‹ L'initiation sentimentaleChapitre 25 sur 27 · LA RONDE DU JOUR · texte numérisé non relu

LA RONDE DU JOUR

— Quelle idée saugrenue de me faire venir à quatre heures de l'après-midi, alors que vous saviez qu'on soupait en gala à l'hôtel Vologda?

— Ne m'avez-vous pas dit,Paale, que votre dernière curiosité sentimentale était l'amour chez le peuple : à quoi nous eût servi d'attendre le soir ? vous savez ma prudence et, pour voir, il faut risquer ; si je ne crains pas le rôdeur, je crains le municipal; un poste de police me fait reculer, tandis que je consentirais à vous mener dans une caverne de voleurs; il y a dans les actions humaines, une mesure d'audace qu'il ne faut pas dépasser, ou bien on échoue au port.

Les gens réfléchis et intuitifs sentent le moment même où la chance pourrait tourner les talons et ne plus les suivre. Vous avez couru assez de périls pour n'avoir plus la curiosité de ces émotions-là; nous avons tous les deux tué, comme de simples chourineurs. Ce serait enfantin et puéril de hasarder des recommencements en ce genre. Entre Taprès-midi pour les lundi^tes de l'outil et la sortie de l'atelier pour les labo-

rieux, nous aurons les traits essentiels et très simples de la passion chez l'ouvrier.

— Eh! que vais-je revêtir? je ne peux étaler ma robe pompadour au quartier peuple.

— Nous irons en blouse et en casquette, comme de bons zingueurs ou d'honnêtes forgerons. Là, un complet en toile bleue qui vous ira trop bien.

— Vous avez toutes les qualités, Nebo, et peut-être toutes les vertus ; mais il y a en vous un roidissement moral dès qu'il s'agit de féminité que je ne comprends pas chez un artiste qui a le culte de la forme.

— Cette épithète de roidissement demanderait à être commentée ; je suis sourd et aveugle à la femme parce que je n'ai d'yeux et d'oreilles que pourl'androgyne.

— Eh bien! je sais maintenant comment vous plaire ou vous déplaire, me faire bien ou mal venir de vous et reconnaître votre bon ou mauvais vouloir ; dès que j'aurai lieu de plainte contre mon Platonicien, je me démétamorphoserai et redeviendrai femme.

— Si vous tenez à moi, Paule, ne jouez pas ce jeulà, vous me perdriez, ma Psyché!

— Vous me faites peur avec vos discours de carême ; vous n'étiez pas si pédant, lors du périple.

— Lors du périple, Paule, vous n'étiez pas si agressive.

— Agressive, moi! entendez-vous par agression une plaisanterie calme et aimante? » et, pour dire cela, elle s'était avancée sur le seuil de la seconde pièce, bras nus et en corset.

— « Paule, mettons que j'ai tort », dit Nebo.

Et celle-ci disparaissant, essuya une larme furtivc que le jeune homme ne pouvait voir. Au bout d'un

moment, pour rompre le même pesant silence de Fentrevue précédente :

— Quelle différence essentielle entre la sentimentalité de ma sphère et celle où nous allons passer?

— Essentielle ? aucune ; l'ouvrier, comme le dandy, obéit aux lois générales à l'espèce ; mais, tandis que le dandy mettra toute une colère, toute une jalousie dans la prononciation d'un « vraiment » ou d'un (( comment donc », l'ouvrier sacrera et lèvera les poings. Plus on monte, socialement, plus l'être se complique, se concentre et s'ellipse ; à mesure qu'on descend, il se simplifie, plastronne à l'analyse et se lit couramment. Là où le mari du monde dira à sa femme : « ma chère âme, vous êtes bien coquette », le mari du peuple criera : « Garce ». La détente des impressions a plusieurs crans chez le cultivé ; le sentiment du rudimentaire excité frappe à mots fermes et lourdement vrais. On croit, en critique, que les studieux de mœurs et d'âme des siècles passés n'avaient pas regardé en bas ; si fait, seulement il n'y avaient pas vu des personnage de premier plan ; dans Shakespeare, où le réel et le fantastique, le noble et le bas sont mélangés comme dans la vie même ; où le fossoyeur renvoie la paume des concetti spirituels au prince de Danemark, jamais le vulgaire n'est pivot d'action ni premier rôle ; et, en cela, l'art Shakespearien est logique comme la vie même. Il a fallu la diffusion des honteuses inepties révolutionnaires pour que l'artiste, écho d'une société, donnât droit de préséance dramatique au faubourien. Un héros aussi peu intéressant qu'un plombier devenir le centre d'une action et le sujet d'un livre ! il a fallu auparavant que la Bêtise de l'opinion accordât voix politique au

