneurial de cuissage la prude femme entendait prélever «ur le marié ; et, comme il s'agissait pour tous de se bien caser et de ne pas manquer leur vie, ils avalaient la détestable pilule. Quant madame Hourquette disait à la jeune femme, le soir des noces : « ma chère enfant, vous serez heureuse, je sais qui je vous donne comme si je l'avais essayé », cette ironie grandissait la petite boulotte aux yeux du marié, qui voyait dans l'avenir une usurière au cent pour cent en nature, préférable, pour des fils de bourgeois, à une protestation de billet.
— L'hypocrisie est la vertu des classes moyennes », reprit Nebo. « Plus haute la sphère sociale, plus on est franc. Entre nobles viveurs, on s'avoue ses turpitudes, et entre voyons on les crie sur les toits ; l'extrême culture produit une franchise paradoxale très particulière : le lettré, l'eshète a de telles subtilités d'entendement qu'après avoir montré ses vices, il les drape de paradoxes qui les ennoblissent. Un homme d'imagination ne peutni parler, ni écrire sans tresser le chanvre de plusieurs potences qui, toutes, le pourraient réclamer au nom de la niaiserie ambiante; mais l'être positif, l'animal du deux et deux font quatre et de « l'amour, c'est tant », a la pudeur de ses vices parce que ses vices sont des égoïsmes, et qu'au lieu de
se perdre pour des chimères, il ne se peut commettre qu'à de viles contingences, Nergal, Tanneguy, même Gandolière peut dire au Philistin : « oui, j'ai les pieds crottés, des défauts, mon habit a des taches de péché comme le tien, mais j'ai de plus que toi, ces ailes, ces grandes ailes qui me couvrent tout, et dans mon crâne, tabernacle saccagé par les passions, brûle, jamais éteinte, la flamme d'Agni, l'irradiante vision de la supernaturalité.» Ici chez madame Hourquette, vous ne saisirez que difficilement ces dialogues de belle imprudence, entendus à l'hôtel Dinska ; dans la Prud'homie, tout est valeur et ce monde place ses vices comme des capitaux ; ils n'ont jamais des passions qui ne portent un bon revenu.
Madame Hourquette relança les deux jeunes gens ; Nebo, qu'elle savait reçu dans les hauts parages, et un comte russe lui étaient trop agéables à la vanité pour qu'elle les laissât dans l'ombre.
— Venez donc, messieurs, que je vous présente à des dames qui se plaignent de votre extrême réserve ; vous avez ici le prestige du fruit défendu, puisque vous vivez d'ordinaire parmi les affreux tenants d'un branle de damnation.
— C'est à titre de mi-diable que vous allez nous montrer à ces anges du foyer », dit Paule, que l'habitude du travesti poussait à la crânerie.
— En comparaison d'un viveur, toute femme est un ange », dit madame Hourquette, et elle les amena près de la cheminée où ils s'appuyèrent, masquant le feu et acceptant avec malice le caractère de représentation extra-mondaine donnée à leurs personnes.
— Madame Oourzieux et ses deux filles », commença la maîtresse de maison, et du sourire elle montrait une
assez jolie femme, d'une joliesse un peu roide de poupée très bien articulée, dont les prétentions se lisaient à l'écourtement des jupes de ses filles de quinze ans arrangées en gamines.
— Personne n'épousera les demoiselles de Courzieux, s'il ne feint d'abord d'aimer leur mère, voyez plutôt.
Un jeune homme venait de parler avec le flutage de voix et le regard blanc, pour les sots signes extérieurs du sentimental ; cet inceste par anticipation, restàt-il dans le platonisme, semblait monstrueux à la princesse, qui ignorait jusqu'à quel point une mère parfois met de délectation trouble et de rêveries détestables dans le choix d'un gendre.
Puis, ce fut le tour de madame Chapiroux, sorte de duègne prématurée, déchireuse de réputations, calomnieuse du genre humain et qui eût ôté l'honneur de tout Paris par rage d'avoir dû garder le sien trop intact. Son œil glauque s'envenimait à la vue de ces riens diseurs d'une intimité ; il y avait, dans sa contenance, du Javert au féminin.
— On dirait », fit Paule, « que madame Chapiroux est ici le municipal de service.
Madame Hourquette entendit, et, d'un air complexe et scandalisé, sans être désobligeant:
— Comte, plus bas ou moins méchant.
M. Monistrol, un apoplectique, et ses filles, jolies comédiennes de tenues, aux paupières baissées et au regard oblique.
Madame Hourquette continua les présentations, prononçant avec satisfaction :
— Je vous présente, ma chère, M. Nebo et le comte Noroski ». Puis : « Voilà qui est fait, vous avez droit de cité et de circulation ».
— Allons, Paule, à l'étude : ce qui ennuie doit être utile et substantiel le désagréable ; cherchons les disciples de Béroalde de Verville et notons leurs historiettes.
Un économiste a dit qu'on ne s'enrichissait jamais du travail de ses mains ! arriver par son mérite î proposition naïve : arriver, c'est dépasser les autres à un steeple-chase ; or, si vous n'employez pas le croc en jambe, alors qu'on vous le fait, vous êtes prédestiné à rouler par terre, à moins que le mérite ne soit de ce format colossal qu'on nomme le génie, et qu'on n'ait en soi quelque chose de plus fort que la bêtise humaine, qui est énorme. Cherchez le pourquoi des succès contemporains ; ce pourquoi ne sera jamais le réel mérite. Tel critique a le pouvoir de faire enlever une édition chez le libraire, par une seule chronique ; ce pouvoir lui pourrait-il venir de l'originalité de son jugement, de son indépendance des coteries, de sa hauteur d'idéalité ? non pas, son avis n'a tant de poids que parce qu'il est aussi lourd, aussi bête que le goût public. Victor Hugo n'a tant de gloire que pour avoir donné aux voyous la bénédiction de son génie et approuvé et littérairement légalisé les signatures des songe-creux de son époque. Le même auteur, lu et admiré lorsqu'il traite de la fille et des ruts divers, ne trouvera pas un éditeur pour une œuvre de métaphysique ou de piété. Dans le monde où nous voilà, la vraie valeur ne saurait exister : le triomphe d'un avocat, c'est de suggestionner un envoûtement momentané sur les nobles crânes des jurés et d'innocenter un scélérat ; le triomphe d'un commerçant, c'est de vendre très cher ce qui lui coûte très peu ; le triomphe du boursier, c'est d'acheter à la baisse ; le triomphe du père de famille,
c'est de se débarrasser d'une fille détestable en la donnant comme exquise h un dadais ; le triomphe de la femme honnête, c'est la passibilité de son tempérament ; le triomphe du jeune homme, c'est de mener une vie de polichinelle jusqu'à ce qu'il se sente cassé et lors trouver, en une femme, jeunesse et confort ; le triomphe, c'est d'être parmi les dupeurs. Au point de vue sceptique et esthétique, le déploiement de ruse et et les inventions de cautèle ont un intérêt que je ne nie pas ; chrétiennement, cela s'appelle scélératesse.
La démarcation dépassions nobles donnée à la gloire et l'amour, au préjudice des passions basses, telles que l'avarice, l'envie et la paresse n'a qu'une valeur de sorte. Celui qui thésaurise en but élevé, comme Rembrandt, passe pour avare ; Michel- Ange était bassement envieux de Raphaël et la paresse d'un homme de pensée est plus productrice que le branle-bas perpétuel d'une usine ; d'autre côté, la gloire d'être le premier bonnetier de France et l'amour du décavé pour une fille sont suspects.
