II
Environ une heure après la sortie de ce vieillard, que le médecin juif avait conduit en le soutenant par le bras
jusqu'à la rampe de son escalier , il vit entrer Auguste de Mergi.
En questionnant la portière de la maison de santé , ce pauvre jeune homme venait d'apprendre que le père de la dame amenée la veille était revenu dans la soirée, qu'il l'y avait demandée, et avait parlé d'aller ce matin chez le docteur Halpersohn, et que là sans doute on lui donnerait de ses nouvelles.
Au moment où Auguste de Mergi se
présenta dans le cabinet d'Halpersohn, le docteur déjeunait d'une tasse de chocolat , accompagnée d'un verre d'eau, le tout servi sur un petit guéridon; il ne se dérangea pas pour le jeune homme, et continua de tremper sa mouillette dans le chocolat ; car il ne mangeait pas autre chose qu'une flûte coupée en quatre avec une précision qui prouvait une certaine habileté d'opérateur.
Halpersohn avait, en efFet, pratiqué la chirurgie dans ses voyages.
— Hé bien ! jeune homme, dit-il.
en voyant entrer le fils de Vanda, vous venez aussi me demander compte de votre mère...
— Oui, monsieur, répondit Auguste de Mergi.
Auguste s'était avancé jusqu'à la table où brillèrent tout d'abord à ses yeux plusieurs billets de banque parmi quelques piles de pièces d'or.
Dans les circonstances où se trouvait
ce malheureux enfant, la tentation fut plus forte que ses principes, quelque solides qu'ils pussent être.
Il vit le moyen de sauver son grandpère et les fruits de vingt années de travail menacés par d'avides spéculateurs.
11 succomba.
Cette fascination fut rapide comme la pensée et justifiée par une idée de
dévouement qui sourit à cet enfant.
Il se dit:
« Je me perds, mais je sauve ma mère et mon grand-père !... »
Dans cette étreinte de sa raison aux prises avec le crime, il acquit, comme les fous, une singulière et passagère habileté ; car au lieu de demander des nouvelles de son grand-père, il abonda dans le sens du médecin.
Halpershonj comme tous les grands observateurs, avait deviné rétrospectivement la vie du vieillard, de cet enfant et de la mère.
Il pressentit ou entrevit la vérité , que les discours de la baronne de Mergi lui dévoilèrent, et il en résultait chez lui comme une sorte de bienveillance pour ses nouveaux clients , car, du respect ou de l'admiration, il en était incapable.
Hé bien ! mon cher garçon, ré-
pondit-il familièrement au jeune baron, je vous garde votre mère, et je vous la rendrai jeune, belle et bien portante.
G*est une de ces malades rares auxquelles les médecins s'intéressent ; d'ailleurs, c'est, par sa mère, une compatriote à moi.
Vous et votre grand-père, ayez le courage de rester deux semaines sans voir madame. . .
— La baronne Mergi. . .
— ii7 — — Si elle est baronne , vou*; êtes baron ?. . . demanda Halpersohn.
En ce moment le vol était accompli.
Pendant que le médecin regardait sa mouillette alourdie par le chocolat, Auguste avait saisi quatre billets plies et les avait mis dans la poche de son pantalon, en ayant l'air d'y fourrer la main par convenance.
— Oui, monsieur, je suis baron.
— l/f8 — Mon grand-père est baron aussi; il était procureur-général sous la Restauration.
— Vous rougissez, jeune homme, il ne faut pas rougir d'être pauvre et baron, c'est fort commun.
— Qui vous a dit, monsieur, que nous sommes pauvres ?
— Mais votre grand-père m'a dit avoir passé la nuit dans les Cbamps- Elysées ; et, quoique je ne connaisse pas
de palais où il se trouve d'aussi belle voûte que celle qui brillait à deux heures du matin, je vous assure qu'il faisait froid dans le palais où se promenait votre grand-père.