susdit plombier. Certes, on objectera que le plombier a une âme immortelle comme Sombreval ou Rodin ; mais précisément parce que l'homme d'exception, le héros, contient le moins, c'est-à-dire les rudiments individuels, il était logique de choisir, à l'exemple des grands vieux maîtres, son premier plan dans les âmes complètes, c'est-à-dire intellectuelles, quitte à remplir le fond de la toile de tout le grouillis voulu.

Vous entendrez des gens du peuple parler d'amour, ce seront les même sentiments que dans Roméo et Juliette; l'expression sera déplaisante sans être plus vraie. Là où mon plombier dira : « Si je vous aime, mademoiselle ! vous en doutez ! Oh ! si je vous aime », le Oapulet chantera son délicieux cantabile, 0 doutez de tout, du parfum des fleurs, de la lumière du jour ». Le lecteur contemporain n'a plus les besoins aristocratiques du lecteur de jadis; un homme qui vote n'est bon qu'à lire l'histoire d'un ouvrier... Je vous avertis, princesse, que votre entrée en ce moment causerait de la gêne aux bienséances ; je me

costume à votre instar si on nous prend pour ce

que nous sommes, il faudra l'œil du père Torpes. Venez, maintenant, que je vous salisse les mains, on ne nous ouvrira pas si nous montrons patte trop blanche... Vous êtes, ma princesse, le plus adorable petit ouvrier qui ait jamais paru au boulevard extérieur; si lord Byron vous avait aperçue, il eût retouché

son Kaled d'après vous Quoique zingueurs, nous

prenons un fiacre; ce n'est pas couleur zinc, mais les Buttes-Chaumont sont si lointaines que vous les croyiez, n'est-ce pas, un préjugé de la topographie des faubourgs.

— Je ne m'étonne pas pour si peu ; oubliez-vous,

Nebo, que nous conclûmes le périple au parc de Montsouris ; quel changement en moi depuis cette conférence diplomatico-aventureuse !

— Et vous repentez-vous d'avoir écouté le serpent?

— M'en repentir ! j'étais une poupée, vous avez fait de moi une pensée, je suis plus fière maintenant de mes idées que de mes charmes.

— Dites-les moi, ces idées que j'ai fait éclore.

— Vous tiendriez beaucoup à les savoir?

— Beaucoup ; j'ai ensemencé en votre âme :' la vue de ce qui a poussé, n'est-ce pas un peu ma récompense !

— Eh bien ! je vous les dirai, mais pas maintenant, au milieu des cahots de ce fiacre. Je viendrai un soir exprès pour cela.

— Vous savez qu'averti la vieille, je vous attendrai toujours.

— Toujours? » interrogea Paule, en donnant au mot un sens sentimental et la valeur d'un serment.

— Toujours, à moins que vous ne disiez un jour : « Assez ! »

— Ce jour-là, Nebo, n'existe pas encore dans les calendriers de l'avenir.

— Voilà de quoi m'enorgueillir, et je ne sais que vous répondre pour demeurer à votre diapason d'amabilité.

— En ce duo, c'est vous qui devriez me donner le ton. Allons, voilà que j'oublie que je n'ai pas droit envers vous aux prérogatives d'une personne du sexe, comme disent les bons confesseurs qui ont peur de se brûler au mot femme, d'une brûlure d'incitation diabolique.