Il n'y a donc pas de passion noble ou basse en essence, il y a des êtres nobles ou bas et qui donnent à leurs actes des motifs grands ou petits à leur image. Quelle peut être l'idée d'un premier commis si le patron meurt? d'épouser la veuve; s'il vit? la fille, et, tenez, il y a ici des chefs de bureaux de ministère, il y a donc des adultères d'avancement. Cette petite madame Gerzat, qui s'évente, avec un sourire si languide, en regardant à la dérobée ce beau brun à côté d'elle, croyez-vous qu'elle soit aimée ? point ; elle peut faire arriver son beau brun à 4,400 au ministère des finances. Cet homme à l'air ennuyé, qui semble un appariteur de faculté, a été préfet sous l'ordre moral, grâce à sa
chère femme, une Parisienne au passé touffu, qu'il a épousée sans argent; c'était une Mascotte à rebours, on assure que ce sont là les meilleures ; elle fit beaucoup de toilettes tentantes et tant de visites ébouriffées au ministre de l'intérieur qu'on coiffa d'une préfecture le mari. À Paris, il y a l'adultère de raison; une femme n'a aucune idée folichonne et ne ment pas en disant à son mari : « mon bon ami »; mais, le voyant vieillir sans avancement, elle va prendre un bain parfumé, soigne ses dessous, ne met rien d'épinglé, de compliqué, arrange pour la circonstance un costume qui se quitte et se remette presque seul, et va à la rescousse de l'avancement ; sa conscience ne lui reproche rien, elle n'a eu aucun plaisir, elle a simplement donné, en bonne femme, au char embourbé du ménage, le coup d'épaule de la mère de famille qui voit la vie sérieusement et la trouve trop difficile pour ne pas saisir la queue de la poêle, quand se laver après est si facile. Il y a, dans l'entourage de madame Hourquette, des jeunes femmes aussi jolies que possible, et si rigides de sens et si calmes d'esprit que vous leur feriez dix ans de cour sans les émouvoir ; qu'un lourd billet tombe à payer le lendemain, vous verriez l'Iphigénie du commerce, parée et engageante, tomber chez vous à l'improviste et débiter : « Vous avez toujours semblé me porter intérêt, vous m'avez même dit que vous m'aimiez, je viens mettre vos paroles à l'épreuve : mon mari a mille francs à payer demain, sinon il est protesté, affiché à la Bourse et le crédit est perdu. Ah ! si vous me rendiez ce service, pour sauver mon mari, je ne saurais rien refuser ». Vous la prenez : elle prend le billet de banque ; tout est fini, et si, le lendemain, vous alliez lui dire un mot léger, elle vous mesurerait
avec sa dignité de femme froide : « Monsieur, je ne vous comprends pas; je n'ai plus de billets en souffrance ».
Il y a aussi l'adultère de vanité ; une épouse riche a un souci qui la fait pâlir, elle voudrait voir un point rouge à la boutonnière maritale ; pour faire éclore ce coquelicot du pardessus elle s'affrontera avec un député, deux sénateurs et le grand chancelier. Ou bien, par seul amour-propre de paraître influente, une femme se livrera afin d'obtenir un bureau de tabac à la fille de sa fermière. Songez qu'une femme qui n'est pas laide n'a qu'à s'abandonner à des caresses ennuyeuses pour obtenir tout ce qu'elle veut; pourquoi pâtirait-elle ? Elle regarde ces possessions comme des corvées qu'il faut savoir s'imposer pour vivre en joie relative. L'adultère ne prouve pas plus l'amour que l'air enjoué qu'on a dans le monde ne prouve la gaieté intérieure : ce n'est pas un but, c'est un moyen, le plus simple d'arriver à toutes sortes de fins. Je ne mentionne pas une variété d'adultère, variété beaucoup plus fréquente autrefois, lorsqu'il y avait une cour, des Lauzun et des ducs de Richelieu ; mais la femme qui ne peut pas faire figure dans le monde par son mari se prévaudra d'un illustre amant.
— Passons un peu au côté des hommes », interrompit la Princesse.
— Eh bien, écartant les pervers très noirs d'Eugène Sue, je m'arrête aux personnages sympathiques de Balzac: Rastignac, au tout premier jour de son amour pour Delphine de Nucingen, calcule qu'il a bien placé sa luxure et que sa passion sert ses intérêts les plus immédiats comme les plus lointainement calculés. Lucien de Rubempré, un poète, celui-là, se vend à la
sodomie de Vautrin, le forçat de génie, vit sur les écus de Ooralie et plus tard sacrifie Esther pour épouser mademoiselle de Grandlieu : de Marsay s'élève jusqu'au premier portefeuille par le coup d'oeil qu'il met dans ses passions. A part Darthez, le seul qui arrive par le génie, tous enfournent leur pain dans des lits, tous ont des boudoirs pour cabinets de travail, tous arrivent par les femmes ; ce sont des Paganini de la prostitution masculine. Au-dessous, il y a les infimes et innombrables ràcleurs du violon féminin ; la plupart des gens n'attendent pas la fortune couchés et la vont chercher dans des alcôves ; si cette femme est fille, ils sont déshonorés et s'appellent souteneurs ; est-elle duchesse, ils sont des malins et s'appellent heureux diables; est-elle leur épouse, enfin, ils sont d'honnêtes gens et s'appellent hommes considérés. Ce jeu a été gâté depuis un siècle: en quittant le beau costume de jadis, qui donnait à un joli homme le pas d'égalité avec les femmes les plus parées, le sexe mâle est devenu le sexe laid, expression qui date du jour où l'Occidental à mis une livrée qu'un laquais de Louis XV eût refusé d'endosser. Beaucoup ignorent l'optique et voient très clair ; ainsi les hommes se servent de la loi d'aimantation sexuelle sans la connaître. A produire ce mouvement de l'âme qui fait qu'un être vous préfère à lui, et vous donne d'élan ce que, de sang-froid et non influencé, il refuserait, il faut que vous agissiez magnétiquement sur lui. Or, ma chère princesse, si vous aviez besoin absolu de mille francs, vous les auriez plutôt d'un homme, n'est-ce pas ; j'aurais plus de chance d'intéresser une femme à mon sort, qu'un notaire de sens rassis, si j'étais malheureux! Universellement, l'intuition indique de se servir de l'attrac-
tion sexuelle pour l'obtention de ce qui dépend d'autrui. Plaire à un homme, pour un homme, ce ne serait pas garant qu'il se tracassera jusqu'à risquer tout ; plaire à une femme, c'est la fasciner et, sous l'empire de cette fascination, elle exécutera les sauts les plus périlleux au profit de ma fantaisie ou de mon ambition. Or, plus un être manque d'idéal, plus il est porté à de semblables calculs ; la bourgeoisie forme le plus épais régiment de la prostitution, en la société actuelle.
Depuis un moment, je vois un jeune blondin, d'une physionomie point hypocrite, pour qui nous sommes des êtres extraordinaires. S'il pouvait nous ciceroner cette chambrée luthérienne... La sauterie commence, pendant que je vais lier connaissance avec ce Joanne probable, invitez une demoiselle Monistrol et conjuguez à l'actif ce verbe qui vous valut l'amitié de l'ambassadeur chinois. Vous me direz ensuite jusqu'où vous avez pu aller dans le mouvement d'une valse.
