‹ L'innocentChapitre 11 sur 14 · DANS LES FEUILLES. I^Ç · texte numérisé non relu

DANS LES FEUILLES. I^Ç

fille. On m'a dit qu'on t'avait vu à la procession. Qui t'y avait conduit ?

— Sais pas ! répondit l'Innocent, à qui les incidents de la journée dansaient dans la cervelle en un tel désordre qu'il était incapable d'en débrouiller le fil. — Sais pas ! répéta-t-il encore. Ils m'ont poursuivi, ils m'ont poussé dans l'église ..

— Et je vois bien que le bon saint Pinian ne t'a pas tout à fait guéri, mon pauvre Court-d'Esprit, conclut Bernade, apitoyée des efforts que le malheureux faisait pour rattraper ses souvenirs. Eh bien ! que veux-tu ? tant pis ! Le saint devait commencer par guérir ton frère Donat, et il l'a fait. Toi, tu peux bien attendre jusqu'à l'an prochain.

— L'an prochain ! . . répéta docilement le petit.

— Et maintenant, reprit Bernade, si tu veux, nous allons rentrer ensemble aux Albarèdes.

Au mot d'Albarèdes, l'Innocent se prit à soupirer.

— Il n'y a plus d'Albarèdes! dit-il. Plus!.. Regarde.

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Et, de la main, il indiquait à Bernade la place où, dans son idée, aurait dû paraître la maison. Et Bernade de rire :

— Là-bas, là-bas les Albarèdes, réponditelle en montrant le bord opposé de la Garonne.

Il avait donc passé le pont le matin sans s'en apercevoir ?

Pauvre Innocent î Rive droite ou rive gauche, il ny mettait pas de différence, et après les explications de son amie, il nétait pas plus instruit qu'avant. Soucieux, une ride au front, il écoutait.

Elle alors, posant la main sur son épaule :

— Tranquillise-toi, petit, dit-elle. Tu les retrouveras bientôt, tes Albarèdes. Le bateau n'est pas loin. Dans une demi-heure, si tu veux me suivre, tu débarqueras devant chez ton père.

Ils marchaient.

Devant eux, le sentier, quittant le bord de Teau, s'enfonçait dans le sable tiède, à travers les ramilles.

La saison les poussant, les arbres avaient sorti leurs feuilles, qui luisaient dépliées du matin,

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fripées encore et comme lasses, gardant le vernis et l'odeur du bourgeon. Les fleurs des saules tombaient, secouant en l'air la poussière jaune des pollens. Ça sentait bon le miel et l'amande amère.

Après qu'ils eurent fait un bout de chemin, l'Innocent leva la tête vers Bernade.

— Je t'ai vue dans l'église, dit-il ; tu portais un cierge et tu pleurais ; pourquoi ?

— Pourquoi ? Ce n'est pas une histoire pour toi, mon garçon ; tu n'y comprendrais rien. Et puis, qu'est-ce que ça te fait que mon galant soit décidé ou non à m'épouser ?

— Demandes-y, pardi...

— Et s'il me refusait?

— Ne te chagrine pas, Bernade, si lui ne te veut pas, moi je t'épouserai...

— C'est ça qui serait curieux à voir, répliqua Bernade. Ah ! le drôle de mari que tu ferais !

L'Innocent riait aussi de la voir rire. Alors elle lui prit le menton comme elle aurait fait à un enfant, disant :

— C'est pas que tu sois trop mal bâti, au

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moins, ni vilain à regarder. Il nen manque pas, bien sûr, qui sont pourvus de maîtresse, et même qui les plantent là, sans avoir la figure aussi douce ni les yeux aussi bien fendus que les tiens, mon petit Innocentou. C'est dommage que tu ne sois qu'une moitié d'homme.

Une moitié ? interrogea l'enfant.

— Ou un quart, je ne sais pas au juste ; avec ce que tu es, on ne ferait certainement pas un mari. Un mari, connais-tu seulement ce que c'est? Dis un peu voir...

Tout en bavardant, — et, de sa vie, l'Innocent n'en avait dit ni pensé aussi long, — voilà que nos amis étaient entrés dans l'îlot des Mirgoules, un taillis de saules en pleine croissance et déjà fourré d'herbe et de feuillage à ne pas y voir à deux pas. Les merles, en train de s'apparier, s'en donnaient de flûteretde ramager là dedans, et de se becqueter aussi, à peu près sûrs de n'être pas interrompus.

Un couple s'envola dans les pieds de l'Innocent, qui cherchait toujours la réponse à la question de Bernade. Et celle-ci lui poussant le coude :

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