— Ont-ils bien tort ? leg mots sont des forces ; dire

catholique et ajouter Amen, c'est engager sa parole jusqu'au martyre. Amen, ce seul répons damne ou sauve, monte au ciel comme la fumée d'un sacrifice pieux ou descend aux enfers remuer les ferments du mal. Dire qu'il en soit ainsi, c'est adhérer à une puissance et créer une fatalité, se donner un bon ou mauvais génie ; à quoi la postérité mesure-t-elle les gloires? à VAmen d'une vie. h' Amen du jouisseur frappe l'écho éternel qui répond : néant, h' Amen de l'artiste lui promet l'éternelle beauté ; et le saint n'est qu'un vivant Amen au Verbe de Jésus-Ghrit.

— Vous simplifiez le Credo et mettriez, comme a dit Barbey d'Aurevilly, la science sur une carte de visite.

— La science, comme causalité, est telégraphiable; phénoménalement, on ne l'écrira jamais : le reflet de l'infini a une infinité relative devant la créature; mais j'ai remarqué que, plus un sentiment est intense, plus il répète les mêmes mots; dans les tempêtes de l'âme, l'esprit n'a point de variété, ni de nuances. L'enfant qui a peur n'a qu'un cri: « maman », et le chrétien qui souffre: « Mon Dieu, mon Dieu », La comédienne, qui pleurerait au théâtre comme elle pleure dans la vie, produirait un effet ou ridicule ou trop douloureux, puisque la jouissance esthétique est basée sur le pathétique modéré.

— En effet », dit la princesse, j'ai souvent été frappée que la vue scénique d'un malheur soit une distraction, alors que la vue réelle serait un épouvantail dont on s'écarterait. Cependant, il y a des moments au théâtre, où on oublie la feinte, que les poignards ne pointent pas et que les poisons sont d'eau pure ; on demeure cependant épouvanté, mais

heureux de cet épouvantement. Comment expliquezvous?

— Parmi la passivité innumérable, il y a des applaudissements prêts à éclater pour le coup de couteau bien donné comme pour l'acte de charité ; l'assassin et le missionnaire ont des admirateurs, des fervents, et cela est une conséquence si immédiate du libre arbitre humain, que le manichéisme apparaît encore dans la personnalité de Satan que tolère l'enseignement romain, personnalité qui n'a jamais été imposée aux fidèles dans aucun credo ,

Qu'est-ce qu'un plaisir? une sensation dont la sentimentalisation produit volupté, et la douleur l'inverse, il semble que ce soit clair; non pas, la même olfaction, qui extasie l'un, donnera des nausées à l'autre; le même aliment répugne ou plaît; il y à des femmes lascives qui ne supportent pas le baiser sur les lèvres ; il y a des hommes qui désaiment si on leur rend trop exactement leurs caresses. Sans citailler les répulsions étranges et les attractions anormales, une personnalité développée par l'éducation qui seule la peut faire consciente d'elle-même, toujours s'éloignera de la commune façon de sentir, tandis que l'homme du peuple reste partout une même espèce dont les exemplaires varient peu. Là, pas de coquette possible, on est une bonne femme ou une garce, un soiffeur qui mange et boit toute sa paye ou un rangé et économe. Le froid, le chaud, la fatigue, ces actions de l'ambiance, ne sont point les mêmes sur tous ; l'homme de pensée rendrait l'âme avant la fin d'une journée de maréchal-ferrant; celui-ci deviendrait fou s'il voulait associer deux idées, par exemple la prescience divine et l'humaine liberté. Devant l'effort du cerveau, le

peuple s'avoue impuissant, comme le raffiné devant l'effort musculaire. La prédominance d'un des deux systèmes classe tout d'abord les individus en sensitifs et en impressifs ; le sensitif, emporté par une violence de passion soudaine, aura des qualités de tigre, le bond formidable, la force d'une minute, tandis que l'impressif, incapable de ce coup d'imprévu de dynamisme organique, fournira le labeur continu du cheval.