Au fumoir, comme il l'avait prévu, il fut bientôt rejoint par le blondin, qui prit un cigare avec un peu d'embarras; le Platonicien lui présenta sa cigarette incandescente.
— Charmante soirée. Monsieur », dit Neboen reprenant sa cigarette, « seulement
— Seulement? » interrogea le blondin.
— Seulement, Monsieur, il me manque les commentaires, j'appelle ainsi la chronique secrète et scandaleuse des invités.
Si se moquer du monde, est tout l'art d'en jouir, encore faut il savoir de qui se moquer; je sais bien qu'il y a des cornards, chez madame Hourquette, mais je ne vois pas leur front : cela vous paraît drôle, cette
manie à moi de lire un bal comme un mauvais livre ou de le voir d'un œil de spectateur à une pièce hardie. Je scandalise, peut-être...
— Allons donc, Monsieur)), dit le blondin, « au contraire; j'ai du cant la même haine, et je m'offre à vous confesser la plupart de ces impénitents.
— J'accepte, et nous voilà des amis pour quelques heures, laissez-moi m'étonner de votre manque d'hypocrisie.
— Comme la rôtisserie, eût dit Balzac, ça ne s'acquiert pas », dit le jeune homme.
— Grand tant mieux; reprit Nebo, lors, que faitesvous dans cette galère ?
— On broute autour de son piquet, je me nomme Senozans dessinateur industriel.
— Le feston et l'arabesque vous ont sauvé de la contagion. Touchez-là, je suis dessinateur industrieux, et, cher confrère, allons voir danser ces presbytériens.
La retenue était extrême d'apparence, les dames ne regardaient pas leur valseur, mais adhéraient à lui de la plus étroite façon ; la contenance indifférente, et le contact plus appuyé que dans un bal viveur.
— Eh bien, Ladislas? » demanda Nebo, quand Paule eut reconduit sa valseuse.
— Eh bien, je pourrais donner la mesure de ses mollets, la saillie de ses genoux et le tour de ses cuisses, et cœtera ; vous aviez raison, Nebo.
— Je vous présente, M. Senozans, un artiste qui va nous aider à démasquer ces honnêtes gens; et, d'abord, pourquoi ce fadasse personnage à royale partage-t-il si exactement ses amabilités entre cette vieille et cette jeune femme?
— L'une est sa femme et l'autre sa belle-mère ; le contrat a été simple, forcément, mais le mariage est double, afin que la mère ne songe pas à convoler en emportant sa fortune.
— Joli, cela! » dit Nebo.
— Remarquez «, ditSenozans, « cette gentille personne, qui a une étoile en brillants dans les cheveux. Son histoire est curieuse. Ses parents, des parents pauvres, avaient un oncle riche, ancien débauché, devenu impuissant; pour s'assurer l'héritage, on lui a envoyé souvent la petite Emma, qui avait douze ans quand ce manège commença. L'enfant se plaignit presque des baisers de l'oncle; on l'assura que c'était du devoir des petites filles de les subir, et, comme le vieillard était dans la physique impossibilité d'un viol, la conscience des parents resta calme, et la petite, toujours chargée de cadeaux, à son départ, vint tous les jours voir l'oncle caressant. A seize ans, Emma comprit enfin que son oncle était un oncle extraordinaire et eut des doutes sur ses devoirs de nièce, alors, père et mère lui exposèrent la situation « la gêne, presque la misère, ou la fortune, une belle fortune, au prix de quelques privautés ». Emma fut convaincue, elle a hérité.
— Vous voyez, Ladislas, que je vous disais juste, tout à l'heure : la bourgeoisie n'aime pas le vice pour le vice, elle est même froide ; toute son attention se concentre sur la difficulté de bien vivre et elle accepte les vilenies comme elle accepte de commencer à balayer un magasin pour y trôner plus tard.
— Ce monsieur à triple menton a eu besoin, à un moment de spéculation hasardeuse », reprit Senozans, « de la signature de sa femme j)our vendre un
immeuble. Celle-ci, stylée par la mère, refusa; notre sire se désespérait de manquer une affaire magnifique par la méfiance de sa belle-mère; il n'était pas homme à mettre un couteau sous la gorge de sa moitié; intéressé, non pas méchant homme. Voici ce qu'il inventa : il installa chez lui, comme secrétaire, un jeune homme qui avait paru plaire à sa femme et s'ingénia à les surprendre. A cet effet, il avait toujours sur lui l'acte et l'encrier de corne d'un copiste du moyen âge. Sa femme, qui est fine, comprit, mettant double soin à ne pas se laisser surprendre. Imaginez la singularité de ce ménage où le mari attend le flagrant délit pour faire une bonne spéculation; enfin il les surprit dans une situation aussi criminelle qu'on peut imaginer, et dit ces deux mots : ce Signez, madame ». Mais le secrétaire, qui ne savait pas le contenu du papier se récrie: « Ah! mais non je ne souffrirai pas qu'à cause de moi... Je veux lire cet acte! » Le mari s'assied, l'amant lit et dit : « Vous pouvez signer, madame » N'est-ce pas que ce serait gentil cela, en théâtre, des petits appartements à la Grécourt.
— Les bourgeois ne se marient pas aussi hermétiquement entre eux que les Juifs, et la femme intelligente, romanesque et indépendante qui tombe dans un pareil milieu...
— Elle devient madame Bovary, moins l'arsenic de la fin, et les embarras d'argent ; car le point d'honneur du bourgeois est tel qu'il s'ingénie toujours à sauver financièrement son ménage ; son coup d'œil sûr dans le domaine des affaires le tire des plus mauvais pas ; c'est l'être d'une seule passion, le bien-être dans le paraître, il la satisfait ou sinon une paille de fantaisie fausse le coffre-fort moral.
— Ainsi, Monsieur Senozans », interrogea Paule, « la bourgeoisie emmanche toujours l'agréable d'utile, et ses passions sont ainsi des affaires ?
— Presque toujours, comte Noroski, sauf pour quelques étourneaux qui, alors, tombent dans l'excès contraire, et finissent en faits divers par suicide ou malversation.
— Au point de vue sceptique », dit Nebo, « c'est là une très habile entente de la vie ; au lieu de barrer ses affaires par ses vices, les atteler en tandem ; on arrive au but et la route a été agréable. Catholiquement, tout change, et l'abomination de la désolation sont des expressions pâles, devant le cri de Bilboquet dans la bouche de Prud'homme : « Sauvons le décorum ». La morale de Bridoison est la seule possible aux positivistes ; propreté de trottoir, fermage de fenêtres, dignité extérieure, boutonnage sur les taches intimes, tels sont les commandements, et grâce à eux, tout est bien qui parait bien ; si quelques méchants veulent aérer la vérité, on les traitera de vils imposteurs, et, comme les bourgeois sont l'argent et le nombre, juges aussi bien qu'électeurs, on n'a contre eux que le rire qui ne les fait pas pleurer, et le mépris qui rencontrera le leur et s'y brisera, comme un stylet vénitien sur la carapace d'une tortue.
