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|jn===^#\ E quoi s'agit-il ? que nous veut-on ?
C'était le grand-père, le pauvre sourd, qui arrivait, ému sans savoir au juste de quoi, au secours de ses enfants.
Là, devant lui, il se passait des choses graves, lesquelles ?
Il regardait, écoutait, ne comprenait pas.
— Que nous veut-on ? répétait-il.
Miquel le repoussa d'un geste.
Donat fit comme s'il ne l'avait pas entendu.
Et pourtant si quelqu'un avait droit d'être instruit, c'était bien celui-là, sans qui, faute de terre à disputer, le procès n'aurait pas eu lieu, —
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l'homme qui avait inventé, créé pièce à pièce ce beau domaine des Albarèdes.
Même dans le pays de Garonne, où Ton est habitué à voir se faire et se défaire promptement, selon les volontés de la rivière et l'industrie des riverains, les fortunes terriennes partout ailleurs si solides, l'histoire de Pierril des Albarèdes avait fait époque.
Petit ouvrier de campagne, journalier à trente sous Tété, vingt sous l'hiver, plus tard vacher de Tortonde avec quarante écus de gages et le profit à moitié sur le bétail, à force de ne pas ménager ses bras et d'épargner sur son ventre, il avait amassé de quoi s'acheter un lopin de terre, bâtir une chambre, se mettre chez lui enfin.
Pas très loin de Tortonde, justement, un champ se trouvait à vendre, dernier reste d'une terre jadis importante, avalée bouchée à bouchée depuis cinq ans, dévorée par les corrosions delà Garonne ; rien qu'une étroite lisière qui s'étrécissait, s'effilait de jour en jour.
C'était si peu de chose, et ce peu de chose avait si peu de temps à vivre que le propriétaire,
assez riche d'ailleurs, avait renoncé à défendre son bien, lequel, faute d'acquéreur, demeurait en friche, livré aux bergers et aux troupeaux des environs.
Pierril y était venu plus d'une fois avec le troupeau de vaches de Tortonde, et, pendant que ses bêtes paissaient les armoises et les amarines, il avait supputé plus d'une fois aussi, non sans crève-cœur, ce que pourrait porter, en chanvre ou en maïs, cette bonne terre à l'abandon, condamnée à scmietter dans le fleuve. Quel dommage !
Sans idée arrêtée, pour passer le temps, il cherchait en lui-même le moyen de la sauver, il calculait, il combinait. Et pendant ce temps, la Garonne travaillai de son côté 5 le grondement de l'eau battant la rive, la chute des mottes de terre qui s'éboulaient, englouties par le fleuve, accompagnaient la songerie du paysan.
Un printemps vint où la crue faillit emporter tout, le rêve avec le champ.
Une brèche pratiquée en amont dans le gravier avait rouvert en partie un ancien lit du
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fleuve, et, pris des deux côtés, enveloppé, le champ des Albarèdes flottait comme une épave, à demi submergé par la Garonne.
Ce fut le moment que choisit le gardeur de vaches pour se présenter chez le marchand de biens de Sarraïs, chargé de la vente, un finaud qui se crut très habile en prenant au mot l'acquéreur et en ne le lâchant point qu'il n'eût, tant bien que mal, écrit son nom au bas d'un sous-seing privé qui le constituait propriétaire d'un morceau de terre et d'un projet enterrés sous trois pans d'eau pour le quart d'heure.
On s'étonna quelque peu dans le pays quand, la Garonne s'étant retirée, le nouveau maître prit possession des Albarèdes et on ne se gêna pas pour rire en voyant qu'il commençait à bâtir.
Il s'y étais mis rondement.
Abattant, équarrissant les arbres, creusant les fondations, faisant tantôt le maçon, tantôt le charpentier, Pierril ne perdait pas une minute. Et il ne lésinait pas sur les matériaux. Tout en béton, en cailloux de rivière et en mortier de chaux, — comme pour un richard !
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Une vraie folie ! pensaient les voisins. Et où prenait-il son gravier ? Juste au point le plus menacé du rivage, dans une baisse du terrain où la Garonne était passée jadis et où elle semblait avoir envie de revenir. Evidemment ce Pierril avait perdu l'esprit. Au lieu d'une maison, que ne construisait-il un bateau ? Au moins aurait-il chance de se sauver quand la rivière viendrait le prendre.
Et autres facéties.
Pierril laissait dire et n'en perdait pas un coup de truelle; la Pierrille non plus. C'était sa femme et son unique ouvrier. Il est vrai qu'elle en valait dix, toute piètre qu'elle parût, réduite et fondue dès son jeune âge par les besognes des champs. Quels bras î quelle âme ! Elle montait les soupes, gâchait le mortier, menait le tombereau et trouvait encore le temps de surveiller du coin de l'oeil les vaches lâchées au pacage, quelquefois même de gourmander en passant le jeune Miquel, un drôle de quatorze ans déjà, qui s'occupait à charrier les matériaux à son père.
La maison était à peu près finie quand la
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Garonne vint à s'enfler et à visiter les murailles neuves, qui résistèrent très bien. Il n'en fut pas de même de la barre de gravier si imprudemment ou si habilement affouillée par Pierril en amont des Aibarèdes. Ruinée, trouée de part en part, elle céda du premier coup à la poussée du fleuve qui fitirruption et, retrouvant son ancienne pente, s'en fut rejoindre en ligne droite gagnant un bon kilomètre, la percée d'Estorrebaque et le hameau de Tortonde, dont les habitants furent joliment étonnés en retrouvant un beau matin devant leur porte la terrible voisine oubliée depuis quinze ans.
Méchante affaire ! Ils n'avaient plus envie de rire de Pierril maintenant.
Pas si nigaud vraiment ce trayeur de vaches î Il avait bien vu, bien calculé. Ainsi qu'il l'espérait, la grande masse du fleuve, qui portait toute jusque-là sur la mince lisière des Aibarèdes, divisée en deux bras, perdit aussitôt de sa force et de sa nuisance. Jetée partie à droite sur sa nouvelle pente, partie à gauche sur la rive opposée, vers les rives de Gascogne, elle laissa bientôt
affleurer comme une île à la baisse des eaux un large morceau de gravier.
C'étaient les terres des Albarèdes qui reparaissaient après quinze ans.
A peine entrevues, elles disparurent, il est vrai, enterrées par les crues du printemps. Mais Pierril savait qu'elles émergeraient de nouveau, et une joie lui venait en regardant avec les yeux de la foi cette terre promise devinée par lui, à moitié dégorgée déjà par le fleuve et qui, bientôt reconstituée, le ferait au premier jour, lui, petit acheteur de trois arpents, maître de vingt hectares d'alluvion.
Seulement cette proie, en admettant que la rivière consentît à la lui laisser, d'autres pouvaient la lui disputer ; l'administration, les ingénieurs, les agents voyers, des gens qui ont le bras long et les mains toujours prêtes à prendre.
Et si l'état ne demandait rien, les voisins, bien sûr, n'y mettraient pas tant de discrétion. Les gens d'Estorrebaque et de Tortonde, dévalisés qui d'un morceau de jardin, qui d'une bribe de maison, ne manqueraient pas de réclamer.