Des femmes, qui crieraient à l'assassin pour bien moins, se laissent mordre jusqu'au sang par leurs amants et s'y pâment; voilà donc une blessure, cruelle en elle-même, qui devient une ivresse parce que le cruel est un homme aimé. Il y a donc peu de philosophie à classifîer les impressions en douloureuses et agréables. Un homme qui ne se croyait pas aimé, courtisait sa voisine pour dépiter la femme qu'il adorait et qui se trouvait présente: celle-ci, hors d'ellemême à cette vue, se lève et, habilement, donne le plus terrible coup de talon sur les orteils du flirteur; eh bien! il m'a avoué avoir senti un spasme de bonheur indicible : cette souffrance, qui lui révélait l'amour caché de sa Rosalinde, avait métamorphosé la sensation. L'idée domine le fait, et le sentiment, la sensation, en hiérarchie d'équilibre humain; Paracelse, le premier parmi les modernes, a donné la clef de l'influence toute-puissante du moral sur le physique, et de l'idée sur l'impression lorsque, rejetant les simagrées du secret hermétique, il a déclaré la vertu talismanique, non pas contingente au talisman, mais seulement virtuelle, la foi qu'on y avait^ prétendant qu'une relique inauthentique guérirait le croyant et qu'une religion fausse pouvait faire de vrais miracles; attri-

buant l'effet de thaumaturgie au telesme de la foi seulement. Revenant au plaisir du pathétique théâtral, il change d'explication suivant la nature de la pièce; traditionnellement les cocus applaudissent au malheur de Georges Dandin et les vieillards amoureux à Arnolphe ; dans la comédie, il y a ce plaisir désigné par un vers célèbre du Lucrèce. « Il est doux de se dire : Je ne suis nî si risible, ni si damnable que Orgon ou Scapin. » Au drame encore, il est doux de se dire : « je n'ai ni sbire dans ma ruelle, ni maîtres chanteurs à mes trousses, ni fille naturelle, ni père dénaturé. » Toutefois, la véritable attraction du théâtre c'est la vie intense et idéale qu'il transmet au spectateur ; aller au théâtre c'est sortir de la vie, de Paris, et non seulement quitter le lieu habituel et insipide où l'on vit, mais aussi l'époque, la caste sociale; le rideau se lève et voilà que nous voyons comme par une fenêtre ouverte sur le passé un rêve attachant, puisque les mobiles qui sont en jeu sont les mêmes qui nous poussent à l'ordinaire; exceptionnels cependant par la force de leur, expression; lors, pendant quelques heures, on suit comme un chœur antique le panache du mousquetaire à travers ses duels, le pervers Rodin au milieu de ses trames, Ruy-Blas dans sa fortune amoureuse, Lagardère dans son héroïque défense de Blanche de Nevers ; on a le plaisir du gamin qui s'approche très près du shah de Perse et peut dire: j'étais près de lui, à vingt pas seulement. Le clergé inférieur, en refondant toujours ce cliché pitoyable que le théâtre est l'antichambre de l'enfer, fait tort à son jugement: le théâtre excite l'imagination et les sens mais il civilise, il adoucit les mœurs: et des mœurs douces sont déjà à moitié pures. Le plus pressé en matière de