Autant la bourgeoise se livrera carrément si elle a quelque chose a obtenir de pressant, autant elle doit se marchander quand elle se donne sans aucune matière de retour, et peut-être que cette comédie et le détail qu'elle fait de ses charmes, et les lenteurs qu'elle met à se rendre sont des érotismes par l'importance qu'ils communiquent aux moindres menues faveurs.
— L'horrible manière ! » s'écria Paule, « on se donne toute ou bien l'on se garde. Une femme qui se laisse prendre le sein ce soir et la jambe en huitaine me semble affreusement perverse et sans amour. Est-ce qu'on résiste quand on aime ?
— Quelquefois, Ladislas ! » dit gravement Nebo ; cette déviation de la causerie, où Nebo croyait pressentir un état d'âme nouveau chez son élève, fut rompue par Senozans.
— Vous remarquez l'empressement si recommandé dans la civilité puérile des jeunes auprès des vieilles ; chose remarquable, la bourgeoise, desséchée par son éducation et son milieu, se trouve des sens subits à l'âge critique ; les Américaines s'ébattent très tôt ; celles-ci, âgées, à quarante - cinq ans: alors leur fortune est assise, la famille toute casée ; les premiers cheveux blancs écartent la médisance et elles jouissent enfin de loisirs en même temps que de facilités. Comme les enfants très gourmandes gardentle meilleur du gâteau pour la dernière bouchée, elles s'émeuvent à la passion quand les autres femmes s'en sèvrent, Cet été de la Saint-Martin est un phénomène notable dans le commerce haut et bas ; les affaires liquidées, le fonds remis à un gendre, la femme renaît dans la caissière disparue, et elles aiment alors presque mieux que les jeunes fe^mmes ; quelque chose de maternel perce dans la maîtresse qui, entre deux baisers, s'informe des affaires de l'amant, l'aide, le conseille, le prône et patronne. Leur affection revêt le même caractère utilitaire de leur vie, et si le sentiment dépasse la passade , que le jeune homme ait le bon esprit pratique d'être fidèle à cette femme de cinquante ans, elle devient pour lui une associée,
une commanditaire , et lui prépare un avenir.
— Et les jeunes filles ? » interrogea Paule.
— Dignes de leurs mères, dressées à mener une maison et un mari, inculquées, d'une morale spéciale: « Fais ton devoir et tu t'amuseras après ; sois sérieuse jeune pour batifoler avec l'âge ». Dociles à ce catéchisme, elles ne sont pas mauvaises épouses, s'incarnant dans le négoce du mari et l'aidant comme le meilleur associé, à condition que, dans les appartements, il laissera à sa moitié la culotte de commandement. L'adultère, donc, tarde ici, à moins d'entrée en ménage de rentiers ou d'embarras d'affaires ; la vraie commerçante n'a qu'un honneur, celui de sa raison sociale ; tous les amants qu'elle aura dans l'intérêt du ménage ne sont que des clients d'une marchandise qui ne coûte rien. L'adultère en ces conditions paraît à la femme une chose simple et conséquente de l'association conjugale. Cet élégant habit qui cause avec Madame Hourquette en ce moment, a traversé une passe difficile ; alors, il venait fréquemment l'œillader, sous couleur d'achats, une assez jolie femme. Le jour où le magasin fut en péril, il prit son épouse à part, et lui dit : « Tu sais où nous en sommes, et aussi que je t'aime bien ; il n'y a qu'un moyen de nous tirer de là, c'est que je réponde aux avances de notre acheteuse sempiternelle. Qu'en dis-tu ? » la femme dit oui, elle y avait déjà pensé, avoua-t-elle après ; et cependani elle aimait son mari au point de le veiller trente nuits de suite en une maladie, et le soir où le mari se prostituait à la femme blonde, l'épouse a dormi, et à son retour ne lui a dit que : « Tu as l'argent ? »
— On peut crier, comme le Bourniche des Goncourt :
L'absence de sens moral remplacé par le sens commercial.
Senozans les quitta un moment.
— Ah! » dit Paule, l'amour n'est donc que le masque des autres passions, le domino qu'elles mettent pour n'être pas reconnues ?
— Las ! oui, chère princesse, en faisant l'analyse de l'amour pour le séparer des gangues, ils faut écarter celles qui en font moyen de bien vivre ou de ne pas mourir ; déchirez les contrats où l'intérêt seul a conjoint, rompez les liaisons où l'un des deux ne voit que l'assurance de la pâtée toute trouvée et abondante ; dispersez tous les mobiles divers qui poussent les femmes aux bras des hommes et, quand vous aurez éliminé les alliages et chassé les vendeurs du Temple, il ne restera plus qu'un grain d'or et un temple vide. On n'aime pas pour aimer, on aime pour manger, pour s'habiller, pour se distraire, pour jouir, pour avoir des enfants, des chevaux. Et tout cela ressemble à l'amour comme une république à un gouvernement. Vénus ouranienne, où est donc le pur amour ? Eros ! que reste-t-il pour votre partage ?
CHAGRINS d'amour ET VICTIMES DU COEUR
— Nous voici de nouveau arrêtes par un mouvement d'opinion, chère princesse ; les cadavres hâtèrent la fin du périple : le double personnage du comte Noroski et de la comtesse Noroska commence à éveiller de dangereuses curiosités. Un mot de Nergal m'avertit que, depuis la vente de charité et le drame que nous y avons jugé, les malveillants, ceux qui m'envient et qui vous désirent, mettent en commun leurs observations et peuvent en faire jaillir une lumière fatale à votre réputation. Le Baron et la Baronne Flotte, furieux de la scène hermaphrodite, ont mis en campagne leurs informateurs, qui sont nombreux ; l'Habitarelle a parlé longuement de la nouvelle déclassée, si étonnamment ressemblante à la princesse Riazan ; Gandolière a dit étourdimentque jechaponnerais unGanymède hindou ; votre amie Dinska, elle-même, voudrait savoir la vérité. Bref, il y a péril pour votre honneur, dont j'ai répondu devant moi-même ; en qualité d'androgyne, vous comprendrez que le spectacle de quelques mauvaises mœurs de plus ne vaut un tel risque à courir.
Paule quitta ses gants et, jetant son chapeau avec colère :
— Je ne prévoyais pas que le monde, ce que vous appelez l'œcuménisme des imbéciles, viendrait encore nous arrêter! Quelle malice affreuse aiguise ainsi les clairvoyances ; est-ce que, moi, je songerais à blâmer une demoiselle de Maupin et quel mal y a-t-il, enfin, dans ma conduite?
Nebo se mit à rire.