On ne choisit pas par goût l'hôtel de la Belle-Etoile...
— Mon grand-père sort d'ici ? reprit Auguste, qui saisit cette occasion de faire retraite; je vous remercie, monsieur, et je viendrai, si vous le permettez, savoir des nouvelles de ma mère.
Aussitôt sorti, le jeune baron alla chez rhuissier en prenant un cabriolet pour s*y rendre plus promptement, et il paya la dette de son grand-père.
L'huissier remit les pièces et le mémoire des frais acquittés, puis il dit au jeune homme de prendre un de ses clercs avee lui pour qu'il relevât le gardien judiciaire de ses fonctions.
— D'autant plus que messieurs Barbet et Métivier demeurent dans votre quartier, ajouta-t-il ; mon jeune hom*
tne ira leur porter les fonds, et leur dire de vous rendre l'acte de réméré...
Auguste, qui ne comprenait rien à ces termes et à ces formalités, se laissa faire.
Il reçut sept cents francs en argent qui lui revenaient sur les quatre mille francs , et sortit accompagné d'un clerc.
Il monta dans le cabriolet dans un
état de stupeur indicible ; car, le résultat obtenu, les remords commencèrent, et il se vit déshonoré, maudit par son grand-père, dont l'inflexibilité lui était connue, et il pensa que sa mère mourrait de douleur de le savoir coupable.
La nature entière changeait pour lui d'aspect.
Il avait chaud, il ne voyait plus la neige, les maisons lui semblaient être des spectres.
Arrivé chez lui, le jeune baron prit
son parti, qui certes était celui d'un honnête jeune homme.
[1 alla dans la chambre de sa mère y prendre la tabatière garnie de diamants que l'empereur avait donnée à son grand-père, pour l'envoyer avec les sept cents francs au docteur Halpersohn, en y joigantla lettre suivante qui nécessita plusieurs brouillons.
« Monsieur»
« Les fruits d'un travail de vingt II. il
«r années, fait par mon grand-père, «allaient être dévorés par des qsu-
« riers, qui menacent sa liberté.
« Trois mille trois cents francs le «sauvaient, et en voyant tant d'or sur « votre table, je n'ai pu résister au « bonheur de rendre mon aïeul li- «bre, en lui rendant aussi le salaire de «ses veilles. Je vous ai emprunté, sans «voire consentement , quatre mille «francs; mais comme trois mille trois «cents francs seulement sont néces- «saires, je vous envoie les sept cents « francs restants, et j'y joins une taba- < tiëre enrichie de diafuants, donnée
«par Tempereur à mon grand-père, «et dont la valeur peut vous répondre cde k somme.
cDans le cas où vous ne croiriez «pas à rhonneur de celui qui verra « toute sa vie en vous un bienfaiteur « si vous daignez garder le silence sur « une action injustifiable en toute au- « tre circonstance, vous sauverez mon « grand-père comme vous sauverez ma « mère, et je serai toute la vie votre es- « clave dévoué, »
«Adgustb Mbagi»
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Lei diamanu de la tabatière.
Vers dix heures et demie, Auguste, qui était allé jusqu'aux Champs-Elysées, fit remettre par un commissionnaire, à la porte du docteur Halpersohn, une
boîte cachetée où se trouvaient dix louis, un billet de cinq cents francs et la tabatière ; puis il revint lentement à pied chez lui , par le pont d'Iéna, les Invalides et les boulevards, comptant sur le générosité du docteur Halpersohn.
Le médecin, qui s'était aperçu du vol, avait aussitôt changé d'opinion sur ses clients.
Il pensa que le vieillard était venu pour le voler, et que, n'ayant pas
réussi, il avait envoyé ce petit garçon.
Il mit en doute les qualités qu'ils se donnaient, et il alla droit au parquet du procureur du roi, rendre sa plainte, en ordonnant qu'on fit aussitôt des poursuites.