sanctification comme de civilisation a toujours été de détruire l'anthropophage, le scalpeur, l'animal féroce qui est plus ou moins endormi dans tout individu ; or, tandis que le café, qui n'est pas goupillonné d'infernal, abrutit et crétinise, le théâtre fait des courants d'air dans l'esprit, salutaires, parce qu'ils empêchent les natures ordinaires de croire complètement que l'horizon est un grand livre. Quand j'étais très jeune, je ne suis jamais sorti du théâtre sans être électrisé d'am* bition, de dévouement, de désir de gloire ou de pensée d'abnégation, et mon cas n'est pas si isolé. Tout ce qui enlève l'individu à l'hypnotisme de la vie matérielle et sociale est un bien: et, prêtre, je pousserais vers le théâtre mes ouailles plutôt que de leur permettre le m.astroquet, le billard, le loto et autres viles niaiseries. Quand donc, grand Dieu, la voix sacerdotale criera-t-elle, comme c'est son devoir, devoir bien omis et peut-être pour longtemps encore: « Mes frères, l'abêtissement est contre Dieu, et la niaiserie offense le Saint-Esprit lui-même. » Vous m'objecterez les gorges, les bras nus; et les maillots des ballets? Ma réponse est simple : celui qui perd la tramontane de sa continence à cette vue, est à la merci de la première occasion, et comme tombé d'avance. En outre, la peur qui a sauvé les Saints, et qui est le salut le plus certain en concupiscence, ne vaut rien pour le moderne ; il faut renoncer aux jeunes hommes vierges en mariage : et la forme féminine, même avec son danger, a une transcendentale portée. Ce sont les femmes qui, les premières adoucies,. ont débarbarisé leurs sauvages époux des premiers temps historiques ; ce sont ces seins nus, donneurs de coupables pensées, qui ont fasciné les mâles féroces, et, en s'endormant

sur eux, ils ont oublié leurs instincts fauves. Que la Sainte oublie sa beauté, mais qu'elle la respecte comme un don divin et n'ensanglante pas la forme portée par son Sauveur ; pour le laïc, pour le profane, ces pudibonderies sonnent la butorderie ; tout est pur à ceux qui ne sont pas sales, et tout est impur aux saligauds de l'interprétation. Vous n'avez sans doute pas vu les cris et les grands bras de madame Prud'homme, quand on parle de ces artistes qui passent tout le jour en face d'une femme nue ; allez lui expliquer que l'artiste en travail n'a pas de concupiscence dans l'œil ; allez lui persuader que cette page si chaude n'a pu être écrite que dans la plus absolue frigidité ; elle ne vous croira jamais. Essayez d'exposer à une catégorie d'esprits plus élevés qu'il y aune sensualité spirituelle qui n'émeut point ;le corps, qu'il y a une volupté si subtile que sa délectation n'a point de répercussion organique ! Eh bien, on ne voudra ni comprendre, ni admettre que la blancheur d'une épaule, sa tombée, les mouvements des seins et même la culotte du travesti charment certaines natures sans les faire désirantes, et qu'on s'y plaise sans s'y prendre.

Son costume d'ouvrier augmentait l'étrangeté de ses discours, et la princesse le regardait plus qu'elle ne l'écoutait, cherchant à percer l'énigme de son Mentor, en une rêverie impuissante à rien démêler.

— Descendons ici », fit Nebo, à la rue Botzaris.

Un orgue de Barbarie saccadait la valse des Roses chantée par une fille à la voix cassée, devant un public de gamins et de femmes en savates, portant leurs enfants dans les bras. A droite, le contrefort de la Butte, grillé, verdoyait sous un beau soleil, et des appels lointains s'entendaient. De l'autre côté de

la rue, rompant la palisssade de planches noircies des terrains habités, une vieille masurevileetmal rajeunie d'une couche de chaux, arborait sur une plaque de tôle en lettres d'un ton saumoné : Au Verre des amouo^eux.

— Entrons là », demanda Paule, « c'est peut être un endroit où l'on aime.

La porte aux rideaux rouges poussée, ils entrèrent dans une vaste salle planchéiée à moitié ; des lampions pendus à des fils de fer transversaux indiquaient des bals de dimanche. Des hommes en bourgeron buvaient des litres en mangeant du pain ; une autre porte vitrée ouvrait sur un jardin aux tonnelles toutes neuves en bois blanc, attendant d'être verdies.

Tout au fond, un homme et une femme semblaient s'embrasser devant un saladier de vin chaud refroidi et presque vide. Les deux jeunes gens s'installèrent aussi près que possible du groupe, après avoir commandé un litre à l'aubergiste, maigre et long personnage, à l'œil torve, qui devait devenir dangereux compagnon par les vesprées.