— Découcher en compagnie d'un jeune homme et rôdera travers les lieux parisiens les plus divers ! vous trouvez qu'il n'y a point de mal apparent? il y a pis, aux yeux du monde : un défi porté à son œil de lynx, une bravade de sa colère, et, comme le despotisme collectif est toujours plus vindicatif et féroce que la tyrannie individuelle, voulez-vous échapper au verdict en avouant votre crime. Ce mot vous étonne ? il est juste pourtant: une jeune fille dédaigneuse mortifie mortellement les hommes à prétentions juanesques ; une jeune fille, entourée, blesse toutes les femmes qui n'irradient pas une semblable attraction ; une princesse, enfin, qui force le manant au respect, est exposée à un surcroît de mépris le jour où le manant la peut incriminer. Rien n'est gratuit, et celui qui paye l'impôt l'estime toujours trop lourd. Or, vous prélevez sur votre monde un triple impôt d'admiration, d'estime et de concupiscence ; pour les âmes envieuses et basses, montrer du respect, c'est sortir de leur poche à fiel une monnaie qui y est rare, restreinte et d'une distillation douloureuse. Au premier bruit que la princesse Riazan a failli, un immense soupir de soulagement épanouira les poitrines des dames et les masculins plastrons ; ils seront exonérés de considé-
ration, vis-à-vis de vous et, comme il n'y a pas de transition en votre cas, qu'une jeune fille passe pour vierge ou pour femme avant le sacrement, ceux qui vous estimaient vous mépriseront. Le mépris du monde casse sa lame puissante de sbire au pied du savant et de l'artiste absorbés, mais la femme, forcée de vivre sociablement, devient la cible des venimeuses amies et de l'impertinence des cavaliers. Qu'on acquière une quasi- certitude de nos périgrinations et, à la plus prochaine soirée, le monsieur qui vous serra de trop près derrière une portière et que vous repousserez, vous dira insolemment : « chère, vous traitez mieux M. Nebo ; dites que je ne vous plaît pas comme lui, mais ne me la faites pas à la vertu. Oh î non, pas à la vertu, ce serait drôle, ma petite ».
— Je ne veux concevoir d'aussi gratuites perversisités )), disait la princesse, en tapant du bout de son pied une mesure saccadée.
— Elles sont concevables, pourtant : le jour où la princesse Riazan perd sa considération, la femme du même monde qui l'a déjà perdue, ne se trouve plus seule dans son cas et ce nouveau scandale masque le sien et le diminue; il y a toujours quelqu'un auquel le malheur d'autrui profite ; et quoique personne ne retrouve la vertu perdue, comme il arrive pour un porte-monnaie, elle enrichit les déconsidérées. La tendance du prosélytisme, invétérée en la nature humaine, pousse l'isolé du péché, comme celui de la vertu, à tirer à soi des adeptes, à grouper des semblables, à devenir légion. En France, l'avocat et le militaires régnants ne veulent plus reconnaître comme citoyens que les affublés du pantalon rouge ou de
lustrine noire; en mœurs, la femme tombée se relève un peu à toute nouvelle chute : le nombre fait la force devant l'opinion : n'a-t-on pas vu sous l'Empire, la cocotte devenir un tiers-état féminin entre la fille de rue et la femme du foyer. Ce qui doit consoler le moraliste ironique, c'est qu'on ne peut se salir sans nettoyer quelque peu un voisin inconnu.
Qu'est-il besoin de la mascarade diabolique pour expliquer le mal et les méchants? une moitié de l'humanité s'ébat au malheur de l'autre. Les fanfares d'un pays conquérant s'orchestrent des lamentations du pays conquis ; la femme pleure quand l'homme la quitte victorieux. Où est la joie qui fleurit sans rosée des larmes d'autrui? où est l'expansion qui ne lèse pas quelqu'un? Cherchez à jouir sans faire souffrir, je vous en défie bien : En conscience de cette réversibilité perpétuelle de Jean qui pleure pour faire rire l'autre Jean, et de Jean qui rit des pleurs de son Sosie humain, l'homme, qui ne désarme pas, au nom de la charité, se comporte comme le prétendu héros militaire qui tue pour ne pas être tué. La princesse Riazan en danger de réputation, que feront les femmes contaminées, soupçonnées? elles se jetteront sur ce qui lui restera d'honneur comme des Ménades, et chacune, montrant l'insinuation qu'elle a faite et sa morsure sur votre considération morte, se présente à l'opinion, les ongles cassés à ce lacèrement, et dit : « Vous voyez que je ne suis pas dans son cas, puisque j'ai vengé la vertu sur elle ». Ah ! pauvre princesse si vous aviez pu étudier les âmes de province, vous auriez été épouvantée de la scélératesse de toutes ces honnêtes femmes qui n'ont pas failli, mais passent leur vie à guetter la défaillante d'entre
elles pour se jeter sur sa blessure, l'irriter et écarter les lèvres de la plaie avec la rage de leur vertu forcée. Là-bas, dans cette steppe « où l'on sème des fonctionnaires et où il pousse des impôts », suivant le mot heureux de Concourt, la langue darde toujours son venin ; c'est leur pollution, à ces vertueuses provinciales, de baver sur autrui ; par un déplacement de la sensibilité, le siège du plaisir se loge chez elles au lobe de la malveillance. On assure que Lindor ne les éveille pas, tandis que le satyriasis de la calomnie les titille sans relâche ; possédées véritables de la haine, et sorcières ayant leur chaise dans l'église, elles osent sacrilègement paraître à la Sainte-Table ; et les hommes de là-bas écrivent, sur le sofa du lupanar, des lettres d'anonymes insultes à la malheureuse qui n'a pu se défendre d'aimer ; les pudiques officiers de la continente garnison, en sortant d'un bal où les demoiselles de la maison étaient trop décolletées à leur gré, les vilipendent au nom de la sacrée pudeur ! Auprès de la province, cette marquise de Sade qui ne jouit qu'au saignement des âmes, Paris est bon, Paris est chrétien. Soit qu'ici on n'ait pas le temps de suivre les faux pas, soit que la culture y ait adouci la férocité native de l'espèce, on peut y panser ses plaies sans que soixante mille prétendus chrétiens viennent y jeter le poivre et le vinaigre de le cruauté gratuite. Ces bonnes âmes qui croient recevoir des lumières de la Vierge et des Saints, par un ressouvenir de la Bible, se lamentent sur la grande Babylone ; si elles n'étaient hypnotisées dans la courte vue de leur foi et qu'elles regardassent autour d'elles, en cette province aimée de Dieu, — si Dieu aime l'hypocrisie et le verbe de haine au cœur, — elles se rassure-
raient sur le sort de la ville qui a pour emblème la barque du grande Isis ; il sera beaucoup pardonné à Paris, parce que Paris est indulgent, Paris a un esprit de bienveillance, une franchise d'admiration, qui s'émeut au talent, l'applaudit et le féconde ; Paris est le seul lieu de France où l'esprit de charité ne soit pas collectivement absent.
— Vous choisissez, pour me vanter la bienveillance parisienne, le moment même où j'en éprouve les singuliers effets.
— Ma chère, toute opinion est la constatation d'un relatif ; je compare l'assassinat du duc d'Enghien et les cinq millions de morts bonapartistes ; je préfère Troppmann qui n'a tué qu'une famille. La bonté de Paris n'est pas d'un ordre très élevé, elle est faite de gaieté. Porter sa tristesse sans la faire supporter à autrui, exige une supériorité d'âme. Un peuple gai sera toujours meilleur garçon qu'un mélancolique, et devant la psychologie, un Français a plus de charité qu'un Germain ou un Saxon. Nul ne songera à tabler sur un ensemble supérieur en matière de mœurs ; que résoudre donc, en voyant ce que produit l'aigreur d'une continence? Qui oserait affirmer, parmi les casuistes, que telle prude femme ne se damne pas mieux par sa langue, seulement agitée contre le prochain, qu'en y employant érotiquement tout son corps. Entre la vertu qui déshonore autour d'elle et la passion qui ne préjudicie qu'à elle-même, hésiteriez-vous ? le monde n'hésite pas, lui ; il jette résolument dans la balance à côté du grand air de son Basile, la raison d'état social, qui consiste à exiger le secret passionnel. Le jour où la société accepterait la passion hypèthre, elle n'aurait plus de mœurs, et il lui en faut. Donc,
accordons au monde ce qu'il a le droit de nous demander; c'est difficile, possible pourtant, de mettre une ombre épaisse sur les prévarications ou leurs semblances.