La prudence avec laquelle procède la justice permet rarenaent d'aller aussi vite que les parties plaignantes le veulent; mais vers trois heures, un commissaire de police, accompagné d'à-
gents qui se tenaient en flâneurs sur les boulevards, faisait des questions à la mère Vauthier sur ses locataires, et la veuve augmentait, sans le savoir, les soupçons du commissaire de police.
Népomucène, qui flaira des agents de police, crut qu'on allait arrêter le vieillard; et, comme il aimait monsieur Auguste, il courut au-devant de monsieur Bernard; et Tapercevant dans l'avenue de l'Observatoire.
— Sauvez-vous, monsieur ! cria-til, on vient vous arrêter.
Les huissiers sont venus hier chez vous ; ils ont tout saisi.
La mère Vauthier, qui vous a caché des papiers timbrés, disait que vous coucheriez à Ghchy ce soir ou demain.
Tenez, voyez-vous ces argousins ?
Un regard suffit à l'ancien procureurgénéral pour reconnaître des recors dans les agents de police, et il devina tout.
— El nmiLsieur Godefi oid ?
— Parti pour ne plusreyenir.
La mère Vauthier dit que c'était une mouche à vos ennemis.. .
Aussitôt le baron Bourlac prit le parti d'aller chez Barbet, et il y fut en un quarl-d'heure, l'ancien libraire demeurait dans la rue Sainte-Catherine d'Enfer.
— Ah ! vous venez chercher votre
acte de réméré? dit Tancien libraire en répondant au salut de sa Tictiine ; le voici.
E{, au grand étonnement du baron Bourlac, il lui tendit l'acle, que l'ancien procureur- général prit en disant:
— Je ne comprends pas...
— Ce n'est donc pas vous qui m'avez payé ? répliqua le libraire.
Vous êtes payé ?
— Voire petit-fils a porté les fonds chez rhuissier ce matin.
— Est-il vrai que vous m'ayez fait saisir hier ?...
— Vous n'étiez donc pas rentré chez vous depuis deux jours? demanda Barbet; mais un procureur-général sait bien ce que c'est que la dénonciation delà contrainte par corps...
les (iiamamts de la tabatière.
(suite. ) ^
En entendant cette phrase, le baron
salua froidement Barbet, et revint vers
sa maison en pensant que le garde du II. 12
commerce était là sans doute pour les auteurs cachés au deuxième étage.
H allait lentement, perdu dans de vagues appréhensions : car, à mesure qu'il marchait, les paroles de Népomucènelui paraissaient déplus en plus obscures, inexplicables.
(iodefroid pouvait-il bien l'avoir trahi !
Il prit machinalement par la rue
Nolre-Dame-des-Ghampset rentra par la petite porte, qu'il trouva par hasard ouverte, et heurta Népomucène.
— Ah ! monsieur, arrivez donc !
On emmène monsieur Auguste en prison !
il a été pris sur le boulevard : c'est lui qu'on cherchait; il a été interrogé. . .
Le vieillard bondit comme un tigre,
— 172 ^ passa Tallée, sur le boulevard en traversant la maison et le jardin comme une flèche, et il put arriver assez à temps pour voir son petit-fils montant en fiacre entre trois hommes*
— Auguste, dit-il , qu'est-ce que cela veut dire ?
i^e jeune homme tondit en larmes et s'évanouit.
— Monsieur, je suis le baron Bour-
!ac, ancien procureur-général, dit-il au commissaire de police dont Téchar-
pe frappa son regard ; de grâce expliquez-moi ceci. . .
— Monsieur, si vous êtes le baron Bourlac, vous comprendrez tout en deux mots: je viens d'interroger ce jeune homme, et il a malheureusement avoué. . .
— Quoi?...
— Un vol de quatre mille francs fait chez le docteur Halpersohn.
— Est-il possible 1 Auguste ?