— Lalie », disait le galant, tu as tort de ne pas m'écouter ; je t'apporterais mes semaines recta et, au lieu d'aller avec les mauvais zigs à l'Assommoir, je viderais des saladiers avec toi... Ça ne te fait pas quelque chose quand tu rentres le soir... la chambre seule.. . personne avenir dans le lit pour le chauffer... hein ! l'hiver, un poêle qui ronfle... un poêle plein de coke et du petit noir qui chauffe dessus.,, et des marrons, ça ne te dit rien !...

Et Lalie répondait :

— Pardi, ça, ce que tu dis, ça luit comme un sou neuf, mais tu es amoureux aujourd'hui ; demain ce

l'initia-Tion sentimentale

sera vert de gris comme un vieux sou, quand ce sera fait... Tu me joues face... mais je vois pile... A pile, c'est les enfants... je passerais sur tout... mais les petits... et plus on est pauvre plus il en pousse ; ça semble fait exprès et c'est bien injuste qtie les pauvres qui ne peuvent pas les nourrir, en fassent plus que les riches. Non, vois-tu, Lobeau, j'ai été trop malheureuse avec l'autre, je ne veux pas recommencer.

— Alors, comme ça », dit Lobeau, « tu me laisseras sécher, et je passerai mes jours à m'allumer, à t'embrasser et plus rien. Oh ! zut !

— Eh oui, zut », dit la femme, « ça vaudra mieux pour tous les deux.

Ils boudèrent, l'homme ralluma sa pipe, et Lalie se mit à mâcher une tranche de citron par contenance,

— Et les idées toutes choses qui te viennent^ comme à tout le monde, qu'est-ce que tu en fais ? tu n'as donc pas besoin d'être empoignée...? des besoins d'une poitrine où te serrer... Tu me feras pas croire que tu ne penses jamais à l'homme; toutes les femmes y pensent, seulement il y a les mijaurées qui posent et veulent faire croire qu'un homme et une femme ça ne se fait pas autre chose que des agaceries; tu n'es pas une mijaurée ?

— Pour ça, non ; je ne te cache pas que des fois je sens des chaleurs qui me montent, et bien sûr ça me chatouille de désir d'avoir quelqu'un qui m'aime; mais je pense aux enfants, et alors... ça me passe.

— Si tu étais sûre, mais là, sûre comme ce saladier est un saladier, que je te ferai pas d'enfants.

— Alors, je ne dis pas non, mais comment en être sûre?

Lobeau se pencha vers l'oreille tendue de Lalie, donnant une longue explication à voix très basse et qui faisait rougir la femme ; il parut avoir gagné sa cause et d'un air rassénéré et triomphant, il devint plus sentimental.

— Enfin, je savais bien que tu deviendrais raisonnable ; il y a quinze jours que je te vais prendre à la sortie de ton magasin, quinze jours que je te quitte à ta porte comme on fait aux grandes dames ; tu es aimée comme une princesse, et tu le mérites, foi de bon travailleur. Je n'aime pas les petites femmes où il y a pas de place pour aimer; toi, tu es une luronne, tu as un beau balcon, et tes ailes, si elles sont basses, m'ont fait faire bien des rêvasseries quand je suivais de l'œil ta trotille », et il l'embrassa goulûment, les lèvres claquantes sur les joues.

Nebo se leva.

— Savez-vous ce que ce Lobeau a dit très bas à sa Lalie? » demandait Paule silencieuse pendant quelques minutes, en entrant dans le parc.

— Je le sais, mais je n'ai pas plus de raison de vous le dire, que de vous faire un cours d'avortement.

— Oh ! mon Dieu ! c'était de la curiosité toute simple, n'en parlons plus », dit la princesse.