— Enfin, Nebo, la violence est extrême de dépendre, ainsi, d'un conseil des dix-mille, invisible et partout à craindre ; le monde est donc mal machiné comme Angelo il y a des yeux dans les portes et des oreilles dans les murs.
— Vous oubliez, en votre révolte, que cette malheureuse et bizarre aventure du baiser à l'américaine nous a liés devant l'attention mondaine l'un à l'autre et qu'avec une audace singulière nous avons affronté la lumière des lustres et les regards de plusieurs centaines de personnes où il y avait des gens limitrophes à votre sphère sociale. Au reste, mon élève, vous avez vu assez pour imaginer le reste ; on pourrait faire durer mille et une nuits notre revue des passions, aussi bien, pouvons-nous la terminer : Voyons, que voudriez-vous contempler encore?
— L'amour du peuple; comment un maçon, qui aime, parle de sa femme ou de sa maîtresse, et les propos d'un tourlourou à sa payse.
— Soit, ceci est accordé ; là, on ne nous reconnaîtra pas. Cette curiosité est- elle la dernière, irrévocablement ?
— Attendez », s'exclama la princesse, « que je cherche. Je veux voir... je veux voir... une minute et j'y suis. Tenez, un titre de Gavarni formule mon désir : les invalides du sentiment, les blessés au jeu de l'amour ; ceux qui, comme Ugines, y ont perdu leur avenir et d'autres leur gloire, leur beauté.
— Fort bien ! vous voulez voir l'épilogue de l'amour.
après la bataille ; vous avez vu l'amant et la maîtresse ensemble, vous les voulez quand ils se sont séparés, meurtris tous les deux ; eh bien ! comme il faut aller vite afin de ne pas laisser à la médisance le temps de s'étendre assez pour nous faire surprendre, habillezvous en veston vivement et nous chercherons des survivants de passions ; je ne vous promets pas une gradation scénique, ne pouvant rien machiner à cette heure ; mais nous trouverons bien de quoi vous instruire, par les rues.
— Alors », dit Paule un peu rassérénée, « il y aura encore une leçon après celle-là. Et... après l'autre, qu'allez-vous faire de moi, me renvoyer?
— Je ne vous renverrai plus, Paule.
Et la jeune fille, dans un élan, jeta les bras au cou de Nebo ; mais elle les laissa retomber toute confuse devant le sourire amicalement calme du Platonicien.
— Je perds la tête ce soir ; j'allais vous embrasser, comme si cela vous était agréable », dit-elle en passant dans la chambre voisine.
— Un baiser coté dix mille louis, chère princesse, ai-je d'assez belles lèvres pour vous le rendre ? laissez-le suspendu au mouvement de votre bouche ; il est impie de cueillir de trop beaux fruits et vous savez que si je ne convoite rien de votre forme admirable, mon esprit veut faire la conquête de tout le vôtre.
De l'embarras se répandit dans l'air de la pièce ; Nebo restait silencieux malgré lui ; le primesaut de la jeune fille l'alarmait; il songea longuement, commô seul, à parer, sans grossière reculade, de semblables élan^ dans un avenir prochain.
— Me voilà prête», dit Paule revenant, un feutre posé sur l'oreille et badine à la main.
Partons donc, princesse, et que les Dieux nous guident auprès de ceux à voix de cigale vieillis au service d'Eros.
Paule avait pris le bras du Platonicien et s'y appuyait d'un laisser-aller plus féminin que d'habitude ; on pouvait l'attribuer à la venue presque subite des chaleurs estivales alourdissant l'atmosphère de cette nuit étoilée.
Auboulevr.rd Pereire, un ivrogne titubait; il man* qua heurter la princesse et jura :
— N. de D...
De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein, Et j'aurais bien plutôt...
Un hoquet dégoûtant fît point d'orgue à la réticence de Tartufe.
— Battre les murs et réciter du Molière, cela n'est pas commun », dit la princesse ; f( si on pouvait lui faire raconter son histoire ?
— Encore faut-il le dégriser préalablement », et Nebo s'approchant d'un réverbère, choisit, dans une boîte très plate, un flacon et le déboucha brusquement sous le nez de l'inconnu, qui s'était affalé. L'effet fut instantané et ignoble : le personnage éternua violemment à plusieurs reprises et passa ses mains sur son front comme si il s'éveillait.
— Hein ! Quoi ? qu'est-ce ? Où suis-je ? Qu'avez-vous à me regarder? Vous ne savez pas mon nom? Pourquoi restez-vous là? Tiens je me dégrise tout seul ; ça va être à refaire.
■ — A refaire », fit Paule.
Et l'individu se répondant à lui-même :
— A refaire ; oui, quand on se souvient, on souffre
trop ; l'oubli, c'est l'alcool: le pharmacien est le mastroquet du corps, le mastroquet est le pharmacien de l'âme. Ouf ! son eau-de-vie ne valait rien; voleur, va î voilà que je retrouve mes yeux ; N. de D... est-ce que je vais revenir de sang-froid?
Cette appréhension du retour à la conscience de son malheur peignit les jeunes gens.
— Monsieur », commença Paule, par une intuition du véritable rang social de l'individu.
— Pourquoi dites-vous « Monsieur » à un soûlard échoué, sauriez-vous qui je suis? C'est impossibie ! Vous m'avez dégrisé, dans quel but? est-ce que la perfide Albion a envoyé des dégriseurs pour représenter ses sociétés de tempérance? » et il s'était levé, se tenant assez solide sur ses jambes, maintenant.
— Mon ami Ladislas, en vous entendant citer du Poquelin m'a prié de vous demander votre histoire?
— Vrai, monsieur Ladislas, savez-vous jouer de la flûte? Non, et vous voulez jouer de cet instrument compliqué qui s'appelle mon âme?
— Fort bien, du Shakespeare maintenant; vous n'avez lu que des verres pleins, Monsieur le citateur, et une curiosité de psychologue, qu'on saura reconnaître en vous donnant de quoi vous replonger dans l'état où l'on vous a trouvé.
— Tope! alors », dit l'homme en se redressant, « il ne faut pas bouder contre son vice. Eh bien, Messieurs,
On me nomme César, comte de Garofa.
— Du Victor Hugo, maintenant, vous êtes un vieux comédien.
— Je ne suis pas vieux «, et il redressa sa taille
épaissie, « je n'ai que quarante-cinq ans, et avant d'être comédien, j'étais comte; dans le dictionnaire des communes vous trouveriez mon nom et à la salle des croisade mes armes ; devant vous est mon fantôme. J'erre encore, en expiation de je ne sais quel méfait d'ancêtre, monteur de bois ou vagabond, pour avoir aimé une femme jusqu'à la démence ; je ne suis pas don César, il me manque la pittoresque rapière soulevant la cape rapiécetée ; Desgrieux d'une Manon de théâtre, je suis allé plus loin que l'Amérique, je l'ai suivie dans l'ordure, elle y est morte et je survis. Voilà la déplorable aventure du passant aviné qui vous intrigue. Messieurs.