— Grand-papa, je lui ai envoyé en nantissement votre tabatière de diamants, je voulais vous sauver de l'infamie d'aller en prison.
— Ah ! malheureux, qu'as-tu fait !
s'écria le baron.
Les diamants sont faux, car j'ai vendu les vrais depuis trois ans.
Le commissaire de police et son
greffier se regardèrent d'une singulière façon.
Ce regard, plein de choses , surpris par le baron Bourlac, le foudroya.
Silence conplef.
— Monsieur le commissaire , reprit l'ancien procureur-général, soyez tranquille , je vais aller voir monsieur le
procureur du roi; mais vous pouvez attester l'erreur dans laquelle j'ai maintenu mon petit-fils et ma fille.
Vous devez faire votre devoir ; mais, au nom de l'humanité , mettez mon petit-fiis à la pistole...
Je passerai à la prison...
Où le menez- vous ?
— Êtes-vous le baron de Bourlac ?
dit le commissaire de police.
— Oh ! monsieur.
— C'est que monsieur le procureur 9 du roi, le juge d'instruction et moi ,
nous doutions que des gens comme vous et votre petit-fils pussent être coupables, et comme le docteur, nous avons cru que des fripons avaient pris vos noms.
Il prit le baron Bourlac à part et lui dit :
— Vous êtes allé ce matin chez le docteur Halpersohn P. . . •
— Oui, monsieur.
— Votre petit-fils s'y est présenté une demi-heure après-vous?
— Je n'en sais rien, monsieur, car je rentre, et n*ai pas vu mon petit-fils depuis hier.
— Les exploits qu'il nous a montrés et le dossier m'ont tout expliqué , reprit le commissaire de police , je connsfis la cause du crime.
Monsieur, je devrais vous arrêter comme complice de votre petit-fils, car vos réponses confirment les faits allégués dans la plainte ; mais les actes qui vous ont été signifiés et que je vous rends, dit-il en tendant un volume de papier timbré qu'il tenait à la main , prouvent que vous êtes bien le baron Bourlac.
Néanmoins, soyez prêt à comparaître devant M. Marest, le juge d'instruction commis à cette aflPaire.
Je croi.s devoir nie relâcher des ri-
gueurs ordinaires devant votre ancienne qualité.
Quant à votre petit fils , je vais parler à monsieur le procureur du roi en rentrant, et nous aurons tous les égards possibles pour le petit-fils d'un ancien premier président , victime d'une erreur de jeunesse.
Mais il y a plainte : le délinquant avoue, j'ai dressé procès-verljal , il y a mandat de dépôt ; je ne puis rien.
Quant l'incarcération , nous met-
tronâ votre petit-ûls à la Conciergerie.
-^ Merci ! monsieur, dit le malheureux Bouriac.
Il tomba roide dans la neige, et roula dans une des cuvettes qui séparaient alors les arbres du boulevard.
Le commissaire de police appela du secours , et Népomucène accourut avec la mère Vauthier.
On porta le vieillard t^bez lui ^ et la Vauthier pria le commissaire de police^''» en passant par la rue d'Enfer , d'envoyer au plus vite le docteur Berton.
— Qu'a donc mon grand-père? demanda le pauvre Auguste.
— Il est fou ! monsieur !...
Voilà ce que c'est que de voler !.. .
Auguste fit un mouvement pour se
briser la tête; mais les deux agents le continrent.
— Allons, jeune homme, du calme !
dit le commissaire, du calme.
Vous avez des torts , mais ils ne sont pas irréparables ! . . .
— Mais , monsieur, dites donc à cette femme que vraisemblablement mon grand-père est à jeun depuis vingt-quatre heures !. .
— Oh! les pauvres gens!... s'écria tout bas le commissaire.
11 fit arrêter le fiacre qui marchait , dit un mot à Toreille de son secrétaire, qui courut parler à la Vauthier et qui revint aussitôt.
Silence complet.