— Voilà le tourlourou demandé », et Nebo désigna un soldat de la ligne qui, son képi à la main, dont il s'éventait, et l'autre main sur la poignée de sa baïonnette escortait, en étalant ses grâces, une plantureuse commère poussant une voiture d'enfant. Les deux jeunes gens, suivirent à quelques pas de distance cette promenade galante.

— Pour sûr, qu'il a de la veine, votre mioche d'avoir une nounou qui ferait l'admiration d'un régiment comme cantinière ; seulement que vous avez de trop beaux bastions pour l'uniforme et que toutes les compagnies perdraient le pas à vous regarder.

— Vous êtes un enjôleux, Monsieur le soldat, et si vous n'étiez de Pontanevaux, comme je suis de Romanche, bien vrai, je vous écouterais pas ; mais on a toujours quelque chose dans le cœur pour ceux qui sont nés pas loin de chez vous.

— Ils m'ennuient », dit Paule, etNebo, bifurquant, la fit descendre dans la grotte. Au-dessus d'eux, une dispute éclatait.

— Et je te dis que, s'il te regarde encore comme ça, je vous cogne tous les deux ; tu es ma maîtresse, je t'ai pas prise pour les autres ; je te ficherai des rubans avec mes sous pour qu'on te reluque mieux, garce !

— Tu es saoûl, vilaine bête », cria la femme.

On entendit des gifles retentissantes et puis des sanglots. Un effiloché de ruban vint tomber dans l'eau; l'homme avait arraché le tour de cou à sa maîtresse, celle-ci s'exaspéra en nouvelles injures et, cette fois, des coups sourds résonnèrent : la femme devait être à terre et son amant tapait toujours.

Nebo regarda Paule, elle était pâle comme un linge.

Puis ils montèrent au sommet du Belvédère, un couple s'y embrassait ; ils aperçurent, de cette hauteur les combattants du sommet de la grotte ; roide et butée dans sa rage, tenant contre sa bouche son mouchoir sanglant, la femme, sa robe noire déchirée au corsage, était suivie de l'homme malpropre et brutal

qui, de minute en minute, lui allongeait, comme par jeu, un coup de pied dans les reins ou dans le dos. Ils la virent se retourner et se baisser, les mains fiévreuses, cherchant une pierre ; son amant s'arrêta aussi, quitta son soulier ferré et le lança à toute volée; la femme s'abattit; sans se presser, il la releva férocement par les cheveux, qui se défirent et croulèrent sur les épaules. La suppliciée, rassemblant ses forces, se mit à courir, poursuivie gaiement par l'homme, qui semblait s'amuser fort à lui lancer son soulier à clous. Nebo regarda alors les amoureux enlacés à côté de lui; ils avaient suivi la scène avec intérêt et on lisait sur leur visage qu'elle leur semblait naturelle.

— Allons, Paule, il est temps de rentrer si vous voulez ne pas être retardataire au dîner de la douairière.

Ils remontèrent dans le fiacre, qu'ils avaient dû payer d'avance, le cocher ne se fiant pas à des ouvriers qui le prenaient à l'heure.

— La femme du peuple est une martyre », s'écriait la princesse, « et l'homme rudimentaire une vraie bête féroce : je ne pourrai jamais oublier ce Néron faubourien, lançant jusqu'à dix fois son lourd soulier clouté contre sa maîtresse ! »

Puis elle s'écria :

— Je ne pensais plus que c'est le dernier jour de ma psychologie clinique : quand vous verrai-je donc, Nebo?

— Quand vous voudrez me dévoiler vos fameuses idées.

— Ne les raillez pas avant de les connaître ; elles seront peut-être assez justes pour vous embarrasser.

— Alors, ce seront des sentiments, ces idées-là; une idée n'embarrasse pas dans le sens où vous l'entendez.

— Idées ou sentiments, ne les méjugez ni ne les décriez; je veux les dire, les défendre et peut être vous les faire partager.

— Soit, ma Oreata Lionarda, votre Verrochio aime trop la lumière pour ne pas la saluer en vous, si elle y brille.

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