— Ceci n'est qu'un sommaire ; venez avec nous jusqu'au plus prochain pharmacien de l'iime, comme vous disiez.
— Votre curiosité est au moins aussi étrange que je puis l'être, moi même. Que vous détaillerai-je? La vie d'un jeune châtelain dans un chef-lieu, l'arrivée, dans ce chef-lieu, d'une troupe de comédie; le reste, Théophile Gautier l'a écrit. Comme Sigognac, j'ai suivi, sur le chariot de Thespis, qui l'emportait, une ingénue très coquette qui m'a mangé mes rentes et mes reins ; elle m'aimait, avec des entr'actes qui se passaient à me tromper. Ruiné, et toujours passionné, j'ai pris le pain qu'elle m'offrait et qu'elle gagnait à plumer des naïfs, j ai été entretenu et souteneur par amour; une maladie honteuse l'a emportée; et, stupéfaction indicible, je ne l'ai pas pleurée ; j'avais trop de remords pour garder dans l'âme cet amour qui n'était qu'une fascination; et, ses yeux fermés, je n'y ai plus pensé; il était trop profond, l'égout où j'étais tombé, pour que j'en sortisse ; j'y suis resté, j'y mour-
rai. Avec des phrases, on peut faire d'un parterre un veau pleurard, et tandis que les loges déclareront que j'aime comme il faut, c'est-à-dire comme un fou, les gens bien mariés rêveront d'elle.
Salope que tu es !
Gomme je t'étranglerais bien demain i
Si tu revivais...
— Comment, étant donné votre éducation, votre naissance, vous êtes-vous laissé perdre ainsi ?
— Jeunes gens, quand vous rencontrerez une femme dont le regard vous illuminera, et que ses baisers vous monteront au troisième ciel, croyez-en l'ivrogne néo-Desgrieux, fuyez et jetez-vous à des bras moins paradisants. Tout le monde ne rencontre pas sa fatalité en jupes ; mais tout le monde devrait savoir que la force des vertueux, c'est leur fuite et celle des viveurs le peu de plaisir. On lutte contre l'adversité, contre la faim, contre soi-même, on ne lutte par contre l'extase ; si magique que soit la cuirasse d'un homme, elle n'est pas à l'épreuve du bonheur. Je crois, je sais qu'il y a dans le meli-melo humain, des relations si étranges d'un individu à un autre que, s'ils se rencontrent une fois, ils ne se quittent plus, ne raisonnent plus et marchent dans la vie, inconscients somnambules, sous le charme de l'être fatidique. Quand je pense à cette Laure d'Orpierre, qu'on me destinait et qui m'adorait déjà, la pauvrette ! Quand je pense que j'aurais pu l'épouser, cette vierge qui n'avait été à personne, et que
je suis devenu le d'une actrice, je ne crois plus à
la responsabilité humaine ; pas plus qu'au libre arbitre de l'oiseau que fascine le serpent !
A l'angle de la rue de Chazelles, il s'arrêta; un
débit de vins apparaissait; Nebo lui donna deux louis, l'ivrogne salua cérémonieusement et alla droit à la porte de la boutique qui se referma sur lui.
Une femme, ayant sur la tête un fichu noir semblable à la baiite bolonaise, les frôla ; sa marche indiquait le guet d'un passant, et Paule s'étonna qu'elle n'eût rien murmuré d'engageant.
— Cette fille m'intrigue par son mutisme, Nebo. Rejoignons-la.
L'ambulante voulut éviter encore les deux jeunes gens.
— Pour quelqu'un qui cherche pratique, vous êtes bien renchérie », dit Paule.
— Je ne suis pas pour vous », répondit-elle.
— Bah 1 plus que vous ne pensez, voici d'avance un écu.
La prostituée saisit la pièce avec la peur de se la voir retirer et, lors, montra son visage ridé, accusant soixante-cinq ans au moins.
— Vous regrettez votre argent », fît-elle.
— Non pas », dit la princesse, « si vous voulez me dire votre passé, j'y devine quelque chose d'exceptionnel.
— Qu'y a-t-il d'exceptionnel à être séduite, entretenue un moment et enfîn abandonnée avec deux enfants ?
— Votre langage », continua Paule, « accuse une éducation assez soignée.
— Oui, Monsieur, j'ai été destinée à l'honnêteté et ma famille était de bonne bourgeoisie; hélas! j ai eu la faiblesse d'aimer et de croire l'amour d'un homme durable. Celui qui m'a perdue est arrivé aux honneurs ; je ne vous prononcerai cependant pas son nom,
je veux qu'il reste avec tous les torts et ne pas même montrer de haine ; cependant, enlever de sa famille une jeune fille à peine formée, la rendre deux fois mère, et la laisser enceinte sans ressources, n'est-ce pas, Messieurs, que c'est criminel ? Grâce à Dieu ! un de mes enfants est mort, l'autre est en Amérique; et, comme je ne veux pas qu'il se prive pour m'envoyer de quoi, je travaille quand je peux et quand je ne trouve aucun ouvrage, il faut bien que je me vende, à bien bas prix, allez. Une courtisane grisonnante, en robe de soie, aurait encore quelques chances ; mais une pauvresse comme moi ne trouve que des pauvres assez peu dégoûtés pour la prendre.
Je vous évitais tout à l'heure parce que vous êtes jeunes gens riches et beaux et que je ne pensais pas que vous eussiez la curiosité de me questionner au lieu de...
Nebo donna de l'argent à la femme, qui remercia avec effusion et, interrogeant le Platonicien du regard avant de s'en aller :
— N'est-ce pas que ce que je fais est encore moins criminel devant Dieu que si je me suicidais?
— N'est-ce pas odieux, Nebo », s'exclama Paule, « de jeter dans la vie des êtres qui sont nos fils, sans souci de ce qu'ils deviendront? Cet abandon, que fait si facilement l'homme de sa progéniture illégitime, m'indigne. Qu'on se quitte, en amour, quand on ne s'aime plus et que chacun recommence à lutter seul de son côté contre la vie ; mais charger une existence de femme pauvre de deux enfants et fumer en paix son cigare, cela dépasse le monstrueux.
— Votre indignation est juste et le ciel l'autorise. Au-dessus de la sentimentalité qui n'est qu'une ma-
ladie, il y a la paternité qui est un devoir ; et maudit soit-il, celui qui s'y soustrait. Des théologiens prétendent qu'on doit épouser la femme qu'on a rendue mère, même si la condition sociale est infime: mais tous s'accordent du moins à ce que le sort de ces pauvres êtres soit assuré. Parmi les théories néo-platoniciennes, il en est une curieuse. Vous vous souvenez de l'explication du péché originel. Eh bien ! l'attraction sexuelle serait produite par l'effort des âmes encore incorporelles pour descendre dans le monde des formes, le nôtre, qui n'est qu'une initiation douloureuse, préparatrice de l'éternité déifîcatrice. Certes, les pauvres âmes se donnent grand'peine pour un résultat restreint; sans parler des unions volontairement stériles, tout l'amour illégitime se défend d'engendrer, et qui sait, peut-être pourrait-on attribuer l'amour moderne, plus insensé que l'ancien, â la colère des âmes qui se voient refuser des corps.
— Comment! », s'écria Paule, « ces incitations à aimer, que la routine attribue au malin, seraient l'adroite ruse d'âmes noblement ambitieuses de venir souffrir avec vous, parce qu'elles savent la vie végétative un acheminement à la destinée de lumière!
— Chère, ceci n'est qu'une imagination sans des commentaires qui ne sont pas dans le cadre de ce soir.
A l'entrée de la rue des Batignolles, Nebo poussa la porte d'un café et le parcourut d'un regard.
— Notre homme y est, entrez, Ladislas.
Sans physionomie, notable, i'attablement était de petits bourgeois et de quelques artistes voisins, venus là en vareuse de chez eux.
Le Platonicien alla frapper sur l'épaule d'un fumeur perdu dans sa fumée et son rêve.
— Ah ! monsieur Nebo, serviteur ! Qu'il y a de temps que je ne vous ai vu ! vous avez donc trouvé le modèle ?
— Moi, je le lui ai trouvé », dit Paule, un peu au hasard et sans bien savoir ce qu'elle disait.
Le personnage poussa un « Ah ! » d'étonnement et, lâchant une grosse bouffée, rétablit un nouveau nuage autour de sa tête.
— Noroski », dit Nebo, « je vous présente le placeur de modèles, qui s'entend à la plastique et même à la psychique ; ce n'est pas un métier, une vocation, n'estpas, père Torpes ?
— La chiromancie, la phrénologie, la métoposcopie, tout ça, c'est peu ; je geste la plasto-psychie ; étant donné un conseil de révision, moi j'écrirais le signalement moral du conscrit; mais ça ne m'amuserait pas, tandis que les femmes, je les lis comme mon Gil Blas.
— Père Torpes, mon ami ne comprend pas; expliquez-lui comment s'est déterminée votre passion singulière.
— La passion d'un eunuque, parbleu ! », dit Torpes, en posant sa pipe ; « jusqu'à trente ans, j'étais le bonheur monté sur deux pieds ; la première venue, c'était l'idéal ; je n'ai jamais aimé une femme ; j'aimais la féminité. On est puni par où l'on pèche: le comment vous importe peu. Je devins propre à garder une sultane. Alors, ma luxure me monta au cerveau et se logea dans mes yeux. J'ai six mille livres de rente tel que vous me voyez, et je procure aux artistes to.ut ce qu'on peut demander en fait de modèles occidentaux. Et tenez, monsieur Noroski, vous êtes mademoiselle Noroski, probablement vierge, et certainement très passionnée.
Paule pâlit sous sa grime devant la clairvoyance de ce maniaque qui, après cette preuve de son coup d'œil, continua :
— Je suis arrivé à voir le travail de l'âme dans le repoussé des formes ; un méplat, monsieur Nebo, c'est un vice ou une vertu. Je vous communiquerai mes notes, vous seul pouvez me comprendre à Paris ; je suis allé au salon, une Judith avec de seins piriformes et des hanches à Jeanne d'Arc ! aucun artiste vivant ne sait construire un nu d'après la logique du moral.
Les Italiens, les seuls qui aient vu le corps humain a travers le prisme typique, ont donné le pas à la rhétorique anatomique ; il y a de l'amplification, de la redondance dans Michel Ange et le Vinci a engraissé à tort son précurseur ; avez-vous vu, dans la vie, des femmes grasses à expression subtile?
— Père Torpes, vous êtes venu trop tard pour la psychique des formes, je l'accorde, mais moi qui abonde dans vos idées, je viens pour que vous me découvriez des nus de victimes d'amour. Comprenezvous, des nus de martyrs amoureux.
— J'ai à votre disposition une garce, qui pose étonnamment la femme assassinée de Baudelaire ; et puis, les seins pendants, au mamelon très développé, la première roulure vous donne ça ; mais je vois, vous voudriez mieux : la femme abandonnée de Balzac, blonde, les bras un peu trop longs, les seins mous, ma;is à leur place ; les femmes au sein très dur ne se désespèrent jamais d'amour ; le serré du tissu correspond au serré du jugement. La petite violée, les Satin pullulantes dans Montmartre, avec leur corps de formation hâtée par le vice, vous donnent cet accent.
l/lNITIATION SENTIMENTALE
Je connais une fîlle-mère chez qui le sanglot produit un soulèvement des seins d'un poignant !...
— Je veux mieux que cela, homme et femme, des gens écloppés par la passion du cœur : je prendrai les corps en bas lieu, mais les têtes, les rictus spéciaux de la jalousie, du désespoir ?
— J'ai vu très bien une femme qui allait se noyer : une roideur automatique, la tension des narines, la somnambule qui se bute contre la volonté du magnétiseur. Comme tête d'expression, genre noble, je vous citerai madame de Guéméné ; elle va à la messe de huit heures le matin, à Saint-Augustin.
Paule l'interrompit.
— Ah ça ! monsieur Torpes, que pensez-vous de Tamour ? donne-t-il plus de joie qu'il ne cause de mal, fait-il plus d'heureux que de malheureux ?
— L'amour, c'est une voiture sans frein, ça vous berce et ça peut vous mener en casse-cou, suivant la route.
— Autour de vous, qui connaissez comme votre poche », dit Nebo, « tout ce quartier grouillant de Montmartre-Batignolles, ce petit monde d'artistes et de philistins, de bourgeoises et de filles, la pluralité est-elle de fatalité, en amour ?
— Evidemment, monsieur Nebo, parce qu'on n'entre pas dans le même lit du même pied ; là où l'un voit du plaisir, l'autre voit de l'argent ; l'un souffre d'un sentiment qui dure et l'autre d'un sentiment qui cesse; l'intérêt de l'homme c'est d'être un passant, l'intérêt de la femme, de faire rester le plus souvent : de là tiraillement, souffrance. L'amour, un mal nécessaire ; comme la guerre, ça enivre et ça tue ; cela grise et cela éclampe..» Vous partez ? venez me voir, monsieur
Nebo ; je vous lirai mes notes et, en mourant, je vous les lègue.
— Quel étrange coup d'oeil », dit Paule en sortant, « il m'a deviné ; mais ses conclusions théoriques sont du Carymary Carymara. L'œil est prodigieux du père Torpes, son cerveau ne vaut pas.
— Tout y est trop confus ; prenons ce fiacre, nous rentrons.
— Et l'amant et la maîtresse séparés, meurtris tous deux ?
— Le comte ivrogne et la bourgeoise faisant le trotoir en cheveux gris ne vous suffisent pas ? Cocher, cinq francs de guide et semez ce monsieur qui regarde, allez vers l'Étoile. Je vous ai bien dit, Paule, que notre sécurité cessait.
— Vraiment oui, je le reconnais, monsieur de Ruffey, un de ceux que que j'ai le plus humiliés ; il a un ménage de main gauche par ici ; et sa présence s'explique, mais sa contemplation rime avec précaution, vous avez raison, cher Nebo, toujours raison. De tous les chagrins qui peuvent frapper sur un amour, lequel se compare au mépris perpétuel et à l'écartement du monde où on a vécu ? Je sens bien maintenant qu'on a la vanité d'y demeurer, malgré tout, et les pires victimes d'amour ne sont-ce pas celles que frappe l'ostracisme d'une société d'égoïstes, qui demande à la femme, sous toutes les formes, de faillir, et qui la rejette ensuite après l'avoir souillée et perdue.
— Voilà la raisonnabilité que je vous veux, mon Androgyne. Amen !